‹ Osteographie, ou, Description iconographique comparee du squelette et du systeme dentaire des mammiferes recents et fossiles pour servir de base a la zoologie et a la geologie (volume 2)Chapitre 7 sur 130 · ETUDE · texte numérisé non relu

ETUDE

LA VIE ET LES TRAVAUX

M. DE BLAINVILLE

La gloire dont l’éclat environne quelques hommes, durant leur vie comme après leur mort, semble dépendre des circonstances plus ou moins heureuses au milieu desquelles ils ont vécu et des changements éprouvés par l’état social. Si les peuples, en effet, ont pour habitude de faire attendre le témoignage de leur reconnaissances à ceux-là mêmes auxquels ils doivent le plus, rarement les récompenses qu’ils accordent, plus ou moins spontanément, à des hommes surfaits par leurs contemporains , se trouvent en rapport avec les véritables services qu’ils ont pu rendre à l’humanité. Ainsi, d’un côté oubli des bienfaits; de l’autre, au contraire, honneurs peu mérités : il suffit à notre époque de quelques hommes actifs et dévoués pour recueillir les sommes nécessaires à l’érection des statues monumentales consacrées à des célébrités contemporaines et qui, dressées sur des piédestaux magnifiques, semblent défier les regards de la postérité, qui trop souvent passera auprès d’elles sans les regarder, tandis que les hommes d’État, les savants, les poêles, les artistes les plus illustres gisent obscurément dans des tombeaux que personne ne visite. De nos jours de pareils exemples ne sont pas rares : les traits d’un Lacépède ou d’un Lhomond revivent dans le marbre ou le bronze, décorent nos places publiques, et c’est à peine si un buste exécuté par un jeune statuaire dont le nom est inconnu, qui ne connaissait lui-même ni la personne ni les écrits de l’homme illustre dont nous allons retracer ici la vie, conservera à no

Bl. Ost. a

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enfants la physionomie du savant qui cependant, de l’aveu de tout le monde, a communiqué à la marche des sciences naturelles une impulsion aussi vive que durable.

Ces réflexions nous sont suggérées tout naturellement au moment où nous réalisons enfin l’engagement que nous avions pris, quelques mois après la mort de M. de Blainville, d’apprécier plus lard, et comme il convenait de le faire, le mérite de celui que la France venait de perdre presque sans s’en apercevoir et sans doute plutôt par ignorance que par ingratitude. Aujourd’hui, à une distance de douze années de cette mort regrettable , nous estimons que c’est faire à la fois une chose utile et louable que de nous livrer à une appréciation plus complète des travaux que M. de Blainville a exécutés dans sa carrière scientifique, et qui doivent sauver son nom de l’oubli des générations futures. Cela nous paraît d’autant plus nécessaire qu’au moment où nous écrivons, comme le faisait observer dernièrement le plus habile interprète des doctrines de M. de Blainville, à l’ouverture du cours d’anatomie comparée et de zoologie à la Faculté des sciences de Paris, on serait presque tenté de croire que les savants qui occupent les deux chaires dans lesquelles il a professé si longtemps avec un talent si incontestable, une supériorité si manifeste, semblent s’être imposé la tâche de ne jamais prononcer le nom de celui qu’ils ont été chargés de remplacer, mais qu’ils sont loin. d’avoir fait oublier.

D’un autre côté, la mort a, depuis douze ans, cruellement moissonné la plupart de ceux qui avaient été à même d’embrasser l’étendue des vues scientifiques du savant, de comprendre le patriotisme du citoyen, d’éprouver la sincérité de l’ami ; encore quelque temps et il n’existera plus rien de la petite phalange philosophique au milieu de laquelle M. de Blainville a fini ses jours; il y a donc urgence à dire ce qu’il fut, à faire connaître les conceptions de son génie, et cela d’autant plus que, nulle part, elles ne paraissent avoir été parfaitement comprises ou du moins suffisamment développées.

Si depuis la mort de M. de Blainville, pour satisfaire aux obligations imposées au secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, M. Flourens a, dans quelques pages, tracé le portrait de son illustre confrère, la ressemblance du modèle n’a pas paru assez habilement reproduite sous la plume de l’écr-ivain pour satisfaire complètement les nombreux amis du mort. Quant à nous personnellement, malgré le respect qui est dû à M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, il nous est vraiment, impossible de reconnaître dans la physionomie deM. de Blainville, telle qu’elle se trouve peinte dans l 'Éloge historique, lu à l’Académie, la figure de celui avec lequel la plus grande, la meilleure partie de notre vie s’est écoulée. En cherchant à

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nous. expliquer comment il se peut faire que la copie soit si loin de l’original, nous avons été conduit à penser que l’auteur de cet éloge avait plutôt cherché à montrer son talent d’écrivain et les ressources de son esprit, qu’à saisir les traits véritables de son confrère. Le grand mérite de la Bruyère, que M. le secrétaire perpétuel parait goûter beaucoup, est que dans ses portraits tout le monde reconnaît son voisin, sans s’y reconnaître soi-même; le fleuriste de ce grand écrivain n’est pas tel ou tel amateur de fleurs de notre connaissance, c’est le fleuriste tel qu’il est et tel qu’il sera; le distrait des Caractères, n’est pas telle personne remarquable par ses distractions, mais le distrait; son Giton, tel ou tel financier que nous connaissons tous, mais l’homme riche de tous les temps et de tous les pays; enfin, le pauvre du même moraliste, c’est le pauvre que nous rencontrons en société, mais sur le front duquel nous serions bien embarrassés d’écrire le nom. Dans le portrait de M. de Blainville, M. le secrétaire perpétuel a voulu marcher sur les traces de la Bruyère; il n’a pas reproduit les traits connus du confrère auprès duquel il avait eu l’honneur de s’asseoir pendant de longues années ; mais il a peint l’homme aux contradictions, l’Alceste du Misanthrope, au sein de l’Académie des sciences, le gentilhomme normand obligé de se créer une position, et qui, n’ayant pas voulu embrasser la carrière des armes dans laquelle ses ancêtres s’étaient distingués, a suivi celle des sciences, qui, mécontent du genre humain, reste le type du vrai Normand, plaide avec tout le monde, soutient dans les causes scientifiques le pour et le contre, ne dit même quelquefois ni oui ni non de peur qu’on le lui reproche plus tard, et pour le seul plaisir de la contradiction, s'attaquant au génie lui- même dans son opposition, combat de parti pris les idées scientifiques adoptées par ses maîtres, ses émules, ses condisciples, non parce qu’il les croit erronées, mais uniquement parce qu’elles ont été émises avant lui. De telle sorte que si G. Cuvier et É. Geoffroy Saint-Hilaire eussent eu des doctrines semblables à celles que M. de Blainville a soutenues dès le début de son entrée dans la carrière scientifique, il en aurait pris aussitôt le contre-pied.

M. de Blainville n’a pas suivi la même marche que M. le secrétaire perpétuel dans son Histoire des sciences de l'organisation, rédigée d’après ses notes par M. l’abbé Maupied, où il a exposé en traits rapides les circonstances principales de la vie des hommes illustres qui ont contribué à l’avancement de la science. D’un autre côté, il nous a . lui-même fourni les pinceaux et les couleurs pour le peindre tel qu’il a été, tel que nous l’avons toujours connu ; le portrait que nous en tracerons sera donc d’après nature et il n’en sera pas moins attachant ; car

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M. de Blainville nous a montré, en écrivant la vie des naturalistes auxquels il a succédé, de quelle manière il aurait écrit sa propre biographie, si la mort lui eut permis de coordonner tous les éléments qu’il avait recueillis dans ce but. Ces documents préoieux remontent jusqu’aux premières années de son enfance; ils l’ont suivi de la Normandie, où il était né, à Paris, où sa vie entière s’est écoulée; ils sont là sous nos yeux, et vont nous permettre d’offrir à nos lecteurs la vie à peu près complète de notre illustre maître. Si quelques détails restent placés dans l’ombre ou ne sont pas suffisamment éclairés pour dissiper toute espèce d’obscurité ou d’incertitude, ces détails n’ont qu’une importance secondaire; c’est, an surplus, ce que lui-même a reconnu, puisqu’il n’a rien laissé sur la courte période de sa vie à laquelle ils appartiennent.

Dans la plupart des circonstances importantes de cetlé précieuse existence, au contraire, grâce aux précautions prises par M. de Blainville, nous n’avancerons absolument rien sans en fournir aussitôt la preuve, et toutes les fois que cela nous paraîtra nécessaire, nous publierons à la suite de ce discours les documents authentiques auxquels nous les aurons empruntées. Il nous sera donc ainsi plus facile de suivre les traces de M. de Blainville, et la marche qu’il a cru devoir adopter, après de mûres réflexions, dans l’histoire des hommes qui ont imprimé successivement à la science une impulsion dont la direction convenable, deviendra la nôtre; c’est-à-dire qu’à l’exemple de M. de Blainville, dans cette appréciation des travaux auxquels il s’est livré et des résultats qu’il a obtenus, nous distinguerons les éléments que nous aurons à employer en explorant les sources auxquelles nous devions puiser, ce qui est beaucoup plus important qu’on ne le pense généralement, même pour les auteurs modernes dont trop souvent l’intérêt ou l’ignorance ont fait des panégyriques ou des éloges plutôt que de sincères biographies. Ce sera la première partie de ce discours.

Dans la seconde, nous appuierons sur les principales circonstances de la vie de M. de Blainville en rapportant de la manière la plus exacte la date des actions que nous aurons pu connaître, en insistant sur la situation de sa famille, sur les secours d’éducation et d’instruction qu’il a pu recevoir dans son jeune âge, sur les places qu’il a occupées, sur les circonstances particulières où il s’est trouvé parvenu à l’âge mûr, sur ses rapports de famille et de société, tout autant du moins que cela sera nécessaire pour mettre nos lecteurs en état de juger de son degré de moralité, la première chose pour un homme public, comme M. de Blainville l’a dit lui-même. Nous insisterons sur la raison des débats auxquels il a pris part, sans négliger même de noter la nature de son tempérament, physique et moral,

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les maladies qu’il a pu éprouver et le genre de mort auquel il a succombé, parce qu’il n’est pas impossible d’en tirer quelques présomptions sur la direction naturelle ou forcée de ses travaux et, par suite, sur la confiance que méritent ses observations.

Nous examinerons ensuite les matériaux qu’il a pu employer pour la confection des ouvrages qu’il a publiés, en notant soigneusement ce qu’il a reçu de ses prédécesseurs ou même de ses contemporains nationaux ou étrangers, ce qui constituera l’appréciation des circonstances scientifiques au milieu desquelles il a vécu. En ayant soin de faire l’exposition complète et méthodique des travaux qu a laissés M. de Blain ville, avec la date rigoureusement établie des époques auxquelles ils ont été publiés, quelquefois même avec les particularités de leur publication, nous donnerons une analyse raisonnée et substantielle des principaux de ses ouvrages.

Enfin, nous tâcherons de montrer quels faits nouveaux M. de Blainville a introduits dans la science, ce qu’il a laissé véritablement d’acquis à ses successeurs par suite de l’impulsion qu’il a communiquée à l’histoire naturelle proprement dite.

En employant ainsi à l’égard de notre maître la méthode que lui- même nous a recommandée, nous arriverons successivement à montrer ce qu’il a été dans ses rapports avec la société comme homme, dans ses rapports avec ses compatriotes comme citoyen, tantôt comme simple particulier, tantôt comme homme public en sa qualité de professeur chargé d’enseigner la jeunesse de nos écoles et de lui transmettre sans l’éteindre le flambeau toujours allumé de la civilisation. Cette partie de la tâche que nous nous sommes imposée dans le but do rendre hommage à la vérité, sera sans contredit la moins ardue, car M. de Blainville ayant été toute sa vie un homme essentiellement de principes, il leur obéissait une fois qu’il les avait reconnus vrais; il nous sera donc très-facile de montrer en lui un citoyen accompli, fidèle à son roi, aimant tendrement son pays et les libertés publiques d’un amour au moins égal, dévoué à ses proches, fidèle en amitié, bienveillant, affectueux même envers ses élèves, animé d’un respect profond pour les prérogatives et les privilèges des corps savants auxquels il a appartenu, courageux défenseur des minorités trop souvent opprimées dans un pays comme le nôtre, ayant en horreur la calomnie et la médisance, tendre et respectueux envers les femmes et les vieillards, accueillant volontiers les enfants, respectueux pour les vieux usages de nos pères, suivant en cela les inspirations d’un patriotisme réel et bien entendu, insouciant des honneurs, généreux envers les pauvres comme envers ses élèves et ses amis, doux avec les animaux dont il vivait entouré, et

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avec cela aimant les arts et les cultivant lui-même avec succès. Si quelques ombres légères se projettent sur celte noble physionomie, si quelquefois, souvent même, il eût dû montrer moins de susceptibilité, une plus grande indulgence envers les faiblesses de la nature humaine dont lui-même n’était pas exempt, moins de roideur dans certains cas, moins d’animosité dans la dispute, moins d’engouement pour les préjugés de l’ordre de la noblesse auquel il était fier d’appartenir, moins de fougue et d’entraînement dans certaines occasions pour ne pas être obligé de revenir sur les promesses et les offres qu’il avait faites, toutes ces petites taches n’ont pu ternir la juste renommée dont il a constamment joui.

Pour le juger comme il mérite de l’être, il faut tenir compte des obstacles accumulés devant lui dans sa longue carrière et dont il dut triompher, sans autre appui que lui-même. Jeune encore, très-jeune même, il avait perdu son père; quelques années après cette perte irréparable, il avait vu la Révolution bouleverser la société française et c’est peut-être à ce bouleversement que nous devons M. de Blainville. La tourmente révolutionnaire à peu près calmée, sa mère était morte: c’était le seul guide propre à le diriger. Resté orphelin de père et de mère, loin de cette Normandie qu’il avait quittée mais qu’il n’a jamais oubliée, puisqu’il en prenait encore le chemin lorsque la mort l’a surpris, les écoles publiques fermées ou à peine rouvertes, il se trouvait à Paris, à peine sorti de l’adolescence, et c’est là qu’il acheva de dissiper avec quelques amis d’enfance une partie du médiocre patrimoine de ses pères. Il y cultivait les arts du dessin, de la musique, il faisait des vers, écrivait des comédies et des drames; tout d’un coup il conçoit la pensée de se faire un nom dans la science en demandant au travail le revenu nécessaire à des besoins toujours modérés. A plus de vingt-cinq ans il va se créer des protecteurs sérieux et de nombreux amis parmi les adeptes les plus brillants des sciences naturelles; docteur en médecine dès 1808, il professera l’année suivante l'anatomie et la zoologie dans des cours particuliers, en 1811 il remplacera définitivement G. Cuvier à l’Athénée. Nommé au concours professeur à la Faculté des sciences de Paris en 1812, il suppléera bientôt G. Cuvier au collège de France, un peu plus lard au Muséum d’histoire naturelle, et bientôt comme professeur sa renommée atteindra à celle de ce grand naturaliste qui était si grande.

Mais tandis que la plupart de ces maîtres avaient été favorisés des circonstances à ce point qu’ils avaient été nommés professeurs et membres de l’Institut, souvent sans avoir encore rien fait, M. de Blainville devra conquérir la position élevée qu’il obtint bientôt dans la science presque à la pointe de l’épée, et s’il est vrai, comme on l’a prétendu, qu’il ait aimé la lutte, c’est qu’il avait trouvé presque

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parlout de la résistance et souvent une résistance opiniâtre. Si quelques-uns des maîtres de sa jeunesse lui étaient restés attachés et avaient même continué à vivre avec lui dans les meilleurs termes, G. Cuvier, E. Geoffroy-Sainl-Hilaire n’avaient pas lardé à l’abandonner, le premier à jamais, le second jusqu’à ce que l’intérêt personnel le lui ramenât. Aussi, en 1832, nous verrons M. de Blainville, dont l’âme était extrêmement tendre, se plaindre d’une voix émue de l’isolement dans lequel il se trouvait.

C’est que l’hostilité de Georges Cuvier lui avait fermé l’accès des collections du Muséum d’histoire naturelle, et l’influence de ce puissant adversaire le menaçaut même de l’exclure à jamais de l’Institut, il se présenta plusieurs fois avant de réussir à y pénétrer. Les partisans des opinions politiques opposées aux siennes lui eu ayant ouvert les portes, le ministère Polignac au contraire le fit entrer au Jardin des Plantes où il se trouvait à peine installé, quand la monarchie de la branche aînée des Bourbons vint à être renversée, et cette fois encore M. de Blainville eut à lutter non-seulement avec lui-même, mais avec ses amis pour ne pas donner sa démission des deux places de professeur qu’il avait si péniblement acquises. A la mort de G. Cuvier, il le remplaça dans la chaire d’anatomie comparée où, par le choix et du vivant de celui-ci, il avait été appelé à le suppléer; ce qui n’empêcha pas M. de Blainville de regretter profondément la disparition prématurée de celui dont les leçons l’avaient gagné à la science. Resté maître du champ de bataille, sans être fatigué d’une si longue lutte, pendant vingt autres années il aura à supporter de nouveaux assauts pour se défendre et asseoir enfin sur des bases qu’il croyait inattaquables ses théories scientifiques, sans déposer la plume un seul jour comme il aimait à le dire « Nulla dies sine linea, » axiome qu’il se plaisait à rapprocher de celui que voici : « Dies diem docet. » En politique, en religion, le combat ne sera pas moins vif, et nous verrons M. de Blainville entraîné par l’ardeur qu’il portail en tout aller planter son guidon dans un camp qui n’était pas, qui ne pouvait pas être le sien, ou du moins qui ne l’avait pas toujours été, celui du catholicisme et de la monarchie traditionnels. Lorsqu’en 1850, la mort le terrassa inopinément presque au début de la phase nouvelle de notre grande révolution qui n’est pas achevée certainement, quoique sa marche soit tantôt accélérée et tantôt ralentie, elle le surprendra mettant tout à la fois la main à un traité professo sur les animaux ruminants et à un examen consciencieux et réfléchi des doctrines de la philosophie positiviste. Le chef de cette philosophie, naguère l’un des auditeurs assidus de M. de Blainville, presque son ami, ne craindra pas de blâmer ses nouvelles tendances religieuses et politiques, au jour de ses funérailles, en présence de ses restes

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à peine refroidis; mais malgré celle divergence d’opinion en malière de philosophie sociale, il n’hésitera pas à le proclamer le dernier des grands naturalistes, que certainement il rappelait sous beaucoup de rapports par son immense savoir, ses doctrines spiritualistes, son ardeur au travail, le nombre et la variété de ses écrits. Quelle vie, quels travaux, quels labeurs, quelle persévérance! Sans cette mort que nous serions tenté de nommer prématurée, quoique M. de Blainville eût dépassé soixante-dix ans , combien n’aurions-nous pas eu à moissonner, sur les pas de ce grand penseur, d’idées neuves et ingénieuses, fertiles surtout, qui en engendrent d’autres non moins fécondes, ou d’actions vertueuses que sa vieillesse aimait à multiplier. Il est mort sur le champ de bataille, comme nous le verrons, celui qui se disait simple lecteur des œuvres de Dieu, peu de temps avant de retourner auprès de lui : il est mort, en effet, à peine une heure après avoir signé le bon à tirer du 24" fascicule de l 'Ostéographie, admirable monument de sa vieillesse, commencé à plus de soixante-deux ans, et auquel cette étude est destinée : puisse-t-elle ne pas trop le déparer!

Mais il est temps de commencer le récit circonstancié de cette vie si longue et si courte, si longue si l’on considère ce que M. de Blainville a trouvé le temps de faire, si courte si nous pensons à ce qu’il se promettait d’achever et qu’il n’a pu terminer. Cette vie même imparfaitement racontée nous reflétera quelques rayons de l’époque tourmentée au milieu de laquelle elle s’est écoulée; sa simplicité, son unité en constitueront la grandeur, car ce qui est vraiment grand est toujours simple. Elle a été en effet uniquement consacrée à l’étude de la nature qui reste belle, tandis que les œuvres des hommes, même les plus remarquables, portent toujours le stigmate du temps qui les a enfantées. Cette étude adoucit les peines inséparables de la vie humaine, et personne n’a mieux exprimé que M. de Blainville le bonheur qu’on peut y trouver dans quelques lignes insérées dans la préface de son Traité de l'Organisation des animaux , et que nous demandons au lecteur la permission de mettre ici sous ses yeux :

a Je ne mettrai pas non plus au nombre des objets que j’ai eus en vue, en publiant ce traité, le désir d’attirer les personnes du monde qui aiment à penser à i’étudede la nature. Quelle est cependant celle qui élève plus la pensée, qui soit plus digne d’employer les facultés de l’esprit humain, qui puisse par son immensité rassasier plus complètement cette espèce de faim morale dont il est de plus en plus dévoré et neutraliser cette activité toujours croissante , souvent nuisible quand elle ne trouve pas à être convenablement employée, qui le pousse à changer continuellement de position. Quelle est l’occupation qui fasse éprouver de plus douces, de

DE AI. DE BLA IK VILLE

plus innocentes jouissances, qui attache avec plus de force quand on en a vaincu les premières difficultés, qui console le mieux des injustices inévitables de la société, qui rende plus indulgent pour les autres, qui enseigne plus sûrement à se soumettre aux lois immuables de la Providence? Quelle est enfin l’élude qui nous intéresse davantage que celle de la nature, et surtout que celle des animaux, à cause de la diversité presque infinie de leur organisation, de leurs mœurs, de la relation évidente de ces mœurs avec l’organisation, et de leur ressemblance graduelle avec l’espèce humaine? »

Les éléments déjà connus de la biographie de M. de Blainville, en assez petit nombre, ont certainement une haute importance, ce sont :

1» Le discours de C. Prévost, membre de l’Institut, prononcé le jour des funérailles de M. de Blainville, le mardi 7 mai 1850.

2° Les paroles prononcées par le même académicien le lendemain de ces funérailles, au commencement de sa leçon de géologie, à la Sorbonne.

3“ Le discours prononcé par M. Cbevreul, membre de l’Institut, le jour de l’enterrement de son illustre confrère.

4° Le discours prononcé parM. Milne Edwards, doyen de la Faculté des sciences de Paris, le même jour et à l’occasion de la même cérémonie.

5° La leçon faite le 28 mai 1830 par M. le docteur Holland, à la Faculté des sciences de Paris, pour la reprise du cours de zoologie, interrompu par la mort de M. de Blainville, et dans laquelle il a cherché à apprécier le mérite respectif de G. Cuvier et de M. de Blainville.

6° Six articles insérés dans le Journal des savants du mois de juin 1 850 au mois d’août 1851, par M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, contenant l’analyse de VOsiéographie de M. de Blainville. La rédaction de ces articles a été commencée du vivant de M. de Blainville, mais ils ont dû être modifiés depuis sa mort.

7° La notice sur la vie et les écrits de M. de Blainville, qui a été placée à la tête du catalogue de la bibliothèque de M. de Blainville, par l’auteur de la présente étude et qui a dû se ressentir beaucoup de la précipitation avec laquelle elle a été rédigée.

8° L’éloge historique de M. de Blainville prononcé à la séance publique annuelle de l’Institut, le 30 janvier 1854, imprimé de format in-4% comme toutes les publications de ce corps savant, réimprimé dans le Recueil des éloges historiques de M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, format in-18.

Cet éloge, qui a été rédigé à l’aide de nombreux documents imprimés ou inédits Bl. Ost. b

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qui ont été communiqués à M. Flourens par l’auteur de la présente étude, renferme malheureusement d’assez nombreuses inexactitudes que nous avons cru devoir relever.

Les autres biographies de M. de Blainville publiées dans divers recueils, notamment dans le Dictionnaire de biographie et d'histoire, ne méritent pas qu’on en parle, ei nous savons que M. de Blainville de son vivant s’était montré très-peu satisfait de l’article qui le concernait dans le Dictionnaire de la conversation.

9° Dans une critique insérée dans la Gazette universelle d'Augsbourg, à la date du 29 mars 1815, publiée en conséquence du vivant de M. de Blainville, mais sous le voile de l’anonyme.

Jusqu’à présent nous n’avons parlé que des documents imprimés concernant la vie de M. de Blainville, parmi lesquels il faut nécessairement distinguer ceux qui émanent de ses véritables amis, parce qu’ils ont été à môme de le mieux connaître.

Les éléments inédits de la biographie du même savant et qui sont devenus notre propriété jusqu’à ce qu’ils aillent occuper la place que nous leurs destinons dans une bibliothèque publique, sont beaucoup plus importants.

Les principaux sont :

1° La copie des lettres les plus importantes écrites par M. de Blainville dans les circonstances les plus importantes de sa longue carrière, et notamment do celle adressée à G. Cuvier, dans laquelle le premier a rapporté tout au long les détails de sa première entrevue avec le second et les principales causes de la mésintelligence qui suivit plus tard les rapports qui s’étaient établis entre eux.

2° Une notice sur l’origine de la famille de M. de Blainville, malheureusement restée inachevée et rédigée par lui ;

3° Des notes assez nombreuses écrites également par lui à plusieurs reprises et relatives aux places occupées par M. de Blainville.

4° Un mémoire fort intéressant adressé aux Français en 1815, sur le parti qui leur restait à prendre dans les circonstances critiques où la France se trouvait alors, relativement au choix d’un gouvernement.

5° Enfin la correspondance échangée entre M. de Blainville et un grand nombre de savants européens, entre ses amis, ses élèves et ses nombreux admirateurs pendant plus de quarante ans, et dont la lecture est d’un puissant intérêt, puisqu’elle nous permet de montrer sous un jour tout nouveau la physionomie morale de 1 homme auquel ces lettres ont été écrites. Nous nous proposons de faire à cette correspondance, quoique avec discrétion cependant, tous les emprunts qui seront nécessaires pour démontrer, même aux plus prévenus, avec quelle bienveillance, quelle

DE M. DE BL.U.N VILLE

libéralité, quelle tendresse de cœur M. de Blainville, pendant le cours de sa longue carrière scientifique, a cherché à être utile à tous ceux qui, entraînés par son exemple et ses leçons, ont cultivé les sciences naturelles. Celle correspondance nous fournira en même temps de nombreuses preuves à l’appui de ce que nous répétons ici, quoique l’ayant déjà exprimé ailleurs, que jamais il n’entra dans sa grande âme le moindre sentiment d’envie ou de jalousie, et' que lorsqu’il a été amené à parler de ses adversaires politiques ou scientifiques, il a toujours respecté leur vie privée, quoiqu’il ait quelquefois jugé un peu trop sévèrement la direction qu’ils imprimaient soit au gouvernement de notre pays qu’il aimait beaucoup, soit à la science, objet particulier de son culte.

Nous publierons en conséquence quelques-unes des lettres écrites par M. do Blainville ou qui lui ont été adressées par ses amis, ses condisciples ou ses élèves, toutes les fois que ces lettres pourront contribuer à dissiper les points obscurs do la vie du savant ou à éclairer vivement les traits des hommes éminents avec lesquels il s’est trouvé en relation.

6° Enfin les nombreux manuscrits concernant tantôt les sciences de l’organisation, tantôt les sciences historiques ou politiques, et qui témoignent tout à la fois de l’activité du savant et du patriotisme du citoyen; souvent, en effet, la gravité des circonstances politiques au milieu desquelles la France était jetée le détournait de ses études ordinaires et lui faisait regarder comme un devoir de chercher à se rendre compte à lui-même des événements contemporains et d’indiquer les remèdes d’un mal devenu général , puisqu’il venait troubler dans sa retraite l’homme que la solution des problèmes d’un ordre bien différent occupait habituellement.

Nous n’hésiterons donc pas à affirmer à son exemple, comme lui-même le dit en parlant d’un de ses maîtres, l’illustre Lamarck, que les sources les plus sûres de la biographie de M. de Blainville sont ses ouvrages et les souvenirs des amis qui lui sont restés fidèles pendant tout le cours de sa longue existence, sans que des opinions religieuses ou politiques, des rapports sociaux différents, des distinctions de fortune ou d’honneurs, des discussions ou des controverses scientifiques, aient pu jamais relâcher, encore bien moins rompre, les liens qui les unissaient; c’est donc à ces ouvrages imprimés, c’est donc à ces documents manuscrits, mais surtout à nos propres souvenirs, si vivants encore, que nous aurons recours dans notre étude.

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