HISTORIQUE
3. La religion islamique a paru en Arabie au commencement du vne siècle de notre ère. Elle a pour fondateur Mahomet.
Avant Mahomet les Arabes ne formaient pas une nation unifiée. La principale ville de la péninsule arabique était déjà La Mecque. C'était une ville importante où dominait la tribu des Koréïchites. Elle avait le double caractère de capitale commerçante et religieuse ; il s'y tenait des foires très fréquentées ; et la cité possédait un sanctuaire appelé la Kaabah, où l'on adorait quelque insignifiante idole, mais qui était vénérée par la plupart des tribus arabes. Les différentes tribus avaient d'ailleurs leurs fétiches particuliers.
Au sud de La Mecque était TYémen, pays des Himyarites ayant pour capitale Sanaa. Cette contrée avait appartenu quelque temps aux Abyssins chrétiens, puis avait été prise peu de temps avant Mahomet par les Persans, sectateurs de Zoroastre./Il y avait des chrétiens à Nedjrân au temps de Mahomet. Au nord de La Mecque était la ville de Médine, où se trouvaient de nombreux juifs ; ceux-ci possédaient aussi des châteaux aux environs de Médine. L'élément arabe débordait un peu en dehors de l'Arabie ; des principautés arabes existaient à Hîrah, en Mésopotamie, et au sud de la Syrie. Les Arabes qui les habitaient étaient en partie chrétiens.
Mahomet était Mecquois, et, selon la tradition, petitfils d'Abd-el-Motalib, chef des Koréïchites. Il eut sa mission — c'est-à-dire qu'il crut entendre l'archange Gabriel lui ordonner de prêcher — à l'âge de quarante ans. Auparavant il s'était occupé de commerce comme ses compatriotes. Diverses traditions nous le montrent causant avec des juifs ou des chrétiens, à La Mecque même ; en outre, dans un voyage qu'il fit en Syrie, il aurait eu un entretien qui le frappe, avec un moine chrétien.
Aussitôt après avoir eu cette première « révélation », Ma-
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homet se mit à prêcher. Il se livra à l'apostolat pendant une douzaine d'années à La Mecque sans grand succès. La religion qu'il annonçait était une sorte de judéo-christianisme qu'il croyait conforme à la Bible. On ne peut douter de la sincérité de Mahomet. L'idée, que l'on a eue au moyen âge et jusqu'au xixe siècle, qu'il était un imposteur, n'est ni justifiée par les traditions, ni psychologiquement vraisemblable. Mais le concept religieux dans son esprit se mêla au concept politique, et sa pureté en fut altérée.
Menacé de mort à La Mecque,Mahomet émigra, avec un petit nombre de fidèles, à Médine. Cette fuite ou émigration est l'hégire ; c'est de là qu'on a fait dater l'ère musulmane ; on place cet événement le 16 juillet 622. Médine servit de capitale à Mahomet jusqu'à sa mort arrivée en 632. Il y vécut comme un chef à la fois religieux et militaire, prêcha, légiféra, dirigea des expéditions contre diverses tribus arabes, contre les juifs voisins de Médine et contre La Mecque. Ayant réussi à se rendre maître de cette dernière ville, il en fit le centre religieux de l'islam; il adopta dans sa loi la coutume ancienne du pèlerinage, et il en conserva les rites à peu près tels qu'on les pratiquait au temps du paganisme, mais il ôta du sanctuaire les idoles.
Aucune religion n'est plus simple que l'islam. Elle n'a guère que trois dogmes : le monothéisme, le prophétisme et la rétribution des œuvres dans l'autre vie. « Allah est le seul Dieu ; Mahomet est son prophète, » voilà la formule de la foi musulmane (1). La rétribution des œuvres s'accomplira par la résurrection et le jugement dernier.
Les préceptes sont : la prière, l'aumône, le jeûne, le pèlerinage et la guerre sainte. Il y a cinq prières par jour et une plus solennelle le vendredi, pendant le temps de laquelle on doit chômer. Le devoir de l'aumône consiste à donner la dîme, comme dans la loi israélite. Le jeûne est d'un mois par an, et l'abstinence dure tout le jour ; on mange après le coucher du soleil ; le mois du jeûne est Ramadan. Chaque musulman doit faire le pèlerinage une fois dans sa vie. Le devoir de défendre l'islam par les ar-
(1) On sait que le Coran fait de Jésus-Christ le plus grand des prophètes — après Mahomet — mais qu'il nie sa filiation divine.
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mes incombe à tous les croyants. La loi musulmane admet la polygamie et le divorce : on peut avoir quatre femmes légitimes sans parler des concubines. Le chef spirituel et temporel des musulmans est le khalife, successeur du prophète.
4. Mahomet laissait à peu près faite l'unité de l'Arabie. Après sa mort quelques révoltes de diverses tribus arabes sont vite réprimées ; le Bahréïn est conquis ; et, sous le second khalife Omar, les chrétiens sont chassés de Nedjrân, les juifs, de Kheïbar, en sorte qu'il ne reste plus dans la péninsule que la religion d'Allah.
La population arabe déborde en dehors des limites de l'Arabie ; une vive émigration se produit ; l'élément arabe résidant augmente en Syrie et en Mésopotamie. En même temps la conquête musulmane s'opère avec une rapidité qui la fait ressembler à une sorte d'explosion. Un grand empire, la Perse, et deux provinces, importantes comme des empires, la Syrie et l'Egypte, sont prises en quelques années. L'empire des Perses suivait la religion de Zoroastre ; la dynastie régnante était celle des Sassanides. La capitale Médaïne, est prise en 637; la puissance sassanide est détruite en 642 par la bataille de Néhâwend. La Perse conquise embrasse l'islam ; le zoroastrisme subsiste seulement chez les petites colonies des Guèbres et des Parsis. L'élément persan a eu un grand rôle dans l'histoire politique, intellectuelle et religieuse de l'islam : il lui a apporté de grands talents ; mais il l'a troublé et travaillé sans relâche par les schismes et par les hérésies.
L'invasion de l'empire grec eut lieu au moment même où Mahomet mourait. De son vivant, une seule rencontre s'était produite entre les musulmans et les troupes d'Héraclius : c'est la bataille de Moutah, livrée dans la huitième année de l'hégire, où les musulmans durent reculer devant des forces très supérieures. Trois ans après, en 632, ils préparent une expédition pour venger cette défaite. Damas est prise en 635 ; Antioche et Alep, en 636, et la même année Jérusalem tombe au pouvoir de l'islam. Les chrétiens sont traités avec une certaine tolérance ; les conditions humiliantes qu'ils eurent à subir leur furent imposées plus tard.
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L'Egypte, affaiblie par les dissensions et les querelles religieuses, appelle presque les musulmans. Le fameux Amrou la conquiert et fonde Fostât, le Vieux-Caire, en 640. Les quatre premiers successeurs de Mahomet font partie de l'histoire religieuse : ils s'appellent Abou Bekr, Omar, Othman, Ali. Le temps de leur règne forme le « khalifat parfait ».
Ali, époux de Fâtimah, gendre, cousin et favori du prophète, n'est arrivé qu'avec peine au khalifat. Son élection provoque un schisme : le puissant gouverneur de Syrie, Moawiah, tente de se rendre indépendant. Une grande guerre a lieu au cours de laquelle Ali est assassiné par des fanatiques. Moawiah s'empare alors du pouvoir et fonde la dynastie des Oméyades.
Les fils d'Ali, Hasan et Hoséïn, qui ont voulu défendre leur droit au khalifat, périssent massacrés. La mémoire de ces trois personnages, Ali et ses deux fils, est restée vénérable aux yeux d'une partie des musulmans, qui a cru que le khalifat leur appartenait légitimement et qu'il reviendrait à leurs descendants. Cet état d'esprit a produit dans l'islam le chiisme. Les chiites honorent Ali, au moins à l'égal de Mahomet ; quelques sectes même l'ont divinisé. Ils vénèrent Fâtimah, son épouse, et commémorent le martyre de ses deux fils dans la fête d'Achoura. Kerbelah, en Mésopotamie, où ont été enterrés Hasan et Hoséïn, est la ville sainte des chiites. Ceux-ci maudissent et exècrent les trois premiers khalifes, ainsi qu'Ayéchah, l'épouse préférée du prophète et l'ennemie d'Ali.
Les musulmans orthodoxes s'appellent sunnites, du mot Sunnah qui signifie la tradition. Ils vénèrent les quatre premiers khalifes ensemble et Ayéchah ; et ils admettent la légitimité de la dynastie des Oméyades.
Cette dynastie, qui régna avec éclat à Damas, fut renversée par celle des Abbassides (750). Beaucoup de membres de la famille des Oméyades furent massacrés ; l'un d'eux s'échappa en Afrique, et alla fonder en Espagne le khalifat de Cordoue
Les Abbassides résidèrent à Bagdad, sur le Tigre. Leur ■dynastie compte de grands khalifes ; les plus célèbres
sont Hârounel-Rachîd, prince brillant et légendaire, contemporain de Charlemagne avec qui il eut des relations, et el-Mamoun, khalife sage et lettré qui fut le principal promoteur des études philosophiques dans l'islam.
La dynastie des Abbassides dura longtemps ; mais son déclin commença tôt. Dès le ixe siècle, l'empire trop grand se morcelle, et des dynasties presque indépendantes surgissent de plusieurs côtés. A Bagdad même la garde turque introduite sous Motacem, puis la famille des Bouyides au xe siècle, domine complètement le khalifat. Togrul Beg vient ensuite fonder l'empire des Turcs Seldjoukides ; sa dynastie a son apogée entre 1072 et 1092, presque au moment des croisades, et elle possède quelque temps la Palestine.
Une famille qui prétend descendre d'Ali, celle des Fâtimides, conquiert l'Egypte, 969, et fonde Le Caire. C'est cette dynastie qui possède la Palestine au moment où les croisés apparaissent. Cette circonstance et l'état général de l'empire abbasside, expliquent pourquoi le khalifat de Bagdad ne s'intéressa pas davantage à la lutte contre les Francs.
Antioche tombe au pouvoir des croisés en 1093 ; Jérusalem, peu après ; elle leur est enlevée cent ans plus tard sous Saladin. Celui-ci met fin en Egypte à la dynastie des Fâtimides, qui a laissé de beaux monuments, et fonde celle des Eyoubites.
Au xme siècle apparaissent les Mongols. Leur empire est fondé par Djengiz-Khan en 1202 ; ils produisent l'effet d'une vague énorme qui s'étale sur les États de l'islam et renverse plusieurs dynasties. Le khalifat de Bagdad disparaît : Houlagou, petit-fils de Djengiz-Khan, prend la ville, 1258, et met à mort le dernier khalife ; des rejetons de la famille des Abbassides continuent encore pendant quelque temps à vivre obscurément en Egypte. L'empire des Turcs Seljoukides d'Asie-Mineure est également renversé par une invasion mongole en 1300. Mais les Mongols ne font que passer. C'est la dynastie des Turcs Osmanlis qui va profiter de leurs ruines. 5. L'histoire des Osmanlis montre une nouvelle explosion de l'islam, non moins terrible pour la chrétienté que
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l'explosion arabe : la poussée des Osmanlis est dirigée sur Constantinople et l'Europe. Brousse est prise en 1326, ils en font leur capitale ; Nicée tombe peu après. Constantinople ne succombera qu'en 1453 ; mais auparavant les Turcs pénètrent dans la péninsule balkanique, ravagent la Serbie (1389), s'emparent de la Bulgarie (1394).
Leurs succès sont un instant arrêtés par une vague tartare, partie de l'Asie centrale : Tamerlan bat les Turcs à Angora (1402) et emmène prisonnier le sultan Bajazet qui meurt bientôt en captivité. Mais le conquérant se retourne vers la Chine et l'empire ottoman poursuit ses destinées.
L'héroïsme de Jean Hunyade et de Scanderberg n'arrête pas les progrès des Turcs : la conquête de la Serbie s'achève, la Bosnie et la Valachie sont incorporées à l'empire, la Transylvanie est envahie, et une flotte ottomane attaque l'île de Rhodes (1480).
Le xvie siècle voit la prise de Rhodes (1522) et celle de Bude (1526). Tout le sud-est de l'Europe est couvert par l'islam ; l'Europe centrale, l'Italie même sont menacées. La poussée musulmane ne cesse définitivement en Europe centrale que fort tard, vers la fin du xvne siècle, par la défaite des musulmans devant Vienne, en 1683. Cette bataille marque, de ce côté, le .point d'arrêt de la conquête. Dans d'autres régions, ce terme avait été atteint plus tôt : la bataille navale de Lépante, en 1571, avait abattu le prestige ottoman dans la Méditerranée.
L'Espagne était complètement délivrée dès 1492. C'est la date où les chrétiens reprirent Grenade, capitale du dernier royaume maure. Les musulmans avaient séjourné en Espagne près de huit siècles. Ils envahirent en effet cette contrée pour la première fois en 710. Ils venaient du Maroc, et leurs armées étaient surtout composées de Berbères. Dans cette première invasion, ils prirent Grenade, Tolède et Saragosse. Leur mouvement de conquête les porta jusqu'au-delà des limites de la France, dont ils ravagèrent les provinces méridionales ; ils assiégèrent même Toulouse. Ils furent complètement repoussés hors de France en 759. La bataille de Poitiers, si célèbre dans nos annales, n'est pas mentionnée dans les leurs.
Les musulmans d'Espagne furent presque toujours di-
visés ; leur principal centre fut successivement à Cordoue, à Séville et à Grenade. La dynastie oméyade de Gordoue prit fin en Tan 1035 ; elle avait jeté un assez grand éclat par les lettres et les sciences.
L'Espagne doit aux princes musulmans des monuments admirables. On a remarqué aussi une certaine pénétration de l'esprit de l'islam dans le caractère espagnol et la réciproque peut être vraie : peu d'auteurs ont aussi bien exprimé le fatalisme que Calderon, et les grands mystiques chrétiens d'Espagne paraissent avoir emprunté au moins quelques images à ceux de l'islam. On a de même voulu chercher du côté mahométan l'origine des ordres militaires.
Les musulmans, connus dans nos histoires sous le nom de Sarrasins, conquirent encore la Sicile, qu'ils gardèrent plus de deux siècles. Ils l'envahirent en 827 ; les Normands les en dépouillèrent en 1061. Malte eut à peu près le même sort. Les musulmans qui s'installèrent dans ces îles étaient un mélange d'Arabes et de Berbères. A une époque plus tardive, en 1565, Malte revit des musulmans sous ses murs. C'était cette fois des Turcs ottomans ; l'île fut défendue parles chevaliers qui portent son nom et qui y étaient venus après la prise de Rhodes ; les musulmans durent reculer. Les Turcs prirent Candie en 1669, et Chypre, qu'ils enlevèrent aux Vénitiens, en 1571, l'année de la bataille de Lépante.
Le xvme et le xixe siècle virent le déclin de l'empire ottoman : la Porte cède par degrés le terrain conquis en Europe ; elle rétrograde d'abord au sud du Danube et de la Save ; elle abandonne la Crimée (1774). La Grèce se soulève en 1820, et son indépendance est reconnue en 1830. Au sud du Danube, des pays naguère conquis deviennent seulement vassaux ou tributaires. Mais il faut descendre jusqu'à la date des traités de San Stefano et de Berlin (1878), pour voir la libération complète de plusieurs d'entre eux : la Serbie, la Roumanie et le Monténégro échappent à ce moment à la suzeraineté de l'islam. La Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine ne rompent les derniers liens que plus tard, à la chute du sultan Abdul-Hamid.
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De nos jours les possessions de l'islam en Europe sont très réduites, et sa situation est difficile et troublée. Les Ottomans ont aussi perdu Chypre, et l'île de Crète aspire à se joindre à la Grèce. Dans les contrées où les Européens ont repris le pouvoir, beaucoup de musulmans émigrent; ils se transportent surtout en Asie-Mineure. Il reste cependant de nombreux musulmans sujets de l'Autriche et de la Russie, et que ces puissances traitent avec libéralisme. La Douma russe compte des représentants musulmans.
L'expansion coloniale des puissances européennes a substitué à l'ancienne poussée de l'islam sur la chrétienté une poussée européenne sur les pays d'islam. On peut dire qu'il ne subsiste plus ni en Afrique, ni en Asie de contrée musulmane complètement affranchie de la tutelle européenne. La nécessité de protéger le commerce, de contrôler les finances, d'assurer une bonne police, donne prétexte à l'intervention de l'Europe. Il résulte de cette situation quelque changement dans la conception de l'islam : celui-ci ne se manifeste plus principalement comme autrefois par sa force ; il ne peut plus prouver Allah par le glaive. Il est obligé de devenir plus intérieur, de ressembler davantage à une religion ; il doit se faire plus spirituel.
En même temps, au contact de l'Europe, les peuples de l'islam acquièrent le sentiment du libéralisme : il y a des partis de musulmans libéraux dans tous les principaux pays de l'islam : en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Turquie, en Russie, dans la Perse chiite, aux Indes (1). Le libéralisme comporte nécessairement une certaine interprétation du livre saint,une certaine évolution par rapport à la tradition. La psychologie du croyant mahométan doit
(1) Les musulmans pénétrèrent de bonne heure dans l'Inde. Sous les Oméyades, ils conquirent le Sind et Moultan (714-717). Les plus célèbres dynasties musulmanes de l'Inde sont celles des Ghaznévides fondée au xie siècle par Mahmoud de Ghazna, et celle des Grands Mongols, descendants de Tamerlan, du xvie au xixe siècle. Aujourd'hui le chiffre des musulmans dans l'Inde s'élève à soixante millions, c'est-à-dire au cinquième de la population totale. — La Chine compte environ vingt millions de musulmans dont l'origine est mal connue. Ils n'ont point eu de rôle dans l'histoire intellectuelle de l'islam.
changer : il faut en particulier qu'il admette l'égalité avec les non-croyants, l'autorité du peuple, représenté par les parlements, à côté de celle du khalife; il sera aussi amené à accepter d'importantes modifications dans les mœurs, en ce qui concerne la famille, le statut actuel de la femme musulmane étant inacceptable pour des esprits libéraux.
Cette évolution actuelle est la première qui s'opère dans l'islam ; jusqu'alors cette religion avait été caractérisée par une grande fixité, du moins abstraction faite de sa période de formation à l'origine. Survivra-t-elle à cette crise qui n'est pas vraiment une évolution interne et libre, mais dont les causes sont extérieures et nécessitantes? C'est le secret de l'avenir.
RÉFLEXIONS SUR L'iSLAM
6. Se plaçant au point de vue de l'apologétique chrétienne, on peut dire que non seulement il ne naît pas de l'étude de l'islam d'objection contre le christianisme, mais que l'islam fournit un argument contre une thèse célèbre, hostile au dogme chrétien, celle de l'équivalence des religions. On sait que, d'après cette thèse, toutes les religions, au moins toutes les grandes, le judaïsme, le bouddhisme, l'islamisme, le catholicisme et les sectes chrétiennes seraient des expressions, diverses et d'une valeur égale, du sens religieux de l'humanité. On serait en droit de se servir indifféremment de l'une ou de l'autre pour la satisfaction du besoin religieux.
Or, on voit qu'en fait, il n'en est point ainsi pour l'islam et que cette religion n'est pas considérée de nos jours comme équivalente au christianisme par les âmes qui cherchent, parce que, presque jamais à l'époque contemporaine, il ne s'opère de conversion libre du christianisme à l'islamisme. Une personne de notre civilisation, s'intéressant à la question religieuse et se croyant en droit de choisir sa religion, ne choisit jamais l'islamisme. Cette forme de foi ne convient donc en pratique qu'aux demicivilisés.
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A des époques anciennes, il y a eu de nombreuses conversions à l'islam, de chrétiens ou d'autres. Il serait intéressant de faire une étude minutieuse des conditions dans lesquelles ces conversions se sont produites. Elles ne sont pas toutes dues uniquement à la force, car nombre de chrétiens ont encore pu vivre sous la domination musulmane, sans être obligés de renier leur foi. Néanmoins la plupart ont dû avoir pour cause, sinon la pression immédiate de la force, au moins son prestige et l'utilité matérielle qu'on pouvait retirer de la conversion. Dans son Histoire des Grecs modernes (1825), Rafîenel juge ainsi les conversions des Grecs à l'époque delà conquête de Byzance :« En exterminant les grands et en ménageant la multitude, ditil de Mahomet II, il enlevait aux peuples tout moyen de ralliement et étouffait chez eux l'esprit national ; en tolérant les opinions religieuses, mais en comblant d'honneurs et de récompenses ceux qui embrassaient l'islamisme, il attirait dans ses rangs tous les individus d'une foi douteuse et la masse considérable de ceux qui eussent bravé peut-être les violences d'une persécution, mais qui ne savaient pas résister aux séductions de l'amour-propre. »
De nos jours encore, sous un régime abhorré et heureusement aboli, nous avons vu des conversions de chrétiens à l'islam obtenues par la force : des chrétiens ont cédé à la menace du massacre. Ce qu'il y a de plus triste dans ces changements, c'est que la loi du Coran ne laisse point au nouveau musulman la liberté de revenir en arrière : l'abjuration de la foi musulmane entraînerait la mort.
Il est incontestable que le Coran et les exemples historiques autorisent l'emploi de la force comme moyen de conversion. Il faut souhaiter pour l'honneur de l'islam que l'école libérale, qui comprend que les âmes ne relèvent pas du glaive, sache rompre avec ces coutumes barbares et abroger ces tristes lois.
Des hommes qui ne subissaient pas l'empire de la force, sont autrefois venus librement à l'islam ; je veux parler de conquérants comme les Mongols, les Turcs, les Tartares, qui, après avoir renversé des dynasties et saccagé des contrées musulmanes, ont embrassé la religion de ceux qu'ils avaient vaincus. Ces conquérants sortaient d'un ni-
veau religieux encore inférieur. Quelques-uns n'ont d'ailleurs pas laissé de garder vis-à-vis de l'islamisme une certaine indépendance. Ainsi on dit de Tamerlan qu'il mettait le code de Djengiz-Khan au-dessus du Coran ; et son descendant, le grand Mongol Chah Akbar, s'émancipa de l'islam au point de fonder presque une nouvelle religion.
Dans le courant du xixe siècle, l'islamisme, qui a reculé en Europe, a fait des progrès en Afrique. De nombreuses populations nègres s'y sont converties. Ces conversions ont été dues en partie au zèle des missionnaires musulmans affiliés aux Confréries, comme les Sénoussis, les Tidjania, les Rahmania. Les Sénoussis, dont on croyait l'activité éteinte, ont tout récemment montré de nouveau leur force dans le massacre de la garnison française d'Abecher.
On a dit que l'islam était la religion la mieux adaptée aux races inférieures ; qu'il plaisait aux nègres, auxquels le christianisme, trop élevé, était inaccessible. Cela n'est peut-être pas entièrement exact comme fait ; les missionnaires chrétiens sauraient évidemment nous montrer l'efficacité de leur propagande parmi les nègres d'Afrique; en tout cas, en Amérique, le nègre est chrétien. Des théologiens, frappés pourtant de cette idée de l'adaptation de l'islamisme au tempérament nègre, ont pensé que l'islam pouvait être considéré comme une religion de transition, qu'il constituait un progrès par rapport au fétichisme, et qu'il servirait de préparation au christianisme. Il y a dans cette manière de voir quelque illusion ; car, jusqu'à présent au moins, l'islam n'a pas favorisé l'étude ni la discussion religieuses qui seraient nécessaires au croyant pour s'élever à une foi supérieure, et il a autorisé des mœurs qui ne sauraient être considérées comme préparatoires au christianisme.
7. Si nous ne voyons pas de personnes appartenant à notre civilisation, se convertir à l'islam, en revanche il ne manque pas d'écrivains, de philosophes, de sociologues, de poètes, qui ont parlé de cette religion avec sympathie. Il est intéressant de noter ce qu'ils y trouvent de beau.
Beaucoup ont été frappés de la simplicité de la doctrine islamique, de la netteté de la conception monothéiste dans cette religion, de la sobriété de la liturgie et du culte. Il
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est difficile de nier que la simplicité ne soit, presque en toutes choses, une grande et sublime qualité. Mais encore faut-il voir si cette simplicité est aussi réelle qu'il semble de prime abord, si elle satisfait à tout, et si le mérite en est à Tislam.Pour ce qui est de la netteté de la conception monothéiste, Thonneur en revient au judaïsme, et Mahomet lui-même ne l'a point nié, puisqu'il croyait, à ses débuts, renouer la tradition patriarcale et restaurer la religion d'Abraham. Mais l'idée du Dieu unique s'accompagne chez lui d'un peu de dureté ; il n'a pas senti le besoin de rapprocher ce Dieu de l'humanité. Il l'a laissé très haut, très séparé de nous, et toute l'économie des grands mystères du christianisme, de l'Incarnation et de la Rédemption, lui est restée inintelligible. Sa conception du prophétisme aussi est simpliste au point d'en être un peu grossière. Le mécanisme de l'inspiration est tout extérieur et objectif : un ange vient de la part de Dieu parler au prophète, lequel n'a qu'à répéter les paroles de l'ange. Le travail intérieur accompli par l'esprit de Dieu sur l'âme du prophète n'est point indiqué.
La simplicité de la conception religieuse a donc été chez Mahomet jusqu'à omettre toutes les émotions tendres, intimes et profondes de l'âme, et la vie intérieure elle-même. Cette omission constituait dans le système initial de l'islam une énorme lacune, qui fut postérieurement comblée par les mystiques agissant sous l'influence du christianisme. Par là s'est en même temps réintroduite une assez grande complexité.
Quant à la simplicité du culte, elle n'est pas sans grandeur; mais elle va parfois jusqu'à toucher à la pauvreté. Il est difficile, si l'on imagine ce que pouvaient être les grands offices à Sainte-Sophie par exemple avant la conquête musulmane, de ne pas trouver de telles scènes plus belles et plus riches que la simple psalmodie de quelques versets du Coran. D'ailleurs cette simplicité liturgique correspond à la lacune que nous signalions tout à l'heure dans le dogme musulman : la liiturgie n'a pas à exprimer des mystères que le dogme n'admet pas.
Beaucoup de voyageurs ont admiré dans l'islam la pratique fréquente de la prière. Ce sentiment a été celui de
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Lamartine qui, dans un beau passage, explique qu'il aime l'islam parce qu'on y prie (1). Il y a en effet cinq prières par jour dans cette religion ; cette loi a été évidemment imitée de la répartition des prières canoniques chez les moines chrétiens. Si Ton a le sens religieux, on ne peut qu'admirer un peuple qui prie, et louer une religion qui donne à ses adeptes l'habitude de la prière fréquente. Toutefois ce précepte des cinq prières témoigne chez le législateur de l'islam plutôt d'une bonne intention que d'une véritable sagesse ; car, ce que le christianisme n'imposait qu'aux moines, il Ta prescrit à tous les fidèles ; en sorte que l'islam bien observé ressemblerait à un vaste couvent. La vie très active que nécessite la civilisation moderne, rend ce précepte peu pratique, et on ne peut trouver tout à fait bonne une loi qui ne convient vraiment qu'à des religieux ou à des oisifs.
L'islam a une véritable poésie à laquelle un grand nombre d'occidentaux ont été sensibles : l'appel à la prière fait par les muezzin du haut des minarets, l'effet de ces minarets dominant les villes ou mariés dans les campagnes aux cyprès, les cimetières musulmans étalés dans de beaux sites, dépourvus de luxe, respirant la sérénité, les fontaines gracieuses qui ornent les cours des mosquées et où les croyants viennent avant la prière faire leurs ablutions, ce sont autant de notes d'une poésie intense au charme de laquelle on a peine à se soustraire. Mais ces attraits d'ordre artistique ont-ils la valeur d'un argument rationnel en faveur de l'islam ? En tout cas, pour mesurer la portée d'un tel argument, il faudrait d'abord observer que la beauté des contrées où domine cette religion, entre pour beaucoup dans ses effets poétiques; il faudrait en-
(1) M. Léon Séché, dans son livre Lamartine, Elvire et les Méditations, p. 259, rapporte que Lamartine disait à Vigny que « les mahométans sont plus civilisés que nous à cause de la charité extrême entre eux. » A ce propos, M. Hyacinthe Loyson écrivit à M. Séché : « Il y a plus de charité entre les musulmans qu'entre les chrétiens. J'ajoute qu'à l'encontre des superstitions, je devrais dire peut-être des idolâtries, par lesquelles nous avons défiguré la religion de l'Évangile, ils ont conservé un monothéisme aussi grandiose que simple.»
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suite se demander si le christianisme ne dispose pas d'effets analogues, d'une puissance au moins égale. Et surtout il conviendrait de constater qu'on ne mesure pas la valeur d'une religion à ses qualités artistiques : sous ce rapport l'islamisme et le christianisme, au jugement de plusieurs, risqueraient fort d'être battus ensemble par l'ancien paganisme gréco-romain auquel pourtant aucun homme sensé ne songe à revenir.
On a encore loué dans l'islam la pratique des vertus de fraternité et d'hospitalité. Mais il n'y a pas là un mérite propre à l'islam. Ces vertus, et surtout la seconde, sont la conséquence de la vie pastorale ; et la Bible en offre déjà les plus jolis exemples. La conception politique de l'islam, étant démocratique et égalitaire, favorise le sentiment de fraternité. Ce sentiment toutefois ne s'applique qu'aux musulmans entre eux ; et ses bons effets dans l'ordre politique sont trop souvent contre-balancés par les abus du despotisme.
L'islam n'a pas en théorie de clergé. Cette circonstance, pour beaucoup d'esprits modernes, constitue une supériorité. Mais il faut noter d'abord que l'absence théorique du clergé tient aux lacunes de la vie religieuse et du dogme que nous avons signalées : la croyance musulmane est telle qu'elle ne comporte ni sacrifice ni sacrements. Il faut remarquer d'autre part que le clergé, qui n'existe pas théoriquement, existe cependant en pratique. Il est formé par les gardiens des mosquées, les imams qui président à la prière publique, les juges et les théologiens. Dans l'empire ottoman, ce clergé, formé dans les universités, a reçu une organisation très forte de Mahomet II le Conquérant et de Soliman le Magnifique. A sa tête est le grandmufti ou cheïkh ul-islam, personnage extrêmement puissant, qui, bien que les sultans soient censés chefs religieux de l'islam, représente à côté d'eux la tradition et la science théologiques, et peut les déposer par une brève sentence, comme on l'a vu de notre temps. En dehors de l'empire ottoman, les personnages versés dans l'étude de la théologie ont aussi une importance considérable ; il en est de même des chefs d'ordres, de monastères, de confréries, et dans la région africaine, on voit des marabouts, descen-
dants de fondateurs et chefs de grands ordres, être de leur vivant l'objet d'un véritable culte.
Voilà les principaux points sur lesquels l'islam a été loué ; on pourrait former tout un recueil de pages souvent fort belles, écrites en l'honneur de cette religion, et faisant valoir les différents arguments dont nous venons de discuter la valeur. Et cependant aucun des auteurs qui ont écrit ces pages, aucun des lecteurs qui les ont lues avec intérêt et sympathie, n'a été jusqu'à conclure qu'il devait faire acte d'adhésion à l'islam et s'y convertir. Il y a, à n'en pas douter, quelque chose dans cette religion qui fait qu'on ne la sent pas au niveau où il faudrait qu'elle fût pour convenir à des hommes de haute civilisation.
8. Les reproches qu'on lui adresse sont plus connus encore que les éloges. Quelques-uns d'ailleurs sont un peu exagérés.
Le premier est qu'elle autorise et presque recommande la polygamie. Il faut pourtant tenir compte qu'en fait la polygamie n'est guère pratiquée que par les riches. Bien peu de philosophes ont osé approuver l'islam sur ce point. Schopenhauer est l'un d'entre eux. Quelques sceptiques ont noté que les mœurs ne sont pas sensiblement plus pures dans les pays où la règle est la monogamie. Il est à croire cependant qu'il y a une certaine élite de la population dans laquelle les mœurs sont pures ; et en tout cas la loi morale doit se tenir au-dessus des mœurs pour les élever, et donner satisfaction au sentiment de l'idéal.
On sait en outre que l'islam n'admet pas seulement la polygamie, mais que la femme y est voilée et presque recluse, en sorte que la vie sociale y est fort différente de ce qu'elle est dans notre civilisation. Ce statut nuit sans conteste à la dignité de la femme ; quelques personnes ont cru qu'il nuisait aussi à son bonheur ; c'est ce qu'a voulu nous faire sentir, par exemple, Pierre Loti dans son roman des Dèsanchantées. Mais ce second point est beaucoup plus douteux. De bons observateurs ont prétendu que la femme musulmane n'est pas malheureuse. Ainsi Savari, dans ses Lettres sur V Egypte, 1786 (Lettre xv), décrit la situation de la femme égyptienne en des termes où l'on