‹ Ossian, fils de Fingal, barde du 3e siècle; poésies galliquesChapitre 7 sur 64 · FIX G AL · texte numérisé non relu

FIX G AL

« C'était la trace légère d'un fantôme. Habitant des tourbillons de l'air, pourquoi ta voix m'a-t-elle trompe? Laisse^moi reposer ici dans les ténèbres... O Roscrana,

si tu pouvais , du fond de tes bois, me tendre tes bras d'albâtre »

KOSCRANl.

« H est parti ! Mes yeux s'obscurcissent et roulent

faiblement dans les larmes Mais je l'aperçois seul

ici. Roi de Morven, mon ame est à toi Ah!

malheureux! j'entends le bruit des armes : Colculla s'avance ».

Ce fut dans l'expédition que Fingal entreprit pour recourir Cormac-mac-Conar, qu'il vit Anna , et épousa Roscfana.

SOMMAIRE

Vivo ax raconte , à la fête , sa premiere expédition en Irlande, et son mariage avec Roscrana > 611e de Cormac-mac-Conar, roi de cette île. Les chefs irlandais se rassemblent autour de Cathmor. Description de sa situation. Histoire de Sulmalla, fille de Conraor, roi d'Inishuna , qui s'est déguisée en jeune guerrier, pour suivre Cathmor à la guerre. La mauvaise humeur et l'opiniâtreté de Foldath renouvellent la querelle qui s'était élevée entre Malthos et lui : Cathmor interpose son autorité et fait cesser la dispute. Les chefs de son armée , assis à sa fête , écoutent les chants du barde Fonar. Cathmor va se reposer à quelque distance de son armée : l'ombre de son frère Caïrbar lui apparaît , et lui prédit , d'une manière obscure, l'issue de la guerre. Discours de Cathmor : il découvre le déguisement de Sulmalla. Monologue de Sulmalla.

( L'action remplit la seconde nuit et le commencement de la

troisième journée. )

TEMORA, CHANT QUATRIEME. 75

J'étais assis sous un chêne ; dit Fingal , sur le rocher de Selma, quand je vis Connal descendre de l'Océan (i) : il tenait une lance rompue, c'était celle deDuthcaron. Le jeune héros se tenait dans l'éloignement, et détournait la vue. Sans cesse à sa pensée se retraçait l'image de son père, et mille idées sinistres vinrent l'assiéger. A sa vue , la tristesse s'empara de mon ame ; je tremblai pour les rois d'Erin ; je tire à moitié mon épée : mes guerriers s'avancent à pas lents. Les yeux attachés sur moi , ils attendent en silence les ordres de leur roi. Ma voix était pour eux comme un vent du ciel qui dissipe les sombres vapeurs. Je leur ordonnai de déployer mes voiles. Trois cents jeunes héros montent sur les flots, les regards fixés sur mon bouclier. Il était suspendu au haut du mât , et son ombre noircissait l'azur de l'Océan. Je le frappais de temps en temps, quand la nuit eut obscurci les cieux, et je cherchais au firmament la chevelure enflammée de l'étoile d'Ullerin (2) ; cet astre bien-

76 TEMORÀ,

faisant ne me refusa point sa lumière. II voyageait au milieu des nuages brisés ; et ses rayons, faiblement réfléchis sur l'abîme, dirigèrent ma course.

Erin parut au milieu des vapeurs du matin. Nous entrâmes dans la baie de Lena , où les vagues mugissantes s'engouffrent dans le sein des forêts. Là , Cormac , enfermé dans son palais , évitait la rage de Colculla. Il ne se dérobait pas seul à la fureur de l'ennemi. La belle Roscrana, sa fille, était à ses côtés.

Cormac vient au-devant de nous, soutenant ses pas chancelans avec sa lance sans pointe. Nous vîmes un sourire percer entre les cheveux blancs qui ombrageaient son visage, mais la douleur était dans son ame. Quand il nous vit près de lui , il poussa un profond soupir : « Je vois , nous dit-il , les armes de Trenmor. Fingal, tu ramènes la sérénité dans mon ame. Ta gloire a brillé des le matin de ta vie ; mais les ennemis d'Erin sont forts et redoutables ».

« Eh bien, répliquai-je l'ame émue, je les ferai bientôt disparaître devant moi. Nous ne sommes pas de la race des faibles : pourquoi la peur viendrait-elle nous troubler de ses fantômes? Le courage du brave s'accroît avec le nombre des ennemis. Roi d'Epn , ne

décourage point un jeune guerrier par de noirs pressentimens », A ces mots, Cormac laissa couler quelques pleurs. Il prit ma main , qu il pressa quelque temps en silence. « Digne fils du hardi Trenmor, me dit-il enfin , je ne veux point décourager ton ame ; elle brûle du feu qui animait tes ancêtres. La gloire te suit dans les combats ; î nais attends le retour de Caïrbar (3) : que l'épée de mon fils se joigne à la tienne : est-il allé rassembler les enfans d'Ullin, dispersés sur les bords de leurs torrens éloignés » ?

Nous arrivâmes au palais de Cormac : il s'élève au milieu des rochers, dont les flancs conservent les vestiges des anciens torrens. Des chênes touffus, et revêtus de mousse, se penchent à l'entour; F épais bouleau y balance sa tête verdoyante : à demi-cachée dans un bois , Roscrana chantait, et sa main blanche volait sur la harpe : j'entrevis ctftte beauté ; elle était semblable à un esprit céleste, à demi-en veloppé dans son nuage (4).

Nous fûmes trois jours en fêtes à Lena. L'image de Roscrana occupait mon ame.

Cormac s aperçut de mon trouble. lime donna la belle. Elle vint, lies yeux baissés , laissant

flotter ses beaux cheveux autour d'elle

Tout à coup la bataille rugit ; Colçulla fond

78 TEMORA,

sur nous ; je saisis ma lance ; mon épée étincelle ; je marche à la tête de mes guerriers : l'armée d'Alnecma fuit ; Colculla tombe ; Fingal revient comblé de gloire. « Il se rend à jamais célèbre, ô Fillan, le héros qui combat environné de ses guerriers : les bardes suivent sa course glorieuse au milieu des pays ennemis ; mais celui qui combat seul , transmet peu d'actions aux siècles futurs : il brille aujourd'hui , demain il n'est plus ; un seul chant embrasse tous ses exploits ; un seul champ de bataille enferme toute sa renommée ; il n'est connu qu'aux lieux où s'élève sa tombe ».

Ainsi parlait Fingal sur la colline de Mora. Trois bardes , sur le rocher de Cormul y firent entendre des chants mélodieux. A leurs voix, le sommeil descendit sur l'armée. Carril, à la tête des autres bardes, revint du tombeau de Connal.... La voix du matin ne parviendra point jusqu'au lit où tu reposes , ô Connal. Tu n'entendras point les chevreuils bondir autour de ton étroite demeure.

1 Tels qu'on voit au-dessus d'une mer orageuse les nuages rouler en désordre autour

1 Le poète transporte la scène dans le camp des Irlandais.

d'un météore nocturne , dont la flamme éclaire leurs noirs flocons : tels les guerriers d'Erin se rassemblent autour de Cathmor. Lui, tranquille au milieu d'eux, lève et baisse sa lance par intervalles, selon que le son lointain de la harpe de Fonar s enfle ou diminue.

Près de lui , la belle Sulmalla , l'aimable fille de Conmor, s appuyait contre un rocher: Cathmor était venu au secours de son père (5) , et avait dispersé ses ennemis. Sulmalla le vit comblé de gloire au milieu des fêtes d'Inishuna , et Cathmor ne vit point avec indifférence la beauté de Sulmalla. Le troisième jour, Fithil vint d'Erin annoncer à Cathmor que Fingal avait levé le bouclier de la guerre, et menaçait Caïrbar (6). Aussitôt Cathmor déploya ses voiles ; mais les vents soufflaient dans d'autres contrées : il resta trois jours sur la côte. Souvent ses yeux se tournaient vers le palais de Conmor : il se souvenait de la fille de l'étranger, et poussait de profonds soupirs ; mais , au moment où le vent réveillait les flots , on vit descendre de la colline un jeune guerrier sous les armes. Il venait pour combattre sous l'étendard de

Cathmor C'était Sulmalla. Cachée sous

son casque ; elle suivait les pas de son amant :

8o TEMORA,

elle le contemplait, quand il reposait au bord du torrent. Cathmor croit que la belle est encore à poursuivre les chevreuils de Lumon , ou que , sur le sommet d'un rocher , elle tend sa main blanche au vent, pour sentir s'il souffle de la terre dlnisfail : son amant lui avait promis de quitter promptement cette terre étrangère , et de reparaître bientôt sur l'Océan.... Sulmalla est près de toi, vaillant chef d'Atha ; c'est elle qui est appuyée contre ce rocher.

Tous les chefs étaient autour de Cathmor, excepté Foldath. Il se tenait dans l'éloignement, concentré dans son dépit. De temps en temps, il murmure des chants inarticulés. Enfin , il se lève avec fureur , frappe l'arbre sous lequel il était assis , et s'avance brusquement vers le roi (7).

Tranquille et serein, le jeune Hidala était resté près du chêne embrasé. On voyait ondoyer la lumière sur les longues boucles qui tombaient autour de ses joues vermeilles. Sa

voix était pleine de douceur, quand il chantait à Cloura , dans la vallée de ses pères , et qu'il touchait sa harpe harmonieuse.

« Roi d'Erin , dit le jeune guerrier, voici le temps des fêtes ; ordonne aux bardes de chanter , et passons la nuit dans la joie. Le

CHANT QUATRIEME. 8l

guerrier , ranimé par leurs chants , retourne plus terrible an combat. Les ténèbres reposent sur Inisfail. Les nuages s1 étendent d une colline à l'autre ; on voit dans l'éloignement les pâles fantômes marcher à grands pas sur la bruyère. Les ames des guerriers qui ont péri dans le combat , se penchent vers nous pour demander leur chant funèbre. Ordonne que les sons de la harpe retentissent dans les airs , et les fassent monter brillantes au séjour de leurs pères ».

« Qu'ils restent tous dans l'oubli, dit Foldath écumant de rage ; j'ai été vaincu , et j'écouterais des chants de joie ! J'ai été vaincu ! Cependant je n'étais pas oisif dans le champ de bataille. Je marchais dans un fleuve de sang ; mais j'étais suivi de faibles guerriers. Hidala , vas toucher ta harpe dans la vallée <le Cloura : que l'écho de Dura réponde à ta voix , tandis que quelque jeune fille , cachée dans un bois , regardera ta blonde chevelure. Mais fuis de la plaine de Lena ; c'est le champ des héros ».

« Cathmor, dit Malthos, c'est toi qui nous mènes à l'emuemi : tu es l'astre qui dirige notre course dans le champ ténébreux des combats ; tu fonds comme un vent impétueux sur les armées , et tu les roules dans le il. 6

&2 TEMOEA,

sang : cependant qui t'entendit jamais parler de tes exploits au retour de la bataille ? Les guerriers farouches ne se plaisent que dans la mort. Leur mémoire repose avec délices sur les blessures que leurs lances ont faites. Limage des combats se mêle à toutes leurs pensées : sans cesse on les entend vanter leurs actions. Foldath, tu as, il est vrai, jonché la terre de morts ; mais d autres que toi savent manier la lance. Non , tu n'étais pas suivi de faibles guerriers; mais l'ennemi était in vin^ cible ».

Cathmor s'aperçut que la fureur des deux chefs était près d'éclater ; déjà ils se penchaient l'un vers l'autre , la main sur leurs épées à moitié tirées, les yeux en feu; bientôt ils allaient engager un combat horrible : mais Cathmor, en courroux, tire sonépée, et dit: « Guerriers orgueilleux, modérez les transeports de vos ames. Retirez- vous dans l'ombre de la nuit. Faut-il que ma colère éclate sur vous ? feut-il que je vous combatte l'un et l'autre ? Ce n'est point ici le temps des querelles*: retirea-vous ; vous troublez ma fête, ne provoquez plus mon courroux ».

A sa voix , ils s'éloignent à grands pas , et disparaissent commedeuxcolonries de brouillard , quand le soleil se lève entre elles au-

dessus des rochers : elles roulent des deux côtés , et vont se perdre dans les roseaux dè l'étang qui les engendra (8). Les chefs, assis en silence à la fétè, levaient quelquefois les yeux sur Cathmor , qui se promenait sur le rocher, et calmait son ame agitée.

Enfin, tous les guerriers se couchent dans la plaine ; le sommeil descend sur eux. On n entendait plus que la voix de Fonar. Assis sous un arbre éloigné, il chantait les louanges de Cathmor ; mais le héros craint de les entendre , et se couche près d'un torrent mugissant (9). Caïrbar , à demi-caché dans son nuage , lui apparut en songe. Une joie sombre brillait sur son visage. ïl avait entendu le chant de Carril : les vents soutenaient le nuage qu'il avait saisi dans lé sein de la nuit en montant vers sa demeure aérienne. Il parle , et sa faible voix se confond avec le nmrmure du torrent.

« Que la yoie descende dans Tame de Cathmor, dit-fl ; sa voix s'est fait entendre près de Lena : à son ordre , les bardes ont enfin chanté pour CaTrbar, et GaYrbar est monté sur les vents. Mon ombre est dans le pàfais aérienne mon p^re (10). Cathmor, nul bardé ne manquera d'environner ta tombe : les enfans de l'harmonie aiment les braves; son

nom est pour eux comme un zéphir agréable. .V Quels sons lugubres se font entendre ! Une voix s'élève dans la plaine duLubar... Enflez encore vos voix, fantômes de la nuit : ce sont des morts couverts de gloire Le son devient plus fort et plus perçant Déjà Ton

n entend plus que l'aigre sifflement desvents... Ah ! bientôt Cathmor ne sera plus ».

A ces mots, l'ombre se replie sur ellemême , et s envole sur l'aile des vents. Le vieux chêne ressent le mouvement de son départ , et sa tête en est agitée. Cathmor se réveille , et saisit sa terrible lance : il promène de tous côtés ses regards , mais ses regards ne rencontrent par-tout que le voile ténébreux de la nuit.

« C'était la voix de Caïrhar ; mais son ombre a disparu. Enfans de la nuit , vous ne laissez dans l'air que d'insensibles traces. On vous voit souvent comme un faible rayon de lumière dans une plaine déserte. Dès que nous approchons, vous rentrez dans vos nuages. Eh bien, retirez - vous , débiles fantômes. Vous ne pouvez rien apprendre aux mortels. .Vos plaisirs sont faibles et imparfaits ; ils ressemblent aux songes de notre sommeil, ou à la pensée fugitive qui effleure notre ame.... Cathmor tombera donc bientôt! bientôt il

sera couché dans l'étroite demeure où ne pénètrent jamais les rayons échappés des yeux entrouverts du matin. Loin de moi , ombre vaine : combattre est mon partage ; loin de moi toute autre pensée. Je vole sur des ailes d aigle pour saisir la gloire. Dans la vallée solitaire croupit Tame du lâche. Les années s'écoulent ; les saisons se succèdent : il restç toujours inconnu : la mort vient abattre sa tête blanchie par les années ; alors son ombre est roulée sur les vapeurs des plaines marécageuses : jamais on ne la voit s'élever sur les collines où régnent les vents. Cathmor ne sortira point ainsi de la vie. Il n'est point dans le champ de bataille , comme un enfant qui ne sait encore que remarquer le lit des chevreuils sur la montagne. Je sors avec les rois : je me réjouis dans le champ de la mort, et je vois rouler devant moi les armées dispersées , comme les flots de la mer sous le souffle des vents ».

Ainsi parla Cathmor dans le noble transport dont il était animé. Le feu de la valeur brûle dans son sein. Il s'élance dans la plaine. Déjà le matin versait les flots de la lumière : Cathmor voit son armée couchée sur labuyère. Les larges boucliers, étendus sur la terre, brillent aux premiers rayons du jour. A cet

86 TEMORA,

aspect , il se réjouit comme un esprit du ciel qui descend sur les mers : il voit les flots tranquilles : les vents se taisent; mais bientôt l'esprit réveille les vagues, et roule leurs vastes lames sur la côte.

Au bord d'une onde paisible dormait la belle Sulmalla : son casque était tombé de sa tête ; ses songes lui retraçaient le pays de ses pères : elle voit le matin de retour dans ses campagnes ; des torrens qui tombent , en bondissant, des rochers : les zéphirs volent sur les joncs ondoyans de la plaine. Elle entend le son du cor donner le signal de la chasse : elle entend les guerriers sortir en tumulte du palais de son père ; au-dessus d'eux s'élève le héros d'Atha : dans sa démarche majestueuse, il arrête sur elle un regard amoureux, mais la fière et insensible Sulmalla détourne la tête , et tend son arc.

Tels étaient les songes de Sulmalla , quand Cathmor arriva près d'elle. Il voit son beau visage et sa longue chevelure : il reconnaît la fille de Lumon. Que fera Cathmor?.... Il soupire, il répand des larmes, et s'éloigne. Ce n'est pas ici le temps, vaillant chef d'Atha, d'abandonner ton cœur à l'amour. La guerre roule devant toi comme un fleuve de sang.

Aussitôt il frappe sur son bouclier la bosse,

organe de la guçrre (i i). Son armée s'ébranle et se lève avec bruit autour de lui. Sulmalla se réveille, reprend son casque et tremble qu'on ait reconnu dans Erin la fille d Inishuna. Elle se souvient quelle est dû sang de* rois, et sa fierté s'alarme. Elle se retire derrière un rocher , au bord du ruisseau qui serpente dans la vallée. C'était le séjour tranquille de la biche avant que le bruit des armes eût retenti. De temps en temps la voix de Cathmor parvient jusqu'à l'oreille de Sulmalla : son ame est plongée dans la tristesse ; elle prononce à peine ces mots qu'emportent les vents.

(12) «Les songes d'Inishuna se sont évanouis: ils ont disparu de mon ame ; je n'entends plus le bruit de la chasse autour de ma demeure» Je suis cachée dans la robe sanglante de la guerre. Je regarde au travers du nuage qui m'enveloppe ; aucun rayon ne luit pour éclairer mes pas Je vois tomber mon héros :

Fingal s'avance, Fingal qui sort toujours victorieux des dangers Ombre de Conmor,

ô mon père, voyages-tu dans le sein des nuages? viens-tu quelquefois dans les pays étrangers? Oui, car j'ai entendu ta voix dans les ténèbres , tandis que j'étais encore sur les flots d'Inisfail. On dit que les ombres de nos

pères peuvent emporter nos âmes, quand ils nous voient seuls aux prises avec la douleur : appelle la mienne, ô mon père, quand mon héros sera couché sans vie sur la poussière ; car alors je serai seule avec mon malheur (i3) »,

(i) Cet episode a une liaison immédiate avec Thistoire de Connal et de Dutbcaron qui se trouve à la fin du cbant précédent. Fingal , assis sous un chêne , près de son palais de Selma , aperçut Connal qui revenait d'Irlande. Le danger qui menaçait Cormac, roi de cette ile, le détermina à mettre sur -«le -champ à la voile. Fingal raconte ici cette histoire, pour qu'elle serve d'exemple à Fillan , dont il a déjà blâmé la témérité.

(2) Ullerin signifie qui conduit dans erin : c'était le nom que portait, du temps de Fingal, une étoile connue de ceux qui faisaient voile des Sles Hébrides vers la côte de l'Ulster. On voit , par ce passage , que la navigation avait déjà fait de grands progrès chez les Calédoniens.

(5) Caïrbar, fils de Cormac-mac-Conar, qu'il ne faut pas confondre avec Caïrbar, fils de Borbar-Duthul, dont il a été question dans les chants précédens, fut roi d'Irlande après la mort de son père. Son règne fut court; il eut pour successeur Artho, père du jeune Cormac, qui fut assassiné par Caïrbar, fils de Borbar-Duthul ( Foyez le chant premier). Il y avait déjà long-temps qu' Artho était parvenu à l'âge viril , lorsque son père eut de Belthano, sa femme, un autre fils, appelé Ferard-Artho. Il était le seul rejeton de la famille de Conar, premier roi d'Irlande, lorsque Fingal entreprit la guerre qui fait le sujet de ce poème.

go TEMORA,

(4) Cette comparaison prouve ce que nous avons dit dans le discours pre'îimiaire , que les ide'es de ce tempslà sur les ombres des morts n'étaient pas aussi tristes que celles des siècles suivans. Pour en donner une nouvelle preuve ? M. Macpherson cite ce fragment d'un ancien poème.

Un chef qui vivait il y a trois cents ans, revenant d'une longue guerre, comprit que son amante e'tait morte. Â la vue des lieux où il l'a laissée, il dit :

« La douleur obscurcit mon ame : je ne vois point la fumée s'élever de mon palais ; nul dogue ne bondit au bord de mes ruisseaux. Dans mes vallons, dans mes forêts, règne un vaste silence..... Est-ce l'arc pluvieux que j'aperçois sur Crumath ? Il disparaît : le ciel s'obscurcit.... Je te revois encore, brillant rayon du soleil.... Oui, c'est elle ; c'est l'objet de mon amour : je reconnais sa demarche légère dans le sein des nuages » .

La beauté' de Roscrana e'tait passée en proverbe ; et le plus bel éloge qu'on pût faire d'une femme, c'e'tait de la comparer à la fille de Cormac.

(5) Pour e'claircir ce passage, nous allons rapporter l'histoire sur laquelle il est fonde'. La nation des Firbolgs, qui habitait le midi de l'Irlande, descendait originairement des Belges qui possédaient le sud et le sudouest de la côte de la Grande-Bretagne. Elle conserva pendant plusieurs siècles une alliance e'troite avec le peuple dont elle tirait son origine : elle envoya du secours aux Belges de la Grande-Bretagne, quand ils furent attaques par les Romains , ou quelqu'autre peuple venu du continent. Conmor, rot d'Iuishuna, cette partie de la Grande-Bretagne qui est vis-à-vis la côte d'Irlande, ctant attaque par des ennemi», dont la tradition n'a pas

conserve le nom , envoya demander du secours à Caïrbar, roi d'Atha, le chef le plus puissant de la nation des Firbolgs. Caïrbar lui envoya Cathmor, son frère, qui , après bien des vicissitudes de fortune, termina la guerre parla défaite totale des ennemis dlnishuna , et retourna triomphant au palais de Conmor. Sulmalla ne put voir avec indifference le libérateur de sa patrie ; mais avant que sa passion eût éclaté, Cathmor fut rappelé" en Irlande par Caïrbar, sur la nouvelle que Fingal se préparait à rétablir la famille de Conar sur le trône. Le vent contraire obligea Cathmor de rester trois jours dans une baie d'Inishuna. Ce fut alors que Sulmalla se déguisa en jeune guerrier, et vint jui offrir de servir dans la guerre qu'il allait entreprendre. Cathmor accepta ses offres , fît voile pour l'Irlande, et arriva sur la côte bVUlster, peu de jours avant la mort de Caïrbar.

(6) Cathmor était absent lors de la rebellion de son frère ; car , suivant toutes les traditions , il n'arriva dlnishuna que trois jours avant la mort de Caïrbar; cç, qui le justifie de l'imputation qu'on pourrait loi faire d'avoir trempé dans la conjuration de son frère.

(7) L'attitude de Foldath annonce son dépit et la conduite qu'il va tenir. Sans doute le poète ne rapporte ici la querelle qui s'élève entre Mathos et Foldath , que pour donner un nouveau lustre au caractère de Cathmor, par la manière ferme et courageuse dont il termine leur différend.

(8) Les bardes comparaient sans cesse leurs rois au soleil. M. Macpherson en cite encore un exemple tiré d'un poëme très- ancien , dont il n'a pu recouvrer que quelques fragmens.

92 TEMORA,

« Autant le soleil est au-dessus des vapeurs que ses rayons élèvent dans l'air, autant Tame d'un roi est audessus des enfans de la peur. Ils roulent au-dessous de lui comme un noir brouillard , tandis qu'il se réjouit , environne' des rayons de la gloire ; mais quand de lâches actions souillent son ame, alors c'est un soleil qui roule obscurci dans les cieux j les vallons sont attristes , et les fleurs chargées de la rosée de la nuit se flétrissent et meurent ». 1

(9) Le poète soutient ici le caractère qu'il a donnë à Cathmor, dès le commencement du poème ; car il a vanté dans le premier chant son aversion pour la louange, et nous le voyons ici se coucher au bord d'un torrent dont le bruit l'empêche d'entendre la voix du barde Fonar qui chante ses louanges.

(10) Carril , fils de Kinfena, avait chanté, par ordre d'Ossian, l'élégie funèbre de Caïrbar, chant 2. Dans tous les poèmes d'Ossian , les visites des ombres a leurs amis sont courtes , et leur langage est obscur; ce qui donne à ces scènes surnaturelles une certaine majesté sombre qui leur convint. L'ombre de Caïrbar, à la fin de son discours, prédit la chute de Cathmor, et fait l'énumération des signes qui, suivant l'opinion de ce temps , précédaient toujours la mort d'un personnage distingué. On croyait que les ombres des bardes s'assemblaient au lieu où. son tombeau devait être élevé, et chantaient autour du fantôme qui le représentait.

(1 1) Pour mieux entendre ce passage, il faut jeter les yeux sur la description de ce bouclier dans le chant septième.

CHANT QUATRIÈME. g3

(12) De tous les beaux passages d'Ossiau , il n'y en a point, suivant M. Macpherson , qui perdent plus dans une traduction en prose, que ces morceaux lyriques : leur beauté' ne consiste pas seulement dans la force des pensées, mais encore dans l'ele'gance de l'expression et dans l'harmonie des vers. On a remarque avec raison , que l'épreuve la plus sévère à laquelle on puisse mettre un poète, c'est de le traduire en prose dans une autre langue.

(13) Conmor, père de Su! mall a , fut tue' dans cette guerre, dont Catnmor délivra lnishuna. Lormar, son fils, lui succe'da. Suivant l'opinion de ce temps -là, quand une personne e'tait re'duite au dernier degré du malheur, et qu'elle ne pouvait espe'rer aucun soulagement , les ombres de ces aïeux appelaient son ame. On appelait cette mort surnaturelle , la voix des morts; et le vulgaire superstitieux y croit encore aujourd'hui.

SOMMAIRE-

Ossi ait y après une courte invocation à sa harpe , décrit la disposition des deux, ai mées sur les rives du Lubar. Fingal donne le commandement de la sienne à Fillan ; mais en même temps il ordonne à Gaul ,»qui avait été blessé à la main dans la bataille précédente, de !*aider de ses conseils. L'armée d'Erin est commandée par Foldath. Description de l'action générale. Prodiges de valeur de Fillan. Il tue Rothmar et Calmtn ; mais , tandis qu'il est vainqueur à l'aile droite , Foldath fait plier l'aile gauche , et blesse Dermid. Ce héros , quoique blessé , veut attaquer Foldath, Fillan vole au secours de Dermid , attaque Foldath et le tue. Conduite de Malthos à l'égard de Foldath. Fïïtan met l'armée d'Erin en déroute. Ce chant est terminé par une apostrophe à Clathos , mère de Fillan.

TEMORA, CHANT CINQUIÈME. 9 J

CO To 1 qui reposes entre les boucliers suspendus au mur de ma demeure, descends, ô harpe ! que j'entende encore ta voix. Fils d'Alpin, que les cordes -résonnent sous tes doigts ; c est à toi de réveiller lame du barde; souvent tes accens se sont mêlés au murmure du Lora. Pour moi, le nuage des années amoncelées m'environne : ma vue ne perce son voile épais que d'espace en espace ; encore ce qu'elle entrevoit, dans le passé n'estai qu'une vision obscure et confuse. Je t'entends , ô ma harpe ! mon ame égarée revient à moi, comme le zéphir que le soleil ramène dans une vallée où séjourna long-temps le brouillard paresseux,

(2) Je vois briller le Lubar dans les détours de son vallon. Des deux cotés du fleuve s'élèvent Cathmor et Fingal. Leurs guerriers répandus autour d'eux, se penchent en avant pour les écouter. Au milieu , les deux rois ressemblent à deux rochers, dont la tête couronnée de pins s'élève au-dessus du brouillard , et jète aux vents l'écume de cent torrens.

96 ÏEBiORÀ,

A la voix de Cathmor, les enfans d'Erin se répandent dans la plaine. Leurs troupes nombreuses descendent vers le Lubar. A leur té te marche Foldath. Cathmor se retire sous un chêne touffu sur le haut de la colline. Près de lui un torrent roule ses bruyantes ondes. Il lève par intervalles sa lance étincelante, dont l'éclat guide ses guerriers dans le combat. Non loin de Cathmor, Sulmalla était appuyée contre un rocher ; elle voyait avec douleur l'appareil des combats; son ame ne se plaisait point dans le sang. Derrière la colline s'étend uné vaste vallée, qu'arrosent trois ruisseaux bleuâtres. Le soleil se plaît à éclairer ce lieu paisible, et les chevreuils de la montagne y descendent sans crainte. C'est sur ce vallon que se tournent les regards de la belle Sulmalla.

Fingal aperçoit sur le haut de la colline le fils de Borbar-Duthul : il vit la nombreuse armée d'Erin se développer dans la plaine. Aussitôt il frappe sur son bouclier, et donne à ses guerriers le signal qui leur ordonne d'obéir, quand il envoie ses chefs dans le champ de te gloire. Leurs lances s'élèvent et brillent aux rayons du soleil. Leurs boucliers font retentir les échos Voisins. Les fantômes de la peur n'erraient point devant leurs yeux. Fin-

gai, la force et l'appui de Morven, était près d^ux. Ce héros, dans le transport de sa joie, nous dit :

«c Les enfans de Morven sortent avec un bruit pareil à celui des vents conjurés. Ce sont des torrens dont rien ne peut détourner le cours. C'est à eux que Fingal doit sa renommée dans les pays étrangers. Il ne brillait pas seul au milieu du danger. Vous accompagniez toujours ses pas. Mais aussi ne fus-je jamais à vos yeux un fantôme effrayant* terrible en sa colère. Jamais ma voix ne retentit àvos#oreilles comme un tonnerre menaçant: jamais mes yeux ne lancèrent sur vous des regards homicides. Paraissait-il quelque guerrier humain et séditieux, mes yeux ne daignaient pas le remarquer ; je l'oubliais à mes fêtes ; sa fierté s évanouissait comme la vapeur du matin. Un jeune guerrier brille devant vous, il na fait encore que quelques pas vers la gloire ; mais mon fils est brave : secondez sa valeur, ramenez-le triomphant à son père. Bientôt il pourra combattre seul. Son visage offre les traits de ses ancêtres : son ame est une étincelle émanée du feu qui les embrasait. Fils de Morni, marche derrière le fils de Clatho : que ta voix dirige sa valeur au milieu des dangers ; rien n'échappe à ta il. 7

c)8 te m on a;

perçante vue dans le tumulte de la mêlée ».: Il dit et monte sur le rocher de Cormul (3). Je le suivais à pas lents. Gaul accourut à moi; son bouclier détaché pendait sur son côté. « Fils de Fingal , attache ce bouclier, attachele sur le côté de Gaul ; l'ennemi le verra peutêtre, et croira que j'ai levé la lance. Si je tombe aujourd'hui, que mon tombeau reste caché dans la plaine ; car je tomberai sans gloire, puisque mon bras ne peut lever ce fer. Qu'Evircoma l'ignore, son front en rougirait. Fillan, les braves ont les yeux sur nous. Combattons avec courage , et ne»souffrons pas qu'ils descendent de leurs collines, pour rallier lfeurs tribus en déroute ».

J'attache son bouclier : il s'éloigne aussitôt ; ma voix le suivit; je lui criai : a Le fils de Morni peut-il tomber sans gloire dans Erin ? Les actions des braves s'effacent de leurs ames de feu. Ils s'élancent avec indifférence dans le champ de la gloire. Jamais on ne les entend vanter leurs exploits ».

Je me réjouissais en suivant des yeux les pas de ce héros : je montai sur le rocher de Fingal. Ce héros s'assit sur le sommet. Les deux armées se rangent en bataille sur les rives du Lubar. Là Foldath s'élève comme une colonne de ténèbres; ici brille la jeu-

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nesse de Fillan. L'un et Fautre appuyés sur leurs lances qui plongent dans le torrent, donnent le signal de la guerre. Gaul frappe le bouclier de Morven : tous s élancent à la fois ; par-toiit lacier reluit sur Façier. Ainsi brillent deux torrens dans la campagne, quand du haut des rochers sourcilleux ils tombent et mêlent ensemble leurs ondes écumantes... Regardez le fils de la, gloire : voyez à combien de guerriers iTfaiit mordre la poussière! La mort vole autour de lui : ô Fillan! que de héros renversés sur ton passage !

Rothmar, le bouclier des guerriers, s'arrête entre deux rochers. Deux chênes courbés par les vents étendent leurs branches de chaque côté. Il roule en silence ses sombres regards sur Fillan , et couvre la retraite de ses guerriers. Fingal vit que Rothmar allait attaquer Fillan ; son arae en est émue ; mais comme la pierre de Loda se détache tout à coup et se précipite du rocher de Drumanar, quand les esprits du ciel sont irrités contre la terre, ainsi tomba le vaillant Rothmar (4).

Le jeune Culmin s avance en fondant en larmes; transporté de rage, il frappe Fair de son épée et brûle d'impatience d'attaquer Fillan. Il avait essayé Tare pour la première fois avec Rothmar : ils remarquaient ensem-

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ble le gîte des chevreuils, quand les rayon» du soleil couchant tombaient sur la fougère. Pourquoi, fils de Cullalin (5), te précipites-tu sur ce jeune guerrier? C'est un feu dévorant. Retire-toi, Culmin, vos aïeux n'étaient point égaux dans les champs de la gloire.

La mère de Culmin étoit restée dans sa demeure. Elle jète les yeux sur le torrent de Strutha : un noir tourbillon de vent s'élève et tourne autour de l'ombre de son fils : ses dogues poussent des hurlemens affreux. Le bouclier qu'il avait laissé dans son palais parait teint de sang.... « O mon fils ! tu as donc péri dans la funeste guerre d'Erin » î

Quand la biche , percée d'une flèche mortelle, se couche pantelante au bord de ses ruisseaux , le chasseur regarde ses pieds légers et se rappèle que naguère fière et superbe, elle bondissait sur ses rochers : ainsi Fillan voit le jeune Culmin étendu sur la poussière ; ses cheveux flottent sur le bord du torrent; son sang ruisselé sur son bouclier; sa main tient encore cette épée qui , dans le combat, a trompé sa valeur.

« Jeune héros, dit Fillan , tu as péri avant que ton nom fût connu! Ton père t'envoya à la guerre : il attend dans sa demeure le récit d£ tes exploits : il est vieux, peut-être il est

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seul au bord de ses tornens; et il tourne ses yeux obscurcis vers la plaine de Lena ; il ne te verra point revenir vainqueur et chargé de la dépouille de l'ennemi ».

^ Fillan disperse les guerriers d'Erin ; mais d'un autre côté, les enfans de Morven tombent devant le terrible Foldath. Il combattait à la tête de la moitié de ses tribus. Dermid en

courroux lui résiste. Les guerriers de Morven se rassemblent autour de lui : mais Foldath fend son bouclier et fait fuir ses bataillons.

« Enfin, s écria le superbe Foldath, ils ont pris la fuite , et ma gloire commence. Va > Malthos, dis àCathmor de garder les avenues de l'Océan, de peur que Fingal n'échappe à mon père : il faut que mon bras lui donne la mort. On verra sa tombe auprès de quelque marais; elle s'élèvera sans que les bardes chantent. Son ombre enveloppée dans l'épais brouillard, volera sur les plaines marécageuses et couvertes de roseaux ».

Malthos l'écoutait en silence : le doute était peint sur son visage. Il connaît la présomption de Foldath : il lève les yeux sur la colline où était Fingal, se retourne aussitôt etreplonge son épée dans le carnage.

, Dans le vallon de Clono (6), où deux arbres se penchent sur un ruisseau, Dermid se li-

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vrait en silence à sa douleur. Le sang coulait de sa cuisse. On voyait près de lui son bouclier rompu. Sa lance était appuyée contre une pierre. Pourquoi , Dermid , pourquoi cette tristesse?

« J'entends rugir la bataille ; mes guerriers sont seuls : mes pas se traînent lentement sur la bruyère ; je n ai plus de bouclier. Quoi! Foldath triomphera? Ah! du moins, ce sera quand Dermid ne sera plus. Orgueilleux Foldath, je veux te défier encore et recommencer le combat ».

A ces mots, Dermid prend sa lance avec une joie terrible. Gaul arrive : «Arrête, fils de Duthno , arrête : les traces de tes pas sont ensanglantées ; tu n'as plus de bouclier. Pourquoi veux-tu périr sans armes ? Fils deMorni, donne-moi ton bouclier ; il a vu bien des batailles : donne ; j'arrêterai Foldath dans sa course.... Vois-tu cette pierre qui lève sa tête grisâtre au milieu du gazon ? Là gît un chef de la race de Dermid. Place-moi dans cette obscure demeure ».

Dermid gravit lentement sur la colline. Il promène ses regards sur le champ de bataille. Comme ces feux éloignés qu'on voit la nuit sur la bruyère , qui paraissent tantôt perdus dans la fumée > tantôt élevant leur flamme

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rougeâtre au-dessus des côtcaux, selon que les vents soufflent ou s appaisent, auisi, aux yeux de Dermid , la bataille se rallentit et se ranime par intervalles. Suivez la course de Foldath dans le champ de bataille. On dirait d un noir vaisseau qui s'élance d im détroit sur les mets, et fend, en se jouant, les vagues fugitives. Dermid ne put le revoir sans un transport de rage. Il tâcha de marcher à lui ; mais ses forces l'abandonnent : des larmes coulent de ses yeux : il fait résonner le cor de son père : trois fois il frappe son bouclier; trois fois il appelé Foldath çt le défie au milieu de ses tribus victorieuses, Foldath l'aperçoit; il sVwce avec joie et lève $a lance ensanglantée. : ;

Semblable à un rocher où sont empreintes les traces des torrens fangeux qui ont roulé sur ses flancs pendant la tempête, le sombre chef de Moma paraît tout souillé du sang qui a ruisselé sur lui. Les deux armées 6e retirent et laissent le champ libre aux deux héros. ' Déjà tous deux levaient leurs lances.... FilT lan part, voie, arrive (7) : Foldath fit trois pas en arrière, ébloui par le rayon de feu qui semblait sortir d'un nuage pour sauver le héros blessé. .

Tels que deux aigles aux larges ailes qui se

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battent dans les airs , les deux chefs s'élancent" l'un sur l'autre dans la plaine, et engagent ùr* horrible combat. Tour à tour les deux rois 1 s'avancent sur leurs montagnes : bientôt la guerre va descendre sur leurs épées. Déjà Cathmor ressent la joie des héros, cette joie secrète qui les transporte, quand ils voient le péril égaler leur courage. Ses yeux ne sont point tournés vers les rives du Lubar, mais sur Fingal , qu'il a vu se lever en armes sur le sommet du Mora. '

Foldath tombe sur son bouclier. La lance de Fillan la percé (8). Ce jeune héros, sans regarder le guerrier qu il vient d abattre , marche en avant et chasse les ennemis devant lui. Alors mille cris s'élèvent à la fois : « Arrête v fils de Fingal, arrête; ne vois-tu pas ce chef menaçant qui descend de la colline? Gardetoi de provoquer Cathmor; reviens, fib de la belle Clatho ».

Malthos voitFoldath expirant; il se penche tristement sur lui. Son ame généreuse s élève alors au-dessus de tout ressentiment (9). « Où veux-tu, dit-il au héros mourant, que je place ta tombe? Est-ce dans Ullin, ou dans la terre de Moma que foulent les pas de Dardulena ta fille? —Me parles-tu délie, ô Malthos %

« Fingal et Cathmor.

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pourme rappeler que je n'ai point de fils, que je ne laisse point de jeune guerrier qui puisse combattre et me venger.... Malthos, je ne meurs pas sans vengeance : mon bras dans le combat n'était pas engourdi. Elève autour de mon étroite demeure celles des guerriers que j'ai tués : souvent je quitterai le séjour des vents et je viendrai jouir du plaisir de voir leurs tombes pressées environner la mienne». Il dit : son ame s'envole dans la vallée de Moraa, et va s'offrir à Dardulena. Cette aimable fille, ornée de toutes les grâces de la jeunesse, l'amour des héros, dormait tranquillement sur la rive du fleuve de Dalrutho. Elle se reposait des fatigues de la chasse : son arc détendu était auprès d'elle : les vents couvraient son sein de ses cheveux épars. Elle voit son père, couvert de blessures, sortir de la forêt, et se pencher vers elle. Tantôt èlle distingue ses traits, tantôt il se perd dans le brouillard. Elle se lève toute en larmes, elle ne doute plus de là mort de Foldath. L'ombre lance sur elle un rayon de lumière , eh se repliant dans ses nuages orageux.... Tu es le dernier rejeton de la race de Moma, infortunée Dardulena (10).

Dispersés au loin sur les rives du Lubar, les guerriers de Bolga fuient en tumulte. Fil-

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lan s attache à leurs pas ; il couvre la terre de morts. Fingal se réjouit à la vue de son fils. Mais Cathmor se lève... Fils d'Alpin, prends ta harpe : fais retentir les airs des louanges de Fillan : chante ses exploits, tandis qu'il brille encore dans la guerre.

(n) « Sors, belle Clatho, sors de ton palais : vois de quelle gloire ce jeune guerrier qui te doit le jour, couvre le matin de sa vie* Les bataillons se renversent sous ses pas.... Mais détourne tes regards : ce jeune astre s'obscurcit. Filles de Morven, touches vos harpes : ce n'est point un chasseur qm descend de la retraite humide des chevreuils. 11 ne tend point son arc contre les vents; il ne lance point ses flèches inutiles dans les airs. Immobile au milieu du tourbillon delà guerre, les flots de la bataille roulent et se brisent contre ses flancs, où marchant à grands pas à travers des rangs hérissés de lances , il sème la mort de toutes parts. Tel un esprit du ciel descend du sein de $on nuage, l'Océan troublé mugit sous ses pas ; il laisse derrière lui un sentier de feu, et les îles ébranlées semblent secouer leurs têtes sur les mers épouvantées »*

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