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Par bonheur que je m'étais arrangé pour que mon article imprimé, celui qui a fait sensation, ne parvint pas en France avant mon arrivée, et qu'en voyageant sur la Champagne j'avais eu soin de prendre un faux nom: Léon Brousseau.
Au reste, il y avait à bord, m'a-t-on dit, un détectif français venant du Canada, et comme mon petit livre intitulé: le roi de France, qui contient déjà un appel aux armes, a été composé et distribué en 1885, il n’est pas impossible qu'il fût là pour prendre des renseignements et me surveiller. Aussi, dans les derniers jours de la traversée, ayant eu le tort de parler du Canada avec lui, sans savoir d'abord à qui J'avais affaire, quand il m'eut dit: « Oh! je vois qui vous êtes! » je crus devoir, par prudence, déchirer tout ce qui aurait pu me compromettre. Peut-être me suis-je trompé, peut-être mon homme était-il un simple voyageur; mais il avait de singulières allures et, en débarquant au Havre, j'étais fort inquiet, craignant d'être signalé et arrêté. Il n'en fut rien, et mes appréhensions cessèrent sans que je négligeasse pourtant de prendre des précautions ; mais quelquefois on en prend trop.
Il y a, en France, passée depuis peu, une loi qui punit d'une peine assez grave quiconque, en descendant dans un hôtel, ne donne pas son vrai nom, et, pour éviter tout ennui de ce côté, j'avais pris la résolution de voyager la nuit; mais, en partant de Paris, au lieu de me rendre immédiatement en Bretagne et de songer tout d’abord à ma sécurité, je fis un pèlerinage à Pontmain, diocèse de Laval, ce qui était pour moi une grave imprudence. Le voyage s'effectua d'abord sans encombre; mais, à mon retour à Fougères, où j'avais laissé mes bagages,
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ayant manqué le train du soir, obligé par conséquent de coucher à l'hôtel, je crus m'apercevoir, en parcourant la ville (c'est une toute petite ville) que j'étais l'objet d’une attention spéciale de la part d’un homme qui avait toutes les allures d'un commissaire de police. Etais-je déjà signalé ou bien me prenait-il pour un espion? Je ne sais trop; mais quand on est dans un mauvais cas, il est bon d’avoir peur de tout. Peut-être n'y avait-il rien à craindre; peut-être aurai-je pu et dû rester à l'hôtel et dormir tranquille, et j'étais pas mal fatigué; mais peut-être aussi mes soupçons étaient-ils fondés. En tous cas, pour éviter les questions indiscrètes, auxquelles il eût été dangereux pour moi de répondre, je me dis en moimême: La prudence est la mère de la sûreté; filons! Je rentre donc à l'hôtel comme si de rien n'était, je paye ma note et je prie l'hôtelier de vouloir bien garder mes bagages; que, dans huit jours, je serais de retour à Fougères; puis je monte à ma chambre, je prends mes papiers les plus importants, je détruis les autres, et, après avoir défait mon lit, je sors furtivement de l'hôtel. Si mon commissaire a eu des doutes, il a dû se trouver pas mal bête le matin; s'il n'en avait pas, cet excès de prudence pouvait avoir comme effet de donner l'éveil. Car mes bagages sont toujours à Fougères, à l'hôtel Saint- Jacques, et je me suis bien gardé de les réclamer. Sur les grandes lignes de chemin de fer, quand rien ne vous distingue, que vous n'êtes ni connu, ni signalé, le danger n'existe pour aimsi dire pas, et on peut voyager sans crainte; mais dans les campagnes, où tout étranger attire l'attention, où l'on trouve des gendarmes sur toutes les routes, c'est une autre affaire; et sans mon commissaire, qui n'était peut-
être pas un commissaire, mais qui en avait l'air,
j'aurais bien préféré prendre le train que de voyager ainsi à pied et la nuit. Les précautions mêmes que je prenais, que je me croyais obligé de prendre, constituaient un danger pour moi. Car 1l n'était pas naturel, ayant deux “mille francs en poche, que je marchasse ainsi à pied, avec un revolver chargé, sans qu'il y eût quelque anguille sous roche. Je le comprenais bien; mais comment faire? Au reste, du plus loin que j'apercevais le tricorne d’un gendarme ou quelque autre chose de suspect, j'enfilais les chemins de traverse et je me cachais; quand il s'agissait de passer un bourg ou un village, je faisais un grand détour. Et à ce propos, le lendemain même de mon départ de Fougères, il m'arriva une drôle d'aventure qui aurait pu tourner au lragique. Car je ne voulais pas me laisser prendre, et j'étais bien décidé, à l'occasion, à faire usage de mon revolver; inais j'aimais mieux, vous le comprenez, que cetle éventualité n'arrivàt pas. Je venais d'éviter un bourg, et j'avais repris la route. Je m'en allais comme ça bien tranquillement et sans penser à rien, quand tout à coup, à un détour, à deux ou trois cents mètres devant moi, qu est-ce que J'aperçois ? Deux beaux gendarmes qui s'avançaient solennellement, l’un à côté de l’autre, en faisant sonner leurs grosses bottes ; un peu plus je tombais dans leurs bras. Tonnerre! que je me dis tout bas, en m'arrêtant net, me voilà mal embarqué. Comment sortir de là. Notez que, pour compliquer la situation, j'étais crotté des pieds à la tête, et qu'à l'endroit même où je me trouvais alors, sur le bord de la route, il y avait, en train de diner, deux hommes et une femme qui, en voyant les gendarmes, devaient s’étonner, et à juste
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raison, qu'à leur aspect j'eusse fait un saut de côté et que je me fusse caché. Je reviens de l'étranger et je ne suis pas en règle avec l'autorité militaire; ne me trahissez pas, leur criai je à mi-voix, et dispa raissant dans la haie, je me tins coi, le revolver au poing, prêt à tout événement. Les gendarmes avançalent toujours, et j'entendais leurs gro:ses bottes qui résonnalent sur la route; mais faut croire qu'ils ne m'’avalent pas vu, ou que ma disparition subite ne les avait pas intrigués, car ils passèrent outre sans rien dire, et j'en fus quitte pour la peur. — Oh! si j'avais été certain d'être cru et soutenu, j'aurais procédé autrement; mais quoique ayant mission, je voyais bien que, seul et méconnu, je n'arriverais à rien et qu'il fallait attendre. Je ne savais même pas l'effet produit par ma lettre à Bismarck, et bien qu'elle soit de nature à faire impression sur des Français, je n'avais aucune indication à ce sujet; mais ce que je n'ignorais pas, c'est que j'avais donné aux catholiques opprimés le conseil de s'organiser militairenient et d'en appeler aux armes, et que, par couséquent, si J'étais pris, les républicains ne me manqueraient pas et ils ne m'auraient pas manqué. On dira peut-être, et on l'a dit, que je m'exagérais le danger, qu any avait rien à cr raindre; tout le monde le disant, j'avais fini par le croire moi-même et par négliger toute précaution, quand, à la date du 18 ou 19 juillet, en tous cas deux ou trois jours avant d'être traqué à Nantes par la police, je lus avec stupéfaction sur un journal de Paris, l'organe de Jules Ferry, la République française, un article à sensation qui fut pour moi une vraie révélation, et qui me fit comprendre que ma lettre avait eu tout son effet. Jules Ferry, le crocheteur, a été le chef du minis-
tère pendant longtemps, pendant trop longtemps ; c'est lui qui a expulsé nos religieux, gaspillé nos finances et lancé la France dans l'aventure du Tonkin; mais quoiqu'il nous ait fait beaucoup de mal, il est resté puissant dans la Chambre, et son journal, qui est d'ailleurs très bien rédigé, jouit mo: mentanément d’une assez grande influence. Or, dans l’article en question, qui est très long, deux colonnes et demie, il y a cette phrase qui, pour moi, était significative: Où est l’Eltoile£ disait le journaliste, où est l’Etoile? Je voulais me procurer cet article; mais la poursuite dont j'ai été l'objet m'en a empêché. Il me suffit, au reste, de savoir à quoi m'en tenir. Quand l'heure sera venue, l'Etoile paraîtra, mais, pour l'instant, il n'est pas mauvais qu'un certain mystère règne autour de moi. Car il y a sur ma route des obstacles dont je ne viendrais pas à bout. Il faut attendre et j'attends; mais soyez sûr que mon heure reviendra.
PS. Coïncidence singulière et probablement voulue, il vient de paraître à Paris, ces jours-ci, un nouveau journal militaire qui est, dit-on, l'organe du général Boulanger, et qui a pour titre: l”’ Etoile. On y prône la guerre comme la solution de la question sociale, et c'est en effet, je crois, le seul moyen d'en finir avec ce militarisme à outrance, qui est pour tous les peuples de l’Europe une charge écrasante. Quand on ne veut pas des solutions que Dieu donne, le diable a le haut du pavé, et alors c'est la guerre. Je me suis peut-être un peu trop hâté de sonner la charge; mais nous sommes à la guerre. Oui, nous y sommes!
Un vers de Sophocle EN TOI, DIT-ON, RÉSIDE LEUR PUISSANCE!
Au jour où la France était foulée du pied de l’étranger, quand tout paraissait perdu, que Charles VII lui-même songeait à fuir, il y avait, inconnue de tous, sur les marches de la Lorraine, une pauvre fille ignorante qui s'appelait Jeanne d'Arc. Soldats français, n'oubliez jamais cette page glorieuse de nos annales et tenez-vous prêts! Car l'heure des grands combats est à la veille de sonner! La paix est désirable; mais quand la guerre ne peut plus être évitée, il faut l’envisager de sang-froid. Au reste, n'ayez crainte! Le Dieu de Jeanne d'Arc ne laissera pas périr la France. Soldats français, vous vaincrez par moi et vous ne vaincrez pas sans Mol: c’est le mystère qui vous est proposé.
L'Eroize DE PONTMAIN