‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 171 sur 239 · VII. LES GRECS · texte numérisé non relu

VII. LES GRECS

Tartare était réservé aux criminels et les Champs-Elysées aux âmes vertueuses ; ces croyances étaient fort répandues à l'époque classique. L'inhumation fut beaucoup plus usitée que l'incinération parce qu'elle était moins coûteuse. L'enterrement avait lieu de très grand matin avant le lever du soleil ; le défunt était accompagné d'offrandes : armes, bracelets, plats de cuivre ou de terre, figurines, idoles, etc. Un repas funèbre était donné par ses plus proches parents le jour des funérailles, le troisième, enfin le trentième jour qui clôturait le deuil.

C'était particulièrement la divination qui mettait les hommes en communication avec les dieux, elle renseignait sur l'avenir mais aussi sur les souillures ignorées et les purifications convenables. Avec M. Bouché-Leclercq nous rangerons les procédés divinatoires en deux classes : les méthodes inductives et les méthodes intuitives ; les unes interprètent les signes extérieurs, les autres recourent à une inspiration divine directe.

On consultait le vol, le cri et l'attitude des oiseaux (ornithomancie)', les devins lisaient la destinée d'un homme dans les traits de son visage et surtout dans les lignes de sa main (chiromancie) ; la direction de la flamme et de la fumée du sacrifice était interprétée par les prêtres, ils étudiaient la conformation des entrailles de la victime, en particulier du foie (extipiscine) ; l'usage des dés est également fort ancien. Les étoiles et les planètes offrirent matière à prévision (astrologie) ; cette science reçut une grande vogue des théories stoïciennes sur l'influence prépondérante des astres divins : Octave, Tibère, Néron, etc., firent tirer leur horoscope.

Dès la plus haute antiquité, les songes furent considérés comme des communications divines qu'il s'agissait seulement de bien interpréter. Certains consultants passaient la nuit dans les temples, comme à Épidaure, afin d'obtenir un songe révélateur (incubation). Une femme, selon Artémidore, aurait été guérie d'un phlegmon par un cataplasme de langue d'agneau, parce qu'elle avait rêvé que cet animal la tétait. Parfois on s'avisait de dormir sur un sépulcre pour solliciter, une réponse du défunt (nécromancie).

A partir du vine et du vne siècle il circula un bon nombre d'oracles qui furent mis sous le patronage de \aiSybillet personnification de la voix prophétique elle-même (1).

L'oracle de Dodone et celui de Delphes étaient des instituts mantiques desservis par une corporation sacerdotale. Celle de Dodone interprétait le frémissement des chênes agités par le vent. Celle de Delphes cherchait un sens aux mots incohérents prononcés par la pythie en délire, tandis qu'elle était assise sur le trépied d'Apollon, au dessus de la crevasse béante par où s'échappaient des vapeurs d'acide carbonique. C'est sur le pronaos du temple de Delphes qu'on lisait les paroles célèbres : Connais-toi toimême et garde en tout une juste mesure. Son clergé recommandait le respect des traditions, il sut souvent deviner les secrets désirs des consultants : en cela aurait consisté le principal ressort de son influence.

3° Le courant mystique.

7. « L'apparition des rites mystiques remonte à l'établissement des tribus grecques en Grèce)) (2), écrit M. Lécri vain. Même sous leur forme archaïque, en effet, ils répondent déjà mieux peut-être que les légendes artistiques imaginées par les aèdes homériques, aux besoins religieux les plus éternels : le sentiment du péché, le souci de s'en purifier, le désir de s'unir à Dieu, et la préoccupation d'assurer l'autre vie bienheureuse. Assurément ces besoins furent primitivement très grossiers ; il semble que nous sommes d'abord en présence de cérémonies magicoreligieuses destinées à initier à des cultes animalistiques

(1) La collection actuelle des oracles sybillins (4,232 vers) date de l'époque de Justinien ; elle a utilisé d'anciennes prédictions en leur donnant une portée messianique, elle est l'œuvre d'écrivains juifs et chrétiens. Par ce canal l'espérance du Messie qui soulevait Israël se diffusa dans le monde : dès 200 avant notre ère, des juifs alexandrins les avaient déjà remaniés.

(2) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, art. Mysteria.

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et agraires, puis à assurer à l'âme défunte son retour à la terre, la Mère commune hospitalière aux morts.

Déjà Maury avait rappelé (op. cit., t. n, p. 303) que les non civilisés célèbrent encore aujourd'hui des mystères, •c'est ce que les anthropologistes ont bien reconnu (cf. Lang, Mythes, cultes et religions, p. 260). « C'est un fait acquis à l'ethnographie et à la science des religions que les rites les plus pénibles d'initiation, les idées de seconde naissance, de changement d'âme, etc., enfin tout ce qui est plus caractéristique des mystères et des cultes du syncrétisme, appartient déjà au stade de la religion des populations dites « primitives », qui souvent, en pratique, est à peine au-dessus du poly démonisme (1).» Avant de livrer à ses enfants parvenus à l'âge adulte les pratiques secrètes de sa religion, le « primitif » les fait passer par des épreuves : réclusion dans la forêt, flagellation, ivresse, etc., au terme desquelles ils sont crus morts ; puis d'autres rites : peinture en blanc ou à l'image du totem, lustrations et bains, instructions spéciales, etc., leur rendent une âme nouvelle; parfois même ils réapprennent à parler et à marcher.

Homère ne fait pas allusion aux mystères : à ses aristocratiques auditeurs des dieux beaux et forts, capables de les enchanter par leurs actions glorieuses, peuvent suffire. Dès le vne siècle environ, les mystères semblent avoir développé une mythologie anthropomorphique : leurs divinités souffrent ou meurent et réclament la piété et l'amour ; de plus ils approfondissent les croyances concernant la purification de l'âme et sa rémunération future. De vieilles interdictions prennent alors en effet un sens moral et religieux ; on en vient à comprendre peu à peu que la récompense future dépend autant de la justice et de la piété que de l'accomplissement des rites. Au dire de Diodore (v, 49) beaucoup d'initiés devenaient plus pieux, plus honnêtes, en un mot, meilleurs qu'auparavant.

Les mystères durent notablement se ressembler à l'origine. Leur rôle consistait primitivement à exercer par quelque représentation liturgique, magico-religieuse, une action stimulante sur les récoltes. On commémorait la pas-

(1) B. Allô, 0. P., V Évangile en face du syncrétisme païen, p. 137.

sion de Dionysos aux Thesmophories : l'épouse de l'archonte-roi reconstituait au lênaion la statue du dieu par le rapprochement de ses quatorze morceaux, puis elle l'épousait rituellement. A Eleusis on célébrait l'union de Hadès-Ploutos et de Koré, doublet de Dèmèter. Le temple de Dèmèter Éleusinienne à Sparte, àMégalopolis etàMantinée servait à des mystères analogues ; le culte de Damia et d'Auxésia à Égine et à Épidaure comportait également des rites de fécondation des champs ; de même celui de Axiéros, Axiokersos et Axiokersa à Samothrace. Un véritable syncrétisme s'établit entre tous ces cultes dèslevne siècle environ ; ils subirent aussi peut-être l'influence de la religion égyptienne d'Isis et d'Osiris. Des confréries ou thiases, au Pirée dès le ve siècle, composées surtout d'esclaves et d'étrangers, recevaient, la nuit, des initiés et célébraient la hiérogamie de Zeus et de Koré-Cybèle, de laquelle naissait Dionysos-Sabazios, assimilé à Attis. Voici quelques détails sur les mystères d'Eleusis de beaucoup les plus vénérés dès le vie siècle, et auxquels la plupart des autres étaient rattachés par quelque légende ajoutée au cycle de Dèmèter à la recherche de sa fille Koré : un secret profond, encore aujourd'hui difficile apercer clairement, les entoura toujours.

Les Petits Mystères, au printemps, comportaient des purifications et vraisemblablement une représentation de l'union de Dionysos- H adès avec Koré. Les Grands Mystères étaient célébrés en automne après les semailles. Le 15 de boédromion, la foule des candidats s'assemblait sous le portique du Pœcile et l'archonte-roi commençait par éloigner les indignes : les étrangers, les bâtards, les meurtriersr et les maléfîstes. Le 16, chaque myste se purifiait, un cochon de lait à la main, dans les étangs salés près de Phalère ; à son retour il était aspergé du sang de l'animal immolé prés de l'Éleusinion (temple de Dèmèter situé au versant ouest de l'Acropole). Suivaient des jours de jeûne et de deuil pour participer à la douleur delà déesse. Le 20, on se mettait en marche vers Eleusis, à 20 kilomètres d'Athènes environ. En tête du cortège la statue de Jakkos (doublet de Dionysos) était portée en triomphe à l'appel enthousiaste de son nom mille fois répété. C'était durant les nuits

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suivantes que s'accomplissaient les initiations ; de vieilles familles sacerdotales d'Eleusis y présidaient dans le vaste temple des Grandes Déesses (54m 15 sur 51 m 80, au ive siècle av. J.-C). Les néophytes suivaient de longs corridors sombres, l'hiérophante leur fournissait des renseignements sur le voyage de l'âme dans les Enfers, il leur indiquait les monstres à éviter, les bonnes formules pour en triompher. Tout à coup ils renaissaient à une vie nouvelle : ils parvenaient à la grande salle tout illuminée, des chants les ravissaient, des chœurs entouraient sur la scène l'image des divinités. Puis venaient le drame liturgique, la hiérogamie de Hadès et de Koré et les courses éplorées de Dèmèter (1). L'initiation s'achevait par la présentation aux candidats de certains objets sacrés : le calathos, la ciste, la cymbale, peut-être un phallus ; ils buvaient du cycéon, boisson liturgique composée d'eau et de farine : ils se croyaient dès lors renouveléscomme par une sorte de baptême. L'année suivante, Yépoptie ou contemplation d'un épi de blé moissonné en silence par l'hiérophante (selon M. S. Reinach qui se réfère dLUxPhilosophoumena), aurait complété l'initiation.

Les sources lointaines de l'orphisme doivent être cherchées chez les Thraces et les Cretois, qui célébraient leur Dionysos par des danses frénétiques et des repas com'muniels, dans lesquels ils dévoraient la chair d'un animal sacré. Mais l'anthropomorphisme et les théogonies reçues transformèrent ce vieux culte, qui, dès le vne siècle, fut pourvu de doctrines cosmogoniques et eschatologiques. Celles-ci, rédigées peu à peu au vie siècle par une élite impersonnelle, apparurent avec le prestige d'une antique révélation divine, qui fut mise sous le patronage des vieux aèdes : Orphée, Musée, Linus, etc. On devrait distinguer, remarque judicieusement M. P. Monceaux, bien des formes d'orphisme selon les sectes, les temps et les contrées, mais l'insuffisance des renseignements oblige à les étudier en bloc.

La cosmogonie de Phérécyde de Syros (vie siècle) admet trois principes éternels : le Temps, Zeus et la Terre;

(1) M. P. Foucart place le drame sacré d'abord, puis le voyage aux enfers tout autour du télestérion ou salle d'initiation.

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le Temps aurait engendré le Feu, l'Air et l'Eau, et de ces principes tout l'univers actuel serait sorti. D'après une autre cosmogonie qui daterait à peu près de la même époque, le Temps aurait façonné, au sein du chaos et de l'éther, un œuf d'argent dont les deux parties séparées seraient devenues le ciel et la terre. Phanès, né de cet œuf, serait le principe de tous les êtres; cependant Zeus, l'ayant avalé, resterait le père de toutes choses. Un certain panthéisme émanatiste et syncrétiste est latent dans toutes les doctrines orphiques.

La légende de Dionysos-Zagreus (taureau sacré qui en Thrace et en Crète était mangé rituellement et avait fini par prendre des traits humains dans l'imagination de ses fidèles) expliquait pour les orphiques l'origine des tendances mauvaises et des douleurs attachées à l'existence par une sorte de péché originel. Zagreus, le fils de Zeus et de Perséphone, avait reçu l'empire du monde; mais jalouspar les Titans, il fut capturé et dévoré par eux sous la forme d'un taureau. Seul resta son cœur, avalé par Zeus; celui-ci put lui rendre une nouvelle existence. Les meurtriers furent foudroyés et réduits en cendres, et c'est d'elles, hélas ! que sort le genre humain : il porte donc dans sa nature les deux principes titanesque et dionysiaque, le mal et le bien. Ce n'est que par des purifications répétées et l'abstention de viande, comme dans les communautés pythagoriciennes, que l'on peut parvenir, après un cycle de plusieurs existences, à libérer son âme des principes mauvais, pour lui rendre sa place naturelle parmi les dieux bienheureux. Pour l'orphisme l'homme est donc un dieu souillé par la gangue des existences terrestres, le corps est un tombeau dont il faut se délivrer par l'ascétisme. Le culte, pratiqué par des fidèles qui s'intitulaient les purs et les saints comportait des purifications, des invocations aux dieux, la représentation liturgique de légendes sacrées, et aussi, semble-t-il, même au début de l'ère chrétienne, la manducation en commun de la chair crue d'un taureau.

L'initiation épargnait aux âmes le « cycle de la renaissance )). Il fallait avoir appris certaines formules magiques. «Le mort, admis à boire l'eau d'une source vive, dépouillait sa nature charnelle, où résidait le péché, et ainsi purifié,

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