DES POÈMES D'OSSIAN
James Macpherson est-il l'auteur des poésies (TOssian , ou n'est-il simplement que le traducteur, l'habile et poétique compilateur
des chants d'un barde du troisième siècle? (I)
(i) La plus grande partie de l'Europe était anciennement habitée par les tribus celtiques; principalement l'Allemagne, la France, l'Espagne, la Grande-Bretagne. Mais on trouve aussi des traces de leur passage dans la Grèce, l'Illyrie et l'Italie. Leur langue, qui se parle encore dans des contrées séparées par des distances immenses, est le seul monument qui nous reste de ces peuples; elle atteste leur puissance, l'étendue de leurs possessions, mais ne jette aucune lumière sur leur histoire. Méprisant les lettres, comme indignes de l'attention d'une race guerrière, ils n'avaient d'autres moyens de conserver leurs lois, les préceptes de leur religion, les annales historiques de leur pays, que le secours de la mémoire. Dans la nécessité d'apprendre par cœur, ils ont dû chercher à se faciliter ce travail, en renfermant dans la forme des vers les souvenirs qu'ils voulaient perpétuer. Les poètes qui composaient ces vers étaient nommés bardes, c'est-à-dite, en langue celtique, poète, chanteur, musicien; car ils composaient, chantaient, et s'accompagnaient de la harpe. Outre leurs propres vers les bardes disaient les poèmes des bardes antérieurs à
ij DE L'AUTHENTICITÉ
C'est une de ces questions oiseuses à force d'être complexes, embrouillées, insolubles; et \is à-vis lesquelles , pour ne pas compromet-
eu*. Ces poèmes étaient pour la plupart historiques; c'était c >mine le dépôt sacré des souvenirs et des hauts faits de la nation. On les enseignait aux enfants, on les répe'tait dans les -ns solennelles; ce qui explique comment ils se sont conservés si longtemps. Les Druides, à qui était confiée l'instruction de la jeunesse, dévouaient vingt années à apprendre rr< poésies, dont plusieurs remontaient à la plus haute antiquité. Les bardes eux-mêmes ont été longtemps «ne classe distincte dans l'ordre religieux des Druides; leur principale occupation était de composer des chants en l'honneur des guerriers, et de réciter les poèmes de leurs prédécesseurs. Ces poèmes étaient en vers blancs ou prose mesurée; ils réservaient la rime pour les morceaux lyriques dont ils semaient leurs compositions. Mais dans chaque ligne se trouvaient des syllabes d'un son semblable qu'on prononçait avec une emphase qui devait faciliter la mémoire. Lors de la destruction des Druides ils nepartagèrentpasleur mauvaise fortune. Le vainqueur les épargna, car ce n'était que par eux qu'il pouvait espérer d'être immortalisé. Ils passèrent dans son camp et contribuèrent par leurs chants à établir et à affermir son autorité. Ils servaient aussi de héraulls pour annoncer la paix ou la guerre. Le roi et les chefs n'employaient jamais d'autres ambassadeurs et leur personne était sacrée. Entourés d'honneurs ils devinrent aussi puissants que nombreux; mais ds abusèrent bientôt des privilèges attachés à leur caractère. Ils allèrent peu à peu en diminuant de considération et finirent enfin, comme les Druides, par être généralement méprisés. Les derniers vestiges de cet ordre célèbre disparurent som le règne d'Edouard Ier qui fit égorger tous 1rs bardes du pavs de Galle-;.
lus POÈMES D'OSSIAB iij
Ire son jtigerqent, on d<>i( rester dans l«
serves du dénie. Des leur ; 1 1 > 1 1 ; i r i t i < » 1 1 les poèmes d'Qssian ont Buscité des querelles trèa-vi \es : l'authenticité en a été attaquée et défendue avec chaleur; elle a donné lieu à des dissertations bien savantes , bien longues, qui n'ont servi qu'à compliquer la question au lieu Je l'éclaircir. Tue fois engagés (luis ce labyrinthe de difficultés où Macpherson semble avoir, à dessein , égaré la vérité, critiques et dissecteurs n'ont pu en sortir, faute d'un nouveau fil d'Ariane, fil que Macpherson pourrait seul avoir et qu'il a emporté avec lui dans la tombe. En effet , il a gardé le secret de ce problème littéraire avec une persévérance qu'on ne saurait qualifier et qu'il est encore plus difficile d'expliquer. Tout, dans la conduite qu'il a tenue à cet égard, décèle de la contrainte, une hésitation coupable, quelque chose de double, d'ambigu qui irrite la curiosité, la blesse dans ses justes investigations et tend à ne faire voir en lui qu'un adroit exploitateur de gloire et de fortune (1), intéressé à entourer la question d'un nuage de mystère.
(i) C'est ainsi que le qualifie M. Villemain (Cours de littérature, leçon sur Ossian).
iv DE L'AUTHENTICITÉ
Interpellé par le docteur Johnson avec une violence qu'on ne saurait approuver, traité d'imposteur, de faussaire, de brigand (ruffian), il se renferme dans un silence superbe qui pourrait fort bien tenir de la ruse autant que de l'orgueil ; orgueil absurde et déplacé surtout devant un fait qui intéressait à un si haut point et les lettres et la gloire poétique de l'Ecosse. Ou s'il se défend , c'est en termes ambigus et hautains, sans s'appuyer de preuves textuelles, sans donner au moins un rapport explicite concernant les circonstances et les personnes qui lui ont fourni les originaux de sa traduction. Aux défis formels de la critique, il ne répond, il faut bien le dire, que par quelques paroles insignifiantes et torturées, véritables paroles d'oracle, les voici : « Ceux qui ont douté de ma véracité ont fait un compliment à mon génie et, quand cette allégation serait vraie, mon abnégation aurait dû expier ma faute. Je puis le dire sans vanité, je crois pouvoir écrire de la poésie passable et je certifie à mes antagonistes que je ne traduirais pas ce que je ne pourrais imiter. » (4)
(i)The conduet of'Macplierson îendedto render the subjoct ofauthenticity doubtful and rnysterious. At firs the seemed tu hâve had no other object in view I>ut to be considered as
Dl. s i-oi \n S D'OSSl \.V i
Il s 'agissait bien ici de poésie passable, de génie el d'abnégationl Celait lourner la difficullé et non l'aborder franchement. Il s'agissait tout simplement de preuves à 1 appui d'un* authenticité controversée; preuves faciles à donner, ce nous semble, puisque I sources (I) où le traducteur avait puisé, notaient point encore taries et qu'il était alors en son pouvoir, en y ayant recours, de fermer immédiatement la bouche à l'incrédulité. Mais il ne l'a point lait et, chose remarquable, il na pas même indiqué ces sources (2); reiu-
tlie mère translater; but when the réputation of the poems was fully estabhshcd, lie felt no objection to be considered as capable of composing such works him self, or at least of being a h le tn improve tliem.
D'abord il (Maepherson) ne semblait avoir d'autre objet en vue que d'être considéié comme simple traducteur; mais (|uand la réputation de ces poèmes fut tout-à-fait établie, il ne vit point d'objection à se donner comme capable de composer lui-même de telles oeuvres ou au moins de les perfectionner. (J. Sinclair, Dissertation, page XUI.j
(i) Maepherson, dit-on, joignit aux manuscrits qu'il put trouver les ballades et autres poésies qu'il entendit chanter dans les montagnes, par des aveugles, des paysans, de vieilles femmes, etc. 11 en recueillit aussi de la bouche même de vieux ministres puritains et de vieux gentilshomme écossais dont plusieurs devaient être encore vivants à l'époque ou on lui contesta l'authenticité des poèmes d'Ossian.
{7) No distinct arcount was obtained from Maepherson
vj DE L'AUTHENTICITÉ
saut par là à ceux qui s'intéressaient à la solution de ce problème, les moyens les pins surs d'y arriver. Disons le donc, les soins pris ou négligés par Macpherson font que cette question ne peut être désormais définitivement tranchée. Quoi qu'on fasse, avec les documents actuels, l'opinion qu'on s'en formera ne peut reposer que sur des raisons laissant toujours quelque chose à désirer. Que ce soit orgueil ou astuce , dédain des soupçons de la critique ou désir secret de passer pour l'auteur des chanls ossianiques, Macpherson, si son intention a été d'envelopper ce sujet d'un doule continuel, a, ce nous semble, complètement réussi.
Aussi , nous garderons-nous d'affirmation ou de négation absolue : certaine réserve dans certaine circonstance ne peut que témoigner du respect de la vérité. Wal ter-Scott luimême observe à ce sujet qu'il serait aussi insensé de tout croire que de tout nier. Nous nous rangeons à l'avis de cet illustre antiquaire, si apte à prononcer en matière d authenticité , et, laissant au lecteur le soin d'as-
of the persons from wtoni he had collcted the poems , that other copies of them might be got from the saine individuais. (J. Sinclair, Dissertation, paj. mu.)
DES l'oiMi S DO tij
seoir son jugement sur les doe nées liifttoruji
nous nous lunnerons à lui offrir des faitfl un
récit succinct qui, sans influencer son opinion, expliquera «lu moins nos réserves sur cette célèbre contestation.
Vers 4 7.')!), l'auteur inconnu d'un poème, (le Montagnard) publié sans Hacpher-
son (I) était précepteur dans l'opulente mai du comte de ("ira ha m. Il y fit la connaissance de M. Home, littérateur é ci lui tradui-
sit quelques passages <le vieux chants populaires que, clans son enfance, il avait entendus dans les montagnes. Encouragé par lui, il en
(i) Jacques Macpherson, naquit en 1738 clans la paroisse de Kingrusie, en Ecosse. Son père était un fermier peu riefae mais issu d'une des plus anciennes familles du royaume. Après avoir reçu les premiers éléments d'éducation dans les écoles du district de Badenoch, le jeune Macpherson entra en ij52 au collège royal d'Aherdeen. Il s'y montra moins studieux que spirituel: son goût pour la poésie se manifesta par quelques petites pièces de vers dont il amusait ses camarades. En sortant du collège, il se vit réduit à tenir une petite école à Ruthven, dans sa province. Ce fut là qu'à l'âge de vingt ans il publia son premier ouvrage, the Highlander, poème en six chants. Par la suite il sentit si bien la faiblesse de cette composition qu'il en retira tous les exemplaires qui restaient chez le libraire. Il eut, un moment, le désir d'entrer dans l'état ecclésiastique; mais l'offre d'une place de précepteur dans une maison riche, vint l'en détourner. (Biographie universelle).
viij DE L'AUTHENTICITÉ
publia Tannée suivante un premier volume sous le titre de : « Fragments de poésie ancienne, recueillis dans les montagnes d'Ecosse et traduits delà langue erse ou gallique. »
Cette traduction eut un immense succès • le poète de iéiégie dans un cimetière de campagne, le célèbre Gray en lit un très-grand éloge; et c'est sans doute à ces chanls du père des bardes qu'il dut Tune de ses plus heureuses inspirations : son ode sur le massacre des bardes du pays de Galles (4 ). Le public littéraire de l'Ecosse, surtout celui des hautes terres, accueillit ces premiers fragments avec un tel enthousiasme , que des souscriptions furent ouvertes pour faciliter au jeune compilateur d Ossian les moyens d'entreprendre un voyage dans le nord de l'Ecosse et aux îles Hébrides. Macpherson abandonna sa plaee de précepteur, parcourut les villages et les montagnes, tantôt écoutant la voix de la tradition , tantôt interrogeant les souvenirs des anciens du pays, recueillant de chaumière en chaumière et de
(i) Edouard Ier, inquiet sur l'avenir d'une conquête encore mal affermie, souilla sa victoire et son règne par le massacre le ces bardes qui , pleins des hauts faits de leurs aïeux, rappelaient sans cesse aux vaincus l'antique liberté de leurs pères.
Dis POÈ Ml !8 D'OSSI w .v
vallée <mi vallée I s débris épars d'une poésie
qui * Vu allait.
Pendant cette romantique excursion à travers l<1 passé, il entretint une corre pond nce suivie avec ses amis d'Edimbourg et les mit au courant des po< tiques moissons <j u il faisait sur sa route. ( 1 1 De retour au bout de quelques mois il mil en ordre les fragments manuscrits (jii il s'était procurés , transcrivit les ballades et autres compositions chantées qu'il avait pu recueillir et en entreprit la traduction sous les yeux de plusieurs personnes en état d entendre le jjaélic, et qui suivaient sur le texte la version anglaise qu'il en donnait. (2)
(i) «J'ai été assez heureux pour mettre la main sur un joli poème complet et vraiment épique, concernant Fingal.» Lettre de Macpherson à M. Maclagan en date du 16 janvier 1761. Rapport de la société higbiandaise, appendice page 1 55.
(2) Une liste de gentilshommes et d'ecclésiastiques, tous gens respectables et connus, déclarent qu'ils ont assisté Macpherson dans la collection des poèmes d'Ossian ; qu'ils lui ont fourni plusieurs poèmes qu'ils mentionnent; qu'ils ont suivi les manuscrits dans les deux langues, tandis qu'il était occupé à la traduction; qu'ils ont été habitués dès IVnfance à entendre répéter ces poèmes ; qu'eux-mêmes ils pouvaient en réciter plusieurs, et qu'ils n'ont jamais eu le moindre soupçon d'une falsification (forgery). Ces faits sont attestés par plusieurs personnes d'un caractère respectable, qui ont autorisé le docteur Rlair à livrer leurs noms au public. De plus cinq
x DE L'AUTHENTICITÉ
Le poème de Fingal et quelques autres chants parurent en 4 764 ; Témora et le reste en 4762(4 ). Ces nouvelles publications furent reçues avec le même empressement; mais des doutes sur l'existence d'Ossian commencèrent dès lors à s'élever non- seulement en Angleterre, mais dans la patrie même du barde. C'est en vain que le docteur Blair, à une dissertation imprimée Tannée même delà publication de ces poèmes (-1762) joignit de nombreux témoignages (2) en faveur de Macecclésiastiques affirment qu'ils ont eu la copie imprime'e de la traduction de Macpherson entre les mains, tandis que des individus dont ils mentionnent les noms et la demeure, répétaient dans l'original les poèmes qu'ils ont reçus de la tradition; et que la traduction et les poèmes se ressemblaient parfaitement à l'exception de quelques variantes; ce qui peut avoir lieu dans la tradition orale.
(J, Sinclair, Dissertation, page ixxv.) (i) Est-il un exemple, dit John Sinclair, d'une telle quantité de poésie belle et originale, composée et publiée dans un si court espace de temps, par un auteur qui jamais avant ni après n'écrivit une seule ligne de poésie passable? (Dissertation page ixxxvi). En effet, il est difficile d'admettre que Macpherson, dont les œuvres antérieures et postérieures sont d'une valeur poétique presque nulle, ait pu composer dans un temps aussi limité, ces poèmes dont la lecture révèle l'une des plus riches organisations de poète qui ait jamais été.
(i) Ces témoignages sont tels qu'il faudrait croire qu'une foule d'honnêtes gens d'un esprit éclairé et d'un caractère grave, eussent renoncé à leurs lumières et à leur probité.
DBS l'oi MES D'OSSIAN. ij
phersôn; ces doutes allèrent en augmentant surtout en Angleterre.
Il existai! .iloi-s entre ee royaume el I Keosse
une jalousie nationale qui s'étendait de la politique ;» la littérature , et rntre I Kcosse des liantes terres <vi l'Ecosse des basses terres, ces mesquines rivalités qui ne cessent d'affliger un pays que lorsque les progrès de la civilisation ont réuni les esprits et les intérêts dans une intelligente unité. Maephefsott, cependant, enrichi par sa traduction, était parti pour Pensacola, comme secrétaire du gouverneur de la Floride orientale. H visita les Antilles, quelques provinces de l'Amérique septentrionale, et revint en Angleterre en -J76G. En 4 771 il donna son introduction à l'histoire de la Grande-Bretagne et de l'Irlande , ouvrage qui lui valut le reproche d'avoir mis l'imagination à la place des faits, à propos de l'origine celtique des premiers habitants des lies Britanni-
ainsi que le docteur Blair lui-même, pour soutenir sans aucun intérêt un mensonge grossier. Disons de pl.us avec le docteur Blair qu'il faudrait supposer que Macpheison eût joui d'un crédit assez grand pour rendre tous les habitants des montagnes et des îles d'Ecosse complices de son imposture ; sans cela, ajoute-t-il, mille roix se seraient élevées pour lui dire: «Ce ne sont point là les poèmes de nos bardes, ces poèmes que nous entendons répéter chaque jour.»
xij DE L'AUTHENTICITÉ
ques. Deux ans après parut sa traduction de llliade : celte tentative littéraire fut des plus malheureuses. Enhardi par son premier succès, Macpherson avait imaginé de traduire Honièie dans cette prose nombreuse qui lui avait si bien réussi pour ta poète écossais (1); mais cette nouvelle entreprise fut généralement mal reçue : la gloire du compilateur d'Ossian ne put défendre le traducteur d'Homère des plus amères critiques (2). C'est aussi
(i) La liberté dont Macpherson a fait preuve dans son Iliade anglaise, qui est un véritable contre-sens de goût, ne donnerait-elle pas la mesure de sa fidélité envers l' Homère du nord ?
(2) Le nom de Macpherson se trouve tellement lié à celui d'Ossian, que nous croyons faire plaisir au lecteur en lui offrant quelques autres détail ; biographiques sur la vie de ce célèbre traducteur. Il publia une histoire delà Grande-Bretagne, depuis la restauration jusqu'à l'avènement de la maison de Hanovre. Le parti Whig s'éleva contre cet ouvrage, comme trop favorable aux Stuart. L'auteur ne répondit à ses attaques que par deux volumes de Pièces justificatives, parmi lesquelles se trouvent des extraits d'une vie de Jacques II, écrite par luimême. Après tant dorages, des jours de bonheur commencèrent à luire pour le littérateur écossais. La querelle des colenies américaines avec la métropole, avait fait naître plusieurs pamphlets politiques très -hardis. Le gouvernement voulut y faire lépondre par une plume exercée; et il jeta les yeux sur Macpherson. Celui-ci écrivit plusieurs ouvrages si forts de style et de pensées, qu'on les attribua d'abord à Gibbon. Il fut largement récompensé par le ministère; mais
Dis P0ÈM1 8 D'OSSl I liij
de cette année 1 177.")) que datent l<s humilia lions .sans nombre qu'il eut a essuyer de la part de M. il o!m Laing et de Johnson. Ce dernier, le plus grand saranl et le plus ipre critique de son époque, ennemi déclaré <!<■ tout ce <jiii n'était pas anglais, nourrissait d'injustes préventions contre 1 Ecosse et l'Irlande. Cette aveugle partialité a dû influer sur son jugement, el il est permis de croire que Porigiue écossaise d'Ossian et de son éditeur n'a pas peu contribué à la violence dont il lit preuve dans sa querelle avec Macplierson. Cependant il avait fait un voyage dans le nord
bientôt un emploi plus lucratif encore s'offrit à lui. Le nabab d'Arcate cherchait, à Londres, un agent qui sût défendre ses intérêts auprès de la compagnie des Indes. Macpherson s'acquitta de cette fonction avec tant de'clat et de succès, qu'il attira les regards au moment des élections parlementaires. Il fut nommé, en 1780, député de Camelford; mais il garda, dans la chambre des communes, un silence qui surprit généralement. Il fut réélu, néanmoins, en 1784 et 1790. Il avait acquis dr.ns l'intervalle, la terre de Beiz, dans .son pays natal; et changeant ce nom en celui de Belleville , il y fit bâtir un vaste et superbe château. Ce fut dans cette délicieuse retraite qu'il espéra trouver le rétablissement de sa santé qui dépérissait avant 1 âge. Mais il ne fit que languir, et mourut le 17 février 1796, dans les sentiments d'une grande piété. Son corps, d'après ses dernières volontés, fut transporté d'Ecosse à Londres, et inhumé dans l'abbaye de Westminster, (Biographie universelle).
xiv DE L'AUTHENTICITÉ
de l'Ecosse et aux îles Hébrides, et en avait profité pour faire des recherches sur Ossian. A son retour, il attaqua Macpherson comme faussaire : il imprima que non -seulement il ne croyait pas à l'existence d'anciens manuscrits, mais qu'il soupçonnait l'auteur de cette prétendue version d'avoir fait traduire quelques fragments de son travail en langue gallique(4 ) afin de colorer son œuvre de toutes les apparences d'une compilation véritable. Macpherson, furieux, adressa au docteur une lettre pleine de menaces. La réponse ne se fit pas attendre et nous la transcrivons pour donner au lecteur une idée de Tanimosité des parties dans ce scandale littéraire :
Monsieur James Macpherson,
« J'ai reçu votre folle et impudente lettre. Je ferai de mon mieux pour repousser toute violence tentée contre moi ; et, ce que je ne pourrai faire moi-même, la loi le fera pour moi. J'espère n'être jamais détourné de dévoiler une fourberie par les menaces d'un brigand.
(i) Macpherson a donné tout le septième chant de Témora dans la langue gallique, à la suite de sa traduction, édition in~4°de Londres. i^63.
DES POÈMES D'OSSI w xr
Quelle rétractation voudries~vovi «le moi?
.1 ai crU VOire livre une i n 1 posl u r«- ; je le crois
encore une imposture. A Pappui de cette opinion, j ai donné au public (1rs raisons que je voua incis au déG de réfuter, Je méprise votre
rage. Nos talents, depuis la publication de votre Homère, ne paraissent pas fort redoutables; et ce que j'entends dire de votre caractère nie porte à tenir compte, non de ce que vous direz, mais de ce que vous prouverez. Vous pouvez imprimer cette lettre , si vous voulez. »
De son côté, Malcolm-Laing, savant écossais, mais écossais des basses terres, rival par conséquent de toute gloire écossaise des hautes terres, avait fait paraître une dissertation contre l'authenticité d}Ossian. Il passa en revue tous les ouvrages en prose et en vers de Macpheraon, et retrouva dans sa traduction une grande partie des images de son poème le Montagnard ; entrant plus avant dans l'œuvre du traducteur, avec une patience toute de critique et de crilique érudit qui pis est, il la dépeça jusqu'à la trame pour y surprendre les fils d'une composition artificielle et dévoiler les idées et les expressions empruntées, selon
xvj DE L'AUTHENTICITÉ
lui, aux auteurs anglais, aux classiques grecs
et latins et surtout aux poêles sacrés. (4)
(i) Nous sommes loin de partager l'opinion de Malcolm- Laing qui ne veut voir dans Ossian qu'un immense et e'ternel plagiat. Cependant , tout en laissant au critique la responsabilité de ses jugements sévères jusqu'à l'injustice , nous nous devons d'observer au lecteur, à qui un examen attentif de ces poèmes révélerait plus d'une réminiscence, que dans le cours de notre travail nous avons rencontré de nombreuses imitations des auteurs étrangers; imitations qui, après tout, reposent moins dans l'idée que dans la forme, moins dans le fonds même que dans le profil de l'œuvre. Ainsi, qui ne reconnaîtrait la marche du style des prophètes dans cet admirable passage du poème de Carthon : « J'ai vu les murs de Balclutha, mais ils étaient désolés. La flamme avait retenti dans les salles, et la voix du peuple ne s'y fait plus entendre. Le torrent de Clutha était détourné de son cours par la chute des murailles. Le chardon y balançait sa tête solitaire ; et la mousse sifflait à la brise. Le renard se montrait aux fenêtres et l'herbe épaisse des murs ondoyait sur sa tête. Désolée est la demeure de Moïna, le silence est dans la maison de ses pères ! etc.
La comparaison de quelques morceaux d'Ossian avec certains passages des classiques grecs et latins nous fournirait de nouvelles preuves de réminiscences, mais nous nous contenterons de deux ou trois exemples où l'imitation relève visiblement de l'inspiration biblique. Ces rapprochements d'ailleurs ne nous écartent pas de la question qui nous occupe. Ce seraient autant d'arguments contre l'authenticité d'Ossian s'il n'était point étranger à des imitations qui appartiennent en propre à Macpherson, mais qui ne se retrouvent nulle part dans le texte gallic publié en 1807 par la socité écossaise de Londres. Cette circonstance atténue singulièrement les in-
DES P0ÈM1 9 D'OSSIAN.
Macpherson . ainsi acculé j ;
soit qu'il suivi! eo cela I !
amis, soit qu'il m- pût ou ne daigna p >ini répondre, se retrancha dans uo silence complet. Ce silence, il le garda obstinément jusqu'à la mort; mais la lutte se continua après lui. Toute la liante Ecosse était intéressée dans cette question où l'on mettait en doute l'existence «le son Homère. Elle avait une académie, la société highlandaise, dont les travaux ont pour objet spécial les antiquités écossaises.
ductions que Malculm-Laing a tirées de semblables parallèles contre l'existence tlu poète écossais.
Cantique des Cantiques. Dar-thcila, poème.
Levez-vous, ô ma bien ai- Eveille-toi, Dar-lhula îEveillemée, mon unique beauté, le- toi, 6 la première des femmes! vc/. vous, et venez! Car l'hiver Le vent du printemps est deest passe et les pluies se sont hors; les fleurs secouent leurs enfin dissipées. Les fleurs sor- tètes sur les vertes collines et lent de la terre: la voix de la les arbres balancent leurs tourterelle s'est fait entendre, feuilles naissantes etc. Le figuier commence à donner ses premières figues , et la vigne ses fleurs qui répandent une douce odeur. Levez-vous, 6 ma bien aimée, mon unique beauté, levez-vous, et venez !
ii* Livre des Rois. Ossian, bataille de Lora.
Comment les puissants sont- Erragoa, roi des vaisseaux,
ils tombés dans le combat? ô chef de la lointaine Sora ,
xviij DE L'AUTHENTICITÉ.
Cette académie se chargea d'instruire ellemême cet étrange procès et nomma à cet effet une commission qui dut se transporter dans le pays , et se livrer aux plus scrupuleuses recherches pour retrouver les textes ossianiques. La commission refit le voyage de Macpherson : elle parcourut les villages et les montagnes, se fit cnanter ou réciter les compositions bardiques dans la langue originelle,
comment Jonathas a-t-il été tué sur vos montagnes ?