CHANT TROISIEME
S OMM AIRE
Aussitôt que le jourparoît, harangue son armée,
et en remet le commandement à Oaul, fils de Morni. Il se retire avec Osstan sur le Mora', qui dominoit le champ de bataille. Description de l’at;tion générale Gaul donne la mort à Tullamin et à d’autres chefs moins considérables. Cathmor, à l’exemple de Fingai , avoit donné le commandement de son armée à Foldath qui , de son côte , fait plusieurs actions d’éclat. La nuit survient : le cor de Fingnl sonne la retraite; iFingal pleure la mort de Cannai. Episode de Sulmala , qui s’est déguisée en jeune guerrier pour suivre Cathmor à la guerre. La férocité de Foldath renouvelle la querelle qui s’étoit élevée e.nXx^Maltkoi et lui. Cn/A/wor interpose son autorité, et fait cesser Ja dispute. 11 va se reposer à quelque distance de son armée. L’ombre de son frere Caïrbar lui apparoît, et lui prédit d’une maniéré obscure l’issue de la guerre. Discours de Cathrnor : il découvre le déguisement dç Sulmala : monologue de cette belle étrangère.
S ü R les bords du Lubar quel est donc ce héros ^ Dans sa nerveuse main brüleiit deux javelots ;
POESIES D’OSSIAN
C’est le roi de Morven; l’âge a blancEi sa tête. Debont, tel qu’un rocher qui brave la tempête.
Son armure étincellé aux feux purs du matin.
n Mes guerriers, levez-vous!., des bataillons à' Erin R Sur les champs de Léna l’étendard se déploie.
« Dans l’ame de Fingal luit on rayon de.joie ;
« J’aime que l’ennemi soit nombreux et puissant.
K Si. la mort me saisit de sou bras menaçant, . . '
U Dans la tombe do .moins j’emporterai ma gloire :
H Mais, parmi tant de chefs connus de la victoire,
« Lequel doit en ce jour vous conduire aux combats.^ « Fingal^ vous le savez, ne peut guider vos pas ;
« Ce fer ne doit briller qu’en up péril extrême, (i)
« Telle est de mes aïeux la volonté suprême :
« Instruit par leur exemple et soumis à leurs lois,
« Fingal n’enfreindra point la con.tume des rois. »
Toos les chefs, à ces mots, se penchent vers mon pcre ; Tous briguent en secret une faveur si chere ;
Tous vantent leurs exploits... Le seul fils àvi Morni ^ Gaul, demeure à l’écart; muet et recueilli.
Il repasse en son cœur ses actions vaillantes.
Et contemple l’acier de ses armes brillantes.
Trois fois, de ces héros audacieux rival,
Fiilan voulut parler an sévere Fingal; '• '
7 Tip-r’
LA BATAILLE DE TEMORÀ. i*i' Sur ses levres trois fois la parole arrêtée Trompa le vœa secret de son ame agitée;
Il ne ponvoit citer nul oombat gloiieàx.
Accablé de donlenr, morne, silencieux, n s’éloigne à grands pàs, sur lés dots solitaires Se penche, et sent couler des pleurs involontairek : Quelquefois de sa lance il effleure les eaox,
Ou fait voler an loin la tête des roseaux.
Son généreux dépit, le zele qni l’enflamme, Attendrissent mon pere et pénètrent son ame :
De son fils bien-aimé T ingai voit les donleurs.
Et sous ses cheveux blancs nous cache quelques pleurs; Mais, détournant les yenx : « Rocher indestructible,
« Yaillant fils de Morni^ dont le bras invincible 1 Promene la terreur sur les rangs ennemis,
« Va, guide ces héros à mes ordres soumis :
« Le glaive entre tesluains' est l’égal du tonnerre,
U Et ton ame tressaille à la voix de la guerre.
« Obéis avec joie à ce chef redouté,
« Fillan; il est couvert de mon autorité ; a Vois ce fer qu’au retour ton pere te destine.
« O&sian^ près dé moi, reste sur la colline.
» Vous tons, de vos aïeux gardez le souvenir:
« Que mon dernier combat étonne l’avenir. « ,
Les enfants de ü/ort/en pressent leurs pas rapides:
iG
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Uu noble espoir se peint sur leurs fronts intrépides;
Ils marchent, plus nombreux que les sables mouvants.
Ou les roseaux d’automne agités par les vents.
De son coté Cathmor conduisoit ses phalanges ;
Cent Bardes réunis entonnoient ses louanges.
Mais quand il vil sur le roc du chevreuil,
Son indomtabie cœur s'enfla d’un noble orgueil :
« Hé quoi! dit-il, Cor/tmor combattroit en personne a Qnand le roi de Morven au repos s’abandonne!
« Vailbntchefde Morna (2) , conduis mes bataillons, a Et sois pour eux un astre aux propices rayons. »
Il se tait; et Foldath, comme un sombre nuage Qui porte dans ses flancs les esprits de l’orage,
S’avaiice furieux, et voit autour de lui Se presser les tribus dont il devient l’appui.
Sa longue chevelure, en flammes ondoyante,
Semble rouge de sang: d’une voix foudroyante Il appelle Collnn : « Magnanime guerrier,
( Au bas du mont serpente un tortueux sentier ;
« Que ta tribu s’y cache, et que Morven trompée X Ellc-méme se livre aux coups de ton épée.
< Bardes , que nul Je vous n’ose élever sa voix !
IC Des amis de Fingal oubliez les exploits;
IC Je veux qn 'autour des lacs , marécageux et sombres,
« Cetntesd’unnoirbrouillard,errentleurs pâles ombres ;
LA BATAILLE DE TEMORA, i8î '< Et que le voyageur, perdu dans les forêts,
» Ecoute en frissonnant leurs stériles regrets. »
Il a dit ; et Collan, que sa troupe accompagne, .S’enfonce dans les rocs qui bordent la montagne: Mais Gaitl le suit des yeux ; il appelle Fillan : ...
” Tu vois quel lâche espoir ose nourrir Collan : Mon héros va combattre et vaincre le perfide ;
« Gaitl ne peut s’éloigner des phalanges qu’il guide. »
Déjà la mort frémit, déjà de toutes parts Vole et pleut en sifflant une grêle de dards,
F ingai de se.s guerriers admire le courage;
Et du mont opposé Cathmor suit le carnage.
Ainsi quand deux esprits , errants an sein des airs , Ont vomi la tempête et soulevé les mers.
Quand les vagues en feu, de l’abymc élancées, Retombent à grand brnit et roulent entassées, Tranquilles, au-dessus et des vents et des flots.
Sur leur char nébuleux ils goûtent le repos.
Mais quel rayon soudain vient brillera ma vue.^ C’est le fer de Morni (3) ; d’une a'tteinte imprévue Gaiil a déjà frappé les bataillons à'J^rin.
Tu meurs dans ton printemps , ôjenne Tullamin! Hélas ! si loin de toi ton éponse chérie Sommeille an bruit des eaux de la verte prairie.
POESIES D’OSSiAN.
Et, dans le songe henreux qni vient la caresser, Entre ses bras d’albâtre elle croit te presser....
Ne te réveille pas,' éponse infortunée !
Ton éponx accomplit sa triste destinée ,
Ta ne l’entendras pins, noble enfant des concerts Des accords de sa harpe attendrir tes déserts ;
Tn ne le verras plus , an retour des conquêtes , S’asseoir auprès de toi dans la salle des fêtes.
Foldath de son côté se baigne dans le sang ;
Du malheureux Connal sa main perce lé flanc.
Ami des étrangers, voici ta derniere heure;
Tu roules dans le fond de l’étroite demeure.
Connais paix à ton Ombre! au sein de ton palais Quel silence et quel deuil vont régner désormais ! Jadis le voyageur, fatigué, hors d’haleine,
Yenoit s’y reposer de sa course lointaine ;
Près d’un chêne enflammé tranquillement assis. Son ame par degrés écartoit les soucis ;
Il se réjouissoit an funehre murmure De la bise des nuits, sifflant sur la verdure ;
Et, du banquet des rois partageant la faveur,
A la reconnoissan.ce abandonnoit son coeur.
Plus d’asyle pour lui: Connais hélas! succombe. Et le torrent bdnrbeux va rugir sur sa tombe. Gaul a vu son trépas... Il s’ébnce... soudain Un invisible trait ensanglante sa main.
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La fureur de Morven à cet aspect redouble :
Pressé de toutes parts, Voldath mvmt se trouble;
Peut-être il alloit fuir ; mais le retour du soir
Sur le cbamp de bataille étend un crêpe noir.
Les accents de Cathrhor an loin se font entendre :
Tons les chefs à sa voix s’empressent de se rendre.
On suspend le carnage, et le cor de F ingai
Aux tribus de Morv'cn donne un même signal.
Cent chênes abattus dans la forêt voisine '
S’allument à l’instant au haut de la colline :
On prépare la fête, on s’assied ; et le roi ,
Après de longs soupirs qui nous glacent d’effroi :
« Qu’est devenu Connais l’ami de mon enfance,
« Dont le glaive vengeur brilla pour ma défense ?
Il Je ne l’apperçois pas... sans doute, il a vécu :
« Mais avant de tomber mon héros a vaincu.
Il Bardes , creusez sa tombe, et que des chants funèbres Il Accompagnent son ame à travers les ténèbres.
Il Eleve dans la nuit ta consolante voix ;
•I Que la harpe, à Carril^ frémisse sons tes doigts ;
« Rends l’Ombre de Cannai à jamais fortunée,
« Et pleure tous les chefs morts dans cette journée. )• Le vieux Barde obéit à des ordres si chers ,
Et du chant des tombeaux il attriste les airs.
Mais Fillan vient s’offrir aux regards de mon perc:
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A ses traits belliqaenx, à sa démarche altière^
Le grand cœnr de Fingal bat de joie et d’amonr.
Tel qae dn hant des cienx sourit l’astre da jour Qaand l’arbre, dont ses fenx ont hâté le feuillage. Sur le lac dn vallon verse on naissant ombrage ;
Tel mon pere sourit à son fils bien-aimé.
R De tes jeunes exploits mon amour est charmé,
R Lui dit-il ; mes aïeux répondent à ma joie :
R Pour t’illustrer comme eux tu suis la même voie.
R La prudence, mon fils, doit conduire tes pas :
R Ne fuis point les dangers, mais ne les cherche pas.
Comme on voit au-dessus des vagues à'Inùtorc (4)
Les nuages rouler autour du météore
Dont la fiammc brillante éclaire leurs flocons ^
Ainsi près de Calhmor roulent ses bataillons :
Non loin de lui, timide et les yeux pleins de larmes, La belle Subttala veille an sein des alarmes;
Fille aimable des rois, son jeune et tendre coeur Dans le vaillant Cathmor a trouvé son vainqueur. Du palais de Lumon par sa flamme arrachée,
Déjà, depuis trois jours, sons ses armes cachée,
A l’insu du héros, par-tout elle le suit ;
Tandis que, solitaire, au milieu de la nuit Sous le toit paternel il croit qu’elle respire,
Dcbont à ses côtés elle veille , et soupire.
LA BATAILLE DE TEMORA, 187 Oui, Cathmor^ le voilà cet objet de tes feux;
Mais un casque jaloux le dérobe à tes yeux.
Auprès du roi à'Erin (5) le vieux Fonar s’avaqcp r « Les ténèbres, dit-il, ramènent le silence,
« Les âmes des guerriers sollicitent des chants :
« Cathmor^ occupons-nous de ces devoirs touchants ; « Ordonne que la harpe au loin retentissante « Commence pour les morts l’hymne compatissante.
it Qu’ils restent dans l’oubli, dit le sombre Foldath , « Qu’ils restent dans l’onbli ; j’ai perdu le combat :
U Ma valent cependant n’a point trahi ma haine,
« Le sang que j’ai versé fume encor dans la plaine ; •
« Mais de foibles guerriers accompagnôient mes pas.
U Abandonne, Fonar, ces belliqueux climats.
« A la vierge timide et de fleurs couronnée « Va, cours faire applaudir ta voix efféminée.
« Foldath auprès de lui ne veut que des héros.
« Roi du puissant Erin, interrompit Malthos,
■ Arbitre de nos jours et de nos renommées ,
« Dans leur sang confondu tu roules les armées;
U De tes rayons sereins nos yeux sont éblouis ;
« Les braves devant toi se sont évanouis ;
» Et, du sein des combats ramené par la gloire,
« Qui t’entendit jamais parler de ta victoire ?
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a Mais le gnerrier farouche, an carnage exercé, n S’applaudit hantement dn sang qu’il a rersé,
« Sourit an nom de mort, et contemple avec joie CI Le brave qni snccombe à ses donleurs en proie.
CI Foldath a fait briller sa valeur aujourd’hui :
CI Mais il est d’an très chefs non moins vaillants que lui ; ce Et si Morven sur eux obtint quelque avantage,
CI Qu’il accuse le nombre et non pas le courage. »
Les deux chefs à ces mots agitent leurs poignards,
Et se lancent déjà d’homicides regards. *
Calhmor ^ le glaive en main, s’élance, et les arrête :
*<c Téméraires, dit -il, ne troublez point ma fête;
« Retirez-vous dans l’ombre,ou craignez que mon bras « Ne mette enfin un terme à ces honteux débats. ■
Les chefs intimidés dans la nuit disparoissent. Cependant des guerriers les paupières s’affaissent.
Et le sommeil les rend à leurs sonses chéris.
Le seul Cathmor veilloit : à ses regards surpris Un fantôme apparoit... Hélas! c’étoit son-irere;
Du milieu de sa une inconstante et légère Il semble lui sourire, et ses foiblcs accents Arrivent jusqu’à loi sur les ailes des vents :
" Que la joie, ô Calhmor ^ t’accompagne sans cesse !
LA BATAILLE DE TEMORA. i8«j
<• L’hymne angnste du Barde a calmé ma tristesse ; n A tes pienx désirs Ossian s’est rendb , * n Et le palais des morts ne m’est pins défendu...
X Léna-, quels sons plaintifs tes déserts font entendre ?
X Fils de Morven... quel sang brâlez-vous de répandre ?
« Tons frappez... ô douleur!., ô regrets superflus!..
« Cathmoc-y hélasl Cathmor hientôt ne sera plus.
L’Ombre fuit à. ces mots, et le frouldu vieux chêne Se balance ébranlé par sa fuite soudaine.
Cathmor saisit sa lance ; à pas précipités Il marche, et jette au loin ses regards irrités...
X C’étoit de Caîrbar la voix accoutumée :
" Enfant des tourbillons, dans mon ame alarmée, - « Crois-tu verser le trouble et détourner les pas « D’un héros et d’un roi formé pour les combats U Cathmor dpit donc périr... dans son dernier asyle « C/îr/zOTorvadoncdescendre... Ombre informe et débile , <1 Qui t’apprend à régler le destin des mortels?
« Fuis, coule dans la paix tes moments étemels,
<> Et ne me lasse plus d’un sinistre présage.
•I La gloireest tout pour moi; combattre est mon partage.
K Inutile à lui-même, étranger aux exploits ,
X Le lâche seul vieillit au milieu de ses bois,
X Et , quand la mort descend sur sa tête blanchie.
' POESIÊS D’OSSIAN.
« Son Ombre du’ Légo (6) ne peut être affrancbie^
et F^le erfe tristement snr les flots paresseux, n Et ne monte jamais an séjour nébuleux, n Ainsi parla Cathinor dans sa noble coler'e ;
Mais déjà l’Ombre fuit, et l’horizon s’éclaire :
Le chef d'Atha contemple avec éfonnement Ses guerriers au sommeil livres tranquillement Tel qu’un esprit dit ciel qui plane sur les ondes,
Qui voit les vents captifs dans leurs grottes profondes, Inquiet et jaloux du silence des flots.
Commande aux aquilons de troubler leur repos.
Tel Cathmor, appelant ses phalanges guerrierés,
' Repousse le sommeil qui'ferme leurs paupières.
Sous un feuillage épais l’amante de' Calhmor Aux charmes du repos s’abandonnoit encor ;
Mille songes heureux, égayant sa-pensée,
La reportoieUt aux jours d’une gloire passée.' L’aimable Sulmalà revoit ses verds côteaux, •
Ses rocs silencieux, ses bondissantes'eaux.
Le palais de Lumon , et ses jeunes compagnes Précipitant leurs pas an sommet des montagnes,
Et d’un pere chéri tons les chefs valeureux Contemplant sa beauté d’un regard amoureux.
Le destin de Cathmor le conduit auprès d’elle ; Sons son déguisement il reconnoit sa belle ;
Il voit ce doux soniis, ce front, ces traits charmants, Du feu qui le consutne immortels aliments..
Que doit-il faire ? hélas ! il verse quelques larmes ,
Et s'éloigne... Cathmor (7) , dissipe tes alarmes : Redoutable ennemi, ce n'est point eu ce jour Qu’un héros tel que toi peut écouter l’amour;
La guerre sous tes pas furieuse, sanglante,
Ronle comme les flots d’une mer turbulente.
Rientàt le roi à'Atha frappe son bouclier:
A ce bruit imprévu frémit chaque guerrier.
Sulmala se réveille; et faible, pâlissante.
Couvre d’un casque lourd sa tète languissante:
Elle tremble en songeant qu’un regard indiscret Peut-être au jour naissant a surpris son secret; Timide, elle s’enfuit au fond de la vallée;
Et là , seule, à l’abri d’une roche isolée,
A travers les soupirs, les pleurs et les sanglots,
.Sa gémissante voix laisse échapper ces mots :
« Le songe du bonheur s’enfuitavec l’aurore; ' « Des yeux de Sulmala des pleurs coulent encore;
« Mon amonr, je t’appelle, et tu ne reviens pas!
U La robe de la guerre embarrasse tes pas :
« De nos peres, dit-on, les Ombres .secourablcs U Peuvent ravir une ame à ses maux déplorables.
192 LA bataille DE TEMOR.A.
« S’il faut qae moa héros périsse sons mes yenx, « Viens emporter la mienne an palais Inminenx, « O mon pere, et qn’an moins ta fille consolée 4. S’égare avec Cathmor dans la plaine étoilée; »