Où allons-nous?
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Un peuple qui s'était longtemps abandonné à une sécurité trompeuse fut, à cette époque, attaqué par un ennemi formidable qui avait longuement préparé son agression; imprévoyant et irréfléchi par nature, ce peuple ne s'était aperçu ni des préparatifs de ses adversaires, ni de leurs intrigues sournoises, organisées depuis des années pour endormir sa vigilance, favoriser ses vices, corrompre ses dirigeants, et envahir peu à peu tous les domaines de son ancienne activité.
On voyait des hommes politiques, un parti tout entier, dupes ou complices de ces manœuvres, proclamer l'impossibilité de la guerre, s'opposer aux armements préventifs, fraterniser avec les faux frères ennemis, saper par tous les moyens le patriotisme de la population et couvrii de sarcasmes les hommes clairvoyants qui scrutaient l'avenir avec anxiété.
La natalité de ce peuple, devenue très faible, in-
s 00 ALLONS-NOUS?
quiétail vivement les sociologues et les hommes soucieux de ses destinées; néanmoins, toutes les dispositions législatives s'accordaient à favoriser, au détriment des familles nombreuses, les célibataires et les ménages sans enfants; aucuns de ces derniers n'éprouvaient de remords à penser que leurs personnes et leurs biens seraient un jour protégés contre l'envahisseur par leurs compatriotes, qui avaient assumé la lourde lâche d'élever de nombreux fils. C'était même une coutume admise que les propriétaires refusassent comme locataires les gens qui avaient commis la sottise d'avoir des enfants.
En ce temps-là, il y avait dans une grande République amie une méthode de direction et de travail applicable à toutes les entreprises publiques ou privées, merveilleuse de résultats en ce pays qui manquait de bras pour l'énorme besogne qu'il accomplissait. Malgré la disette de travailleurs, on refusait de s'approprier la méthode. Des ouvrages étaient écrits, des conférences faites dans le monde des travailleurs contre ce système rémunérateur. Les patrons l'ignoraient; leur personnel le repoussait systématiquement, sans que nul ne pût expliquer pourquoi, malgré les avantages immenses qu'il eût procurés à tous.
Un autre préjugé régnait en maître, soigneusement entretenu par les suppôts de l'étranger : l'ouvrier ne voulait absolument pas que son patron s^enrichît. En vain lui démontrail-on que les salaires s'élèvent en raison de la prospérité des entreprises; que, dans les pays où l'industrie est opulente, la rémunération du travail est avantageuse et que, partout où les alTaires végètent, le journalier doit s'expatrier ou vivre dans la misère; aucun raisonnement sensé, aucun fait évident, n'avaient prise sur ce peuple; il préférait l'indigence à perpétuité à l'abandon de ses idées fausses. L'envie était chez lui plus forte que l'intérêt.
Une prévention analogue faisait tenir pour odieuses au peuple les entreprises privées; la nationalisation des exploitations de toutes sortes constituait son évangile. Plus les événements que l'on traversait mettaient en lumière l'insuffisance irrémédiable des services de l'Etat, plus le peuple se montrait acharné à lui en confier de nouveaux. En toutes choses le raisonnement le plus rigoureux était sans force sur les citoyens de ce pays. Il confiait d'un cœur léger les tâches les plus difficiles à l'homme le plus incompétent, quitte à s'indigner naïvement ensuite de les voir mal exécutées.
El cet illogisme dominait toutes les classes de la
société. Les gens instruits et dans l'aisance, vulgairement appelés bourgeois, n'ayant voulu ni dépenser leur argent et leur temps pour aider et instruire le peuple, ni s'unir entre eux pour combattre ceux qui convoitaient leurs situations, avaient depuis longtemps perdu toute influence dans les affaires du pays. Remplacés par des ignorants, des aigrefins ou des profiteurs, dont l'imprévoyance égalait l'immoralité, s'ils voulaient y reprendre leur place et y faire entendre de bons conseils, ils étaient conspués ou contraints, quoiqu'ils en eussent, de hurler avec les loups qui dépeçaient leurs fortunes et déchaînaient les malheurs sur la population entière.
Tout d'un coup, la guerre éclata. Réveillé en sursaut, le peuple attaqué, se souvenant de son passé glorieux, courut aux armes, et, bien que les armes manquassent, fit héroïquement tête à l'ennemi. Une guerre d'invasion longue et terrible ravagea la plus riche partie du pays. Le courage des soldats suppléa à l'insuffisance des moyens; puis, successivement, des alliés puissants entrèrent dans la lutte qui s'étendit presque au monde entier.
Mais les erreurs de la veille ne prirent pas fin. L'esprit d'organisation faisait défaut ; les dirigeants se montraient inférieurs à leur tâche; quelques-uns même couvraient de leur protection des
traîtres avérés. Les fautes et les défections restaient impunies. Tels, dont l'imprévoyance aveugle avait attiré les malheurs, se trouvaient précisément chargés de les réparer. Plus préoccupés de leur propre conservation que du salut de tous, ils portaient au pouvoir des hommes médiocres et renversaient au plus vite ceux qu'ils voyaient commander avec précision et fermeté, et résolus à servir uniquement leur pays. L'incohérence, l'irréflexion, le décousu s'étalaient dans les mesures qu'ils prenaient pour faire face aux difficultés croissantes. Le gaspillage était partout.
Ce peuple était menacé de manquer de pain, ce fut tout d'ahord de viande qu'on le rationna.
Par tous les moyens, il eût fallu y provoquer la culture du blé ; on le taxa si bas que les agriculteurs du pays avaient intérêt à produire n'importe quoi plutôt que du froment.
La houille manquait; la nécessité s'imposait d'en faire venir par grandes quantités d'une île voisine où elle abonde ; on décréta pour les navires un fret maximum, inférieur de 30 0/0 à celui qu'ils pratiquaient, ce qui les fit fuir aux antipodes.
On aurait pu augmenter la production nationale de combustibles en encourageant la mise en valeur de gisements encore inexploités et la prospection
de mines nouvelles; on fil savoir que, faute de législation appropriée, toute concession serait indéfiniment refusée.
Les hygiénistes, les médecins, les industriels et, généralement, tous les gens désintéressés se lamentaient sur ce que l'alcoolisme retardait manutentions et fabrications et compromettait l'avenir de la race, dont les éléments les plus vigoureux succombaient en grand nombre dans la lutte meurtrière; nonobstant, des restrictions étaient successivement prescrites sur toutes les denrées, excepté sur la consommation de l'alcool; et même une gazette vomissait des injures contre tous ceux qui s'efforçaient de combattre le fléau et l'on reconnaissait bientôt que cet odieux journal était stipendié par les ennemis du pays.
Même désordre dans la direction de tous les services. Les conditions nouvelles de la guerre imposaient de porter au maximum la production industrielle du pays, d'où dépendait le sort des batailles. Or, on envoyait au feu les officiers de réserve les plus capables de diriger les usines pendant qu'on plaçait les usines sous les ordres de ceux qui avaient embrassé dès leur jeunesse la profession de militaire.
Les spécialistes instruits, qui auraient pu appor-
ter à la défense un concours inappréciable, étaient inutilisés ou relégués dans les postes les plus infimes.
Les emplois supérieurs étaient accaparés par les pontifes privilégiés de petites Eglises jalouses et fermées qui s'ignoraient entre elles. N'y pouvaient pénétrer que les adeptes officiels de chaque cuite; et ce personnel se flattait de résoudre tous les problèmes à Taide de formules abstraites, de procédés surannés et de monceaux de paperasses, sans que nul ne surveillât Texécution des ordres qu'il multipliait.
Tous les rouages grinçaient et tournaient mal; oii il eût fallu de la rapidité, on apportait de la lenteur; ou bien encore de la précipitation à ce qui eût exigé des études réfléchies.
Si quelques-uns parvenaient à une réelle connaissance de leurs fonctions, que bientôt on leur enlevait pour faire place à quelque prébendaire, c'était au prix d'écoles réitérées faites au détriment de la nation.
Quant aux subalternes, le spectacle quotidien des erreurs d'en haut les amenait à un tel état de scepticisme que tout leur était indifférent, pourvu qu'ils fussent couverts contre les conséquences de ces erreurs.
Il fallut plus de trois années de guerre pour qu'enfin on se décidât à choisir un gouvernement énergique et patriote.
Le manque absolu de conscience chez les gouvernants avait incliné chaque citoyen vers Toubli de ses devoirs. Il restait d'ailleurs tacitement convenu et pratiquement observé que personne n'était responsable de rien ; chaque titulaire d'un poste ayant derrière lui un prédécesseur qui avait obtenu son quitus, en attendant que lui-même repassât à un successeur la responsabilité illusoire des gestes exécutés ou plus généralement de l'inertie qui les avait paralysés.
Mais le spectacle le plus paradoxal était que le parti qui avait causé tant de préjudices au pays, avant comme pendant la guerre, qui n'avait cessé de provoquer la démoralisation du combattant, et de troubler par ses agissements l'esprit du travailleur, qui avait nié les trahisons, puis soutenu de toutes ses forces les traîtres démasqués, que ce parti était précisément celui vers lequel allaient les préférences du peuple. Une inexprimable confusion gagnait de plus en plus l'âme de la masse qui, instinctivement, reniait ces hommes et cependant s'acheminait vers leurs théories funestes, ellesmêmes fabriquées par l'ennemi que l'on combattait.
On remarquait que le succès d'un tel parti était simplement dû à la désunion et au manque de discipline des autres, et cette vérité apparaissait qu'une minorité disciplinée et agissante, si mauvaise que soit sa cause, triomphe fatalement d'une majorité de niveau très supérieur qui n'a ni chef, ni point de ralliement, et que, dès lors, cette majorité est vouée par sa faute à l'échec, à la persécution et à la ruine.
Gémir, se répandre en discours et en écrits impuissants, au lieu de se concerter et d'agir, était la méthode de défense de cette majorité. Quant à ceux de ses membres qui avaient conseillé et même essayé l'action, ils avaient obtenu force louanges, mais personne ne les avait suivis. A cette occasion on citait avec à-propos cette morale d'un fabuliste qui donnait jadis à ce peuple des leçons de sens pratique :
S'il s*agit de délibérer, La cour en conseillers foisonne.
Est-il besoin d'exécuter, . On ne rencontre plus personne.
fe Ainsi cette nation aussi courageuse qu'attachante se trouvait abandonnée, comme une foule sans guide et sans boussole, à se» impulsions irraison-
nées et aux suggestions dangereuses de son légitime mécontentement.
Nonobstant, si brave était ce peuple, si complètement imprégné d'alavisme mililaire, qu'aucune suggestion mauvaise, aucune défaillance, n'ébranlèrent son courage. Tous comballirenl en héros et longtemps soutinrent seuls le poids de la gigantesque lutte, puis parvinrent, avec l'aide de leurs puissants et fidèles alliés, à bouler hors l'ennemi...
Mais pendant que les meilleurs mouraient sans se plaindre pour sauver leur patrie, ceux qui étaient restés à l'arrière en sécurilé se révoltaient contre les événements, dont les Pouvoirs élus par eux, donc eux-mêmes, étaient la cause.
Et l'on ne songeait point en haut à préparer les moyens pour le pays de renaître de ses ruines. Les partis qui, à la première heure, avaient juré d'oublier leurs querelles, ne tardèrent point à oublier leur serment. On vit reparaître sur la scène toute la série des coalitions misérables, des intrigues occultes de la politique antérieure, avec la même indifférence que par le passé pour les intérêts supérieurs du pays.
Les gens de cœur, les mêmes qui naguère avaient prévu les catastrophes, essayaient vainement d'alti-
rer Tattention du peuple sur le problème angoissant de son avenir. Des groupements, des ligues, se formaient, çà et là, pour agîler ces graves questions; mais à peine de faibles échos répondaient à leurs voix. La grande majorité des citoyens y restait étrangère.
Les organes de la presse, chaque jour plus nombreux, se complaisaient à de la littérature sans portée, à de banales informations ou à des polémiques oiseuses et sous le prétexte que les ligues s'étaient multipliées à l'excès — ce qui ne laissait pas que d'être exact — ils avaient résolu d'ignorer leurs travaux, et le public avec eux.
Et peu à peu le peuple, comme si rien n'avait été bouleversé, semblait prêt à retourner, ainsi qu'en pleine paix, à l'apathique ignorance et aux discordes sociales aiguës qui avaient attiré sur lui les horreurs de la guerre.
Les notes qui suivent, rassemblées depuis deux ans au fur et à mesure des événements, décrivent ces inquiétants symptômes; elles ont été inspirées, montrant le mal, de l'ardent désir de le voir disparaître.