‹ OstafiévoChapitre 7 sur 20 · PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE

Et le prince de répondre : « Toute la question est de savoir ce qui domine, le bien ou le mal? »

Voici l'appréciation de Gogol : « Le prince Wiazemsky est un des plus distingués parmi les poètes contemporains de Pouchkine. Il a commencé à écrire avant lui, mais son apogée date de l’époque de Pouchkine. Le prince est l'opposé de Iazykoff; autant chez celui-ci la pénurie des idées saute aux yeux, autant chez celui-là on constate la fécondité des pensées. Le prince emploie le vers comme la première arme à sa portée, il ne s'occupe pas d’en soigner la forme. Ses poésies sont des improvisations; mais, pour concevoir de telles improvisations, 1l faut être remarquablement doué au point de vue intellectuel et avoir un cerveau bien organisé. Les diverses qualités qu'il possède à la fois sont : la faculté d'observer, le coup d’œil, l’imprévu des conclusions, le sentiment, la verve, la gaieté et même la tristesse. Dans chacüne de ses pièces de vers, ces qualités se combinent pour former un heureux ensemble. Son talent. il ne le doit pas à une éducation visant au développement du sens poétique; le sort l'en a gratifié avec toutes les aptitudes qui permettent d’atteindre l'idéal.

« C’est dans son livre intitulé : Biographie de von Vizin, qu’apparaît le mieux quelle était la somme des dons naturels qui était le lot du prince; on peut, en effet, discerner en lui l'homme politique avisé, le philosophe éclairé, le critique aux appréciations subtiles et pénétrantes, l’homme d'État aux vues positives et aussi l’homme pratique ayant une grande expérience des choses de la vie; en un mot, on distingue en lui toutes les qualités requises pour être un historien dans l’acception la plus élevée.

« Si cette même plume, qui a composé la biographie de von Vizin, avait retracé le règne de Catherine, cet'ouvrage aurait avantageusement rivalisé avec les productions des historiens appartenant aux autres nations de l'Europe... Mais l’absence d’un travail de longue haleine est la maladie du prince Wiazemsky.

« Chez lui, à côté d’un vers d’une vigueur et d'une valeur qui n’ont été égalées par aucun de nos poètes, on rencontre

L 4 OSTAFIEVO

« parfois un autre vers qui ne lui ressemble en rien. Tantôt « encore un vers exprime une indicible angoisse, tel un cri € vivant sorti du fond du cœur; tantôt un autre vers détourne « l’attention, car 1l est presque étranger au sujet qu'il traite. »

Ce Jugement n’est pas resté sans une réponse mordante et pleine de finesse.

€ Ouf! dit le prince Wiazemsky. Je me sens suffoqué par « toutes les louanges dont Gogol m'accable et aussi par la « longueur de la période de ses phrases. Voilà certes qui « exigerait des points, des doubles points, semblables à ceux « que Dmitrieff exigeait de moi. » Gogol dit : « L'absence « d'un travail de longue haleine est la maladie du prince « Wiazemsky. » J'accepte cette sentence, mais avec une « objection. Est-ce bien une maladie? N'est-ce pas plutôt un « défaut? Quand l’homme reconnaît ce défaut, il jugera ce «que peut son prochain et il ne s'aventurera pas, lui, dans «une entreprise qui serait au-dessus de ses forces. Dès lors. « cette quasi-maladie n’en est pas une, elle constitue, au con- « traire, un signe de santé et ce que j'ai appelé défaut n'est « autre que la force du bon sens. Mieux vaut paraître malade « et être bien portant, que de paraître bien portant et d’être « malade en réalité. »

La réponse du prince ne pouvait revêtir une forme plus spirituelle n1 plus piquante, car Gogol, à cause de la maladie, ne parvint jamais à terminer l'œuvre qu'il avait commencée

Pouchkine se rendit à Ostafiévo en 1831, et le prince lui communiqua la biographie de von Vizin qu'il venait d'écrire. Il a plus loué que critiqué ce travail, mais il trouvait que l'auteur blàmait trop les sentiments de von Vizin à l'égard des Francais.

Du reste, tout le jugement de l’immortel Pouchkine se trouve résumé dans le quatrain qu'il dédia au poète.

« La Providence a voulu le gratifier de ses dons en dotant à « la fois, comme par hasard, son heureux favori : de la « richesse d’un grand nom, d’un esprit élevé et de la simpli- « cité de cœur unie à un sourire plein de malice. »

[Il m'a semblé intéressant de montrer le prince Pierre Wiazemsky, jugé par trois de ses plus illustres contemporains.

Son activité ne se traduisit pas seulement par son œuvre littéraire, au commencement du règne d'Alexandre IT, le prince fut adjoint du ministre de l’Instruction publique; 1l devait plus tard être nommé grand échanson et devenir membre du conseil de l’Empire. Telle était la récompense suprême que son souverain lui accordait, pour couronner une vie de labeurs incessants et une brillante carrière littéraire.

Son père avait vu la France de l’ancien régime, au moment où les philosophes et les encyclopédistes semaïient des idées nouvelles qui devaient amener la Révolution. Il partagea l’admiration qu'ils avaient inspirée en Europe. Son père avait vu la fortune croissante de Bonaparte à l'aurore du xix° siècle et s’en était montré inquiet. Le fils avait vu Napoléon diriger ses regards de conquérant jusque vers Moscou. Il assista à l'apogée et à la chute du premier Empire.

Suivant l'exemple paternel, le prince Pierre voyagea beaucoup. D’Orient, d’Italie, il rapporta des majoliques, des fragments de mosaïques; on les voit encore à Ostafiévo, munies d'inscriptions de la main du poète. Pendant ses nombreuses pérégrinations, il conserva partout et toujours son amour profond pour la Russie et son attachement pour tout ce qui est russe.

Ainsi, en assistant au carnaval de Dresde, il le compare au carnaval russe, proclame celui-ci bien supérieur, il regrette de ne pas le contempler et c’est une occasion pour lui de Île chanter.

Page 1