XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
intéresse, car elle est fortuite et seulement formelle : quant à la dépendance des rites chrétiens envers le rite païen analogue, non seulement elle ne conste pas, mais la genèse et la signification du rite chrétien sont assez claires pour éliminer l'hypothèse d'un emprunt.
Les fidèles sont donc des théophores, comme se qualifie Ignace, et « Dieu Père de tous est en tous, » comme dit Paul. De là, la pureté de leur vie commune, sa charité, sa joie, sa fraternité. « Leur premier législateur, écrit le satirique Lucien, leur a persuadé qu'ils sont tous frères les uns des autres, du moment que, reniant les dieux helléniques, ils adorent le crucifié, leur sophiste, et vivent selon ses lois. Ils n'ont donc que du dédain pour les biens terrestres, et ils les tiennent pour appartenant en commun à tous... Les imbéciles sont persuadés qu'ils sont absolument immortels, qu'ils vivront éternellement ; ce qui fait qu'ils méprisent la mort » (De m. Péregrin., 13). L'eschatologie ne perd aucun des traits de son imagerie apocalyptique, mais le sentiment du délai s'impose (II Petr., in,8-10), et aussi la pensée du salut par la résurrection et l'immortalité. « Encore un peu, bien peu de temps, et celui qui doit venir viendra. » Patience donc et espoir : « Nous ne sommes pas de ceux qui se retirent pour leur perte, mais de ceux qui gardent la foi pour sauver leur âme» (Heb., x, 37-39). Le Christ sauvera les siens, fussent-ils morts : « L'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en nous : celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous » (Rom.,vni, 11). La perspective d'une autre vie, celle-là glorieuse et incorruptible, est la grande espérance que Dieu réalisera et dont le Christ est l'arrhe divine.
10. Je viens de synthétiser dans ses grands traits le christianisme des premières générations. Si nous voulons le saisir dans le concret, il faut lire l'épître de saint Clément, ou les épîtres de saint Ignace, ou l'épître de saint Polycarpe. Aucun de ces trois écrivains n'étant juif d'origine, mais le premier Romain, le second Antiochien, le troisième Smyrniote, tous trois Grecs de langue, ils nous découvrent, avec des contrastes personnels, la foi établie et vivante
en des âmes de chefs d'églises, de Syrie, d'Asie, de Rome enfin, au temps de Donatien et de Trajan.
Cette foi a pour source l'Ancien Testament que le christianisme a reçu du judaïsme, et qui, chez Clément surtout, est un trésor de figures, de prophéties, de préceptes. Au canon juif de l'Écriture s'agglutine le recueil des écrits chrétiens inspirés. L'enseignement du Christ et des apôtres s'affirme comme règle de la vérité. Clément a des formules frappées comme celle-ci : « Aussi vrai que Dieu vit, et que vit le Seigneur Jésus-Christ et le Saint-Esprit, la foi et l'espérance des élus : celui qui accomplit les commandements donnés par Dieu... sera au nombre de ceux qui sont sauvés par Jésus-Christ» (lviii, 2). Jésus-Christ «a donné son sang pour nous, sa chair pour notre chair, son âme pour nos âmes » (xlix, 6). « Le Christ vient de Dieu, les apôtres viennent du Christ, ensemble et selon l'ordre ils viennent de la volonté de Dieu » (xlii, 2). Le droit divin des choses instituées par les apôtres sort de là: à l'imitation du lévitisme juif, il y a rang dans l'Église pour un grand-prêtre, pour les prêtres, pour les lévites, et « l'homme laïque est soumis aux préceptes laïques » (xl, 5). Les linéaments de la liturgie se découvrent. Les charismes disparaissent. L'eschatologie se fixe dans l'idée de jugement, de vie immortelle, de résurrection : son langage se dépouille et se romanise. — Ignace appuie sur la christologie, qu'il sait menacée par le docétisme qui voudrait faire du Christ une théophanie où l'humanité de Jésus ne serait qu'une apparence (1) : le Christ est né et il a souffert en chair vraiment, il est né d'une vierge, mort sur la croix, resssuscité ensuite : il est Dieu tout en étant distinct du Père. « Il n'y a qu'un seul médecin, à la fois chair et esprit, engendré et non engendré, Dieu fait chair, vraie vie au sein de la mort, né de Marie et de Dieu, d'abord passible et maintenant impassible, Jésus-Christ notre Seigneur » (Eph., vu, 2). L'Église est une réalisation de l'économie surnaturelle : l'évêque y tient la place du Père, les presbytres représentent
(1) Les Odes de Salomon, récemment découvertes, sont le produit d'un milieu contemporain d'Ignace et tenant de ce docétisme. J. Labourt et P. Batiffol, Les Odes de Salomon, Paris, 1911.