‹ Ossian. Poesies galliquesChapitre 22 sur 29 · CHANT SIXIEME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIEME

SOMMAIRE

Au travers du brouillard qui couvre le rocher de Cormul on apperçoit de temps eu temps Fingal. Description de sa descente de la colline : il ordonne à Gaul , à Dermide , et au Barde Carril d'aller chercher Clommal, seul rejeton de la famille de Cormac. Fingal, en marchant à Teunemi, arrive à la caverne de Lubar où étoit le corps de Fillan. Il voit Branno couché à l'entrée de cette caverne : cette vue renouvelle sa douleur. Cathmor range son armée en bataille. Desciiption de l'action générale ; exploits de Cathmor et de Fingal; tempête; déroute totale des Irlandais. Les deux rois se battent : leur entretien après le combat. Cathmor expire. Fingal remet sa lance à Ossian. L'ombre de Cathmor apparoît à Sulmala dans la grotte où elle s'éloit retirée. L'arrivée de Clommal est annoncée par les chants de cent Bardes. Le poème finit par un discours de Fingal.

Quand la bise d'hiver, attristant la campagne, A chargé de glaçons le lac de la montagne. Le chasseur, dès l'aurore, ennemi du repos,

LA BATAILLE DE TEMORA. 2i3 En vain prête l'oreille au murmnre des flots : Tous les flots sont muets; leur surface glacée De touffes de gazon, de feuilles hérissée, Tremble au souffle des vents, et luit aux doux rayons Que verse un jour naissant sur la cime des monts : Ainsi brille an matin notre vaillante armée. Le brouillard qui voltige en épaisse fumée Voile encor le Cormid (i), et cache à tous les yeux Du grand roi de Morven le front victorieux. Mais bientôt, paroissant à travers le nuage, Mon père des héros reçoit un pur hommage: Tout Morven le salue, et sa bruyante voix Fait retentir l'écho des vallons et des bois.

Ossian et Dennide ^ appuyés sur leur lance, Gardoient auprès du roi le plus profond silence ; Nous n'avions pas vaincu : Fingal vit nos regrets : « D'où vient cette tristesse empreinte dans vos traits? « Nous dit-il : mes enfants, n'ètes-vous point ma gloire , « La force de mon bras, l'ame de ma victoire.'' « Ossian, songe à vaincre et non à t'affliger; « .Te connois tes douleurs et dois les partager : « Quand aux mursde5e^« nous suspendrons nos armes, « Alors, ô mon cher fils, laisse couler tes larmes; n Chante les deuxhéros (2) que nous ne verrons pins: « Mais la guerre rugit... tes pleurs sont superflus... « Gatil, Derm/c^e, approchez : non loin de cette plaine

:ii4 POESIES D'OSSIAN.

« S'élève un mont sauvage où le Nord se déchaîne ;

« An milieu de ces rocs, blanchis par les hivers,

» Et de ces vieux sapins que la mousse a couverts,

« S'étend une caverne au jour impénétrable;

n Elle prête à Clommal son ombre secourable.

" Depuis linstant fatal où son père frappé

n Tomba dans son palais lâchement usuipé,

« Par un Barde soustrait au vainqueur sanguinaire,

« Dans sa caverne obscure il languit solitaire.

« Du malheureux Connac il a reçu le jour.

« Quandlanuit dans les cicux vient régnera sou tour,

n Et sur le firmament tendre ses sombres voiles ,

« A la foible clarté qui tombe des étoiles

" Il parcourt les forêts, et son arc ennemi

I Y surprend quelquefois le chevreuil endormi.

a Que puissent ses destins devenir plus prospères !

K Je veux le rétablir au trône de ses pères.

<» Compagnons de Fingal, allez, et dites-lui

•1 Que ce fer pour sa cause étincelle aujourd'hui,

« Qu'il voussuiveencesUeux; et, grâce à mon courage,

■< Qu'il aille resaisir son antique héritage. »

II se tait : les deux chefs s'éloignent à l'instant, Et le Barde Carril les précède en chantant.

Mais l'aurore paroît ; du sein des mers bruyante» Jaillissent tout-à-coup des flammes ondoyantes;

LA BATAILLE DE TEMORA. 2i5

Le roi du jour s'élève, et sur les monts déserts Verse l'or de son char emporté dans les airs. Des braves de Mon'en les bataillons s'étendent. Et de l'âpre Cormul en tumulte descendent. Fingal guide aux combats leur belliqueux essor; Un aigle sur son casque étend ses ailes d'or : Il s'avance couvert des armes paternelles, Et de son glaive nud volent mille étincelles : Tel s'élève un rocher couronné de sapins ; Les orages fougueux, les aquilons mutins. Le battent à la t'ois de leur courroux stérile... Il repose vainqueur sur sa base immobile.

La grotte de Lubar frappe les yeux du roi : Cet aspect dans ses sens éveille un morne effroi; Là repose Fillan: Branno^ dogue fidèle.

N'a point abandonné sa dépouille mortelle, Près du jeune héros il languit attristé; Autrefois, orgueilleux de son agilité, A son maître docile, il voloit dans la plaine, Et chassoit devant lui la biche hors d'haleine; Aujourd'hui, s'étonnant d'un aussi long sommeil. Du chasseur qui n'est plus il attend le réveil : Mais ses yeux vigilants ont reconnu mon père; Il semble par ses cris lui demander mon fi'ere. Et tourne vers la grotte un regard langoureux. Fingal s'arrûte... il pousse un soupir douloureux;

2i6 POESIES DOSSIAN. /

Accablée un instant, sa grande aine sommeille... Mais la guerre bientôt frémit à son oreille. Et d'un bond vigoureux, par sa lance affermi, Il franchit le Lubar^ et vole à l'ennemi.

Cathmor a déployé ses phalanges sans nombre ; Moins fougueuse est la mer , et moins épaisse est l'ombre. Parmi cette forêt de brillants javelots, Parmi tant de guerriers on distingue Maltlios, Morannan à l'épaisse et noire chevelure, Connar au front livide, à la haute stature, Hidallan aux yeux bleus, à l'aimable souris. Jusqu'aux cieux tout-à-coup s'élèvent mille cris ; On embouche les cors ; par la rage enflammée, Dans la plaine s'ébranle et l'une et l'autre armée ; Déjà le bouclier choque le bouclier.

L'acier mêle sa flamme aux flammes de l'acier, Sur les casques d'airain les glaives rebondissent, Les lances et les dards se croisent, retentissent; La douleur et la mort volent dans tous les rangs : Ainsi, lorsque des mers deux rapides courants. Battus par la tempête et par des vents contraires. Et, rugissants autour des rochers solitaires. Se heurtent en courroux, les fantômes joyeux De leurs funèbres voix épouvantent les cieux. Tourmentent les forêts, déracinent leurs chênes, De la cime des monts les roulent dans les plaines.

LA BATAILLE DE TEMORA. 217 Les poursuivent encor, dispersent leurs débris. Et parsemant les flots de feuillages flétris. Ainsi brillent les chefs au fort de la mêlée : Par l'excès du péril l'audace est redoublée ; Le sang au loin jaillit et rejaillit encor. Mais le roi de Mon'eti , mais le vaillant Cathmor^ Plus terribles cent fois que la mer et l'orage, Brisent les cbars roulants, sèment sur leur passage Les boucliers rompus et les dards émoussés: Ils marchent au hasard sur les morts entassés, Et la foule incertaine, entre leurs mains rapides Croit voir étinceler cent glaives homicides.

Morannan^ sous les coups de Fingal furieux, Tombe dans le torrent; les flots impétueux Entraînent ce guerrier dont la pesante armure Heurte contre les rocs et rend un sourd murmure. Cronar tomboit; un pin qu'ont incliné les ans L'arrête et le saisit par ses cheveux flottants, Et sur son bouclier, que des liens suspendent, Ses larmes et son sang goutte à goutte descendent.

Mais le jeune Hidallan vient s'offrir à mes coups; Son âge, sa beauté, désarment mon courroux: J'hésitois à frapper... Lui, dans sa folle audace, Me lance un foible trait qui meurt sur ma cuirasse; Je me retourne alors, de colère enflammé, Et levant sur sa tète un bras si renommé...

2i8 POESIES D'OSSIAN.

Oh ! qu'il eût mieux valu pour lui, pour son amante.

Que tous les deux, assis dans la plaine riante ,

Pacifiques rivaux, nous eussions tour-à-tour

Célébré sur la harpe et la gloire et l'amour!

Les roses de son teint, l'or de sa chevelure ,

Ne pourront le guérir de sa large blessure....

L'infortuné n'est plus ; une molle pâleur

Couvre son beau visage : ainsi tombe une fleur

Qu'en son rapide vol l'aquilon a flétrie.

A cet aspect touchant mon ame est attendrie.

Mahhos a vu de loin succomber Hidallan;

Furieux, il accourt. L'intrépide Ossian

S'apprête à repousser cet ennemi célèbre...

Soudain l'air s'obscurcit; un nuage funèbre

Enveloppe les airs, et la plaine, et les monts ;

Le pin gémit, battu par les noirs aquilons;

Sur des ailes de feu Tcclair vole et serpente;

Le Lubar en fureur roule une onde écumante....

Mais où sont les deux rois .•'j'entends leur bouclier

Résonnant sous les coups du glaive meurtrier.

Sans doute ils sont aux mains: les tribus étrangères,

Fuyant , comme le daim sur les noires fougères ,

A travers la tempête et les feux redoublés.

Se cachent sous des rocs par la foudre ébranlés.

Je les poursuis au sein de leurs retraites sombres;

Mes coups mal dirigés se perdent dans les ombres.

LA BATAILLE DE TEMORA. 219 L'orage enfin s'appaise, et de son char d'azur Le soleil recommence à verser un jour pur. Mes regards inquiets cherchent au loin mon père: Je l'apperçois enfin; son front n'est plus sévère; A ses pieds étendu le fier Calhmor sanglant, Pâle et presque sans voix, soulevé un ceil mourant. Fingal est attendri : k Jeune héros , écoute : ■< J'ai voulu ton trépas; il est juste, sans doute: « Tu m'as privé d'un fils, et ton sang répandu « A son ombre plaintive en hommage étoit dû : « Mais je ne fus jamais inflexible et barbare; « La fête de Morven dans mon camp se prépare : « Viens ; nos chants calmeront tes esprits abattus : « Des plantes de nos monts je connois les vertus, « Mes secouraLles mains panseront ta blessure.... « Viens , chef de Téniora , que ton cœur se rassure. »

— « Moi te suivre!., la mort est déjà dans mon sein. ■I Des tours de mon palais un rocher est voisin;

« Il recelé en ses flancs une caverne immense « Qu'habitent la fraîcheur, la nuit, et le silence ; « Fais-y porter mon corps, et qu'une amante en deuil « Y vienne quelquefois gémir sur mon cercueil.

— « Non,non, qu'unautreespoir...Maislehérossitccombe, « La mort, d'un bras de fer, l'entraîne dans la tombe:

« Ainsi tout doit périr; ainsi moi-même un jour « Il me faudra quitter le terrestre séjour.

« Ossian,, j'ai rempli mes hautes destinées; « Il est temps de répondre à la voix des années, « A leur voix qui me crie: Hé! quels sont tes desseins? .< Toujours des flots de sang rougiront-ils tes mains? « Ton cœur doit-il toujours palpiter pour la guerre? « Fingal n'est-il point las de ravager la terre ? « Voix puissante des temps, j'écoute et j'obéis. « Fj«^fl/ne vaincra plus. Prends ma lance, ô mon fils! « Leve-la, quand des rois les hordes meurtrières M Tiendront de mes tribus insulter les bannières, « Quand le guerrier superbe, au sein de mes forêts, « Sans respect pour mon nom fera voler ses traits. « Ossian , suis l'exemple et les conseils d'un père : « Dans le jour des combats le feu de sa colère « Consumoit l'ennemi rebelle à son pouvoir; « Mais sa main essuya les pleurs du désespoir. « Sois pour les oppresseurs un ardent météore, « Et pour les opprimés un rayon de l'aurore. » Il remet à ces mots sa lance entre mes mains. De leurs cris, répétés par les échos lointains. Nos tribus aussitôt remplissent les campagnes. Mais les ombres du soir descendoieut des montagnes, Et les fleuves rouloient des flots plus rembrunis. A la fête du roi tous les chefs réunis Cèdent aux doux transports d'une vive alégresse: I^n mélange confus de gloire et de tendresse

Au roi victorieux arrachoit des soupirs. Fillan ne cliarmoit plus ses belliqueux loisirs; Du tombeau dévorant Oscar étoit la proie... Leur destin de mon père empoisonnoit la joie.

L'aimable Sitlmala^ que faisoit-elle alors? (3) Son oreille du Barde écoutoit les accords... Tout-à-coup le chant cesse ; uu trouble involontaire Eclate dans les yeux du Barde solitaii-e... « D'où naît, dit Sulmala, ta subite douleur? • Le combat est fini; mon héros est vainqueur: « Plein de gloire, il revole auprès de son amante ; M C'est lui... je l'appercois.,. » O mortelle épouvante! Un fantôme à ses yeux se présente soudain ; Le fer qui l'a percé brille encor dans son sein; Ses membres de vapeurs bientôt s'évanouissent, Et se mêlent aux vents qui dans l'ombre rugissent. La triste Siiltnala pâle, les yeux hagards, S'élance et le poursuit à travers les brouillards... Elle expira bientôt sur ce fatal rivage, Comme le vent du soir qui meurt dans le feuillage.

Des voiles de la nuit déjà tout est couvert; Des sons harmonieux remplissent le désert : Gaiil^ Dermide et Carril ont fini leur voyage, Et ramènent Cromnal fibre enfin d'esclavage. Fingal avec transport le serre dans ses bras : « O jeune infortuné ! je te rends tes états,

« Lni dit-U ; c'est pour toi , pour ton malheureux père « Que Fingal a livré sa bataille dernière, a Demain, dès que le jour aura lui sur ce bord, « Abandonne, ô Cromnal! cette plaine de mort; « Retourne à Térnora: mon fils ira lui-même « Remettre entre tes mains l'autorité suprême. « Nous, cependant, chantons la gloire de cejour. « Peuple, chefs de Morven^ln paix est de retour; a. Dans la félicité que tons les cœurs se noient; « Demain que sur les mers mes voiles se déploient : « Mon peuple est nnrocher,d'oùj'ai pris vers les deux « De l'aigle, roi des monts, le vol audacieux. «

Fin du Pokme.

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