Le christianisme cependant fut seul vraiment per
sécuté. C'est que, d'une part, il était en avance sur les tendances sociales : sans les contredire, il les dépassait. De là un explicable sentiment de méfiance dans les classes privilégiées. Puis il est exclusif et prosélytique, il considère tous les autres cultes comme criminels : ceux-ci, généralement tolérants les uns pour les autres, ne peuvent ni accepter cette condamnation, ni comprendre cette intolérance. Tout, dans la vie antique, était imprégné de religion. Un repas de famille, une séance du sénat, les divers actes de la vie militaire, n'allaient pas sans manifestations cultuelles. D'où pour le chrétien la fâcheuse nécessité de se tenir à l'écart. Le conflit était inévitable, il était de tous les instants, mais le plus souvent, publiquement du moins, il se produisit sous la forme du refus d'adorer les images impériales. « Double délit, double crime. Ne point adorer les insignes des légions, s'abstenir des spectacles, des jeux du cirque, qui eux-mêmes faisaient partie du culte, tout cela paraissait révolte, insupportable singularités Tenir des assemblées nombreuses, secrètes en de certaine temps, était un délit que la politique jalouse de l'Empire, ne supportait point. Le sentiment populaire ne s'offusquait pas moins : qui ne se conforme pas aux usages reçus, qui ne pense pas comme la foule, qui ne prend point part à ses plaisirs, qui n'épouse pas ses passions est déjà suspect, bientôt ennemi. Ennemis du genre humain ! accusation aussi terrible qu'elle est vague. De là, les calomnies, mille bruits absurdes que leur absurdité même accrédite dans l'esprit inconsistant de la foule. De là, dès qu'une calamité publique, un danger réel ou imaginaire impressionnent les imaginations, ce cri stupide : « Les chrétiens aux bêtes (1) ! » Les chrétiens furent persécutés non seulement pour leur refus de sacrifier aux idoles, mais aussi, les lettres de Pline à Trajan suffiraient pour en faire foi, en tant que sectateurs d'un culte illicite. En se défendant, l'ancienne société voyait juste. Le triomphe du christianisme fut la mort du vieux monde.
31. Cependant, à part le peuple des campagnes, un certain nombre de lettrés et de politiques, ce monde était
(1) André Baudrillart, La religion romaine, p. 57.