MINONA
SUJET
Minona, fille àü^inir, roi de Duvranna , aimoit passionnéoient Swaran , fils du roi à'Xnistore. Le jour où l’on devoit les, unir étoit fixé quand F ingai envoya ordre à Swaran de se rendre à Morven pour l’accompagner dans une expédition. Swaran obéit, mais il promit à Minona que , s’il survivoit à côttè entreprise , il reviendroit sur-le-champ, et fixa même le jour de son retour: d’un. autre chX.é-iAnti', accompagné de son fils Lathmon , fut obligé de partir pour la guerre, et Minona resta seule dans le palais de Duvranna. Elle avoit autrefois dédaigné l’amour de Duromath, souverain de l’islc de Tromaton, Cet amant nié|>risé profita dé l’absence à'Anir et de Lathmon, enleva Minona, et la conduisit dans, son îslc. Le poëme commence, au moment où Swaran arrive à Duvranna , et n’y trouve plus son amante.
L’oBsauRiTÉ convroil le palais de Lathmqn :
Aux rives du couchant, pâle, silencieuse,
La lune ne versoit qu’une clarté douteuse.
Et le vent de minuit siffloif dans le vallon.
POESIES
--L’intrépide Sxvaran s’avanée dans la plaine :
Auprès de Minona sa flamme le ramene.
Mais qnel morne silence habite son palais !
Snr les monts, sonsles eanx, dans les airs, tont sommeille , Et la voix d’nne amante, à cette heure de paix,
Du héros empressé ne frappe point l'oreille,
■ Que fais-tu, mon amour! quel obstacle jaloux > Aux'regards de Swaran peut te cacher encore ?
« Rappelle-toi l’instant, si crnel et si doux,
« Où l’honneur m’entraiua sur les mers à' Inistore :
« Ta beauté des destins accusa le courroux;
K Je vis, à mon départ, tes yeux noyés de larmes ;
« Ton beau sein palpita de terreur et d'amour;
« Ta défaillante voix m’exprima tes alarmes...
« Et tu. ne parois point pour chanter mon retour ! »
11 (ht. Mais du palais les portes sont ouvertes :
Le seuil est tout jonché de feuillages flétris.
Et le Nord, mugissant sons les voûtes désertes.
De la douleur, au loin, semble pousser les cris.
Nulle clarté ne luit: sur la roche glacée Le malheureux Swaran s’assied {riste et rêveur.
De noirs pressentiments roulent dans sa pensée.
Et des projets confus se heurtent dans son cœur. Cependant le sommeil des peines qu’il endure Vient rëdoubler encor le tumulte et l’horreur;
Et d’un songe, trois fois; l’^ônvantable augure
Dans ses sens éperdus ^it passer la terreur.
Il revoit Minona^ que son ame idolâtre : •
Un nuage de pleurs voile ses yeux charmants^ >
Ses noirs cheveux épars sont le jouet des vents,
Et le sang à longs flots rougit son sein d’albàtre.
« Il dort sur son rocher l’objet de nies amours \
« Il dort! et MzViona, qu’il a voit tant chérie,
« Par des cris impuissants l’appelle à son secours.
" Eveille-toi, Sxvaran... Une mer en furie a Autour 'de précipite ses eaux:
« Là, dans un antre obscur, image des tombeaux,
« Je yeille, je languis, à ma tristesse en proie.
« Mais l’affreux Duromath y veille à mes côtés :
« De son barbare amour ton amante est la proie...
« Swaran, viens me ravir à ses feux détestés. « Soudain le vent rngit dans les feuillages sombres. Et l'aimable fantôme a fui comnie l’éclair,
Swaran frémit, s’éveille ; il agite son fer:
Furieux, il en frappe et les vents et les ombres;
Sur l’orient obscur il attache les yeux;
Son désespoir maudit la lenteur de l’aurore...
Enfin, de son éclajt le firmament se dore, ,
Et le premier rayon sur les flots écumeux Voit bondir le vaisseau du guerrier à'Inîstore.
Pour la troisième fois, du sein de l’océan Sons une armure d’or le Roi.dn jour s’élance,
54 POESIES
Quand aux jeux inquiets dg faroncbe S\yaretn
Sur ofie mer d’aznr Tromaton se balance.
Minona^ snr la rive exhale ses douleurs :
A l’aspect du guerrier, à l’éclat de ses armes,
La honte, la pudeur, décolorent ses charmes.
Et de ses yeux baissés coule un ruisseau de pleurs.
« D’où naît, lui dit iSH'ora/z, l’efTroi de mon amante?
« Lit-elle sur mon front la haine on le trépas?
« N’es- tu pas un rayon dont la clarté charmante ■ Snr ces bords inconnns vient éclairer mes pas? a Est-ce un vil étranger qui cause tes alarmes ?
« Déjà, sur de punir ses complots inhnmains.
Cl Mon glaiveimpatient frémit entre mes mains.
« Réponds, filled’./^niV...Nevois-tupomtmeslarmes i*»
Miitoitx.
Ah! que n’ai-je vécu comme la fleur des champs Qui snr le roc désert naît et meurt inconnue!
A peine seize fois des volages printemps Mon œil sur nos forêts vit la robe étendue ;
Et la tombe dqa s’ouvre pour m’engloutir!
O douleur 1 ô remords ! Ma cendre dédaignée Des larmes des héros ne sera point baignée !
Mais peut-être, sensible à mon vif repentir.
Peut-être, déplorant mon crime involontaire^
Mon amant, ^quelquefois, dans la nuit solitaire ' Donnera des regrets à la fille âü'Anîr. *
S w A K A ir.
Rassnre-toi : Swarart. peut te venger d’nn traître :
• Où donc se cache-t-il? qn’il est lent à paroitre ! ‘
Je le Vois déjà mort. Mais si mon foible bras *
Cede à ton ravisseur une indigne victoire,
O mon nnique amour ! prends pitié de ma gloire.
Et qu’elle m’accompagne au-delà du trépas : .
Eleve mon tombeau sur la roche escarpée; i- ■ ■
Et, lorsque d’nn esqnif tes yeux verront les mâts'. Cours anxenfants des mers confier mon épée; ' Qn’ils la portent soudain an triste Cpldafiard; • .
Et, qu’instruit de mon soft, ce malheureux vieillard, , L’ame de mon retour à toute heure occupée.
N’attache plus sur l’onde un avide regard.
’ M 1 ir O ir A.
Et tu veux, et tu crois l’emporter en courage!
Non : à mourir aussi je home mon orgueil ; .
Nous dormirons tous deux dans le même cercueil.
Mon cœur n’est point formé d’une roche sauvage.
Et mon ame n’est point comme ces flots errants Qui, bercés par le calme on gonflés par l’orage.
56 POESIES
À traTcrs les écueils roulent indifTércnts.
Va , mon ame déjà de la tienne est rivale :
Tombons, mon cher iStvaran, percés desmémes traits. Isle de Tromatoh^ isie à jamais fatale !
^e ne quitterai point tes sanglantes forêts.
Mon frere (i) combattoit en de lointains rivages : Seule dans mon palais je veillois tristement ;
Et le noir aqaüon, précurseur des orages^
A travers les sapins murniuroit sourdement..
Près de moi tout-à-coup des armes retentissent ;
Le fer frappe le fer, et les coursiers hennissent.... Dans moii cœur à ce bruit se glisse un doux espoir : O mon héros! mes yeux vont enhu te revoir...
Non, l'affreux Duromath se présente à ma vue :
Son glaive dégouttoit du sang de mes amis;
Sans respect pour mon nom , sans pitié pour mes cris. An sein de ses vaisseaux il m’entraîne éperdue.
Que pouvoir contre lui la fôibl^ Minona ?
Je t’appelois en vain.^ Mais c’est lui... Le voilà Qui fend les flots roulants d’une mer enflammée. Regarde; apperçois-tu son indoinbrable armée?
Fuis, malheureux guerrier, cç barbare tyran.
S w a'r an.
, Moi, fuir devant ses pas! moi, céder sans combattre! Qu’il ose abandonner l’orageux Océan;
Et ce fer paternel à mes jpieds va l’abattre : - La crainte est étrangère à l’ame de Swaran.
Toiydescends^monampnr, dans cettegrotte obscnre Vous, fideles amis, compagnons de mon sort,
Qne Duromath expie une coupable injnre.
Et que vos arcs vengeurs fassent voler la mort.
Il dit ; et Minolta sons une voûte sombre S’enfonce. Les soupirs n’agitent plus son cœur;
Un aimable incarnat succédé à sa pâleur :
Tel luit un long éclair qui serpente dans l’ombre.
Duromath cependant s’avançoit à grands pas : • La colere ridoit son sinistre visage;'
Et, sons de noirs sourcils;, messagers du trépas, Rouloient ses yeux de sang allumés par la rage.
« Etrangers, leur dit-il, les vents tumultueux < Vous ont-ils dans la nuit poussés sur cette rive.’
« On bien nourrissez- vous l’espoir présomptueux « D’arracher de mes bras une beauté captive?
« Minona pour mon isle est un astre serein;
« Mon coeur s’épanouit à sa douce lumière.
« Jeune et foible rival, d’une beauté si chere « Voudrois-tu me priver? ést-ce là ton dessein?
« Oui ; mais réverras -tu le palais de ton peré? »
S w A R ÀR.
As-tu donc oublié le fils de Coldanardl > .
^8 POESIES
Ne te sonvient-il plas du jour où mon épée ' Te châssoit devant moi c<Moame un chevreuil fuyard. Que le dogue poursuit sur la roche escarpée ?
En vain mille guerriers veillent autour de toi:
Mon amante, bientôt à tés fers échappée,
Dans le palais à'Anir va rentrer avec moi.
Aussi prompt que l’ éclair, à ces mots il s’élance.
Le lâche Daromaf A fuit dans ses bataillons. . Swaran le suit, l’atteint, le perce de sa lance; ^
Et son sang de la plaine inonde les sillons.
Ses timides soldats à cet aspect funeste Se dispersent, poussant de lamentables cris :
Les fléchés de Morven en poursuivent le reste ;
Et bientôt le rivage est purgé d’ennemis.
Swaran court aussitôt vers l’antre favorable Où Minolta repose à l’abri des hasards.
Mais quel triste spectacle a frappé ses regards!
Un jeune homme soupire étendu sur le sable.
Et de son seip. percé le sang coule à longs, flots.
Le grand cœur de Swaran frémit à ses sanglots :
11 s’approche, U lui tend une main seconrable ,
Et d’üne voix émue il prononce ces mots :
« Compte, jeuneinconnu, sur mes soins tutélaires : « Ton ame peut encor se livrer à l’espoir;
« Je connois les vertus des plantes salutaires (*) ;
« Ma main sur plus d’un brave essaya leur pouvoir.
D ’O s s LAN.. ^
« Et Swaran fat payé par la reconnoisMace.
« Oh ! qu’il mrâeroit doux de calmer ta soaffrance !
« Quel climat fat témoin de tes premiers exploits P « Sans doute tes aïeux brilloient parmi les rois ?
— « Oui , répoD d l’inconn u , mes aïeux sont célébrés : U Ils rougiront, bêlas ! de me donner des plears.;
« Ma gloire à disparu dans ces déserts fnnebres,
« Comme un rayon du jour aa müien des vapeurs. - « Aux bords de Dmrannat sur ces rochers antiques, 1 Que le temps couronna de lagabres sapins,
« S’élève un vieux palais dont les torrents voisins ■t Réfléchissent an loin les tours mélancoliques ; >
« Là mon frere m’attend, inquiet de mon sort....
« Va... RemetS'lui ce casque, etrinstraisdémamort.>) Elle dit ; et Swaran que touche sa priere...
A///IOUO.... Quel moment! Elle avoit revêtu Au fond de son asyle une armure guerriere.
Et parmi les soldats elle avoit combattu.
« O fils de Coldanardl point d’indigne fdiblesse,
« Dit-elle: le trépas s’empare de mes sens.
« Je n’ai plus, je le sais, de droits à ta tendresse;
« Mais daigne recueiUir mes douloureux acéents.
U Une tempête affreuse a battu ma jeunesse.
« Que n’ai-je pu rester aux murs de Duvranmi! a Sensible à mon amour, Anir dans sa vieillesse - « Anroit béni du moins l’heureuse Minona, » ^
POESIES D’^OSSIAN
expire. Swaran dans l’élroite demeure Ensevelit son corps glacé par le trépas :
Sur la tombe attaché, durant trois jours il pleure. Mais la guerre l’appelle en de nouveaux climats :
Il regagna Morven; nous vîmes sa tristesse. ,
Ma voix (3) , de Minona célébrant la beauté, ^ Fit luire dans son ame un rayon d’alégresse ; ^
Cependant , les soupirs de son cœur agite En trahissoient souvent la blessure profonde. Ainsi, lorsque lé calme a reconquis les airs. Quand un soleil nouveau vient éclairer le monde. Dans le lointain encor brillent quelques éclairs.
NOTES
(i) AfiRO/za raconte son enlèvement.
( 3 ) La plupart des guerriers de ces temps héroïques connoissoient la propriété des plantes salutaires qne la nature prpdigne aux montagnes du Nord de l’Ecosse. Fingat snr-tont se rendit célébré par ses connoissances médicinales. . * . ■
(3) C’est Os^ian qui parle. ‘