PRÉLIMINAIRE
L E s hymnes d’un chantre sauvage se sont^ conservés jusqu’à nous. Quinze siècles ont respecté ce monument, irrégulier sans doute , mais majestueux , mais hardi comme la nature du'Nord. Les Français lisent Ossianj . ils admirent son génie brut , ses couleurs fortes , sa touche sombre ; et cependant ils lui reprochent des incohérences , des l'épétitions. Qu’en faut -il conclure contre son second traducteur ? rien, ce me semble. Les chants du Barde étoient encore inconnus parmi nous lorsque Letourneur les publia.
Cet écrivain dut les offrir à notre nation dans leur état primitif, ou du moins tels qu’il les avoit reçus; il dut les considérer comme une mine qu’il falloit d’abord exploiter tout entière , pour séparer ensuite
DISCOUKS
l’alliage du métal. Mais ce qui fut sons sa plume une utile fidélité y n’eût été de ma part qu’une aveugle condescendance. Aussi n’ai-rje pas travaillé sur le même plan. Il traduisit, et j’imite ; il conserva tout , et je choisis ; il voulut faire connoitre Ossian ,
' et je tâche d’atténuer ses défauts, sans mo- •difier en rien ses traits caractéristiques.
Malgré cela, beaucoup de gens, certains littérateurs sur-tout , penseront que j’ai trop fait encore. Mes vers, cités à leur tribunal, n’y 'seront pas plus heureux que la prose de Letoumeur. Es y' trouveront' aussi dû désordre et de la monotonie. Je suis loin, de m’en affliger. Mon modèle n’eût plus été lui, si j’avois totalement fait disparoître ses imperfections. Elles sont inhérentes à son ouvrage ; elles tiennent aux lieux , aux climats qui les virent naître. Ossian^ étranger aux arts et séparé du resté du monde , chante au milieu des frimas et, pour ainsi dire , du chaos. La 'nature qui l’environne offre sans cesse à ses yeux des monts stériles ; les pertes qu’il fait dans les combats
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affligent sans cesse son ame : et il, ne peint que ce qu’il voit , il n’exprime que ce qu’il sent. Détruisez l’uniformité, l’irrégularité de ses tableaux ; ajoutez aux maximes simples de sa morale;* et > vous aurez presque uif poète de la cour d’Auguste , un plrUosophe du dix - huitième siecle.
« Dans ce cas, dii'ont ses détracteurs , il> rt ne falloit pas le reproduire ; on commen- « çoit à l’oublier : et notre littérature n’y « perdoit rien , ou très peu de chose ». Tout me paroit injuste dans cette assertion : je vais y répondre par quelques détails; cinq ans d’examen ni’en donnent peut-être le droit.
Sans doute Ossiari se répété. Mais ne nous répétons-nous pas dans nos poésies descriptives ? nos sites champêtres n’y sont -ils pas éternellement mis à contribution ? n’y ren^ controns-nous pas à chaque page les bergers , les troupeaux, les ruisseaux, le zéphyr, le gazon , la rose ? Et , puisque nous tolérons ces peintures, qui certes n’ont pas pour elles le charme de la nouveauté-, pourquoi ne pardon '