VIII. LA RELIGION ROMAINE
de l'empereur vivant, apothéose impériale, créent dans tout l'Empire sinon une unité de croyance, du moins une communauté de culte d'un caractère à la fois administratif et religieux. Si l'on y ajoute la fusion des dieux occidentaux, l'absorption presque totale des dieux celtiques et ibériques par les dieux gréco-romains, on aura la vision complète d'une première forme de syncrétisme, assez extérieur, mais important déjà. Sur toute la surface de l'Empire, même en Egypte et en Orient, où les cultes locaux gardent leur vigueur, les dieux ont cessé d'être les premiers citoyens d'une ville ou d'un peuple. Tous les sujets de l'Empire sont unis dans une même adoration. Si ces cultes n'atteignent pas aux profondeurs de l'âme humaine, leurs cadres présentent au monde le spectacle tout nouveau d'une organisation religieuse universelle.
18. Mais il est un autre syncrétisme, autrement intéressant au point de vue proprement religieux, celui qui s'élabora au sein des religions orientales.
Prétendant galvaniser des croyances presque mortes, la réforme d'Auguste était, en ce qui concerne son objet propre, vouée à l'impuissance. Le sentiment religieux existait : même il était au point de départ d'une carrière nouvelle. Mais les formes antiques issues d'une communauté restreinte, faites pour une cité où la vie civique et la vie de famille l'emportaient de beaucoup sur la vie personnelle et individuelle, ne répondaient pas aux besoins nouveaux. Seuls, certains cultes privés, aimables et profondément ancrés dans les traditions familiales, conservaient leur charme et leur empire. Mais pour bien des causes l'individualisme tendait à se substituer à la vie civique : civilisation plus raffinée, culture plus développée de l'esprit, amoindrissement des devoirs publics, repliement sur soi-même auquel nul n'échappe sous la tyrannie des mauvais empereurs, lassitude enfin d'une société qui, après un effort plusieurs fois séculaire, se sent vieillie et blessée. C'est donc à des besoins individuels et intimes que la religion devait désormais donner satisfaction. 11 y avait bien la philosophie. Mais celle-ci se traînait dans les vieilles ornières. Après Sénèque et à part le dernier éclair jeté par le stoïcisme au temps des Antonins, il lui faudra, pour
retrouver quelque originalité, faire alliance avec le mysticisme, puis avec la superstition : le néo-platonisme finira par se perdre en de basses compromissions. Il en est de même de îa science. Son impuissance est même une des causes qui rejettent le monde du côté de la religion, surtout des religions orientales, dépositaires, croyait-on, non sans quelque raison, du secret de l'antique sagesse.
Avec une acuité de plus en plus précise se posait le problème de la destinée humaine, l'idée des sanctions d'outretombe se généralisait, et avec cette idée, celle des rapports de la morale et de la religion. D'où les craintes sur soi-même, un besoin de perfectionnement moral, d'expiation, et par conséquent la recherche des moyens positifs qui peuvent rendre à l'âme la pureté perdue. Comme corollaires à ces aspirations élevées, bien que voilées d'inexpérience, un ardent désir de communiquer avec la divinité et d'acquérir ainsi certitude et félicité, une curiosité passionnée de pénétrer les arcanes de la nature, enfin une crédulité excessive, tel est l'état confus où s'agitaient, aux 11e et 111e siècles, une foule d'âmes, très inégales par l'intelligence et la valeur morale.
Il est trop clair que ni la vieille religion des Quirites, honnête, sèche et administrative, ni la Fable grecque à laquelle aucun homme sensé ne croyait plus, ne les pouvaient secourir.