VII. LES GRECS
i régnait parmi les héros ». Ces idées, qu'on a crues chrétiennes, sont exprimées dans la quatrième églogue de Virgile, et, plus nettement encore, dans des fragments de petits poèmes gravés sur des tablettes d'or qu'on a découvertes, en Crète et dans l'Italie méridionale, auprès de squelettes d'initiés. Il y a une analogie évidente entre ces tablettes, guides du mort dans son voyage d'outre-tombe, et le verbeux Livre des morts de l'Egypte (1). »
L'orphisme se ramifia dans le monde grec dès le vie siècle, mais il se cantonna en des cercles d'initiés sans grande influence sur les religions populaires et officielles.
8. Conclusion. — Nous ne nous arrêtons pas à rappeler les tares et les grossièretés du paganisme. Les Pères apologistes ont flétri ses légendes immorales et ses cérémonies grotesques. Jamais il ne put s'en débarrasser, pas plus que des procédés magiques qui impliquaient cette énormité que l'homme est plus fort queDieu ! Quant aux interprétations allégoriques et subtiles à l'usage des philosophes et des lettrés, elles laissaient les masses, encore attachées au polydémonisme primitif, privées d'enseignement religieux et de direction morale.
Cherchons donc plutôt ce qui demeurera en définitive, après les réformes, d'âge en âge, des traditions religieuses et put servir de pierre d'attente au christianisme.
Les Grecs « primitifs » s'attachaient à gagner la faveur des divinités, à s'unir à elles pour devenir plus forts, voire même à tenter de les maîtriser. Après des siècles de changement, vers l'époque chrétienne, on put enfin discerner chez les âmes religieuses les plus élevées, la volonté de servir le Souverain des dieux comme le Maître sage et tout-puissant. Çà et là dans les Mystères, on s'unit par la tristesse et même par la souffrance à la passion de quelque divinité : on l'aime, on recourt à elle avec confiance, on n'est pas loin de croire que les rites sont efficaces parce qu'ils unissent à elle et qu'elle les a pratiqués la première; on révère les aïeux illustres comme des protecteurs tutélaires : voilà l'acquis des émotions religieuses.
(1) Orpheus, p. 122-123.
L'imagination artistique s'était plu à donner à Zeus un large front, un regard plein de bienveillance et d'intelligence ; la vertu était religieuse pour le sage hellène parce qu'elle le rapprochait des dieux immortellement beaux, quir curieux de toutes choses, se complaisent dans la mesure et l'harmonie (1). Et voici ce qui survit. Jamais on ne se représentera Dieu avec trop d'intelligence et de beauté ; si la morale grecque ressemble trop à une esthétique, le saint n'est pas moins en réalité un artiste divin qui met l'harmonie dans son âme. Le service de Dieu est plus et mieux que les cérémonies liturgiques, car le Père des hommes ne peut être indifférent au progrès sous aucune de ses formes : justice et bonté, science, art et richesse.
La raison critique avait mis en lumière les notions de loi naturelle et de loi morale, fatales aux anciennes divinités. Mais multiplier les causes secondes n'est pas exclure Dieu de l'univers, loin de là ! L'ordre du monde que la science nous révèle ne manifeste-t-il [pas mieux l'Ordonnateur suprême ? La morale reste beaucoup mieux que le code d'un Maître omnipotent ! C'est la souveraine perfection de Dieu toute pleine de raison et de beauté qui fonde la nature des êtres et leurs rapports moraux, la valeur absolue des choses dont elle nous impose le respect.
Rien ne fut perdu. Toutes ces émotions et ces conceptions, mais très élevées et très pures, se retrouvèrent dans le christianisme, son divin adversaire, qui cultivait lui aussi l'ascèse, l'union à Dieu, sans oublier les vertus agissantes de la charité. L'homme avait épuisé le meilleur de ses efforts pour se hausser jusqu'à Dieu, et voici que Dieu venu à son aide lui offrait le flambeau de l'Évangile et une mère, l'Église, pour seconder ses efforts vers la sainteté et le salut. Il n'oublierait pas de pratiquer, comme le voulait l'idéal hellénique, la sagesse, la force, la justice et la tempérance; mais il y ajouterait ses vertus propres : la foi, l'espérance et la charité. Quant aux rites, saint Paul avait écrit à leur sujet le dernier mot à nos vieux oncles, lesGa-
(1) « Rien alors n'était saint que le beau, le dieu n'avait honte d'aucune joie, là où la grâce commandait, » a écrit Schiller, Die Gôtter Griechenlands, trad. Régnier, p. 415.