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CULTURE PHYSIQUE

La première condition d'énergie dans une race, c'est sa vigueur physique.

Nous n'avions que bien vaguement cette notion pendant la période de notre histoire qui se situe à la fin du XIX' siècle. Sans doute, on la rencontrait dans quelques livres à peine connus, voire les jours de distributions de prix, au hasard de discours à de pauvres internes condamnés à dix ans de réclusion derrière les murailles d'un lycée de l'Etat. Mais, à cette époque, la culture physique ne jouissait que d'un succès d'estime. L'Université continuait à former une jeunesse sans poumons et sans muscles.

Ce ne furent ni le professorat ni même le remar-

quabîe exemple des nations voisines qui nous relevèrent de cette atonie, mais plutôt les engins de locomt)tîon nouveaux que la mécanique fit miroiter à nos yeux, principalement le sport cycliste. On se mit à pédaler au long des routes depuis si longtemps délaissées. Les jeunes gens et les adolescents apprirent à respirer et à transpirer, ce que la plupart ignoraient; on assista à une riche floraison d'écrits et de magazines sportifs ; ceux-là même qui ne bougeaient jamais croyaient faire du sport en les lisant; ils se passionnaient aux Bordeaux-Paris et aux six jours de Madison-Square, et se persuadaient, n'en doutez pas, que les muscles d'un Jacquelin ou d'un Carpentier avaient passé dans leurs propres membres.

On parla aussi de cricket, de foot-ball et de polo et l'on vit une moyenne de 10 jeunes gens sur 1.000 s'engager dans des équipes de jeux de plein air. Chaque bourgeois aux champs voulut avoir son tennis.

C'est fort bien; mais les 12.000 jeunes hommes qui peuplent normalement le Quartier latin, sous le nom d'étudiants, dites-moi, vous qui prétendiez que notre jeunesse s'adonnait à la culture physique, où elle pouvait bien la pratiquer en dehors de la terrasse du d'Harcourt et de la Taverne du Panthéon?

D'autre part, on abandonna peu à peu l'aviron, le maître à tous pour fabriquer un athlète; l'alpinisme ne récolta que peu de fidèles; là aussi beaucoup de gens vantèrent leurs courses en montagne parce qu'ils avaient escaladé le Salève en funiculaire.

Et l'automobilisme! Combien d'hommes — et du meilleur monde, s'entend — se croient des sportifs quand ils roulent à 80 à l'heure dans une limousine.

Enfin, vint le boy-scoutisme, plus sérieux que tout

le reste, parce qu'il s'adresse non à des amateurs isolés, mais à des masses juvéniles et qu'il leur impose de véritables courses, avec leurs propres jambes et de la saine fatigue. 11 semblait dès lors que l'on était bien parti dans cette voie — l'Université ellemême marchait — lorsque l'épouvantable tuerie commença.

Les grands écrivains du siècle dernier, Balzac, de Vigny, Edmond About, nous ont tracé les portraits des survivants des longues guerres de la République et de l'Empire, qu'ils avaient connus dans leur jeunesse. Le dernier, dans son célèbre roman Trente et quarante, fait revivre un de ces terribles demisoldes qui achevaient une cruelle mais robuste vieillesse dans l'obsédante vision de leur étoile tombée des cieux. Ils avaient, pendant quinze ans, suivi leur empereur dans les marches foudroyantes et dans les retraites douloureuses, et impunément bravé les frimas, le soleil, la fatigue et la faim. Leurs constitutions de fer avaient résisté à tout. Seules, la mitraille et les balles pouvaient avoir raison de ces soldats légendaires. Et, reportant ses regarda sur les dandys elTéminés de son époque, le romancier les compare tristement à la génération formidable qui avait, au dire de Napoléon, conquis l'Europe avec ses jambes, plus qu'avec ses baïonnettes.

En un quart de siècle, 1.500.000 de ces héros avaient semé leurs cadavres sur les champs de bataille, et l'on a répété partout que de cette saignée à blanc date l'affaiblissement de la race française.

Que restera-t-il de notre vigueur après cette lutte autrement meurtrière d'aujourd'hui? Du contingent

valide de toute une génération, la moitié, sans doute, aura été détruite ou mutilée. Au contraire des autres fléaux, épidémies ou famines, qui, en des temp? divers, désolent l'humanité, la guerre est le seul qui fasse de la sélection à rebours. Ce serait à désespérer de la France si nous n'appliquions pas ces deux remèdes souverains : l'hygiène et la culture physique; par elles et par elles uniquement, un individu déprimé parvient à se refaire, une race affaiblie peut se reconstituer.

Les hasards de l'existence m'ont conduit à peu près chez tous les peuples civilisés. Après bien d'autres, j'ai constaté sur place que la civilisation n'engendre point d'énergie, si elle n'est pas maintenue par l'entraînement physique. Les pays anglo-saxons ont respecté ce principe, les Latins l'ont généralement méconnu. Aussi le nord et le sud de l'Europe occidentale nous offrent-ils un saisissant contraste.

Il n'y a que deux moyens pour une race de conserver sa vigueur : ou rester à l'écart de la civilisation moderne, tels les moujiks russes, les paysans roumains, les montagnards de la côte illyrienne, ou lutter contre l'anémie urbaine, comme les Anglo-Saxons, et contre l'intempérance, comme les Scandinaves.

De tous les peuples que j'ai rencontrés, celui qui bat tous les records est le Monténégrin. Ce chaos sauvage de rochers arides recèle la plus merveilleuse pépinière d'athlètes qui soit sous le soleil; le dénuement leur impose la sobriété, les randonnées à travers la montagne forgent leurs muscles, et la vie y est si rude, que les rejetons débiles sont condamnés à mourir en bas âge; mais tout ce qui survit est merveilleux de vigueur et de résistance.

Conséquence singulière d^une pureté de race sans mélange : ces montagnards se ressemblent entre eux à tel point, qu'on peut à peine les distinguer les uns des autres.

Me trouvant à Gettigné, il y a quelque vingt-cinq ans, je fus témoin du prodigieux entraînement de ces hommes.

Le prince Nicolas de Monténégro — il n'était alors pas encore roi — donna l'ordre à l'un de ses périanics, ou gardes, choisis d'ailleurs parmi les plus beaux gaillards de la Tchernagora, de porter un pli urgent au paquebot postal en partance de Gattaro.

— Hâte-toi, lui dit-il, tu n'as que six heures pour faire la course.

Il faut savoir que le Monténégro n'avait alors pas de routes, sauf celle en lacets de Gettigné à Gattaro, qui a 40 kilomètres de développement, mais que jamais Monténégrin n'a parcourue, car il existe un sentier de chèvres qui, de la capitale, située à 670 mètres au-dessus de la mer, monte à 1.380 mètres, redescend à 900, regrimpe à 1.100 pour tomber à pic sur le golfe par la célèbre descente à travers les rochers, connue sous le nom d'Echelles de Gattaro. La distance à vol d'oiseau est d'environ 15 kilomètres.

Six heures après, le prince retrouve son périanic assis dans le vestibule de la villa qui lui servait de palais. 11 l'interpelle durement, croyant l'ordre inexécuté : protestation du garde qui déclare avoir rempli sa mission. Il avait compri? que six heures Inî étaient assignées pour aller à Gattaro et en revenir, et venait de rentrer, ce tour de force accompli.

Admirons-le comme un exemple de ce que l'entraînement peut obtenir de la macliine humaine, mais contentons-nous d'ambitions plus modestes et tournons plutôt nos yeux vers l'Angleterre. Tous les observateurs conviennent que la race s'y est sensiblement améliorée depuis un demi-siècle par l'hygiène et les sports. Chez nos robustes alliés, la culture physique ne reste point l'apanage d'une élite, mais est dispensée au peuple tout entier, depuis la nursery jusqu'à l'extrême vieillesse. Je ne connais rien de plus prometteur de santé que la mine fraîche et l'infatigable turbulence des babys britanniques; et Gladstone, le great old man, dans ses quatre-vingts ans, abattait encore à la hache les arbres de son parc.

Aussi, si meurtrière que soit la guerre, personne n'est-ii inquiet de l'avenir de la race anglaise.

Son énergie physique a tout surmonté : le climat humide et brumeux des îles britanniques, l'entassement dans leurs cités énormes et fumeuses et plus encore l'influence amollissante d'un confort général à quoi les peuples du Midi ne savent pas résister.

Les Américains ont fidèlement suivi cet exemple. Dans leurs spacieuses écoles, les jeux de plein air occupent autant de place que l'enseignement. Dans leurs usines, les lois de l'hygiène sont plus rigoureusement observées que les mesures de sécurité. Un ouvrier est saisi et broyé par un engrenage, c'est un malheur sans doute, mais beaucoup moins grave que l'anémie contractée par cinq cents de ses camarades dans un local mal aéré.

Nos idées héréditaires ne concordent pas avec ces principes. Voilà une des faces de notre mentalité,

qui demande le plus instamment une r(^forme radicale, car la Faculté elle-même est imbue de lliéories contraires : elle veut tuer le microbe au lieu d'y rendre l'organisme invulnérable. Tel médecin vous prêche d'éviter les courants d'air, un hygiéniste avisé conseillera de les rechercher. J'étonnerai bien des gens en leur afûrmant qu'avec l'habitude on les all'ronte, même en nage, impunément.

Et l'exercice au grand air! et la gymnastique suédoise! et l'eau fraîche! que peu de Français s'en font une religion régulièrement observée! Ah! nos éducateurs, s'ils sont dignes de ce nom, auront une belle besogne à y convertir l'enfance d'aujourd'hui, sur laquelle le pays doit compter pour régénérer la race des jeunes et des adultes décimés par la guerre!

A cet égard bon nombre parmi eux ont besoin d'être éduqués, ou, si l'on préfère, rééduqués, puisque cette expression est à la mode. Lors<jue nous étions sur les bancs du collège, beaucoup d'entre nous, et j'en connais, ne pouvaient s'empêcher de bouger pendant les études trop longues, ce qui démontrait que l'enfant a besoin de mouvement; malheureusement, ce n'était point l'avis de nos maîtres, et les retenues de pleuvoir. On nous privait à la fois d'exercice et de grand air; et nos tortionnaires étaient, grâce à ces méthodes, appréciés de leurs supérieurs. Tout cela se passait dans des locaux trop fermés, trop exigus, trop sombres.

Plus tard, on flt interveniï des hommes qui s'intitulaient hygiénistes et qui déclarèrent que dans les écoles il fallait un volume de 15 mètres cubes d'air par élève. Singulière théorie! Essayez de mettre un

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homme dans un espace hermétiquement clos de 15 mètres cubes et vous verrez qu'au bout de peu de jours il mourra d'une asphyxie lente, mais certaine.

On n'oubliait qu'une chose : c'est qu'il faut avant tout renouveler l'air. Voilà les responsables de la veulerie dont on incrimine les classes moyennes.

La science moderne s'est appliquée à tout, aux phénomènes extérieurs comme à la psychologie, à la matière inerte comme à la nature animée; il n'y a qu'un seul objet qu'elle omette, du moins dans notre bon pays, d'entourer de soins rationnels : c'est la nature humaine.

Il faut que notre pauvre enveloppe physiologique, que l'on dit si fragile, soit au contraire diablement résistante pour surmonter les éléments de destruction qu'on multiplie et qu'on maintient le long de son cours. Tout ce que peuvent lui infliger les mauvais éducateurs de l'enfance, c'est un affaiblissement constitutionnel; plus tard, les excès et les maladies feront le reste.

On conseille souvent, et avec raison, d'envoyer nos adolescents dans les Collèges et les Universités anglaises; pourquoi ne pas y envoyer aussi leurs maîtres? Là, du moins, ils étudieraient la tâche que leur noble mission leur impose.

On doit reconnaître que les mères françaises ne la leur facilitent pas. La terreur qu'elles manifestent que leur progéniture, souvent unique, se fatigue, ou prenne trop chaud, est une étrange perversion de l'amour maternel. Tous les hommes qui ont été mêlés à la formation de l'enfance savent combien de familles demandent que leurs fils soient exemptés des leçons de gymnastique.

Faut-il parler des pouvoirs publics? Eux aussi ont le devoir — que, d'ailleurs, ils ne remplissent pas — d'arrêter court l'intempérance; n'agissent-ils pas exactement comme s'ils pensaient que des alcooliques sont un ornement et une force dans une nation?

Ce ne sont pourtant pas les médecins qui manquent dans leur milieu. Mais il parait que, du jour où ils font partie de nos assemblées élues, on n'y distingue plus ni hygiénistes, ni professeurs, ni avocats, ni écrivains; il n'y a plus que des parlementaires.

En contemplant ce défilé des ennemis inconscients de la vigueur de notre race, on peut se demander où sont les protecteurs intelligents qui sauront l'assurer; je n'hésite pas à répondre que les jeunes intéressés eux-mêmes, plus avertis que leurs aînés ou leurs parents, prendront l'initiative de se faire une constitution solide et résistante. L'idée flotte dans l'air; ils seront les premiers à la saisir, et c'est à eux que je m'adresse.

La jeunesse qui se bat et qui meurt héroïquement pour la patrie n'a-t-elle pas rejeté d'un seul coup les sophismes dont on l'avait abusée, quand des enseignements néfastes lui insinuaient que cette patrie n'est qu'un mot?

S'il est encore une foule d'individus auxquels les événements n'ont rien appris, plus nombreux sont les Français sur qui l'effroyable leçon de choses aura porté. Tous déjà sont résolus à ne se plus payer de phrases toutes faites et de littérature creuse. On sera

surpris du changement spontané qui se produira dans les habitudes et dans les mœurs.

Trop longtemps on a répété à ce peuple qu'il est le plus intelligent de la terre et que cela suffit à tout. 11 voit au contraire à cette heure que l'intelligence n'est qu'un don naturel inutile et souvent dangereux, qu'isolée de l'appui du caractère, elle est un mauvais guide dans la vie, car elle fait divaguer l'esprit dans les conceptions les plus décevantes et les théories les plus absurdes.

Il n'est pas loin de comprendre que les propagateurs de ces billevesées étaient plus ou moins des déracinés et des dégénérés physiologiques. Il reviendra grâce à son bon sens à des idées simples et saines.

Il écoulera enfin ceux qui répéteront, l'histoire vraie à la main, qu'aucun grand peuple ne s'est formé ni maintenu par la subtilité de son esprit, mais bien par sa vigueur et son énergie.

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