HISTOIRE DE LA PARTIE DE LA ZOOLOGIE QL’I A TRAIT A LA CLASSIFICATION
DES CARNASSIERS
Les auteurs anciens, pour peu qu’ils se soient occupés d’histoire naturelle, ont tous fait mention des genres principaux de Carnassiers , tels que nous les circonscrivons aujourd’hui; mais, comme de coutume, sans s’occuper beaucoup de leur distinction spécifique et encore moins de leur distribution systématique ou sériale.
On voit cependant qu’ils les désignaient sous le nom commun de Serridentes ou de Carcharo douta ; on trouve même dans Elien , liv. XI , ch. 37, ce passage : Dentibus serratis prœdita esse dicuntur , quœ dentes teretes et acutos hcibenl , ut Lupus , Canis , Léo , Pant/iera; hœc eadem sunt carnivora; qui montre que la définition du nom de Carcharo douta doit porter non sur la dent elle-même , mais sur la disposition des dents dont la série forme une sorte de scie.
On voit aussi par l’énumération des animaux que les anciens rangeaient sous ce titre , que les petits Carnassiers de nos méthodes actuelles n’y étaient pas compris non plus que les Ours ni les Phoques. En sorte que n’y ayant rien de général sur la classification des Carnassiers
En particulier.
à recueillir chez les anciens, nous allons de suite passer à l’examen de chacun des genres que Linné y a établis.
Arl. 1 . — Des Phoques (G. Phoca , L. ).
Les animaux de cette famille ou de ce grand genre Linnéen, quoique n’ayant jamais été réduits à l’état domestique , malgré l’histoire mythologique qui donne des troupeaux de Phoques à Protée et à Neptune , ont été parfaitement signalés par les anciens auteurs d’histoire naturelle , et entre autres par Aristote. Ce philosophe, ayant en effet principalement porté son attention sur le mode de locomotion et sur le séjour des animaux, pour les subdivisions du règne animal, a dû considérer les Phoques comme des Amphibies. Il a dit en effet ( Hist . A nim> , lib. s, cap. 1), que le Phoque a des pieds semblables aux mains, comme sont ceux des Ours , et comme quelques-uns de ces animaux existent dans la Méditerranée., et qu’ils offrent quelque chose d’assez singulier dans leurs mœurs et dans leurs habitudes; l’attention surprise a dû aisément en garder le souvenir.
Aussi Pline, Elien , Oppien et tous les auteurs anciens dont les écrits ont plus ou moins de rapports avec les productions naturelles , ont-ils parlé des Phoques sous une dénomination qui n’a jamais laissé la moindre équivoque , et qui se trouve en effet être la même en grec , en latin et en français , sauf la désinence.
Cependant la singularité de l’organisation des Phoques , et la similitude de leurs habitudes principales , ont produit ici le même effet que dans toutes les autres parties de la zoologie , c’est-à-dire que ce 1 1 est qu 'assez tard que les zoologistes ont commencé à distinguer plusieurs espèces de Phoques.
En effet , quoiqu’il soit possible d’apercevoir déjà un pas vers cette distinction dans les dénominations différentes sous lesquelles Albert le Grand parle de ce genre d’animaux, puisque si les noms de Chiens marins , de Veaux marins, d 'Hilcus, de Koki, doivent s’appliquer aux Phoques
dansles'genres
Linnèens.
G. l'HOCA , L.
Chez
les Anciens.
Aristote.
Pline.
Élien.
Oppien
Chez
les Modernes
Albert le Grand
Belon .
Rondelet ,
Parsons , 1743 et 1781.
De Buffon ,
Linné,
Pennant, Erxleben ,
communs, son Foca ou Bœuf marin indique sans doute une plus grande espèce , et sa Vache marine , quoiqu’il en dise fort peu de chose , est aussi très-probablement le Morse; mais ce n’est que trois cents ans plus tard que la distinction réelle de ces espèces a eu lieu.
i 655 Ainsi, après que Belon eut fait connaître Je Phoque commun par une description et une figure au milieu de ses Aquatiha , et qu’en 1 658 Rondelet eut distingué le Phoque de la Méditerranée, qui a été appelé depuis P. Monachus , de celui de la mer Océane, en donnant des deux des figures assez reconnaissables, l’histoire systématique de ce genre d’animaux resta presque sans progrès, jusqu’aux mémoires que Parsons publia dans les Transactions de la société royale de Londres , l’un en 1 743 , et l’autre , plus considérable, en 1 7 5 1 , et dans lequel aux deux espèces précédentes il en ajouta trois autres assez mal définies.
Il n’en fut pas de même de Buffon qui, en 1765, dans la dernière partie du XIII e volume de son Histoire naturelle, vint porter dans l’histoire des Phoques cette netteté d’analyse, cette solidité et cette richesse de critique , qui caractérisent cl’une manière si tranchée le grand et noble péristyle qu’il a élevé à la gloire de l’homme et de l’histoire naturelle ; et quoiqu’il fût nécessairement entraîné à quelques erreurs, en réunissant, par exemple, dans le même groupe, les Phoques, les Lamantins et les Dugons , n’ayant presque aucun des objets dont il parla sous les yeux, il porta le nombre des espèces à cinq, en y comprenant le Morse.
Linné les adopta dans les éditions du S. N., subséquentes à 1 765 ; mais dans la dernière il y joignit le résultat des travaux des naturalistes du nord, où les Phoques sont si nombreux en individus et en espèces, comme le firent plus tard, et encore mieux, Pennant et surtout Erxleben en 1777. En effet, celui-ci en désigna neuf espèces : P . Ursinci , Leoninci , Jubnta , Fitulina , Groenlcindica , Hispida , Cristata , Barbota et Pusilla , en employant les matériaux recueillis par Steller, dans son malheureux et utile voyage dans les mers du Kamschatka , par Muller, dans sa Faune Danoise, par Egede et Othon Fabricius , dans leur histoire naturelle du Groenland, et par quelques autres voyageurs,
comme Ànson, on par des baleiniers ; mais il les plaçait pêle-mêle et sans beaucoup de critique.
C’est ce que ne fit pas Buffon, revenant sur ce même sujet vingt ans après son premier travail , dans le volume de ses suppléments , publié en 1782. En effet, il ne se borna pas à discuter et à augmenter le nombre des espèces, mais il fut le premier qui les partagea en deux sections, d’après la considération de l’existence ou de l’absence de l’oreille externe.
1789. Gmelin n’eut malheureusement pas l’idée d’accepter ce perfectionnement, et dans son édition du S. N., les espèces de Phoques restèrent comme elles étaient dans Erxleben et Schreber ; mais du moins’ il résista comme eux à l’innovation fâcheuse commencée par Pennant, et peut-être même un peu par Buffon, et qui consistait à sortir les Phoques de l’ordre des Carnassiers, pour en former un ordre à part sous le nom d’Amphibies ; ce qu’avait fait Blumenbach et ce que firent , à son imitation , Storr, Cuvier, etc.
Sauf cette dissidence entre les Linnéens et ceux qui prétendaient suivre la méthode naturelle , les choses en restèrent à peu près au même point jusqu’en 1804, où M. Desmarest, dans son tableau mammalogique du Nouveau Dictionnaire d Histoire naturelle , ne porta encore le nombre des espèces de Phoques qu’à onze. Mais bientôt , par suite des voyages dans les mers du Sud , par les naturalistes de l’expédition de Lapeyrouse , de d’Entrecasteux , de Baudin , le nombre des espèces de Phoques s’accrut, ou du moins parut s’accroître. Péron publia en effet un mémoire sur ce genre de Mammifères, d’abord dans les Annales du Muséum d histoire naturelle , puis dans le tome II du Voyage aux terres australes , dans lequel, acceptant la division établie par Buffon , il l eleva au rang de genre sous le nom d'Otaria .
il en résulta que feu M. Desmarest , dans la seconde édition du Nouveau dictionnaire d Histoire naturelle , en s’aidant d’un travail que j’avais entrepris sur les espèces de ce genre, au retour de mon premier voyage en Angleterre en 1814, porta le nombre des espèces sans oreilles
Buü'011 ,
Gmelin ,
Desmarest
Péron ..
Desmarest ,
H. de
Blaînville , 1 820.
F. Cuvier,
G. Cuvier, 182 a,
externes à quinze , et celui des espèces à oreilles à neuf , mais sans une critique bien rigoureuse.
Ce fut peu d années après , cest-à-dire en 1820, que je publiai moimême mon travail dans le Journal de physique , tome XCI, p. 280, avec la figure de quelques crânes observés par moi dans la Collection du collège des chirurgiens de Londres. C’est dans ce mémoire que les espèces furent pour la première fois rangées et distribuées en petites sections sous - génériques , d’après la considération de la forme et du nombre des dents incisives et des dents molaires. Je ne fis cependant connaître qu’une espèce véritablement nouvelle sous le nom de P . leptonyx.
1825. Peu de temps après, feu M. F. Cuvier, dans les principes qu’il avait adoptés sur l’emploi du système dentaire dans la distribution méthodique des mammifères , fut conduit , en l’appliquant aux espèces de Phoques, à considérer comme des genres distincts la plupart des subdivisions sous-génériques que j’avais établies, et à leur donner les noms de Calocephalus , Sténo rhynchus , Pela gins , Stemmatopus , Macro rhy nus , Arctocephalus et Platy rhynchus. Du reste, il n’augmenta le nombre des espèces connues ou mieux indiquées dans les catalogues, que d’une seule : le P. discolor , qui , suivant M. Nilsson, n’est qu’une variété du P. vitulina.
Il 11’en fut pas autrement dans l’article étendu que M. Fréd. Cuvier consacra à ce genre dans le t. XI du Dictionnaire des Sciences naturelles publié en 1826.
Cependant feu M. G. Cuvier, dans le chapitre où, avant de traiter des ossements fossiles attribués à tort ou à raison aux Phoques, il a parlé des espèces vivantes de ce genre, en restreint bien plus qu’il n’en augmente le nombre, puisqu’il le réduit à quatorze dont le P. lagurus serait seule nouvelle, quoique ce ne soit qu’un jeune âge du P. groenlandica , comme M. Nilsson s en est assure en visitant la collection du Muséum de Paris. Du reste , il n’a pas essayé de les grouper autrement que Buffon , n’adoptant pas ainsi les principes de leur distribution tels que je les avais
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établis et quils avaient été acceptés par son frère , ce qu’il a pourtant fait dans la seconde édition de son Règne animal , publié en 1827.
Depuis lors , cependant , les espèces de Phoques de toutes les parties du monde ont pu être étudiées , et par conséquent définies avec plus de facilité et de rigueur. Ainsi MM. Gray, Harlan et surtout INilsson ont pu en augmenter le nombre , ou rectifier la diagnose des espèces incomplètement connues; en sorte que, par la publication du grand travail de ce dernier, pour le perfectionnement duquel il parait avoir visité les principales collections européennes , et entre autres la notre , ce genre sera sans doute incessamment un des mieux connus. M. Nilsson a cru même devoir former un genre nouveau sous le nom de Hahchœrus pour le Phoca gryphus.
Art. 2. — Des Odrs proprement dits (G. Ursus).
Les naturalistes anciens n’ont réellement connu qu’un assez petit nombre des animaux que les zoologistes récents rangent dans cette division des Carnassiers normaux , et encore le peu qu’ils en ont dit est-il assez insignifiant.
Aristote lui-même se borne à un petit nombre d’observations d’histoire naturelle, dont plusieurs même sont assez erronées, et la seule particularité d’organisation consiste à remarquer que l’Ours a le pied semblable à la main de l’homme, ce qui a été admis par Oppien dans son Poème de la Chasse , liv. 3, vers 1 44 > en ajoutant que, pendant l’hiver, cet animal, retiré dans sa bauge et sans nourriture, lèche ses pieds et ses mains, ce que Élien accepte en le rendant plus merveilleux encore par quelques particularités , comme dans la durée de son abstinence, fixée à 4o jours, et en ce qu’il ne lèche que sa main droite.
Les autres historiens naturalistes parlent encore moins des Ours , si ce n’est comme Pline , à l’occasion des animaux exposés à là curiosité des Romains dans les jeux que les consuls et les empereurs donnaient au peuple; il cite, par exemple , cent Ours de Numidie que Domitius Ahe-
G. Carnassiers. 2
G. Ursds, Chez
les Anciens.
Aristote.
Oppien,
Élien
Pline.