‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 1 sur 239 · L HISTOIRE DES RELIGIONS. — SON HISTOIRE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE DES RELIGIONS. — SON HISTOIRE

!.. On l'a dit avec raison :« Ce serait une grave erreur de s'imaginer que l'humanité ait attendu jusqu'au milieu du xixe siècle pour s'occuper de l'étude des religions. Si elle ne l'a pas fait plus tôt sous la forme universaliste, strictement scientifique, que nous avons la prétention d'avoir établie dans les temps modernes, elle l'a fait sous d'autres formes, plus limitées, moins scientifiques à nos yeux, mais qui, en leur temps, parurent le dernier mot de la sagesse et de la raison, et qui furent, aux yeux de l'historien impartial, des préparations nécessaires à l'étude scientifique telle que nous l'entendons (1). »

A s'en tenir à notre monde occidental et aux peuples qui ont excercé sur lui une réelle action, chacun sait que les Grecs et les Romains ne sont pas restés étrangers à ce genre de préoccupations et de recherches.

Hérodote, déjà, et plus tard, Varron, Diodore de Sicile, Strabon, Pausanias, Philostrate contiennent de précieux renseignements sur l'histoire de leurs religions et celles de quelques autres peuples. Mais chez eux l'histoire religieuse est encore, le plus souvent, noyée dans l'histoire générale et cette histoire religieuse est dépourvue de critique et de méthode. Bien plus que de l'histoire proprement dite des religions, les anciens se soucièrent de la justification de leurs traditions religieuses. Hésiode, Ëvhémère, Platon, les stoïciens, Plutarque, les néoplatoniciens sont des philosophes ou des apologistes : or, leurs essais d'explication, l'interprétation allégorique notamment, ont éveillé et retenu l'attention de leurs contemporains incomparablement plus que les indications ou les récits des historiens.

2. Même disette historique, ou plus grande encore, chez les Juifs et les premiers chrétiens. Ils croient que la religion naturelle, inscrite au cœur de l'homme,

(1) Jean Réville, Les phases successives de l'histoire des religions, 1909, p. 42.

fut complétée dès l'origine par une révélation immédiate de Dieu ; que cette révélation primitive a été successivement développée par les révélations faites à Moïse et aux prophètes, et enfin par la révélation de Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme pour nous sauver ; que, en dehors de la Judée, ni la première révélation ni même la religion naturelle n'ont été conservées intactes, mais que le polythéisme a envahi le monde entier. La Bible ou les apocryphes juifs et chrétiens nous fournissent quelques maigres indications sur les croyances et les cultes des nations avec lesquelles Israël fut en contact. Mais le plus souvent, nous ne trouvons, dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, qu'une explication très brève des aberrations de l'humanité. La Genèse enseigne expressément qu'il y a eu décadence religieuse, et l'auteur de la Sagesse (xm-xiv) décrit, sinon trois phases successives, du moins deux ou trois aspects de l'erreur polythéiste : le culte des forces de la nature, le culte des idoles et des morts. Les religions païennes sont l'oeuvre d'hommes insensés ou pervers ou des esprits mauvais. Tous, gentils et juifs, ont à se repentir et à attendre le salut du Dieu inconnu ou méconnu que les apôtres de Jésus ressuscité prêchent au monde.

Ces explications suffisent aux auteurs chrétiens des premiers siècles. Le peu de vérité que l'on découvre ailleurs, est le produit de l'âme humaine « naturellement chrétienne», selon le mot de Tertullien (ApoL, xvn), ou bien a été emprunté par les philosophes à la révélation juive ; et ce peu n'est rien, comparé aux absurdités et aux immoralités des mythes et des rites païens, qu'on dénonce avec complaisance et dont on se refuse à admettre l'interprétation allégorique.

L'historien Eusèbe de Césarée est peut-être le seul qui, semble-t-il, ait « perçu un rapport nécessaire entre l'esprit peu développé des premiers hommes et les objets de leur culte » et qui se les soit représentés « comme s'élevant peu à peu, d'un état très inférieur, à la civilisation (1). »

(1) J.-M. Lagrange, Études sur les religions sémitiques, 2e édit., 1907, p. 3.

De rares mentions, chez quelques écrivains missionnaires ou dans les œuvres des théologiens, concernant les pratiques ou les croyances des païens, des barbares, et surtout, à partir du vne siècle, des musulmans : c'est tout ce que l'histoire des religions peut glaner dans la littérature chrétienne du moyen âge. C'était assez pour montrer que Mahomet ne peut être un envoyé de Dieu ; c'est trop peu pour écrire l'histoire de l'Islam et surtout pour constituer l'histoire générale des religions. De celle-ci on ne peut vraiment trouver ne fût-ce qu'une grossière ébauche ni dans Roger Bacon, ni non plus, dans Nicolas de Guse, qui pourtant semblent n'avoir point partagé l'indifférence scientifique de leur temps à l'égard des fausses religions.

3. La Renaissance s'intéresse à la seule mythologie des Grecs et des Romains, et les controverses, provoquées par la Réforme, suscitent d'admirables travaux d'érudition sur les antiquités juives et chrétiennes. D'autre part, la découverte de l'Amérique et les missions qu'y créent, aussi bien qu'en Extrême-Orient, les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains, apportent de nombreuses informations dont la science tirera, plus tard, profit. Ni John Spencer, tant apprécié de Robertson Smith, ni Vossius, ni Jurieu, ni Banier n'ont fondé l'histoire générale des religions ; leurs ouvrages ne sont que des compilations sans méthode ni critique. Mais on sent, à les feuilleter, qu'un grand pas est fait et que l'heure est peut-être proche, où dès esprits mieux formés sauront mettre en œuvre tant de matériaux.

Le xvme siècle tout entier s'écoulera avant que cette heure ait sonné. Les rationalistes anglais, français et allemands ont contribué à ébranler, sinon à renverser, la croyance à une révélation surnaturelle et au miracle, et aussi à mettre en relief le principe, déjà bien connu, que la religion est une fonction normale de l'âme humaine ; quelques-uns même — Hume « le premier, » assuret-on (1) — ont proclamé qu'il y a une corrélation nécessaire entre la civilisation et les conceptions religieuses ; d'autres

(1) J. Réville, op. cit., p. 86, note.

INTRODUCTION \â

comme Fontenelle et de Brosses, mieux inspirés que Voltaire et que Dupuis lui-même qui voyait dans le culte des astres la forme originelle de toute religion, ont soupçonné l'importance de l'étude des religions élémentaires et de la psychologie des non-civilisés. Mais tout cela est insufsant pour faire des rationalistes du xvine siècle les fondateurs de Thistoire des religions.

On n'avait pas encore l'idée nette d'une science des religions qui fût autonome. Elle faisait toujours partie d'une autre science, dont, pour les principes et pour la méthode, elle était la sujette. Kant et Schleiermacher, par leur philosophie, exercent une grande influence sur la théologie comme sur l'histoire des religions et des dogmes chrétiens; Lessing et Herder proclament la valeur de chaque civilisation particulière, de chaque religion, dans le développement général de l'humanité ; Hegel est le premier sans doute à faire des diverses religions une étude aussi générale et à les soumettre, comme tout le reste, à une évolution nécessaire. L'histoire des religions ou plutôt la théorie des religions n'était, chez tous, qu'un chapitre important de la philosophie, de la métaphysique ou plus simplement de la psychologie.

C'était beaucoup, néanmoins, que cet essai hégélien d'encyclopédie des religions, tout pénétré qu'il fût de vues subjectives et aprioristiques. Ne surgira-t-il pas enfin un homme qui, détachant de toute autre l'étude des religions, en fera une science à part, avec son objet et sa méthode propres ?

Ce n'est ni de l'école hégélienne, ni de l'école dite symbolique, dont Creuzer a été le principal représentant et qui, à l'imitation des philosophes grecs et romains, essaya vainement d'interpréter les mythes antiques, ceux de la Grèce surtout, comme autant de symboles, mis par le sacerdoce à la portée du peuple, autant d'expressions imagées des conceptions les plus hautes sur Dieu, l'âme et la destinée humaine ; ni, non plus, de l'école traditionnaliste catholique, dont le mérite littéraire d'écrivains tels que de Bonald, Lamennais, Bonnetty, Auguste Nicolas, n'a pu dissimuler les exagérations et le manque de critique, ce n'est pas de ces écoles, trop exclusivement

dominées par des vues philosophiques et trop peu historiques, que le fondateur définitif de l'histoire des religions devait sortir. Benjamin Constant, malgré ses grandes qualités de psychologie religieuse, n'est pas davantage celui auquel on attribue cet honneur.

4. Nous sommes arrivés au milieu du xixe siècle. On se fait de l'histoire une idée plus large : l'histoire de la civilisation, et, donc des religions qui en sont les plus puissants agents, prend place à côté de l'histoire politique ; et la critique historique, si justement honorée, apprend ou rappelle aux sevants qu'en matière d'histoire, d'histoire religieuse comme de toute autre, l'étude impartiale et méthodique des documents doit figurer en première ligne. L'esprit positif, d'autre part, tant prôné par Auguste Comte et devenu si prédominant dans le monde des sciences expérimentales, entraîne les chercheurs vers l'étude des faits, des phénomènes, en religion comme ailleurs. Or, voici que justement, à la même époque, grâce aux merveilleuses applications des sciences de la nature, toutes les parties du monde sont explorées et, par la photographie, mises sous nos yeux; voici que des fouilles méthodiques sont entreprises partout, que d'innombrables inscriptions antiques, sur pierre et sur bronze, sont réunies, que les traditions populaires de nombreux pays sont recueillies ; voici surtout que, pour interpréter tant et de si précieux documents, les philologues réussissent à reconstituer les langues, inconnues jusqu'alors, dans lesquelles ils sont écrits. Que faudrait-il de plus ? On a les matériaux en abondance, on sait comment les manier, les architectes et les bons ouvriers ne manquent pas.

5. « L'honneur d'avoir fondé l'édifice de l'histoire des religions, écrit M. Chantepie de la Saussaye, revient sans conteste à F. -Max Millier. A une maîtrise reconnue dans l'une des branches de ces études il joignait une large connaissance des autres et son érudition était servie par un remarquable talent d'écrivain. Son Introduction montre la route à suivre ; ses Gifford Lectures systématisent les résultats de son travail. Il fut le premier à faire reconnaître l'importance de notre science et sut réunir les meilleurs orientalistes d'Europe dans une entreprise qui rendit

accessibles au public savant par des traductions les Sacred books of the East (1). » Jean Réville s'exprime dans le même sens : lui aussi déclare que Max Muller a « assuré à l'histoire des religions sa place définitive dans le cénacle des sciences historiques » et « mérité par là le titre de père de l'histoire des religions aux yeux du public (2). »

Ce n'est pas pourtant que les théories de Max Muller aient gardé sur les esprits l'empire dont elles jouirent pendant quelques années. Il avait eu l'idée de rechercher par la philologie comparée, déjà constituée, l'origine des mythes aryens ; il avait ainsi fondé la mythologie comparée et l'école philologique dans l'histoire des religions. Mais son explication soit de l'origine des mythologies par une « maladie du langage primitif » qui personnifie tous les objets, soit de l'origine de la religion par l'individualisation de « l'au-delà » qu'implique toute perception des sens, était radicalement insuffisante et fausse.

6. L'école de M. E. B. Tylor, un autre maître d'Oxford, exerce aujourd'hui une influence bien plus considérable. Qu'on se rappelle seulement, avec celui de Tylor, les noms fameux de Mannhardt, Mac Lennan, Robertson Smith, Tiele qui publia le premier manuel d'histoire des religions (1876), Andrew Lang aussi remarquable par son grand talent d'écrivain et sa noble indépendance d'esprit que par sa science, Jevons, Sidney Hartland, Frazer, Goblet d'Alviella, Albert Réville, Léon Marillier, Salomon Reinach, Van Gennep, et d'autres encore. Par certains côtés, Herbert Spencer appartenait à cette même école, et l'on pourrait dire que Renan et Vacherot en ont été les précurseurs.

Pour l'école anthropologique, la science des religions ne se résout plus ou ne paraît plus se résoudre en mythologie comparée, et la religion procède de l'activité normale de l'esprit humain chez les non-civilisés. Les savants qui s'y rattachent, s'appuient sur l'étude des religions des sau-

(1) P.-D. Chantepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des religions, trad. fr., 1904, p. 3.

(2) J. Réville, op. cit., p. 198.

vages, comme sur celle des usages et croyances populaires, pour enseigner que le primitif anime la nature entière ; que sa religion est si étroitement associée à cette conception anthropomorphique qu'il est impossible de l'en séparer ; que tout, en elle, mythologie, culte, y correspond ou en est le produit. Les phénomènes constatés chez les peuples de race aryenne se répètent partout ailleurs, sans que cette répétition, qui ne saurait être accidentelle, puisse le plus souvent résulter de communications historiques. La nature humaine, essentiellement identique partout, est l'explication suffisante (1) et nécessaire de toutes les religions élémentaires et, d'une façon générale, de toutes les religions.

Autrefois, les représentants de l'école anthropologique ne recherchaient que dans l'esprit humain, étudié en luimême, la raison dernière des phénomènes religieux ; mais, depuis quelques années, une tendance, nouvelle par certains côtés, s'est fait jour parmi eux. De l'école-mère, de l'école anthropologique, à tendance plutôt psychologique, est sortie l'école sociologique. M. Durkheim, le premier, en a défini la méthode avec précision.

Pour lui et pour ses disciples, MM. Hubert, Mauss, etc., « il s'agit de traiter les faits religieux, non plus simplement comme des faits humains, dont l'explication peut être fournie, en dernière analyse, par la psychologie, mais conme des faits sociaux,- c'est-à-dire qui se produisent nécessairement dans les sociétés et où l'activité des individus est conditionnée par la vie en commun (2). »

Les historiens anthropologues, qu'ils appartiennent à l'école psychologique ou à l'école sociologique, n'échappent pas plus que les historiens de l'école de Max Millier au danger de trop « systématiser » les faits, de n'en étudier et de n'y voir que ce qui favorise leur système. A les entendre, on dirait qu'il n'y a que des religions de non-civilisés et que les religions supérieures s'y ramènent totalement.

(1) Quelques-uns, Andrew Lang, Jevons, n'entendent pas exclure la révélation.

(2) H. Hubert, Introduction à la traduction française, p. xin, du Manuel de Chantepie de la Saussaye.

« Le mot de sociologie » — et on en peut dire autant du mot d'anthropologie — « est un mot magique, qui a déjà fait trop de magiciens. Il vole de bouche en bouche et à chaque coup se vide de sens. » Et M. Hubert continue: « Le mal est déjà si criant qu'il appelle une réaction en faveur de l'histoire positive et terre-à-terre, réaction que nous souhaitons vivement dans l'intérêt même de ces études (1). »

7. L'histoire positive des religions n'a jamais cessé, du reste, en ce dernier quart de siècle, de compter de nombreux représentants. On les désigne communément sous le nom d'école historique.

Les « historiens » entendent ne s'inféoder à aucun système et appliquer scrupuleusement la méthode historique ou critique. Je n'oserais dire que tous sont constamment fidèles à ces résolutions, ■ — plusieurs, nous le verrons, ont trop facilement sacrifié aux modes actuelles et assimilé ce qui ne pouvait pas l'être ; mais c'est quelque chose déjà qu'ils aient pris l'engagement d'être historiens, simplement historiens avant tout.

En réalité, ce sont eux qui, pour l'histoire des différentes religions, ont fait le travail le plus utile. Ils ont vu très clairement la nécessité de recueillir et d'élaborer, en premier lieu, de bons et solides matériaux : avant de comparer les religions, en effet, et de philosopher sur elles, il faut bien connaître chacune d'elles en particulier, et ils ont cherché et assez heureusement réussi à dire ce que chacune des religions a été au cours des siècles.

Les représentants les plus connus de l'école historique seront mentionnés au cours du travail que nous entreprenons : une fastidieuse nomenclature serait inutile. On se bornera à noter ici que les catholiques, y figurent, en grand nombre

L'histoire des religions ou, d'une façon générale, la science des religions est beaucoup redevable aux savants de cette école. C'est grâce à eux que la science des religions, devenue une science distincte, a pu prendre enfin nettement conscience de son objet, de sa méthode et du lien

(1) Op. cit., p. xiii.

qui relie ses subdivisions ; qu'elle a pu — ce qui est mieux encore — donner aux esprits sérieux l'espérance fondée de la voir se réaliser un jour.

On n'insistera pas, dans cette très brève histoire de l'histoire des religions, sur les bielevesées de l'école dite « astrale », renouvelées de Dupuis ou d'autres erreurs et enfantillages de la même valeur. Le temps est trop court pour le gaspiller ainsi. — Il serait plus instructif assurément de dire quelques mots du pragmatisme et de la doctrine de l'immanence ; mais ces théories, qui, dans une philosophie des religions, devraient tenir une large place, importent assez peu aux historiens des religions, et c'est pourquoi nous ne nous y arrêterons pas davantage.

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