‹ Ossian. Poesies galliquesChapitre 18 sur 29 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

SOMMAIRE

Ossian s'adresse à l'Ombre de Tremnor, et la prie de recevoir son fils Oscar dans le palais aérien. Il entend le bruit ile Cathmor qui s'avance. Il va trouver /''///an, son frère , qui vcilloit sur la colline , et y allume un grand feu. Cathmor , trop généreux pour surprendre l'armée de Fingal , réprimande sévèrement Foldath qui avoit conseillé l'attaque de nuit. Les chefs de l'armée à'Eri'n se livrent au sommeil. Mais Catfirnor veille encore. Ossian le rencontre , et Cathmor obtient de lui qu'il fera chanter l'hymne fuiiebre sur le tombeau (le Caïrbar. Ossian , en quittant Cathmor, trouve le Barde Carril qui descendoit de la montagne en chantant une hymne au soleil ; il lui ordonne de chautci celle de Caïrbar.

1 RF.MNOR, roi des héros, père des tourbillons, (i) Toi qui roules l'éclair en tortueux sillons, Du palais orageux fais ouvrir les cent portes: Des Bardes décédés rassemble les cohortes; Que leurs chants solemnels arrivent jnsqu':i moi

LA BATAILLE DE TEMORA. 171 In guerrier inconnu ne monte point vers toi ; C'est Oscar: O mon fils, quelle pâleur soudaine Toile ses traits charmants que Morven vit à peine I Ton père, loin de toi, pleure en ces froids déserts.... Mais les vents courroucés t'emportent dans les aii.s.

Ûssian, pourquoi donc ce funèbre nuage Qui pesé sur ton ame et glace ton courage.*" Songe au roi de Mon'en: il est seul, et son bras Ne levé qu'à regret la lance des combats... Il voit tous ses enfants s'éteindre à leur aurore.... Mais, non... il n'est pas seul... Ossian vit encore.

Je me levé à ces mots, et j'écoute : nul bruit

Ne m'arrive à travers le calme de la nuit.

Inquiet ponr Fillan^ troublé de son silence,

Du sommet du Mora^ furieux, je m'élance.

A la pâle clarté des astres incertains

.Te vois mon frère... Un glaive arme ses jeunes mains:

I] m'entend, et bientôt, d'une voix menaçante : (2,

« l'ils de la Nuit, dit-il, dont l'audace impuissante

« D'un héros de Morven affronte le courroux,

« Quel fol espoir t'amène et te livre à mes coups ?

— <- A'aillant fils de Clatho (3), méconnois-tu ton frère? .< C'est aux seuls ennemis que tu dois ta colère.

172 POESIES DOSSIAN.

« Hélas! la solitude (4) environne Fingal: « Les ans de son repos ont donné le signal; « Ce vieillard généreux compte sur notre zèle : « C'est à nous de servir la cause paternelle.

— « O mon frère , à mon âge Oscar étoit fameux. « Le Barde consacroit ses exploits belliqueux ;

ic Et moi, foible guerrier, moi, perdu dans la foule, « Obscur comme un ruisseau qui dans l'ombre s'écoule , <> Frère et iîls d'un héros, par mes faits éclatants u Je n'ai point de mon père honoré les vieux ans.

— « Va, tu n'as pas besoin de prouver ton courage. u Mais pourquoi me tenir ce sinistre langage .>*

« Pourquoi du nom d'Oscar accabler ma douleur.'

u Ah ! plutôt excitons notre oisive valeur :

« Entends-tu danslesbois de sourds et longs murmures ,

« Le cliquetis des fers, et le choc des armures .^

Il La bataille s'ébranle, et s'avance en grondant.

Je me penche à ces mots ; ma main d'un cliêne ardent Attise encor la flamme : à sa clarté soudaine Cathmor, qui s'avançoit, s'arrête dans la plaine. Il ressemble au torrent que les noirs aquilons Suspendent dans les airs en chaînes de glaçons. Fuldath est près de lui: plein d'une aveugle rage,

LA BATAILLE DE TEMORA. 173 Et, brûlant de hâter le moment du carnage , II adresse à Cathmor ce féroce discours : « Frère de Cairbar^ la nuit presse son cours ; « Le superbe étranger repose sans défense; « A la faveur de l'ombre, et sur-tout du silence, « Laisse-nous pénétrer dans ces rangs endormis, « Et ce glaive, baigné du sang des ennemis....

« Quoi! lui répond Crt//iwor, veux-tu frapper dans l'ombre.?

« Les guerriers de Morven sont-ils en si grand nombre .'

« Un héros doit combattre à la clarté des cieux.

« i^i'ra^fl/ d'ailleurs, f *'«§■«/ n'a point fermé ses yeux;

« Il veiUe sur le mont comme un aigle rapide

« Qu'environnent les vents sur son rocber aride.

» Demain je combattrai suivi de mes tribus.

— « Fils de Bobar Ditthul^ ne te souvient-il plus

« Que Foldath , compagnon des héros de ta race ,

« "Vit toujours le soleil éclairer son audace .?

« Mais C«?r^«r m'aima, d'une étroite amitié

« A son cœur belliqueux mon cœur étoit lié.

« Hélas ! j'ai vu tomber ce roi si redoutable ;

a II languit près de nous, étendu sur le sable,

■> Et des pleurs, cependant, n'ont point baigné son corps ;

« On n'a point de la harpe entendu les accords ;

« Nul Barde n'a chanté son départ delà vie;

« Et Foldaih laisseroit au gré de son envie

« Se reposer dans l'ombre un barbare vainqueur !...

« A son roi décrépit je percerai le cœur;

« Entouré de ses lils il mordra la poussière;

« Et lui-même et ses fils quitteront la lumière,

« Sans que l'hymne du Barde éternise leur nom.

— « Présomptueux guerrier, l'esperes-tu? Non, non;

« Le père A'OssianJxe peut mourir sans gloire.

<c Les Bardes, malgré toi, béniront sa mémoire.

>< Et leurs chants de triomphe à ses vertus offerts

<c Réjouiront son ame errante dans les airs.

« Foldath , à ton trépas , crains plutôt leur silence....

« Mais pourquoi dans mon cœur réveiller la vengeance ?

i< Puis-je oublier mon freie ? il m'aimoit : et ses yeux

-■ Se mouillèrent souvent de pleurs délicieux,

.< Quand, vainqueur fortuné, du milieu des batailles,

.1 Je regagnois à' Atha les antiques murailles.

Tl dit : mais chaque chef dans la plaine étendu

Se livre au doux sommeil sur ses yeux descendu.

Des étoiles du soir les clartés vacillantes

Font au loin resplendir les armures brillantes ;

Mais les yeux de Cathmor ve&lenX. encore ouvci-ts.

L'Ombre de Caîrbar, errante en ces déserts,

De soupirs douloureux afflige son oreille :

LA BATAILLE DE TEMORA. 175 Inquiet, à travers la foule qui sommeille, Il s'égare, eu frappant son large bouclier. Ce bruit vient jusqu'à nous : « Invincible guerrier, •< Dis-je au jeune Fillan (5), reste dans ce passage. « Je vais à l'étranger opposer mon courage. « Mon frère, si je meurs, cours éveiller Fingal; Qu'il songe à sa mémoire, et punisse un rival.

Je francbis le torrent : Catlimor s'offre à ma vue ; Pareils à deux esprits qui, penchés sur leur nue, Se soufflent la tempête et les vents en courroux. L'airain au même instant eût gémi sous nos coups, Si mon oeil, égaré dans d'épaisses ténèbres, N'eût reconnu Catlimor à ses armes célèbres, A son casque ombragé par un panache d'or. D'où l'aigle, vers les cieux, semble prendre l'essor.

« Est-ce le roi à'Eriji qui m'apparoît dans l'ombre ?

« M'écriai -je ; étranger, que ton aspect est sombre !

« Ossian de ta mort peut-il s'enorgueillir » ? (6)

A ces mots, à ce nom, je le vois tressaillir;

Et, me tendant la main : « Roi des chants mémorables

"< Qui promets au héros des triomphes durables,

« Chef des Bardes vantés , je bénis le destin.

« Sais-tu combien de fois , dans son palais lointain,

« Charmé de tes vertus et de ta bienfaisance,

« Catkniork ses banquets désira ta présence?

« Mais, avant de combattre, attendons qu'à nos yeux

« Brille du jour naissant un rayon lumineux,

« Et les guerriers futurs remarqueront la place

« Où jadis nous aurons signalé notre atidace;

« Tremblants , ils songeront aux siècles écoulés.

« Ainsi, l'aspect des lieux par les ombres peuplés

« Dans l'ame du chasseur, muet et solitaire ,

« Yerse un effroi mêlé d'un cbarme involontaire.

— « Oui, dans ces mêmes lieux les fils de l'avenir « Des antiques combats viendront s'entretenir:

K Cette piei're grisâtre à leurs regards offerte,

a Par les siècles noircie, et de mousse couverte,

•< Leur dira , qu'autrefois, dans ce climat lointain

.< Ossian et Cathmor se donnèrent la main...

« Mais pourquoi me fuis-tu ? — Nous quitterons la terre ;

" Et, promis l'un et l'autre au palais du tonnerre,

« Des accords belliqueux y conduiront nos pas.

« Ossian , j'eus un frère... il ne nous suivra pas;

u La honte est son partage, et ce guerrier célèbre

« Erre autour de ces bois, prive du chant funèbre.

— « Rassure-toi, Cathmor (7) .• à l'ennemi vaincu u La haine A'Ossian n'a jamais survécu;

* L'Ombre de Caïrbar entendra ses louanges.

LA BATAILLE DE TEMORA. 177 « Et joindra dans les airs les mobiles phalanges. »

Cûtkmor ■pousse un soupir, et s'éloigne à l'instant. 11 brilloit dans la nuit, sous l'acier éclatant. Comme un pâle fantôme à travers la fougère : Le voyageur, perdu sur la rive étrangère, L'apperçoit, prend la fuite, et, caché dans les bois, Du spectre solitaire entend la foible voix.

Mais qui vient tout-à-coup du sein de la vallée i' Son regard est pensif, sa démarche troublée; Sur la naissante aurore il attache les yeux. Et des flots de rosée humectent ses cheveux. C'est le Barde Carril ; sa voix mélodieuse Entonne du matin l'hymne religieuse.

i< A l'aspect du soleil les ténèbres ont fui. (8)

« Les flots épouvantés reculent devant lui :

« Héros du firmament, les étoiles honteuses

« Se cachent à ta voix sous les mers écumeuses ;

a Dans ta main étincelle un glaive flamboyant :

a Que j'aime, roi du jour, ton éclat effrayant

« Quand ton disque, couvert de vapeurs enflammées,

« Dans les champs de la mort roule sur les armées,

« Ou sur les monts déserts amasse les brouillards!

« Mais que tes doux rayons enchantent mes regards

tt Quand, vainqueur, tu jaillis du sein des noirs orages,

« Et que tes cheveux d'or flottent sur les nuages ! « Le chasseur consolé, sur le gazon naissant M Poursuit le cerf rapide et le daim bondissant. « O toi dont les bienfaits s'accroissent d'âge en âge, « Soleil, dois-tu sans cesse éclairer le carnage?

« Barde,dis-jeà Cwatz'/, tes accords sont touchants

a Mais cejour qui nous luit n'est point propice aux chants

c> La bataille et la mort environnent mon père :

« Debout sur la colline, enflammé de colère,

t II s'apprête au combat, et ses yeux vigilants

" Comptent les flots guerriers dans la plaine roulants.

•' Au sein de ce vaUon qu'arrose une onde pure,

« Sous les rameaux flétris d'un chêne sans verdure,

" Une tombe, ô Carril^ se présente à tes yeux.

" Là , du sommeil sans fin dort un chef belliqueux ; (9)

« C'est le frère d'un roi digne de nos hommages.

« Son ombre désolée attriste ces rivages ;

« Ouvre-lui le palais, objet de ses désirs,

a Et qu'on n'entende plus ses douloureux soupirs.

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