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CHAPITRE Vil

La Route

y/ faut juger et agir d'abrès la Cl niuiissunce et non d a/rès ta foule.

Platon.

Mon but a élé de d(^monlrer qu'il est mnlhémntlqiiement iinpossihle à In France «le se relever avec la pauvreté de son outillage, son absence de niéttiode et le man«|ue de caractère de son élite. Vérité brutale, comme l'agression allemande, que ne réfuteront ni les sopliismes des politiciens, ni la rhétorique des inlellechiels, ni les exclamations des sentimentaux. Les discours sont sans prise sur les Faits.

La question troublante est de savoir quelle est la mentalilé, quel est le désir, quel est le vouloir de 'a nation à l'égard de ces changements dont la nécessité sMmpose à elle comme une condition sine qna non d'existence.

Une analyse psychologique qui n'a rien de compliqué démontre que plusieurs courants se disUnguent dans la masse dos esprits.

11 y a d*abord le puiss«int étaUmnjor des hommes arrivés, des gens assis dans des fauteuils payés par le puhli<% des prébendaires pourvus de postes privilégiés. Tout ce inonde-Ià tient et garde jalousement les avenues du Pouvoir. Son ifilérél est que rien nt soit changé à un élat de choses dont il a élé, dont il entend rester le bénénciaire.

l.es affirmations de cette prétention sont continues et significatives. Groupements organisés, discours, intrigues, articles de pitîsse, caisses de propagande, tout est mis en œuvre [»our la soulenir. Sentant bien que le prestige de leur situation s'est évanoui, ces privilégiés comptent néaiunoins sur l'abondance de leurs ressources pour se maintenir. Quoi qu'on en puisse penser, leur action future sur les destinées du pays doit être tenue pour redoutabie.

Viennent ensuite une série de gens cultivés dont la fortune est plus ou moins liée au sort des précédents et qui, tout en reconnaissant — voire même ouvertement — la nécessité d'un changement général d'orientation, ne feront rien pour le réaliser. Nous les rer*- «onlrerons partout.

Parle-t-on, dans un milieu financier, des erreurs passées — pour employer un euphémisme — des établissements de crédit et de la réforme indispensable à apporter h ces institutions : tous ceux qui y appartiennent s'évertuent à les absoudre et pas un ne consent à la moindre modification.

Parle-t-on dans quelque réunion de choix — nous l'avons bien vu au Congrès du fiénie Civil — de supprimer le privilège invétéré qui confie tous nos services civils d'outillage national exclusivement aux élèves d'une école militaire, ce qui nous a conduit»

aux beaux rcsullîils que j'ai signalés, aussitôt les intéressés se «Jressenl pour (Jéleiiilre leurs droits avec des argtiineiils qui seinlileiil sortir de lu bouche de quelque iiiainlariti rhiiiois.

Chacun propose bien des réformes, mais à la condition qu'elles ne s'appliquent qu'aux autres.

l'arle-l-on cliez des iutluslriels des niélhodes modernes par les<|uelles il faudrait remplacer nos antiques [irucédés. on drs réformes à introduire d'urgence dans renseignement technique: incontinent, l'auditoire <e divise en deux camps. Ici les clairvoyants qui approuvent; là les aidres qui se récrient, prenant le ciel h témoin qu'ils n'ont de le(;on à recevoir de p«'rsoFjne. .\ucun argument, aucune démonstration n'agissent sur eux. Ils sont irréductibles et intolérafds comme des prêtres dont on voudrait briser l'idole; ils lan«-enl Panatlième à quiconque se permet de dire qu'une organisation quelcotu]ue peut surpasser la leur. Chauvinisme étroit el furibond. On pen^e aux tyrans qui, raconte l'iiistoiro, faisaient décapiter les porteurs de mauvaises nouvelles. Ces aveuglés, pour élre de bons Trançais, n'erï soni pas moins dangereux. C'est parmi eux que se recrulerU les prnscripteurs irdransigeanis de Inutes transacliiins idlérieurcs quelles qu'elb's soient nvec rennenn. Ils ne se rendent pas compte qui* si leur sujiériorité était réelle, la prosrription svrai! inutile.

Voiri rrïaintenant iW^ [lersonnages d'ime tout autre allure : encombrants et agités autant que dépourvus de sens prili(pi>*. ils veiderd révolutionner totit l'onlre ^ofial. Tln^iuicinis de joules les questions, ils ne s'apfufierit sur aucime expérience de« hommes ni des choses et n'ont d'autre objectif que de faire

triompher leurs a!)sl raclions intéressées. Rhéteurs hahiles et ainiarioiix, leur inflinMu-e esl considérable sur les foules incapables «le iliscerner la vanité dangereuse de leurs conceptions.

Une de leurs caractéristiques est de s'être trompés, depuis quinze ans, dans luules leurs [irévisinns; et comme le Pouvoir, mallieureuseujenl, les écoulait, ils ont par là poussé le pays vers sa perle. î.eurs théories, mir.'ijro prometteur d'universelle félicité, éblouissant le public, lui donnent le cban^e sur Ipurs perpétuelles erreurs. H^^aucoup de mysticisme se mêle aux convictions de leurs prosélytes, qui ne s'a [>erçoi vent pas qu'on substitue à la religion de la patrie, mot qu'on prononce toujours avec dédain, la cliimére de la fraternité universelle. Ce mysticisme inconscient est l'excuse de l'incroyable contradiction qui régne entre les actes el les sentiments de la mnsse. Pas une seule élucubrntion du parti collectiviste qin ne soit contraire aux intérêts du peuple qu'elle se (latte de ren(ire plus heureux. A tel point que si ce parti n'existait pas les ennemis de la France auraient du l'inventer: et comme il existe ils ont tout mis en œuvre pour le renforcer.

On ne le voit que trop en ce moment, on îe Président Clemenceau est l'homme le plus populaire de Franco; le pays lui est h juste titre reconnaissant d'avoir raffermi les courages el démasqué les Iraîtref et de gouverner enfin avec énergie. Or ses seuls ad- Tersaîres sont ouvertement les socialistes. Leur acharnement h le combattre, malgré les angoisses de la situation militaire, ne s'est pas ralenti une minute,

Kt non seulement Ils le combattent, mais ils ont couvert de leurs applaudissements el soutiennent en-

çore de tontes leurs forces les prévenus de trahison uniqueinenl parce que Clemenceau les poursuit. G« qui ireuipêcliera pas le niôuie peuple, lorsqu'il sera consulté, lie donner aux idées socialistes une formidable avance et probahîeuient la majorité.

L*e\plication? Hlle tii'nt tout entière dans ces deux qualités dn parti : discipline et ardeur à la propa- • garnie. H race à ces (\eu\ armes, qui manquent à leurs adversaires, les conce[)lions les plus absurdes seroafe. admises et les hommes les plus néfastes portés aii^ pouvoir. Pour appuyer celte prévision, il sufûl de re-garder mourir succes<ivemf»nt d'anémie la plupart des journaux qui combattent les doctrines collectîvistes et de comparer leur polit nombre à l'énorme quantité de papiers qui les diffusent; et chaque mois en voit apparaîire de nouveaux.

Entre les deux, la grande presse se flatte de garder une nfMilralité dorée. Où donc est le contrepoids?

Qu'il me soit [lormis de reproduire, en Taccentuant encore, ce que j'écrivais, il y a deux ans, dans Notre Avenir (1).

« f.orsque le lîon populaire, après des années de «anglants comliats, se verra, quoique vainqueur, aux pri^os avec la faim, son courroux sera terrible. Mais contre qui tournera-t-il ses rugissements et ses griffes?

« F.e peuple déchaînera forcément sa colère contre la seule classe de ciloypns qu'il verra sans défense, & cause de leur défaut d'entente et d'action. La guerre au capitalisme prendra la forme d'une jacquerie. Tel

(1) Notre Avenir {page» 278-279). Payot et C", Paris.

sera, pour le capitalisme, le résultat de son aversion pour l'effort coordonné et de la crainte de se compromettre. »

Ainsi ces héros, ces mutilés qui ont versé leur sang pour la patrie se trouvent^ reliés sans s'en douter à une chaîne qui, des m.ijoritaires aux minoritaires, des minoritaires aux défaitistes et aux espions, ahoutlt au Grand Etat-M.ijor militaire allemand. Tant est profonde l'ignorance du grand public!

Voilà le résultat de l'inertie et de l'individualisme bourgeois et de la funeste neutralité du journalisme à grand tirage.

Fort heureusement, notre cher pays compte en outre nombre d'hommes de bon sens, énergicpies et patriotes que ne rebutent ni les fautes des autorités, ni les menaces collectivistes, ni les défaillances de !a bourgeoisie.

Ils ont pour idéal que la France soit régie par une Constitution confiant l'autorité et la responsabilité à un homme qui en soit digne, 'e contrôle à une n'présentation nationale, élue suivant une formule qui y appelle des serviteurs du pays et non des distributeurs de privilèges, attribuant l'étude des lois h un corps dont ce soit le métier, et leur exécution à des min'^stres stables, étrangers à toute coterie et ré«ohis à les appliquer. Voici pour la politique proprement dite.

Puis ces esprits clain^oyants veulent une burnaîicralie moins innombrable et à ce point IransforniAe qu'elle devienne active et soucieuse du U mi publii- ot non plus esclave intéressée de ses profeclv irs.

Ils veulent une magistrature indépendante qui juire, sans timidité ni faiblesse, uniquement d'après la loi

et se rende compte que c'est dans les temps troublés que la fermeté judiciaire est le plus indispensable.

lis veulent enlln développer les idées» Pallruisme et le champ d'action de ceux qui détiennent entre leurs mains la production, la finance et les échanges, afln de réduire à néant les griefs qui servent de tremplin anx acrobates de la démagogie.

Le triomphe d'une telle offensive contre des errements dés longtemps fortifiés est bien problématique, tant est disséminée et peu nombreuse la poignée d'hommes qui les attaquent, dont une partie même ne songe à haltre en brèche que des positions secondaires, ce qui est de l'énergie perdue. De plus, Tarrière ne les soutient pas, parfois môme les trahit. Car de môme que naguère on voyait les épargnîstes français empressés à porter leur argent à des établissements qui, eux, se hâtaient de le faire passer aux concurrents étrangers, de môme on voit encore des bourgeois insensés fraterniser avec le parti qui médite leur ruine.

Est-il permis d'espérer que cette bourgeoisie que la diversité de ses opinions, non moins que son manque d'audace à les faire prévaloir, condamnent à Timpuîssance, comprenne enfin ses fautes et trouve la force de les réparer avant qu'il ne soit trop tard? Si du moins elle concevait la nécessité d'un grand parti national et consentait à suivre courageusement ceux qui veulent le créer, elle trouverait du môme coup de sérieux alliés. Des personnalités comme ITerriot, Clémentel, Victor Rnret, d'autres encore, dont la bonne volonté est évidente et qui commencent h posséder l'expérience des affaires, sont contraints de transiger avec des opinions qu'ils réprouvent, parce qu'il n'existe

aucune autre formation solide sur laquelle ils puissent s'appuyer. Us ont un pieil dans un camp et Tajtre dans le vide. Clemenceau lui-môme, qu'est-ce qui le soutient? Une popularité irrésislit)le, sans doute; mais quoi de plus éphémère que la popularité!

Si rélité, autrefois dirigeante, ne se ressaisit pas, la démocratie désaxée versera dans la démagogie la plus efTroyahie.

La démocratie cependant c'est la formule de Tavenîr, qu'elle soit salutaire ou non h notre tempérament, du moins si les Alliés sont vainqueurs, car si, au contraire, les armées allemandes, par malheur, remportaient, le monde retomherait dans l'autocratie sous leur sabre. Regardez l'Ukraine, la Pologne et la ï'înlande. Et c'est en présence de ces fait« qu'il faut se demander laquelle domine chez nos pacifistes quand même, de la bêtise ou de la complicité avec nos adversaires. Le résultat de leurs palinodies serait de substituer à leurs conceptions humanitaires la schlague prussienne.

Mais quoi que fassent ces dévoyés, le bouleversement mondial sera si profond qu'il donne le vertige à la pensée, comme lorsqu'on se prend h vouloir sonder l'infini. Et la France en deviendra le principal foyer, parce que, chez nous, en dehors des hécatombes de nos hréros et des dévastations de nos villes et de nos campagnes, se passent des phénomènes ethniques sans analogues dans l'histoire depuis les grandes invasions des Barbares.

A-t-on réfléchi aux suites de l'envahissement actue! de notre pays par les étrangers? Depuis le début des hostilités, la France est le séjour de belligérants de toutes races et de toutes provenances : deux millions

et plus d'Allemands, un million d'Anglnîs, d'Australiens, de Canadiens, dUIindous, des Américains en nombre croissant, puis des Belges, des Serbes, des Russes, des Italiens, des Portugais, et parmi nos propres soldats, des Arabes, des tiommes de couleur, des extrôme-orientaux; ajoutons-y des rf^fugiés des diverses nations fuyant la tyrannie allemande; ajoutons-y encore les innombrables travailleurs exotiques que nous avons embauchés dans les champs et les ateliers et nous arriverons à un total d'au moins six million? d'étrangers dans la force de Page, séjournant pendant des années sur notre territoire, chiffre certainement plus élevé que nos nationaux de la même génération, car le montant annuel de notre contingent militaire démontre que notre population mfile de 20 à 45 ans ne dépasse pas 5 à 6 millions.

Le résultat final de cette formiilaljle et longue promiscuité avec des éléments si divers nous est inconnu. Quelle sera leur influence sur notre mentalité, nos mœurs, nos habitudes de vie et de travail? Combien de ces hôtes regagneront leur patrie animés de sentiments à notre égard autres que ccu\ avec lesquels ils sont venjis. ce qui est d'une énorme importance? Combien resteront parmi nous, heureux de se fixer dans un des plus attrayants pays du monde? A ces interrogations tonte réponse nous échappe.

Au travers de ces inconnues, ime seule réalité hnitaîe reste inéluctable : c'est que malgré l'héroïsme de ses poilus, après tant de sang versé et de ruines fumantes, la France ne possède ni ne prépare dans la métropole — au Maroc c'est différent — aiicim des moyens politiques, sociaux, financiers, productifs, capables de lui permettre de se relever seule. L'aide

d*une main puissante et amie lui serait indispensable.

Or, parmi les peuple? arrourus pour se combattre sur notre sol, un seul apfiaraît conuue suffL-sauiment fort et assez généreux pour nous secourir ffUcacement. Son aide militaire sera décisive, sa Cnuslitution, franchement démocratiipie, doit nous senir de modèle, ses mélliodes de travail foui noire admiralion. Ses travaillisles ont donné une ulile el cuisante leçon à nos sans- pal rie: il pn^sôde le sec rot de faire émerger du sein de la masse les linmmf*s de valeur; son concours financier, qui nous est acquis, est le plus puissant du monde, enfin sa franche amitié repose sur un senliment de reconnaissance séculaire qifelle se fait un devoir de rappeler en toute occnsion.

Lorsque le chef des armérs américaines, mettant le pied sur la terre de France, poussa ce cri du cœur désormais historique :

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