‹ Où est la disgrace? [microforme]Chapitre 6 sur 36 · RY · texte numérisé non relu

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Jean perdit souvent le gouvernail et un jour il dut quitter le navire.

C'est en pensant, sans doute, à ces belles années, hélas! si vite envolées, que son âme s’emplit de noirs chagrins et que sa nature, toujours altérée, s’abandonne au sombre désespoir et succombe sous ses coups répétés. Maitre Jean s’acharna cependant à la fortune et la tenta ailleurs. Il rêva un emploi sur l’Intercolonial et plus tard sur le chemin de fer de la Rive Nord. Iltravailla quelques mois sur l’une et l’autre de ces “oies ferrées, mais, —on dit que l’hahitude est une seconde na ture, —il se prit, plus d’une fois, d’un souverain dégoût pour ce genre de vie; la ligne droite d’ailleurs ne pouvait lui convenir et son pied marin s’accommodait mal aux terrassements qu’il rencontrait. Après maintes culbutes il retrouva un jour le clocher natal et fut Petit Jean comme devant. Aujourd’hui il se croit plus important. Son témoignage, ou plutôt le résultat de son témoignage, l’a grandi de cent coudées dans son estime : il pose devant le public. Le dimanche, après la messe, lorsqu'il peut s’y rendre, on le voit, à la porte de l’église, courir d’un groupe à l’autre, saluer celui-ci d’un air protecteur, encourager celui-là d'un geste superbe, distribuer à tous son sourire enchanteur.

C'est presqu’une divinité !! on ne sait trop de quel ordre !

Je ne lui ai jamais rendu hommage bien profond. Je méprise souverainement cette classe hypocrite qui, affectant toujours des grands airs de vertu, courbe sans cesse, au besoin, sa flexible échine et baise avec humiliation la poussière de mes sandales. À mes dédains on répond par une haine sourde mais prélonde. Que m'importe ?

En juillet dernier, quelques jours après mon élection, MaitreJean, que la jalousie dévore et que mon succès aurait pu faire crever de depit sil lui avait fallu l’endurer en silence, trempa sa vaillante plume dans l'encre du mensonge et envoya à M. Langèlier cette fameuse lettre

où la bassesse du caractère s'étale dans sa plus parfaite nudité.

Le parti libéral ramassa avec amour cette arme déloyale dans la boue où elle aurait dù rester et pourrir, et des hommes qui auraient eu honte de s’en servir dans les circonstances ordinaires de la vie, ne craignirent pas de l'utiliser contre un adversaire politique.

Mon élection fut contestée.

Le 27 Janvier dernier, le témoin Jean Charles Blais entrait dans la boite. Voici son témoignage: j'en ai souligné les parties les plus saillantes.

î. Témoignage de Jean Charles Blais.

«Je connais les parties en cette «cause; je ne suis ni parent, ni al- «lié, ni serviteur, ni domestique « d'aucune d’elles ; je ne suis point in- « téressé dans l'événement de ce procès.

«J'étais électeur dans ‘à paroisse «de St. Pierre et j'ai voté à l'élection «dont il s’agit dans la présente «cause. Avant la dite élection, j'ai eu « occasion de rencontrer le défendeur «trois ou quatre fois. La premitre « fois, je crois que c’élait le treize juin, un dimanche, après la rencontre «qu'il y avait eu entre les deux can- « didats à Berthier. Je l'ai rencontré «cette fois chez un nommé Bonen- « fant, à St. François. J'ai fait la re- «marque au défendeur qu'il se ser- «vait de certains moyens contre les « libéraux ; tels que les actions qu'il «avait portées contre eux jusqu’en «appel etil me répondit: qu’il se ser- « valt des moyens qu'il avait à sa « disposition et qui étaient propres à «sa cause. y avait alors d'autres «pérsonnes présentes qui entendirent «celle remarque-là. Ensuite, je sortis « de la maison avec M. Landry, et M.

« Landry étant seul avec moi, me dit:

« Vous ne voulez donc pas me suppor- «ter me disant: Si vous me suppor- « tiez.je suis en état de faire beaucoup « pour vous. Tout ce que j'ai répondu, «sij ai répondu, c'est que je verrais à «cela. Je l'ai rencontré ensuite une «couple de fois, il arrètait à la porte «chez moi. Il me demandait si j'en- «trevoyais que les gens de mon voi- «sinage étaient bien disposés pour «lui, n'est jamais revenu sur les

LA

da rat

«paroles qu'il m'avait diles la pre- «mière fois et il ne m'a jamais expliqué «ce qu'il voulait dire par là. Ap.ès l'é- « lection, j'ai requis les services du « défendeur comme député, pour obte «nr un emploi du gouvernemrnt, et il «m'a promis ses services, et il m'a « dit me les avoir rendus. Dans le « temps de l'élection, je désirais avoir «une situation du gouvernement.

« Question. Avez-vous l'éducation

«nécessaire et les aptitudes requises | « pour remplir une situation sous le |

« gouvernement ?

« tion réservée.) « Réponse. de crois que oui. d’a-

(Objectée, objec-

« vais dit avant l'élection que j'éspè- :

« rais avoir une place au gouverne- «ment, Je lai certainement dit au dé-

« fendeur lui-méme avant l'élection et |

« AVANT /@ conversation que j'ai rap- «portée avoir eue avec lui. Dans la «maison de Bonenfant /e défendeur «me parla des torts qu'il avait eus «envers moi. {{ dit, c’est bien vrai «que vous pouvez croire que j'ai eu « de grands torts envers vous, aussi, «dit-il, vous pouvez me croire plus «coupable que je ne le suis. Je lui «dis là-dessus: Quelquefois il faut «beaucoup de temps pour faire un «grand tort et quelque fois on peut « les réparer en peu de temps. {wa «pas dit comment il pouvait réparer «ses torts & mor égard, il a seulement «répondu: C’est vrai.

«J'ajoute que le défenleur était «au fait de savoir en me disant qu'il « fallait peu de temps pour réparer « ces torts là, que j'étais au fait de «comprendre ce qu'il voulait dire.

«Et j'ai compris que lui, M. Landry, «a voulu me donuer à entendre qu’il «ierait ce qu'il pourrait pour me « faire du bien et m'être utile ; que «ce m'était pas en augmentant ses « torts qu’il les réparerait. »

Telle est textuellement la première

partie du témoignage de Maitre Jean | la cause; elle‘est toute naturelle :

Charles Blais.

Quel est le fait principal qui ressort de ce témoiguage ?

Ma rencontre avec le témoin, le 13 juin, un dimanche, à St. Francois, chez un individu du nom de Bonenfant et la conversation que nous

avons eue ensemble dans la maison et ensuite hors de la maison.

C'est cette conversation, — dont nous trouverons plus loin une version différente, dans la lettre écrite par Maitre Jean Charles,—qui est l’un des motifs déterminants de ma disqualification.

Il importe donc de l’apprécier à sa valeur légale, la seule qui puisse ètre ici en cause.

Dans ses transquestions le témoin Jean Charles Blais déclare ce qui suit :

«J'ai raconté, dit-il, dans mon «examen en chef la conversation «que j'avais eue avec le défendeur à «la porte de la maison de M. Bon- “enfant. CERTAINEMENT que la con- «versalion TELLE QUE JE L'AI RAPPOR- (CTÉE est celle que j'ai eue avec le dé- «fendeur..….. J'y ai pensé plusieurs fois el JE SUIS A MÊME de pouvoir le rap- « porter comme il faut.»

Voilà qui est bien positif. Le témoin est certain de lui-mème et de ce qu’il avance. Point d'hésitations.

Non seulement le fait principal, mais les accessoires les plus insignifiants sont racontés avec une précision qui dénote chez le narrateur une mémoire des plus heureuses. Ainsi, lorsqu'ii s’agit d’une date, le témoin ne tâtonne point; «c’est le treize de «juin, dit-il, un dimanche, après la «rencontre qu'il y avait eue entre «les deux candidats à Berthier, que «j'ai rencontré pour la première fois «le défendeur. »

Et lorsqu'on lui demande si la conversation qu'il a rapportée dans son témoignage est bien celle qu'il a eue avec le défendeur: « GEnTaI- UNEMENT, dit-il, que la conversation (TELLE QUE JE L'AI RAPPORTÉE, es «celle que j'ai eue avec le défendeur.»

Et afin que cette assurance qu'il affiche-ne nous paraisse pas un fait si extraordinaire, il nous en donne

«dj y ai pensé plusieurs fois, ajou- «te-t-il, et JE SUIS A MÊME de pouvoir «le rapporter ecmme àl faut, »

Eh bien ! quelle est-elle cette conversation, d'après le témoignage de Maitre Jean lui-même ?

La voici en quelques lignes.

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tus la maison 1aison.

sation, — dont loin une verà lettre écrite rles,—qui est inants de ma

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conversation le défendeur à n de M. Bou- T que la con- E L’AI RAPPOReue avec le désé plusieurs fois

positif. Le teui-même et de t d'hésitations.

principal, mais s insignifiants e précision qui ateur une méses. Ainsi, lorse, le témoin ne t le treize de inche, après la vait eue entre à Berthier, que a première fois

demande si la rapportée dans bien celle qu'il deur : « CERTAIla conversation RAPPORTÉE, es{ c le défendeur.»

assurance qu'il isse pas un fait nous en donne te naturelle :

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ÊME de pouvoir

l faut, »

st-elle cette contémoignage de Le ?

es lignes,

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ouvoir le rap-

RP

% pt

Ïl estimportant de remarquer que cette conversation a eu lieu en deux endroits différents, dans et à la porte de la maison, chez Bonenfant, à St.

François.

lo. Cé qui w été dit dans la maison:

«J'ai fait la remarque au défendeur «qu'il se servait de certains moyens «contre les libéraux, tels que les ac- «tions qu'ilavait portées Contre eux « jusqu'en appel et il me répondit:

«qu'il se servait des moyens qu’il «avait à sa disposition et quiétaient « propre à sa cause......Dans la mai- «son chez Bonnenfant, à St. Fran- «çois, le défendeur me parla des «torts qu’il avait eus envers moi.

«il dit, Gest bien vrai que vous pou- « vez croire que j'ai eu de grands «toris envers vous, aussi, dit-il, vous «pouvez me croire plus capable que «je ne le suis. Je lui dis là dessus :

« Quelque fois il faut beaucoup de «temps pour faire un grand tort, et «quelque fois on peut les réparer en «peu de temps. Zn a pas dit COMMENT «il pouvait réparer ses torts à mon «égard, à! a seulement répondu : C'est « vrai.

20. Ce qui a été dit hors de la maison, à la porte.«.... Ensuite je sortis «de la maison avec M. Landry et M.

« Landry étant seul avec moi, me dit :

« Vous ne voulez donc pas me sup- « porter, disant : Si vous me suppor- «tiez, je suis en état de faire beau.

« COUP pour vous Tout ce que j'ai r'é- «pondu, si j'ai répondu, c’est que je « verrais à Cela.»

Voilà toute la conversation qui a eu lieu le 13 juin, entre le défendeur et le témoin Jean Charles Blais.

En la supposant vraie, ce qui est une supposition toute gratuite, on n'y trouve rien de compromettant pour le défendeur, aucune infraction à la loi.

« Pour qu'il y ait corruption, dit l'avocat du défendeur dans son factum, il faut ; soit un avantage pécuniaire ou appréciable à prix d’ar-

gent, soit une promesse d'un avan- |

tage pécuniaire ou appréciable à prix d'argent.

« Bien plus, cette promesse doit être telle que si elle avait porté sur un contrat reconnu par la loi, et

n'eût pas été remplie, ellé pourtait faire maintenir une action pour forcer son accomn' ;sement,

« Cox et Gradey, p. 195, rapportent que le baron Bramwell et M. le juge Willes, traitant cette même question, ont exprimé l'opinion que «à quelque dégré qu’il puisse atteindre chez un électeur l'espoir ou l'attente n’est jamais un élément suffisant de corruption.» [No amount of hope cr expectation on the part of the voter is enough to constitute bribery.] »

Dans la conversation rapportée par le témoin J. C. Blais, il n’y a ni corruption, ni tentative de corruption. Tout ce qui est acquis au débat c’est que ce triste individu me tendait un piège.

«JE (Jean Chs. Blais) lui dis (au «défendeur.) Quelquefois il faut beau- « coup de temps pour faire un grand «tort, et quelque fois on peut les ré- «parer en peu de temps.»

Mais je connaissais mon homme et à son principe général qui cachait sous sa forme insidieuse, soit la trahison du lâche, soit le prix d’une àme vénale, je répondis mais de telle manière que le témoin ne peut s'empêcher lui même d’avouer que ma réponse n’est guère satisfaisante.

«IL (M. Landry, le défendeur) N’A «PAS DIT COMMENT 1L POUVAIT RÉ- (PARER SES TORTS À MON ÉGARD, IL A {« SEULEMENT RÉPONDU: C’est vrai.

Naturellement ce témoignage n’é6tait pas du goût des pétitionnaires.

Maitre Jean Charles Blais était le 22ème ou le 23ème témoin que l’on interrogeait et rien encore n’était

| venu justifier les Pétitionnaires d’a-

voir contesté mon élection. Jean Blais lui-même, sur le témoignage duquel on fondait les plus vives espérances, Jean Blais était anodin, Jean Blais ne prouvait rien. Que faire ?

L'avocat des pétitionnaires tira alors discrètement de sa poche une lettre qui fut montrée au témoin Jean Blais en lui demandant s'il n'avait pas écrit, à la suite de la dernière élection, une lettre à M.

Langelier.

Ici commence la seconde partie du témoignage de Jean Charles

Blais. Comme la première nous la citons textuellement.

« À la suite de la dernière élec- «tion, j'ai écrit une lettre à M. Lan- «gelie”.

« Question. La lettre maintenant «exhibée est-elle cette lettre ? (Ob- « jecté à la production de cette lettre «et objection réservée.)

« Réponse. Oui, elle est reproduite « comme exhibit X des pétitionnaires «à l’enquîte.

«(Exhibit X des pétitionnaires à « l'enquête).

«St. Pierre, 13 Juillet 1875.

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