XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
au nom de ce presbyterium qu'il écrit aux Corinthiens. Quoi qu'il en soit, l'idée de l'unité de l'Église, de la soumission nécessaire à l'autorité ecclésiastique, et l'idée même du droit divin de cette autorité sont nettement exprimées dans cet écrit: l'autorité épiscopaley est présentée comme un office dont les premiers épiscopes ont été investis par les apôtres envoyés eux-mêmes par Jésus-Christ, et qui se transmettra d'eux à leurs successeurs désignés par le consentement de l'Église locale. La Prima Clementis est aussi, comme on l'a dit très justement, « l'épiphanie de la primauté romaine (1) » : on y voit en effet l'Église romaine intervenir dans les difficultés intérieures de l'Église de Corinthe, et exercer déjà une autorité supérieure à celle de toutes les autres communautés chrétiennes.
53. Avec le début du second siècle se ferme pour le christianisme la période proprement dite des origines. A cette date, l'Église se présente avec tous les traits essentiels du catholicisme : caractère social, caractère dogmatique, caractère sacramentel. Les chrétiens ne sont pas une poussière de croyants, ils constituent une société visible, liée en une forte unité que maintient une hiérarchie dont l'autorité remonte par les apôtres jusqu'au Christ. La doctrine chrétienne y est conçue comme une tradition, fondée sur la parole de Jésus et l'enseignement des apôtres : l'idée de la règle de foi s'est précisée et fortifiée dans la lutte même contre les premières hérésies. Le dogme est constitué dans ses éléments essentiels : chez saint Paul et saint Jean on trouve les grandes lignes du dogme trinitaire, delà christologie et de la doctrine delà rédemption. Enfin l'idée de l'initiation à la vie spirituelle et de son entretien dans les âmes par des rites sacramentels où la matière sert de véhicule à l'Esprit divin forme le cœur du culte chrétien.
Certes la distance est grande de l'Évangile galiléen au christianisme de saint Ignace : mais ce développement doit-il être considéré comme une déviation ? Non, car, si l'on ne s'arrête pas à la surface, l'identité foncière se
(1) P. Batiffol, V Église naissante et le catholicisme, lre édit.,
révèle sous la différence des formes extérieures. Déjà, des critiques, tels que A. Harnack, sont obligés de reconnaître que des éléments proprement catholiques sont visibles dans le christianisme beaucoup plus tôt qu'on ne le pensait, et l'éminent historien se voit contraint par les constatations mêmes de la science impartiale à reculer de plus en plus le fossé qui, dans la théorie libérale, doit séparer le pur christianisme du catholicisme : c'est entre Jésus et les apôtres que devrait finalement être placée la ligne de démarcation, c'est aux apôtres eux-mêmes que serait due la déviation initiale qui a faussé tout le développement chrétien. Mais on a vu, au cours de notre étude, que, pourvu qu'on ne réduise pas arbitrairement le contenu de l'Évangile primitif pour le reconstituer d'après une idée préconçue, on y trouve les points d'attache et les germes de tout ce qui constitue le catholicisme à son plein développement, et l'on a vu aussi que l'apport des premiers prédicateurs du christianisme, de saint Paul, de saint Jean, est en harmonie foncière avec l'Évangile. On est donc en droit d'espérer que plus la science des origines chrétiennes se fera objective et dégagée de tout système a priori, et plus nettement apparaîtront la continuité et l'homogénéité dans le développement du christianisme. On sera de moins en moins tenté de voir dans le catholicisme un pur syncrétisme où des courants divers venant du judaïsme et de l'hellénisme se seraient réunis à des éléments proprement chrétiens, et les données mieux connues de l'histoire des religions n'auront fait ainsi que'mettre en plus vive lumière le caractère profondément original et véritablement transcendant du grand mouvement religieux issu de la personne et de l'enseignement de Jésus.