L HISTOIRE DES RELIGIONS ET LES CATHOLIQUES
23. Quand nous parlons de liberté de l'esprit et de science, nos ennemis ne manquent jamais de nous arrêter pour nous dire : Vraiment, c'est bien aux catholiques qu'il appartient de tant vanter la liberté de l'esprit et de tant insister sur la méthode historique ! Ni l'une ni l'autre ne leur sont permises.
Est-il vrai, d'abord, que l'emploi consciencieux de la méthode historique soit interdit à l'historien catholique des religions ? Mais l'enseignement authentique de l'Eglise, rappelé naguère par le concile du Vatican (1), reconnaît à chacune des sciences humaines le droit d'user de sa propre méthode. L'historien catholique peut donc procéder en historien, tant dans le travail préliminaire et analytique de la critique des sources et des faits que dans la construction synthétique qui constitue l'œuvre propre de l'histoire. Il ne fera entrer dans son récit que ce que les documents lui apprennent et ne s'y couvrira pas de l'autorité de l'Église. Dans une étude historique sur la résurrection de Jésus, il se contentera des témoignages historiques qui, avec l'aide de telle ou telle science auxiliaire, lui permettent d'en établir la réalité. Le rationaliste dirait :
(1) Const. De fide catholica, cap. iv : Nec sane ipsa {Ecclesia) vetat, ne hujusmodi disciplinée in suo quœque ambitu propriis utantur principiis et propria methodo...
Cette résurrection est inconciliable avec les lois scientifî-^ ques, donc elle n'est pas. Le catholique dira : Voyons ce que nous apprend l'examen critique des sources et des faits. Lequel des deux a été le plus fidèle à la méthode historique ?
Sans doute, le catholique est convaincu, avant toute enquête, de la réalité historique du fait qui est l'objet de sa foi. Et c'est pourquoi si, dans ses conclusions, il aboutissait à le nier, il n'hésiterait pas à avouer que, ici ou là il a fait fausse route et il reprendrait à nouveau l'examen des documents et des faits. Mais il n'est rien, en cela, que la méthode historique condamne, et l'expérience prouve que, pour en agir de la sorte, les historiens catholiques n'en sont que plus heureusement préservés des hypothèses trompeuses et des constructions aussi fragiles, aussi ruineuses que hâtivement édifiées.
24. N'empêche, objectera-t-on, que les conclusions de l'historien catholique des religions lui sont dictées, imposées à l'avance et, par conséquent, que sa liberté intellectuelle n'est pas entière. L'Église lui permettra de reconnaître que tout n'est pas à admirer dans l'histoire de sa religion, ni tout à blâmer, à mépriser dans les religions étrangères ; sur bien des points secondaires, elle lui laissera la pleine liberté de tout penser et de tout dire. Mais qu'il prenne garde ! S'il use de cette liberté dans les questions graves qui engagent l'autorité et l'enseignement de l'Église, il risque fort d'encourir l'anathème. Bien plus, à défaut même de la peur de l'excommunication ou de la mise à l'index, la foi dont l'historien catholique est tout pénétré, ne lui crèvera-t-elle pas les yeux, ne l'empêcherat-elle pas, même sans qu'il en ait conscience, de voir ce qui est ? L'historien catholique ne saurait être impartial, car il aura nécessairement des préjugés.
Pour répondre à cette objection il ne suffit pas, comme on le fait parfois, de dire — ce qui est vrai, d'ailleurs — que les historiens rationalistes ont, eux aussi, leurs dogmes intangibles et leurs préjugés : l'incapacité des uns ne ferait pas la capacité des autres. Il ne convient pas, non plus, de dissimuler l'obligation qui incombe au savant catholique ni l'influence qu'il subit du fait de sa foi. Mais
il faut nier hardiment que cette influence soit aveuglante et que cette obligation soit incompatible avec l'usage normal de notre liberté comme avec l'emploi régulier de la méthode historique.
On sait déjà ce qu'il en est à ce dernier point de vue. Ignorerait-on, d'autre part, que les critiques catholiques n'ont jamais été aveuglés par leur foi au point de ne pas saisir les réalités tout aussi bien que les critiques librepenseurs ? Peut-on penser et oserait-on dire que Mgr Duchesne ou le P. Lagrange, pour ne citer que ceux-là, ne connaissent pas à fond, l'un les origines chrétiennes, et l'autre certains chapitres de l'histoire biblique ? Il n'est pas un détail qui leur ait échappé ;^ils ont tout examiné, tout pesé. Et s'ils ne se sont pas laissé arrêter par telle difficulté que d'autres jugent ruineuse pour la foi , ce n'est pas qu'ils l'ignorent ni qu'ils se la cachent à euxmêmes, c'est qu'il est sage de ne pas nier le soleil pour un nuage qui le voile, ou de distinguer la liberté féconde d'avec la négation précipitée et stérile ; c'est, en fin de compte, que la liberté intellectuelle ne peut pas faire que ce qui est ne soit pas. Les faits sur lesquels la foi chrétienne est fondée, sont réels : manquerait-on de méthode ou de liberté pour les voir tels qu'ils sont ?
On s'imagine parfois que les savants catholiques sont tellement prisonniers de leur foi et des enseignements de l'Église qu'ils ne peuvent , en somme, sur les sujets un peu importants que se répéter et se copier les uns les autres. En lire un, c'est les lire tous, s'écrie-t-on volontiers. Que c'est peu nous connaître ! Si nous nous accordons à ne rien affirmer qui contredise la doctrine authentique de l'Église, pour tout le reste ■ — et ce reste est immensément vaste — chacun d'entre nous parle et agit à son gré, comme bon lui semble, à ses risques et périls. Aussi bien n'est-il pas de notoriété publique que, sur des questions aussi délicates et aussi graves que celles de la composition historique et du caractère des évangiles ou celle du contenu et de l'origine des religions actuellement pratiquées par les sauvages, les savants catholiques émettent des conclusions assez différentes ? L'Église le sait, et l'Église laisse faire : il n'e^t rien, en effet, dans cette variété et cette
liberté relative d'opinions qu'elle veuille et qu'elle puisse blâmer.
25. Nous sommes à même d'étudier l'histoire des religions scientifiquement et avec impartialité. Mais est-ce là œuvre bien utile ? Même, n'y a-t-il pas là un danger pour quelques-uns des nôtres ?
Dangereuse, cette étude le serait en effet pour ceux qui l'abordent sans la préparation nécessaire, je veux dire, sans savoir comment dissiper l'impression fâcheuse que produisent sur l'esprit et le spectacle de tant de religions diverses, florissantes aujourd'hui demain abandonnées, et encore les similitudes que l'on peut ou que l'on croit constater entre la religion chrétienne et les autres institutions religieuses.
Les historiens rationalistes des religions comptent bien sur cette impression pour hâter le triomphe de la librepensée. M. Salomon Reinach s'adresse « aux juifs comme aux chrétiens, aux athées ignorants comme aux croyants doctes, pour leur annoncer la bonne nouvelle des religions dévoilées (1). » « Ce sont là, dit-il de l'histoire des religions, des études très fécondes... qui se proposent non seulement d'élever et d'instruire, mais de libérer l'esprit humain (2). » « Comment voulez-vous, écrit également Jean Réville, qu'un homme de bon sens voie défiler constamment tant de religions diverses, tant de dogmatismes qui se contredisent réciproquement, tant d'institutions qui se sont proclamées éternelles et qui sont tombées à leur tour dans le gouffre du passé, tant de révolutions religieuses après lesquelles on a déclaré que c'en était fait de la religion, du salut de l'homme individuel et pe la société, — sans apprendre qu'il n'y a pas d'infaillibilité en religion, pas d'orthodoxie immuable, pas de réalisation religieuse définitive, que la négation de la veille devient l'affirmation du lendemain, que les formes religieuses comme les autres formes de la vie spirituelle de l'humanité n'ont qu'une valeur relative, temporaire, locale, et que l'intolérance, avant même d'être un vice, est tout
(1) Cultes, mythes et religions, t. Il, Introd., p. xvm.
(2) Orpheus, p. 36.
d'abord une preuve d'ignorance et de sottise (1) ? » Ne sait-on pas du reste qu'un groupe de libre-penseurs et tel convent maçonnique demandaient naguère au Parlement français d'organiser un enseignement d'histoire des religions dans les collèges ou lycées et les écoles primaires non moins que dans les facultés ?
Toutes les religions se ressemblent, il n'en est pas qui soit divine, il n'en est pas qui soit éternelle. C'est bien à cette dangereuse impression d'universel relativisme et de scepticisme foncier qu'aboutit l'étude des histoires rationalistes des religions. Mais c'est que dans ces histoires on ne montre pas ce qui, des religions mortes ou vivantes, a subsisté toujours identique ; c'est aussi que dans ces ouvrages, menteurs ou superficiels, on dissimule ou l'on diminue les différences nombreuses et essentielles qui distinguent les religions juive ou chrétienne d'avec toutes les autres, et qu'on exagère les ressemblances que toutes les religions présentent et doivent présenter pour répondre aux besoins religieux de l'homme, en quelque siècle et sous quelque climat qu'il souffre, pense et prie. L'historien catholique des religions n'aura pas de ces réticences ou de ces exagérations, et, par suite, ses œuvres ne seront un danger pour personne.
26. Au contraire, l'exposé vrai, loyal, de ce qu'ont été toutes les religions, deviendra un excellent moyen de faire mieux comprendre et mieux apprécier la religion chrétienne et l'Église qui l'incarne et la propage. Quand on connaît d'autres religions, on voit plus nettement ce que doit être une religion qui veut être catholique, donner satisfaction aux âmes de tous les temps et de tous les pays, et l'on remercie Dieu de ce que, en fait, il a daigné nous donner cette universelle religion.
D'aucuns rêvent de mettre la science des religions au service de la « religion naturelle » ; Yhiérographie et Y hier rologie, de concert avec Y hièrosophie, montreraient ce qu'il y a d'essentiel dans les croyances religieuses, et, ainsi rajeunie, augmentée ou diminuée suivant les indications de la science, la religion naturelle deviendrait la religion
(l) Op. cit., p. 4-5.
de l'avenir. Nous ne nions pas, nous n'avons jamais nié que, même sans le secours de la révélation, l'homme puisse se créer une religion ; mais l'histoire et l'expérience nous apprennent que la religion chrétienne est comme un achèvement divin de la religion naturelle et que celle-ci n'a de vie réelle, ou même n'est efficacement conservée que dans celle-là. L'avenir est à Dieu et à la seule religion qui soit son œuvre. Assez semblable aux autres religions en même temps qu'assez différent de toutes pour prouver à la fois son origine divine et son essentielle catholicité, le christianisme n'a rien à craindre, mais tout à espérer de la comparaison. L'histoire des religions, de plus en plus, est appelée à fournir aux apologistes chrétiens la matière d'un excellent chapitre.
Chapitre nécessaire, en vérité. Il en est de l'histoire des religions un peu comme de la politique : les journaux, les livres de vulgarisation se mettent à en parler à tort et à travers, bientôt chacun se croira à même de disserter sur ces matières. Qui sait ? Demain peut-être, le vœu de nos ennemis sera réalisé et l'enseignement de l'histoire des religions deviendra, chez nous, universel et obligatoire. Nous ne devons pas nous laisser surprendre. ■ 27. Le monde catholique semble, enfin, avoir compris que l'étude des religions est pour nous, à l'heure présente, d'urgente nécessité. Il y a trente ans, l'abbé de Broglie (1) était presque seul, parmi les savants catholiques de France, à s'adonner à l'histoire générale des religions, et la Revue des Religions, n'ayant pas réussi à vaincre l'indifférence presque universelle des catholiques de notre pays pour une science qui leur paraissait sans doute inutile, dut bientôt cesser de paraître. Aujourd'hui, les excellents ouvriers ne manquent pas et le public chrétien leur fait bon accueil. Des conférences ou des cours sur l'histoire des religions ont été institués parmi nous ; toutes nos grandes revues
(1) Il est bon de remarquer, à notre honneur, que le cours régulier d'histoire des religions ouvert par l'abbé de I roglie, à V nstitut catholique de Paris, en 1880, prévint de quelques mois l'inauguration, par Albert Réville, de la première chair» officielle d'histoire des religions au Collège de France.
font à la science des religions une place chaque jour plus considérable ; de très savants ouvrages, enfin, ont paru en ces dernières années, ou vont paraître très prochainement. Nous n'essaierons pas d'en donner ici une nomenclature qui serait fastidieuse et risquerait fort d'être incomplète.
Les meilleurs d'entre ces travaux seront, du reste, mentionnés dans les études qui suivent, sur chacune des religions que l'humanité a connues et pratiquées depuis les temps les plus lointains jusqu'à nos jours (1). Il va sans dire que les religions juive et chrétienne et l'histoire de l'Église catholique seront étudiées en détail et occuperont, dans ce musée religieux, la place d'honneur qui leur revient. Nous aurons ainsi l'occasion d'aborder les plus graves questions qui puissent se poser devant l'historien des religions, l'exégète et l'apologiste.
Nous voudrions, avant tout, déterminer avec précision ce que l'on sait actuellement en ces matières fort complexes. Les ignorants seuls peuvent s'imaginer que la science des religions est achevée ou près de l'être. Elle n'en est, réellement, qu'à ses débuts ; et c'est ce qu'ont voulu proclamer bien haut les spécialistes éminents ou les savants critiques qui ont consenti à nous assurer leur précieuse collaboration, lorsqu'ils ont accepté, pour notre travail, ce titre modeste : Où en est l'histoire des religions ?
Tous, au surplus, sont universellement appréciés pour leur compétence, leur probité intellectuelle et leur scrupuleux attachement à la méthode historique. Le lecteur peut être sûr de beaucoup profiter à leur école.
(1) Ces études ont paru d'abord dans la Revue du Clergé français, et ont été très goûtées des connaisseurs.
Dans cette bibliographie, comme dans la bibliographie de tous les chapitres de l'ouvrage, les numéros sont ceux des paragraphes du texte auxquels la bibliographie se rapporte.
Nous n'indiquons que les travaux les plus importants. — et de préférence ceux de langue française, qui intéressent davantage la plupart de nos lecteurs. Il va de soi que les publications mentionnées ici ne sont pas, pour autant, recommandées toutes et à tous indistinctement.
Bibliographie générale.
Max Muller, Introduction to the science of religion, trad. fr., 1875. ■ — Albert Réville, Prolégomènes à l'histoire des religions, 1881.
— Goblet d'Alviella, Introduction à l'histoire générale des religions, 1887 ; Les sciences auxiliaires de l'histoire comparée des religions, dans Transactions of the third international Congress for the history of religions, 2 vol., 1809, t. n, p. 365-379. — F. B. Jevons, An Introduction to the history of religions, 1896 ; An Introduction to the study of comparative religion, 1908. — M. Jastrow, The Study of religions, 1902.
— L. Marillier, art. Religion, dans la Grande Encyclopédie, t. xxviii, 1903. — P.-D. Chantepie de laSaussaye, Manuel d'histoire des religions, trad. fr., 1904, avant-propos et ch. i; Introduction, par H. Hubert. — Jean Réville, Les phases successives de l'histoire des religions, 1909, (introduction = leçon d'ouverture du cours d'histoire des religions au Collège de France, 1907). — A. Loisy, Leçon d'ouverture du cours d'histoire des religions au Collège de France, 1909. — L. de Grandmaison, L'étude des religions, dans la Revue pratique d'apologétique, 15 août 1910.
Bibliographie spéciale.
11-14. — G. Michelet, Pour la psychologie religieuse, dans la Revue du Clergé français, 15 janvier et 1er mars 1905.
17-19. — A. Bros et O. Habert, Chronique d'histoire des religions, Deux méthodes, dans la Revue du Clergé français, 1er décembre 1909. ■ — G. Foucart, De la méthode comparative dans l'histoire des religions , 1909. — H. Pinard, Quelques précisions sur la méthode comparative, dans Anthropos, 1910, fasc. 2-3.
20. — A. Bros, La religion des peuples non civilisés, 1907. — A. Le Roy, La religion des primitifs, 1909.
23-27. — Abbé de Broglie, Problèmes et conclusions de l'histoire des religions, 3e édit., 1889. — J.-M. Lagrange, La méthode historique, 1904. — J. Bricout, L'histoire des religions et la foi chrétienne,
J. BRICOUT.