LA LITTERATURE MUSULMANE
1. L'étude de l'islam est fort avancée. Cette partie de la science orientaliste n'est point née d'hier comme l'assyriologie ou l'égyptologie ; il y a plus de trois cents ans qu'on y travaille. Au xvme siècle, on avait déjà sur ce sujet beaucoup de bons ouvrages, et, de nos jours, on a presque la sensation qu'il est épuisé, c'est-à-dire que ce qui reste à faire est beaucoup moins important que ce qui a été fait, qu'on n'a plus guère qu'à préciser ou à retoucher, à ajouter quelques suppléments ou quelques appendices, ou bien à publier quelques bonnes traductions à l'usage des lettrés qui ne sont point linguistes.
Les littératures de l'islam sont les littératures arabe, persane et turque; la première, l'arabe, est la plus importante. Elle est très volumineuse, mais ce qui en a été édité est considérable aussi. D'ailleurs cette littérature n'est pas en réalité aussi étendue qu'elle le semble ; car elle renferme beaucoup de répétitions ; les auteurs se copiaient souvent l'un l'autre ; c'est le cas des traditionnistes, historiens, géographes, commentateurs ou exégètes ; ils travaillaient en compilateurs, et mettaient côte à côte dans leurs livres les traditions qui leur étaient transmises par écrit ou de vive voix. Le livre de chaque auteur est, pour une bonne partie, la reproduction de ceux de ses devanciers. En outre, il y a des ouvrages qu'on ne peut véritablement pas lire, d'énormes commentaires qui défient la patience du lecteur moderne, et lassent le chercheur le plus austère et le plus désintéressé. En sorte que le nombre des œuvres importantes est, en définitive, assez limité, et presque toutes sont déjà connues.
Nous donnerons une idée de la littérature musulmane et de l'état d'avancement de l'orientalisme islamisant en repassant un peu l'historique de cette science.
L'orientalisme proprement dit est né à la fin du xvie siècle ; mais de tout temps il y a eu des relations entre l'Occident et la pensée orientale, et longtemps avant cette
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époque — tout le monde s'en souvient — les philosophes musulmans avaient été étudiés et traduits. Dès le xne siècle, de 1130 à 1150, Raymond, archevêque de Tolède, faisait traduire en latin des traités d'Avicenne. Des juifs préparaient la traduction, et des chrétiens, tels que Dominique Gondisalvus, la mettaient en forme. Quelques années plus tard, Gérard de Crémone et Alfred de Morlay mettaient au jour des traductions d'al-Kindi et d'al-Farabi. En 1230, Michael Scot, familier de l'empereur Frédéric de Hohenstaufen, commença à traduire Averroës; on a de lui des versions des importants commentaires sur les traités du Monde et de Y Ame. Un Allemand, attaché de même à la cour des Hohenstaufen, nommé Hermann, donna, d'après Averroës, des versions de Y Éthique et de la Poétique, 1240, 1256. A la fin du xvie siècle, le célèbre philosophe musulman fut encore l'objet de travaux très importants. Ses commentaires furent traduits, malheureusement d'après les premières versions hébraïques, par des savants comme Jacob Mantino de Tortose, Abraham de Balmès, et Giovanni Francesco Burana de Vérone, les deux premiers juifs, le troisième chrétien. Il y eut des éditions fameuses de ces commentaires averroïques, à Venise en 1495, à Lyon en 1537, et de nouveau à Venise, en 1552 ; cette dernière édition est celle des Juntes. Avicenne, comme philosophe et comme médecin, eut une belle édition latine à Venise, en 1594.
Au xvie siècle, un auteur fécond et extravagant, mais fort érudit, le Normand Guillaume Postel (1510-1581), rédigea la première grammaire arabe. Il crut aussi connaître assez bien le Coran — que l'on appelait alors l'Alcoran — pour en publier une réfutation. Erpénius, dont le nom est Thomas d'Erp, originaire de Gorcum en Hollande (1584- 1624), laissa une autre grammaire arabe, fort bonne, qui fut publiée après sa mort en 1636. Il traduisit l'histoire des Sarrasins de l'historien arabe chrétien el-Makin, Leyde, 1625, et son édition de cet intéressant ouvrage se trouva être assez satisfaisante pour avoir pu être utilisée jusqu'à nos jours. Pocock est un nom bien connu aussi des orientalistes. Ce savant vécut de 1604 à 1691. Il voyagea dans le Levant et fut à son tour nommé professeur dans la chaire
d'arabe que l'archevêque Laud avait fondée à Oxford. Il réunit des manuscrits orientaux ; il traduisit et édita l'histoire des Dynasties d'Aboul'-Faradj, qui n'a été éditée pour la seconde fois qu'en 1890 par le P. Salhâni; le roman philosophique d'Ibn Tofaïl, dont la seconde traduction date d'hier (L. Gautier, 1900) ; et les Annales d'Eutychius, important ouvrage historique, dont le P. Cheïklo a donné il y a quelques mois à peine, avec la collaboration du signataire de ce chapitre, la première réédition. Tous ces ouvrages, vieux de deux cents ans, étaient donc assez bons pour qu'ils aient pu suffire aux besoins de l'érudition orientale jusqu'à nous.
Le Coran fut traduit en 1649 par du Ryer, gentilhomme du Maçonnais. Cette traduction, où le commentaire se trouvait mêlé au texte, était fort imparfaite. Du Ryer, qui avait étudié les trois langues musulmanes, publia aussi une grammaire turque, et une version du beau poème persan de Sadi intitulé le Gulistan.
Vers la même époque, d'Herbelot (1625-1695) commençait la confection de la Bibliothèque orientale, volumineux dictionnaire qui paraît aujourd'hui assez défectueux, mais que cependant on n'a éprouvé que tout récemment le besoin de refaire : car Y Encyclopédie musulmane, qui doit le remplacer, en est encore à ses débuts. A cette époque aussi se distinguèrent dans ce genre d'études, des savants maronites, comme Gabriel Sionite, mort en 1648, et Abraham Ecchellensis, éditeur d'un livre de morale intitulé Semita sapientiœ, mort en 1664.
C'était encore le temps où Colbert encourageait l'orientalisme, cherchait à réunir des manuscrits, et envoyait en Orient des savants tels que le fameux Antoine Galland (1646-1715), qui en rapporta les Mille et une Nuits. Une seconde traduction française de ce célèbre recueil n'a été donnée qu'il y a huit ans (1903), par le docteur Mardrus. Galland continua, la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, traduisit du turc des fragments historiques, publia un recueil de maximes tirées des ouvrages orientaux. On lui attribue aussi une version du Coran. Je devrais citer encore Pierre Vattier, que j'ai eu comme prédécesseur immédiat dans plusieurs de mes travaux.
En même temps que les érudits publiaient et expliquaient
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les textes, des voyageurs donnaient à l'Occident Ja connaissance extérieure et pratique des pays musulmans. Tout le monde a entendu les noms des Chardin et des Tavernier. Celui-ci, qui vécut de 1605 à 1689, voyagea durant de longues années en Perse et aux Indes ; Chardin (1643-1713) parcourut surtout la Perse et les Indes orientales.
L'érudition musulmane continua de s'enrichir dans le ■coûts du xvme siècle. L'intérêt porté à l'Orient se fit sentir dans la littérature, dans les arts, dans le mobilier, jusque dans la mode. Les philosophes dissertèrent sur les Turcs, les Persans et les Tartares. Nous voyons Montesquieu et Voltaire très préoccupés de l'Orient.
Pétis de la Croix, mort en 1713, traduisait alors l'histoire de Gengiskhan, 1710, celle de Tamerlan, 1722, et publiait, d'après des sources turques, un état de l'empire ottoman et un Abrégé de la Vie des Empereurs. Deguignes donnait en 1756-1758 sa grande histoire des Huns, des Turcs, des Mongols et des autres Tartares occidentaux. A la fin du xvme siècle, Mouradjea d'Ohsson, diplomate suédois, publiait son Tableau de l'Empire othoman, remarquable ouvrage qui pourrait être pris encore aujourd'hui pour modèle, et où les questions religieuses sont particulièrement bien traitées. Des livres de luxe étaient consacrés à ce sujet, par exemple celui de l'avocat Guer (1746) à l'illustration duquel collaborèrent les meilleurs artistes de l'époque, les Boucher, les Cochin, les Halle. Enfin, quand, en 1785, le baron dé Tott publiait ses très intéressants Mémoires sur les Turcs et les Tartares , il pouvait dire dans sa préface : « Il n'est point de nation sur laquelle on ait plus écrit que sur les Turcs. »
Si tel était déjà le degré d'avancement de l'orientalisme islamisant à la fin du xvme siècle, on conçoit combien peu les savants du xixe, les Sacy, les Quatremère, les de Slane, les Reinaud, les Barbier de Meynard, pour ne parler que des Français, ont dû laisser à faire à leurs héritiers du siècle qui vient de s'ouvrir. Au moment où nous sommes arrivés, les érudits consacrés à cette branche de la science peuvent bien encore étudier des détails, éditer ou traduire des ouvrages secondaires, mais ils n'ont guère à mettre au jour
de grande œuvre encore inconnue, ni à révéler au public de documents d'une importance majeure.
2. Nous allons indiquer comment on devrait former une bibliothèque de textes orientaux relatifs à l'islam, traduits et commentés, où les lettrés non spécialistes pourraient puiser une connaissance assez profonde et assez complète du sujet. En établissant cette espèce de programme, nous énumérerons les œuvres fondamentales de la littérature islamique, et nous allons voir encore que la plupart sont déjà accessibles au public.
Tout d'abord il conviendrait d'avoir un bon manuel d'histoire générale musulmane politique et militaire ; car dans une nation où la religion est étroitement mêlée à la politique et où la guerre est considérée comme sainte, la connaissance de la religion implique celle de l'histoire. Je ne saurais dire si un tel manuel existe en ce moment ; c'est peut-être un livre à faire (1).
Il faudrait ensuite un autre livre où l'on étudierait d'une façon plus spéciale et plus développée les origines musulmanes. On y rassemblerait, comme a fait naguère Caussin de Perceval, ce qu'on peut savoir des Arabes avant l'islam ; on y donnerait les résultats des travaux épigraphiques sur les Himyarites, les Nabatéens et autres peuples d'Arabie ; on y résumerait les résultats acquis par des maîtres tels que Goldziher, Wellhausen, Dussaud, afin de donner l'idée la plus précise possible du milieu où l'islam a paru. Cette étude spéciale s'étendrait sur les deux premiers siècles de l'hégire qui sont la période de formation du dogme islamique. On s'y aiderait de beaux travaux comme ceux de Lammens sur le règne de Moawiah, et ceux du prince de Théano qui a compulsé et traduit les historiens arabes de cette période.
De cette histoire des origines musulmanes se dégageraient la vie de Mahomet et l'histoire du Coran. Nous avons déjà beaucoup de vies de Mahomet. J'ai moi-même traduit celle qui est dans le Livre de V Avertissement de Maçoudi, et j'en
(1) Voir pourtant Martin Hartmann, Der Islam Geschichte, Glaube, Rechl : ein Handbuch, Leipzig, publication récente.
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ai écrit une, abrégée, dans mon Mahométîsme. Une critique aiguisée s'exerce en ce moment sur ce sujet. Le R. P. Lammens à Beyrouth, M. Casanova à Paris, soumettent à un examen minutieux et sévère les traditions relatives à la biographie du prophète. Il résulterait de leur critique que beaucoup de ces traditions ne sont point authentiques, mais qu'elles ont été forgées après coup, pour expliquer des versets du Coran, en partant de ces versets mêmes. L'explication réelle et originelle se serait perdue ; on en aurait inventé une autre, cent ou cent cinquante ans plus tard. Il ne faut sans doute pas prendre ce système en un sens trop absolu. Il est peu vraisemblable que, le Coran ayant été conservé, toutes les traditions qui devaient l'entourer et l'expliquer se soient perdues. Dans le nombre, il doit en subsister d'authentiques. Toujours est-il qu'une certaine modification dans l'idée que nous nous faisons de la vie de Mahomet, peut résulter de ces recherches.
Pour la formation du Coran, nous avons un ouvrage connu, dû à un maître éminent, M. Nôldeke. C'est un livre très clair, accessible au grand public (1). Le Coran est bien un recueil des prédications de Mahomet, mais c'est un recueil sans ordre. Les sourates (chapitres) les plus longues ont été placées en tête, les plus courtes ont été rejetées à la fin. Grâce aux critères tirés du style et, surtout, de l'histoire, on a pu, dans l'ensemble et avec assez de probabilité, en rétablir la chronologie.
Les traductions du Coran sont nombreuses. Il est de mode de dire que la traduction française de Kasimirski est insuffisante. Je ne partage pas tout à fait cet avis. Cette traduction me semble en général correcte, bien que le style en soit un peu faible. Elle est précédée d'une notice importante sur le Coran et la vie de Mahomet, et accompagnée de notes intéressantes. Les Anglais ont une bonne traduction par Rodwell. Il y aurait peut-être lieu de refaire une traduction française du Coran, accompagnée d'un commentaire perpétuel que l'on rédigerait d'après
(1) Nôldeke, Geschichte des Qorans, 1860. — Cf. notre article Coran, du Dictionnaire de théologie catholique, t. ni, col. 1772-1779.
les commentateurs les plus importants, Tabari, Beïdhawir Zamakhchari. Les œuvres de ces commentateurs sont publiées en arabe. On pourrait traduire Beïdhawi; on ne saurait songer à traduire Tabari à cause de sa longueur, ni Zamakhchari, à cause de la grande quantité de notes philologiques et grammaticales que son commentaire renferme.
L'histoire de la tradition dans l'islam a été surtout étudiée par M. Goldziher. Le recueil de traditions le plus considérable, sinon le plus ancien, celui de Bokhari, a été traduit en français par M. Houdas.
Parmi les œuvres qui ont pour objet l'exposé de la religion musulmane, les plus importantes sont certains Akaïd ou Articles de foi, avec leurs commentaires, et le grand traité de Gazali, YIhya. Les Articles de foi rédigés par Néséfir qui sont les plus populaires, du moins en Turquie, ont été traduits par Mouradjea d'Ohsson. Userait bon de traduire aussi le commentaire de Teftazâni, qui est assez philosophique. Le traité de Gazali sur la Rénovation des Sciences religieuses, Ihya, mériterait d'être traduit en entier. C'est l'œuvre capitale de la théologie et de la piété musulmanes.
On a déjà publié de bonnes biographies des principaux docteurs ou santons (saints) de l'islam, par exemple celle du marabout Cidi Abou Médian, qui est de l'abbé Bargèsr et le luxueux ouvrage édité et traduit par Pavet de Courteille, intitulé le Mémorial des saints. Il ne serait point mauvais d'écrire pour le public un volume où l'on rassemblerait les principales histoires hagiographiques de l'islam et celles des ordres religieux, déjàconnuespar des ouvragesplus spéciaux.
Comme traité de mystique, il y aurait lieu de traduire YAwârif el-Maârif (les Bienfaits des connaissances) de Suhrawerdi, auquel on pourrait joindre des extraits de traités plus anciens. Les grands poètes persans qui ont parlé de mystique sont maintenant traduits. Garcin de Tassy a depuis longtemps donné une version française de l'épopée mystique de Férîd ed-Dîn Attâr, intitulée Le langage des oiseaux. Hafîz, Saadi ont été traduits plusieurs fois. Le sceptique Omar Kheyam qui avait déjà de fort belles éditions anglaises, vient d'en avoir une française illustrée par Dulac. Un persan lettré, Hoséïn Azad, a fait un choix judicieux de quatrains et de sentences tirés
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des poètes de sa nation. Le plus considérable de ces poètes, Djélâl ed-Dîn Roumi, a été cette année-ci même interprété et commenté en anglais (1).
La philosophie, chez les musulmans, a toujours été en conflit avec la théologie. Néanmoins on ne peut pas connaître complètement l'islam sans connaître ses philosophes qui ont joué un rôle important et ont été fort célèbres au moyen âge. On a sur ce sujet des ouvrages généraux facilement accessibles, tels que ceux que nous avons consacrés à Avicenne et à Gazali, ou tels que l'histoire de la philosophie dans l'islam de Tjitze de Boër. La bibliothèque à former pour ces philosophes comprendrait des traductions de Kindi, de Farabi, p'Avicenne, des Frères de la Pureté (2), d'Averroès, d'Ibn Tofaïl et peut-être d'un petit nombre d'autres encore. Les rares fragments conservés d'el-Kindi sont déjà traduits. Il serait bon de traduire, pour Farabi et les Frères de la Pureté (1), tous les traités qu'a publiés Dieterici. D'Avicenne, M. Forget a déjà interprété le livre des Théorèmes ; il conviendrait de traduire aussi son Nadjât. M. Horten en a exposé la métaphysique, d'après son grand ouvrage intitulé le Chifâ, c'est-à-dire la guérison (3). Pour Averroës, vu l'importance historique de ce philosophe, on pourrait tenter de reviser les anciennes traductions latines qui en ont été faites à la Renaissance, et les rendre aussi claires qu'il est possible, en l'absence des originaux arabes, pour la plupart perdus.
Enfin l'étude complète de l'islam comporte celle de ses sectes. Il y aurait à écrire un ouvrage d'ensemble sur la formation des sectes musulmanes et sur leurs doctrines. C'est déjà ce que nous avons fait dans notre Mahomëtisme ; mais les lecteurs curieux de sciences religieuses accueilleraient sans doute volontiers un ouvrage plus étendu.
Tel est le matériel de l'érudition islamique. On voit, qu'il ne s'en faut pas, en somme, de beaucoup qu'il ne soit d'ores et déjà mis presque en son entier à la portée du grand public.
(1) The Masnavi, traduit et commenté par C. E. Wilson, 2 vol.,
(2) Société de philosophes néoplatoniciens.
(3) Die Metaphysik Avicennas, 1907.