‹ Où en est l'histoire des religions? (volume 2)Chapitre 223 sur 239 · X. L ISLAMISME · texte numérisé non relu

X. L ISLAMISME

sent plus l'agrément que la mélancolie, et il se montre médiocrement choqué de ces coutumes qu'il compare à celles de la Bible et des temps homériques : « Ces coutumes, dit-il, que les Européens auraient raison d'appeler barbares et contre lesquelles leurs réclamations s'élèveraient avec justice, paraissent si naturelles dans ce pays qu'on ne soupçonne pas même que dans d'autres climats elles puissent être différentes. Tel est l'empire de l'habitude sur l'esprit humain : un usage établi depuis des siècles lui apparaît la loi de la nature. » Malgré cette sorte d'excuse, le statut de la femme dans l'islam est une des principales raisons qui maintiennent cette religion à un niveau inférieur de civilisation.

Un autre reproche qui a été fait à l'islam est son respect pour la force physique : Allah, c'est-à-dire Dieu, y prêche la guerre sainte ; les conversions s'y font par le glaive, et c'est la conquête militaire qui doit porter la foi mahométane jusqu'aux extrémités du monde. La politique du Coran, a dit Michaud, l'auteur de l'Histoire des croisades, « était comme un hymne au dieu de la guerre, et cette politique du glaive était à peu près la seule que pussent comprendre des tribus accoutumées à décider toutes choses par le combat. » A une époque où l'on n'étai^pas habitué à l'idée du service militaire obligatoire, Montesquieu s'est montré choqué de cette loi de l'islam <jui impose à tous les croyants le devoir des armes. A la même conception se rattache encore le droit au massacre des non-croyants, qui est inscrit dans le Coran, et dont les despotes de l'islam ont usé jusqu'à nos jours d'une manière horrible au mépris tout ensemble de l'humanité et de la saine politique. Sur cet article on ne voit guère comment l'islamisme pourrait être défendu.

On a encore reproché à cette religion le mélange des notions politiques et religieuses. Ce reproche pourrait, il est vrai, tomber, surtout en Orient, ailleurs que sur l'islam. Il ne manque pas de peuples chez qui l'on voit ces notions confondues ; mais il n'en est point où elles le soient d'une façon plus systématique, plus complète que chez les musulmans : le khalife, successeur du prophète, est chef temporel et spirituel ; le Coran règle la vie civile,

politique et religieuse de la nation ; le sentiment patriotique se confond avec le sentiment religieux : la nation n'est autre chose que la communauté des croyants. L'auteur d'une Histoire abrégée de l'empire ottoman, E. Palla (1825), a bien exprimé l'étonnement que cause ce mélange des choses sacrées et profanes dans l'islam, « cette étroite connexité qui lie tant de matières différentes et ordinairement séparées, lois civiles, préceptes moraux, règlements sanitaires et somptuaires;» partout le musulman voit sa religion ; « les choses les plus indifférentes s'y rattachent par un rapport plus ou moins direct, tout est confondu dans les mêmes règlements, et l'on y cherche en vain, si l'on peut s'exprimer ainsi, la transition du ciel à la terre. » — Ce devra être l'une des plus importantes parties de l'œuvre des jeunes-musulmans, que d'amener les esprits à séparer ces notions et ces choses logiquement distinctes.

On a reproché autrefois à l'islam la superstition et le fanatisme. Ces critiques ont peu de justesse aujourd'hui. L'accusation de fanatisme a été portée par les philosophes du xvme siècle contre tous les sectateurs d'une religion quelle qu'elle fût, qui la soutenaient avec zèle et avec une certaine violence de sentiments et de moyens. De nos jours le zèle religieux a diminué dans l'humanité ; et jusque dans l'islam, la violence de la foi ne peut pas trop être reprochée aux croyants. Quant à la superstition, elle a été fort répandue autrefois en Orient ; mais il ne faut pas en faire un grief à l'islam, car les pratiques superstitieuses sont condamnées par le Coran.

Plus grave et plus intéressant est le reproche de fatalisme. On a souvent répété, tant au point de vue théologique qu'au point de vue des mœurs, que les musulmans sont fatalistes. Pour ce qui est de l'aspect théologique de la question, nous les avons plusieurs fois défendus contre ce reproche : les phrases du Coran qui paraissent exprimer une doctrine fataliste peuvent être interprétées, et les théologiens les plus orthodoxes de l'islam nient formellement les propositions fatalistes. Mais en ce qui concerne les mœurs, il est évident que celles des peuples musulmans ont été jusqu'à ce jour imprégnées de fatalisme. Je

x. l'islamisme 449

ne dis pas que le religion de l'islam en soit cause; au contraire ; j'ai fait remarquer que les plus belles expressions littéraires du sentiment du fatalisme appartiennent à l'antiquité grecque. Toujours est-il que l'islam s'est assimilé ce sentiment, et se l'est approprié au point qu'il a l'air d'être une de ses caractéristiques. Le fatalisme ainsi compris est une disposition morale par laquelle on croit que la force de l'homme est fort peu de chose, par rapport aux forces vagues des circonstances ou du destin, et qu'en conséquence l'effort, le travail et l'acte de volonté sont peu utiles et peu efficaces. Une telle disposition amollit l'énergie et rend impossible la foi au progrès. C'est une des circonstances qui ont le plus puissamment agi, pour retarder les peuples mahométans dans leur marche vers la civilisation.

9. Voilà à peu près tout ce qu'on peut dire et tout ce qu'on a dit pour et contre l'islam. On voit que la science de cette religion n'est pas en somme fort difficile, et que les jugements que l'on peut porter sur elle ne laissent pas place non plus à beaucoup d'hésitation. Mais si l'étude de l'islam n'offre pas le charme de la difficulté, elle n'en a pas moins un intérêt assez grand sous le rapport de la psychologie religieuse. Justement parce que les musulmans ont eu jusqu'à présent une foi très vive, et qu'ils ont laissé l'idée religieuse dominer toute leur existence d'hommes, de savants, de guerriers, de citoyens, on peut étudier chez eux la manière d'agir de cette idée et se rendre compte de ses effets. Il est aussi extrêmement intéressant de suivre le mouvement qui se produit en ce moment chez les jeunes-musulmans, par lequel ils cherchent à se dégager de cette tutelle de la foi dans les choses temporelles, tout en gardant au fond pour elle le respect et l'attachement qui lui sont dus dans les choses de l'âme. Il y a là matière à des observations qui — bien que la religion dont nous parlons apparaisse un peu fruste, et, en certains points même, barbare et grossière — sont cependant dignes de retenir l'attention des esprits délicats.

Hist. Rel. — I — 29

Voir la section I. — Pour la littérature arabe, on peut lire : G. Brockelmann, Geschichte der arabischen Litteratur, 1901 ; et pour la littérature persane : P. Horn, Geschichte der persischen Litteratur, 1901. — Les érudits se servent pour l'arabe de la grande édition de Brockelmann, et de la Bibliographie arabe de Chauvin. Pour le Coran et Mahomet : Mahomet, Le Koran, traduction par M. Kasimirski, nouvelle éd., 1891 ; ou la traduction anglaise de Rodwell dans la collection des Sacred books of the East. — A. Sprenger, Das Leben und die Lehre des Muhammed, 2e éd., 1869. — L. Krehl, Das Leben und die Lehre des Muhammed, 1884. — H. Grimme, Muhammed, i, das Leben, 1892; n, System der Koranischen Théologie, 1895.

Doctrine et esprit de l'islam : Carra deVaux,^ doctrine de Vislamt 1909. — A. Von Kremer, Geschichte der herrschenden Ideen des Islams, 1868. — Duncan B. Macdonald, Development of Muslim theology, jurisprudence and constitution al theory, 1903. — M. d'Ohsson, Tableau général de Vempire ottoman, 1791, 5 vol.

Formation des sectes : Carra de Vaux, Le mahométisme, 1898.

Histoire : Muir, The khalifate, its rise, décline and fall, 2e éd., 1892. — De la Jonquière, Histoire de Vempire ottoman.

Il n'y a point de déshonneur à se servir des bons guides pour touristes, comme ceux de Baedeker, Murray et Joanne; les articles concernant l'histoire et la religion, que l'on trouve dans ces guides, sont ordinairement rédigés par des savants très distingués.

Baron CARRA DE VAUX.

(1) Voir la note explicative pour la Bibliographie de l'Introduction.

Page 1