Où est Zénobie?
La première semaine après le duel s'était écoulée sans que Saint-Privat osât rappeler à Lucien Bellefond la proposition qu'il lui avait faite sous les fenêtres de la maison de jeu.
Le pauvre lieutenant était entre la vie et la mort «t, en dépit des soins assidus et des habiles pansements de Mme Boutard, ses blessures se refermaient lentement, etses forces revenaient plus lentement encore.
Après huit jours de souffrances etd'épuiseraent, il en trait seulement en convalescence, et il était à peine en état de supporter une conversation suivie.
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De peur de fatiguer son précieux blessé, le bon Saint- Privatdutse borner d'abord à des allusions légères au sujet qui l'intéressait par-dessus tout, c'est-à-dire à l'héritage du colonel.
L'officier ne les avait pas relevées, mais il s'était fait raconter minutieusement les circonstances de son duel, qu'il avait presque oubliées, à la suite d'évanouissements répétés jusqu'à lui faire perdre la mémoire.
11 s'était enquis surtout de ce qui s'était passé depuis qu'il avait perdu connaissance dans le fiacre, et il avait chaleureusement remercié Saint-Privat de ses soins.
Mais, en même temps, il avait exprimé le désir de se faire transporter le plus tôt possible a son domicile.
£ quoi son hôte prévoyant avait répondu que ce serait compromettre non-seulement sa vie, qui ne tenait qu'à un fil, mais encore sa liberté, attendu que le meurtrier du Prussien était recherché avec un acharnement sans égal.
Lucien, àdemi-persuadé, s'était résigné provisoirement, mais il s'était aussitôt informé d'un certain papier qu'il avait griffonné au moment de monter dansle fiacre fatal et queledous vieillard s'était chargé de remettre à son adresse.
Saint-Privat lui fit observer que, ce papier contenant un testament écrit en prévision d'une mort prochaine, il avait pris sur luide le garder pour ne pas alarmer les personnes auxquelles il était destiné.
Et, en effet, puisque M. Bellefond avait survécu à cette terrible rencontre, il était au moins inutile de laisser croire à ses amis qu'il y avait succombé.
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OU EST ZÊNOB1E ? S
Lucien parut goûter ces raisons et se fit rendre l'écrit, mais, ce jour-là même, il rédigea uue longue lettre adressée à M. Vernède, et il pria M. Saint-Privat de la faire porter immédiatement au n° 75 de la rue des Bourdonnais.
Dans cette lettre, il avait eu la prudence de ne pas s'expliquertropclairement. Il s'était borné àannoncerau banquieB qu'à la suite d'un accident grave, il avait été recueilli par des personnes hospitalières et qu'il comptait sur sa prochaine visite.
Il ne reçut point de réponse, et, à quelques jours d'intervalle, il écrivit une seconde fois, puis encore une troisième.
M. Vernède ne lui donna pas signe de vie.
Il y avait une excellente raison pour que le père de Thérèse se renfermât dans ce silence obstiné.
C'est qu'il n'avait pas reçu une seule des lettres de Lucien.
Le prudent Saint-Privat, à qui le blessé les avait confiées, avait jugé à propos de les décacheter, de les lire et de les brûler ensuite.
Il n'y avait pas trouvé d'indications dont il pût profiter, mais il avait empêché un intrus de se môler de ses affaires et, à son avis, c'était déjà un résultat assez considérable. D'ailleurs, il soupçonnait bien qu'il y avait quelque amourette sous jeu, et c'était là une raison de plus pour qu'il se félicitât d'avoir réussi à isoler Lucien.
Le pauvre officier, lui, se désolait de rester sans nouvelles de monsieur et surtout de mademoiselle Vernède. Plus le temps s'écoulait, plus il devenait triste. Les bles-
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sures du corps se cicatrisaient à vue d'œii, celles du cœur saignaient chaque jour davantage.
Du reste, il n'accusait pas encore Thérèse ; il aimait mieux croire que le banquier irrité lui tenait rigueur, et il ne lui venait point à l'esprit que son bote escamotât sa correspondance.
Bourdache, qui s'était chargé de la porter, Bourdacbe, interrogé chaque fois sur la façon dont il s'était acquitté de sa mission, Bourdache répondait toujours imperturbablemont qu'il avait remis la lettre à M. Vernède lui-même.
Après la troisième tentative inutile, Lucien était tombé dans une mélancolie noire, et H. Saint-Privat avait cru devoir profiter des dispositions tristes où il le voyait pour remettre sur le tapis le 'marché relatif à la succession de l'oncle Lacaussade.
En proposant au jeune officier de lui livrer, moyennant partage, le fameux testament d u colonel, l'ex-directeur du cabinet noir faisait un peu comme le chasseur delà fable, qui vendait la peau de l'ours avant d'avoir tué la béte, puisqu'il en était encore à dénicher Zénobie.
Hais il se croyait maintenant assuré de la trouver à Périgueux, et, pour s'en aller l'y chercher, il n'attendait que la conclusion de l'accord projeté avec l'héritier.
Par malheur, cet accord n'avançait guère et l'héritier ne montrait aucun empressement à conclure.
Il élevait des objections, tirées surtout du refus que faisait son hôte de s'expliquer sur les moyens qu'il comptait employer ; il prétendait que rien ne pressait ; il répondait qu'il verrait plus tard. En un mot, il cherchait visiblement à gagner du temps.
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Au fond, H espérait toujours que H. Vernède viendrait le voir, et il ne voulait pas s'engager avant de l'avoir consulté.
Mais cet espoir allait toujours en «'affaiblissant et, après vingt jours d'attente, la persévérance du blessé commençait a se lasser.
Saint-Privat sentait que le moment de frapper les derniers coups approchait et il revenait à la charge avec ardeur.
Les choses en étaient là, lorsque Lucien, à bout île patience, s'avisa d'un dernier expédient.
Avec la foi inébranlable d'un amoureux, il croyait fermement que si Thérèse savait la vérité, Thérèse viendrait, dût-elle pour cela contrevenir aux ordres patcrnt ls.
Il fallait donc à tout prix faire parvenir un -messager à Thérèse, mais comment ? La poste n'était pas sûre, parce temps de crise politique, et, de plus, Mlle Vernède n'avait pas coutume de recevoir directement de la main du facteur des lettres à elles adressées. Charger Bourdache de remettre un billet à la fille du banquier, c'eût été s'exposer à la compromettre ou tout au moins à provoquer une explication fâcheuse. Bourdache devait être connu dans la maison de la rue des Bourdonnais, puisqu'il y était déjà allé trois fois, du moins Lucien le croyait. Donc, il ne pouvait pas y remplir une mission secrèle.
Le blessé prit un grand parti. 11 écrivit une lettre, l'enroula autour d'une pierre de moyenne grosseur, y joignit un avis à l'adresse du passant charitable qui trouverait le paquet, et un soir qu'on l'avait laissé seul dans le
jardin, où il commençait à faire quelques pas, il lança le tout par-dessus le mur.
On sait ce qui s'en était suivi, mais M. Saint-Privat ne savait rien, lui, ou plutôt, depuis cinq minutes, il savait une chose, une seule : il savait qu'on rodait autour de sa maison, et qu'on en voulait à son blessé.
C'était un motif de plus pour accélérer le dénouement, pour le brusquer même au besoin.
— Il faut que j'en finisse ce matin, se disait il en arpentant à grands pas le corridor qui menait à la salle basse. Je ne serais qu'un sot, si je ne le décidais pas à signer. Dés que j'aurai mon acte en poche, j'interroge ce petit drôle que Bourdache a empoigné et, suivant ce qu'il me dira, je le chasse ou je le garde jusqu'à nouvel ordre, puis je cours retenir ma place à la diligence et demain matin... fouette, cocher ! en route pour Périgueux.
Pendant mon absence, Julie continuera à soigner le jeune homme, Clarisse a lui tenir compagnie, et avec des alitées comme celles-là, j'aurais bien du malheur si, quand je rapporterai le testament, je ne réussissais pas à marier le million de H. Bellefond avec le million de ma fille.
Après s'être réconforté lui-même par ce monologue triomphant, l'aimable vieillard entra vivementdans la salle où M"" Boutard, ea fidèle auxiliaire, présidait à des travaux de ménage.
— Quoi 1 déjà de retour, s'écria cette majestueuse personne en voyant apparaître Saint-Privat.
Et, quittant les bassins de cuivre où les confitures refroidissaient sous la surveillance de la Rousse, elle vint à la rencontre du bonhomme, qui mit un doigt sur sa bouche
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pour lui recommander lo silence et lui fit signe de le
La salle était de plain-pied avec le jardin et Saint-Privat ne fit que la traverser.
Quand il fut à distance suffisante de la femme Bourdache et faceà face avec la belle Julie, au coin d'une charmille :
— Il y a du nouveau, luidit il à demi-voix.
— Je m'en doute bien, répondit-elle tranquillement.
— Oui, on espionne la maison.
— Qui?
— Une fillette escortée d'un enfant bossu et déguenillé. Je tiens l'enfant et je l'ai fourré provisoirement dans la cave.
—Jolie, la fillette?
— Si tu croîs que je me suis amusé a la dévisager! Elle s'est sauvée et...
— Tant pis ; il fallait prendre au moins son signalement. Je gagerais que c'est la bonne amie de votre officier.
— Où as-tu pris qu'il eût une bonne amie?
— Ce n'est pas difficile à deviner. 11 reste des heures entières à soupirer et à regarder les nuages.
— Là belle raison I
— En voulez-vous une meilleure ? Il est tout a fait insensible aux charmes de Clarisse.
— Comment ! Tu crois qu'il n'aime pas ma fille?
— J'en suis sûre, comme je suis sûre qu'elle l'aime à la folie.
— A la folie I à la folie I C'est bientôt dit, grommela Saint-Privat, et te voilà bien avec tes jugements impromptus. Je n'admets pas que Clarisse puisse faire des folies.
entends tu ! Et, dans tous les cas, si elle en faisait jamais, ce serait par ta faute, et je m'en prendrais à toi.
— Fort bien, dit M " Boutard avec une p rimace ironique, c'est moi, sans doute, qui ai autorisé votre fille à aller toute la journée dessiner dans le pavillon auprès de ce joli blessé; c'est moi aussi qui, un peu plus tard, l'ai engagée à faire son portrait, et qui ai trouvé bon qu'elle passât des heures entières en téte-a-lète avec son modèle.
— Si j'ai permis tout cela, c'est que j'avais mes raisons,
— Je le pense bien, mais comme vous n'avez jamais daigné me les confier...
— Voyor.s, Julie, ne te fâche pas. Je vais te les expliquer.
— Mieux vaut tard que jamais.
— Tu ne croîs pas dire si juste. L'heure est venue, le temps presse, et j'ai absolument besoin de toi.
— Je m'en doute un peu. Sanscela vous ne m'honoreriez pas de vos confidences.
— Fais-moi grâce de tes réflexions ; les moments sont précieux.
Tu penses bien que ce n'est pas pour le plaisir de faire une action charitable que j'ai retiré chez moi ce beau garçon.
— Non, certes. C'est bon pour votre fille, decroire à votre générosité, et encore... je ne suis pas absolument sure qu'elle y croie.
— Tais-toi. Tu la calomnies, la chère enfant. Je te disais donc qu'en ramenant mon blessé et en l'abandonnant àtes soins, qui ont fait merveille, j'avais un but.
— Que vous avez jugé à propos de me cacher.
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— Parce que je voulais te réserver le plaisir delà surprise. Apprends donc que ce lieutenant à demi-solde est héritier, tel que tu le vois, d'une fortune de deux millions.
— Raison de plus pour qu'il n'épouse pas votre fille, qui n'en a pas même la moitié d'un, dit l'incorrigible Mme Boutard.
— Pardon I II est héritier, c'est vrai, mais héritier en vertu d'un testament, et ce testament, moi seul je sais où il est. Comprends-tu maintenant?
— Oh 1 parfaitement. Vous allez lui vendre son héritage.
— Mon Dieu 1 oui ; un million.
— Très bien . Ce million est pour Clarisse ?
— Juste.
— Et comme qui de deux ôte un, reste un, l'officier aura encore un million.
— Oui, et tu sais... il faut des époux assortis dans les liens du mariage, fredonna Saint-Privat.
— C'est pourquoi vous tenez à unir lesdeux millions.
— Naturellement.
— Reste à savoir si les deux millions voudront s'unir.
— Il faut qu'ils le veuillent, ma bonne Julie, il le faut, tu m'entends. L'ouvrage est déjà à moitié fait, puisque Clarisse ne demande pas mieux, tu en conviens toi-même. Je compte sur toi pour décider l'officier.
— Sur moi! que ne faites-vous vos affaires vousmême?
— Impossible. Je pars.
— Vous partez! quand vous touchez au moment décisif, c'est vous qui venez de le dire.
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— Je vais chercher le testament.
— Ou cela?
— Loin de Paris. J'espère n'être pas longtemps absent; mais, enfin, il me faudra toujours bien une quinzaine, et c'est à toi, à toi seule que je confierai pendant ce temps-là mes intérêts les plus chers.
— Parce que vous ne pouvez pas faire autrement.
— Non, Julie; parce que je sais que tu m'es dévouée, dit le bonhomme d'une voix caressante qui ne fit sur la merveilleuse en retraite qu'une impression médiocre.
— Enfin, qu'attendez-vous de moi? demanda-t-elle assez sèchement.
— Rien qui ne te soit facile. Je te vais laisser la besogne toute préparée. 11 ne me faut, pour cela, qu'un entretien d'une demi-heure avec ce cher Lucien.
Il est au pavillon, n'est-ce pas?
— Oui, avec votre fille, qui termine en ce moment sa neuvième séance, quoique le portrait ne soit encore qu'ébauché.
— Tu vois bien que Clarisse ne lui est pas si indifférente, puisqu'il se prête de bonne grâce à tous ses désirs.
— La belle avance! il est poli, voilà tout. Croyez-moi, je m'y connais. Pour qu'il reste si froid avec votre fille, il faut qu'il ait le coeur pris, et, à son âge, quand on & le cœur pris, on est inattaquable. Les charmes de Clarisse, le million, rien n'y fera.
— Nous verrons cela. Dans tous les cas, s'il fait le dédaigneux, nous aurons de quoi nous consoler. Tout ce
que je te demande, c'est de veiller sur ces jeunes gens jusqu à mon retour.
— C'est fort aisé à dire.
— Et à faire aussi, quand on possède ton tact et ton expérience, ma bonne Julie. Sois prévenante avec Lucien, ferme avec Clarisse.
— J'aurai beau être ferme, elle se moquera de moi.
— Non, chère amie, car j'aurai soin de la chapitrer avant mon départ. Hais ce que je te recommande par-dessus tout, c'est de tenir la main à ce que notre blessé ne sorte pas d'ici, il a pleine confiance dans ta science médicale et il te croira si tu lui dis que quinze jours de repos absolu lui sont indispensables. D'ailleurs, je donnerai mes instructions à Bourdache, qui ne lui laisserait point passer la porte, s'il faisait mine de vouloir s'en aller. Il aura ordre aussi de supprimer les correspondances...
— Comme il l'a déjà fait.
— Précisément, et je compte sur toi pour empêcher toute espèce de communication avec le dehors.
— Si vous croyez que ce sera aisé! Et puis, où espérez vous en venir avec toutes ces cachotteries? Vous ne comptez pas, je suppose, séquestrer ce garçon jusqu'à ce qu'il consente à épouser votre fille. Je serais fort étonnée si on ne jasait pas déjà dans le quartier, quoique personne de nous, assurément, n'ait bavardé. Tout finit par se savoir. Et, d'un autre cdté, que répondrai-je au beau Lucien, s'il s'avise de me poser certaines questions a votre sujet? Sais-je seulement ce qu'il vous a plu de lui raconter touchant votre personne, votre pEssé, vos projets?
— Je lui ai dit, tu l'as entendu, que je m'appelais Bon-
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nin et que j'avais fait fortune dans les affaires. C'est aussi ce qtte croit Clarisse, et je ne cours pas le risque, heureusement, qu'elle me contredise. De tous mes noms de guerre, c'est le seul que je n'aie pas compromis à la police ou au cabinet noir. Tu n'as donc qu'à continuer sur ce pied-là. Quant à l'histoire du testament, tu n'es pas censée la connaître, ni Clarisse non plus. Et, au surplus, quand j'aurai causé avec lui...
— Les voilà, interroir.pitM ra6 Boutard.
En effet, Lucien, appuyé sur le brus de M llE Clarisse, descendait lentement les marches du pavillon qu'il habitait depuis trois semaines.
— Bon! je vais profiter de -["occasion, dit Saint-Privat; mais il faut que nous soyons seuls. Trouve un prétexte pour emmener ma fille. Je te reverrai tout à l'heure, quand j'aurai fini de chambrer ce gaillard-là.
Et, prenant aussitôt sa figure la plus aimable, M. Saint- Privat alla au-devant du jeune couple, qui formait en ce moment un groupe assez gracieux.
Lucien était fort changé dévisage, mais sa pâlour lui allait à merveille; elle donnait à ses traits fins et réguliers une expression mélancolique qui ne leur était point habituelle, et qui ne les déparait nullement.
Clarisse avait, au contraire, l'air joyeux et le teint frais d'une personne heureuse d'être au monde, un teint de lis et de roses, comme on disait en ce temps-là.
En vérité, elle était fort belle, quoique un peu trop 'grande et trop forte.
Etait-ce M™* Boutard qui lui avait enseignée se donner ce qu'on appelait alors un port de reine, ou bien avait-
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elle hérité de sa mère, la danseuse, sa noble prestance et son sourire immuable? Peut-être tenait-elle de l'une et de l'autre, mais toujours est-il que sous M. de Barras, a cette époque sensuelle où on appréciait surtout l'ampleur des formes, Mu« Clarisse eût été irrésistible.
Sa physionomie n'était pas très-animée, maïs son front et son nez semblaient avoir été copiés sur une slatue grecque; sa bouche vermeille, quand elle s'ouvrait, et «lie s'ouvrait volontiers, découvrait des dcr.ts éb'ouissantes; ses sourcils, arqués comme ceux d'une hourî du paradis de Mahomet, ses grands yeux bruns et son épaisse chevelure, noire comme l'aite d'un corbeau, complétaient un ensemble plus imposant que gracieux, mais bon fait pour attirer tous les regards.
Ce physique majestueux cachait une âme langoureuse et tendre, et les beautés vaporeuses qui devinrent à la mode quinze ans plus tard ne furent jamais aussi sentimentales que In robuste fille du digne M. Saint- Privât.
Elle vivait presque autant de romans que de potages, et ce régime semblait lui réussir à souhait, surtout depuis que le hasard s'était chargé de donner un' corps a ses rêves d'amour.
Son idéal, c'était le beau cavalier, tel que le comprenaient les femmes du commencement de ce siècle, celui qui, pour parler leur langage, réunissait les formes d'Hercule au visage d'Apollon. Et quoique Lucien ne remplit pas complètement ce programme mythologique, il s'en rapprochait cependant assez pour plaire à l'inflammable Clarisse, et il eut tût fait de lui tourner la tête.
Ce fut, d'ailleurs, une séduction involontaire et même
mie, carie lieutenant était toulà son amour pour Thérèse et ne remarquait guère l'impression qu'il produisait sur cette plantureuse demoiselle, dont les soupirs et les œillades auraient cependant dû le toucher.
Ce jour-là, notamment, il semblait encore plus indifférent que de coutume aux prévenances do M"» Bonnin, c'était le nom que Saint-Privat se donnait partout ailleurs que dans l'exercice de ses diverses fonctions interlopes, et, par conséquent, le nom que portait Clarisse, à son grand chagrin, car elle le trouvait bien vulgaire.
L'officier avait accepté le bras qu'elle lui avait offert, mais il ne la regardait pas, et, au lieu de s'enivrer de la vue de ses charmes, il marchait les yeux baissés comme un homme qui pense a toute autre chose qu'à faire la cour à sa corn pagne de promenade.
— Bonjour, mon cher convalescent, lui cria M. Saint- Privat en venant à sa rencontre.
— Bonjour, mon cher hôte, répondit assez froidement Lucien.
— il me semble que les forces vous reviennent à vue d'oeil, reprit le bon vieillard, et je parie que si vous vous appuyez sur le bras de ma fille, ce n'est plus par nécessité.
— J'abuse, en effet, de l'obligeance de mademoiselle, dit le jeune homme en se dégageant.
Si Saint-Privat se proposait de ménager au lieutenant une occasion de se montrer gracieux avec Clarisse, il avait complètement manqué son but.
La belle personne lança à l'auteur de ses jours un regard courroucé et dit en minaudant :
— Ali ! monsieur, j'étais bien heureuse de vous rendre ce service et j'en veux à mon père de vous enlever à mes soins.
— Telle n'était pas mon intention, balbutia Saint-Privat assez déconcerté.
— H. Lucien doit en avoir d'autant plus besoin, que la séance qu'il a bien voulu m'accorder ce matin a dû le fatiguer, reprit vivement Clarisse. Deux heures de pose, songez donc! Mais aussi le portrait avance. Il est vrai que je travaille avec tant de plaisir! Tout dépend du modèle. J'ai mis un mois à copier le buste de Socrate, tandis que je réussis très bien la tête de Romulus dans le tableau de l'enlèvement des Sabines, par M. David... et je trouve que M. de Bellefond ressemble beaucoup à Romulus.
M 11 * Clarisse donnait volontiers la particule aux gens qui lui plaisaient, mais, comme son père, elle manqua son effet.
— Je m'appelle Bellefond tout court, dit l'officier.
— Et ce nom-là vaut tous les titres, du monde, s'écria le Saint-Privat. Quand on s'est comme vous couvert de gloire dans dix' batailles, cela suffit amplement.
Qui sert bien sou pays D'à pas besoin d'aïeux.
N'est-ce pas Voltaire, l'immortel Voltaire, qui a dit cela?
Hais venez donc, cher ami, vous asseoir à l'ombre de cette charmille, au pied de la treille qui court le long du
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grand mur. C'est votre place favorite, et je vois que Bourdache a eu l'attention d'y faire porter votre grand fauteuil et une chaise pour moi. On dirai t qu'il a deviné que je suis venu ce matin pour causer avec vous.
— Ce n'est pas Bourdache, c'est moi qui ai fait disposer ces sièges, dit vivement la demoiselle.
M. Lucien veut bien me permettre de lui faire la lecture, et j'ai choisi ce matin un roman de Mme Cotin, mon auteur favori... ilathilde et Malek-Add... c'est ravissant. N'est -ce pas, monsieur ï
— Ravissant est bien le mot, mademoiselle, dit le lieutenant d'un ton qui démentait absolument son appréciation de la littérature en vogue.
— Le caractère du jeune guerrier sarrasin me plaît infiniment, reprit la jeune personne en jouant de la prunelle.
Saint-Privat jugea sagement que le goût de sa fille pour les jeunes guerriers, sarrasins ou autres, se prononçait d'une façon trop accentuée et qu'il était temps de mettre un terme à ses effusions.
— Ma «hère enfant, lui dit-il tout doucement, M. Bellefond a surtout besoin de repos, et la lecture pourrait le fatiguer. Je crois, d'ailleurs, que Julie voudrait te consulter...
— Sur la quantité de sucre qu'il faut mettre dans les confitures, peut-être ? demanda aigrement Clarisse. Vous savez bien que je n'entends rien à ces choses-là.
— Non, mademoiselle, il ne s'agit point dé confitures, dit solennellement Mme Boutard. J'ai quelque chose à vous dire de la part de votre père.
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— Mon père peut bien me parler lui-même, ce me semble, et...
— Ma petite Clarisse, en ce moment, j'ai a causer avec notre cher blessé, interrompit Saint-Privat, et si tu voulais être bien gentille, tu nous laisserais seuls... OU ! ce ne sera pas long.. . un quart d'heure ou une demi- heure tout au plus.
— Il suffit. Je m'en vais, dit la belle d'un air piqué.
Et, fermant avec dépit le livre qu'elle avait déjà ouvert, elle fit volte-face pour cacher sa rougeur, et s'achemina à pas pressés vers le pavillon, où Mme Boutard s'empressa de la suivre.
— Elle est un peu volontaire, un peu exaltée, mais cela lui passera en se mariât t, dit M. Saint-Privat en la regardant d'un œil attendri, pendant qu'elle s'éloignait.
— M Ue Bonnin est charmante, prononça gravement Lucien ; mais ne disiez-vous pas, mon cher hôte, que vous aviez a me parler?
— Oui, je voudrais vous entretenir d'affaires importantes... d'un sujet qu'il ne convient pas de traiter devant cette enfant,
— Gela se trouve à merveille ; je désire tout autant que vous que nous ayons ensemble une conversation sérieuse.
— Nous serons fort bien ici pour cela. Veuillez donc prendre place dans ce fauteuil, mon cher ami, et surtout promettez-moi qu'au premier symptôme de fatigue vous me direz de cesser. Je tiens avant tout à ménager votre précieuse santé, comme vous pouvez le croire...
— Rassurez- vous, monsieur ; je suis de force maintenant à supporter une explication, et même de force à
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quitter cette maison, pour faire cesser l'embarras que je tous cause.
— Quitter cette maison I Y pensez vous, cher aroïî
— J'y pense beaucoup, et je l'aurais déjà fait si mes blessures me l'eussent permis. Mais je sens fort bien maintenant que je puis supporter un déplacement.
— Vous vous trompez, Mme Boutard, qui s'y connaît, me disait encore tout à l'heure que vous en aviez au moins pour trois semaines avant d'être en état de bouger d'ici, et que la moindre imprudence de votre part aurait les conséquences les plus fâcheuses.
— Je ne conteste ni l'expérience, ni les talents de H me Boutard, mon cher hôte; mais elle n'est pas infaillible, que je sache, et je lui prouverai bientôt qu'elle se trompe aur ce point.
— Quoi ! véritablement, vous songeriez à nous fuir ! Je ne puis croire à une pareille résolution.
— Elle est cependant irrévocablement arrêtée dans mon esprit.
— Hais vous me désolez, mou cher Lucien, et je ne puis m'expliquer.... Ah ! mon Dieu ! est-ce que vous auriez à vous plaindre ici de quelqu'un? Vous aurait-on manqué?
— En aucune façon. Il n'est, au contraire, sorte de prévenances qu'on n'ait pour moi.
— Peut-être en a-l-on trop ? Peut-être vous a-t-on fatigué d'assiduités ? Je sais ce que c'est que l'excès de zèle et, ?i vous aviez à vous en plaindre, croyez, mon cher Bellefond, qu'aucune considération ne m'empêcherait...
— Non, non, ce n'est pas cela.
— Qu'est-ce donc alors ? Vous n'imaginez pas combien vous m'affligez. Je m'étais si bien accoutumé à vous voir chaque jour. Il me semblait presque, je vous le jure, que vous étiez de la famille et je ne puis me faire à l'idée de vous perdre.
— Mon cher hôte, je ne doute nullement de l'intérêt que vous me portez ; mais, excusez ma franchise, il ne faut rien exagérer.
Notre première rencontre ne date pas d'un mois et il n'y a guère que trois semaines que vous m'avez recueilli chez vous avec une bonté dont je ne perdrai jamais le souvenir. Cela suffit amplement pour que je vous sois attaché par les liens de la reconnaissance. Ce n'est pasassez pour que je renonce à d'anciennes amitiés, pour que je rompe des relations auxquelles j'attache beaucoup de prix et que j'avais formées depuis longtemps quand j'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer.
— Vous voulez parler des personnes à qui vous avez écrit à plusieurs reprises, et à qui vous aviez légué votre fortune au moment de monter dans ce fiacre fatal.
— Et quand cela serait ? dit Lucien en se dressant du fond de son fauteuil.
Saint-Privat, qui était assis en face de lui sur une modeste chaise de paille, lui prit affectueusement la main et lui dit avec un grand soupir :
— Hélas ! mon cher ami, je crains bien que ces personnes soient moins disposées que vous ne le supposez à renouer avec vous des rapports brusquement interrompus par ce malheureux duel.
— Qu'en savez-vous? demanda sèchement Lucien.
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— Je ne le sais pas positivement, mais je n'en veux pour preuve que leur persistance à s'abstenir de vousrépondre, dît d'un air contrit le père de Clarisse.
Le lieutenant, qui sentait le poids de cet argument, ne put s'empêcher de baisser la tête et Saint-Privat, pour profiter de l'effet produit, reprit aussitôt:
— Mon ami, à Dieu ne plaise que je cherche à pénétrer vos secrets. Vous étiez bien libre de placer vos affections comme vocs l'entendiez et vous Têtes assurément de penser que vos amis vous sont restés fidèles. Cependant je ne puis m'empêcher de vous rappeler que vous leur avez écrit trois fois, que vos lettres ont été remises exactement et que ceux qui les ont reçues, non-seulement ne sont pas venus vous voir, mais n'ont pas même daigné vous donner signe d'existence.
Croyez-moi, mon cher enfant, ajouta le bon vieillard d'un ton tout à fait paternel, j'ai l'expérience de la vie, je connais l'humanité et ses faiblesses. Dans le malheur, on n'a plus d'amis. Les vôtres vous étaient dévoués, je n'en doute pas, mais le dévouement a des bornes, et, depuis qu'ils savent que vous êtes signalé à la police, recherché pour crime d'affiliation à une société secrète, ils sont moins empressés d'entretenir une liaison qui peut les compromettre gravement.
— Vous vous trompez, je vous l'affirme, dit Lucien avec énergie. H se peut que mes amis se soient éloignés de moi, mais le lâche motif que vous leur prêtez n'y est pour rien.
— Quel que soit ce motif, je suis bien sur qu'ils vous reviendraient avec empressement, s'ils apprenaient que
vous êtes libre, riche, à l'abri de toute poursuite politique, comme on l'est toujours quand on a une grande fortune...
— C'est fort bien, interrompit lo blessé avec impatience, mais ou voulez-vous en venir, je vous prie?
— A vous rappeler, mon cher Lucien, que cette fortune, il ne tient qu'à vous d'en devenir l'heureux possesseur,
— Bon I vous voulez encore parler de ce testament ?
— Et de quoi parleraîs-jequipût vous intéresser davantage, mon ami?
Songez donc qu'il s'agit de deux millions à vous légués par votre oncle...
— Et dont vous tenez beaucoup à avoir votre part, je le sais.
— Pourquoi le nîerais-je ? Les affaires sont les affaires. Je ne suis qu'un négociant, un pauvre négociant qui a eu de la peine a amasser une honnête aisance...
— Et qui voudrait arriver à l'opulence d'un seul coup. Joli commerce que vous failes là , mon cher hôte.
Le père de Clarisse ne parut point blessé de ce ton ironique. Seulement, il se recueillit un instant comme un homme qui s'apprête à entamer une explication délicate.
— Je n'ignore pas, dit-i! enfin, que les apparences sont contre moi et que mes propositions vous ont tout d'abord mis en défiance.
Lorsque, après vous avoir cherché longtemps, j'ai eu le bonheur de vous rencontrer dans le jardin du Palais- Royal, j'ai bien vu que vous me preniez pour un de ces
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spéculateurs de bas étage qui vont trafiquant, d'espérances chimériques.
— Convenez que cette histoire de testament retrouvé que vous veniez me raconter à brûle-pourpoint était bien faite pour me surprendre.
— J'en conviens très-volontiers, et, en vous abordant, je m'attendais à toutes sortes d'objections de votre part, mais aussi je me faisais fort de les lever.
Malheureusement, ce soir-là, je n'en eus pae le temps, -etnous nous trouvâmes subitement jetés tous les deuxdans j'aventure la plus inouïe qui se soit jamais vue.
— C'est exact, et j'ajoute que c'est moi seul qui vous ; entraînai. Je me plais même à reconnaître que, sans vous, j'y serais resté. Si vous ne m'aviez pas amené ici, je serais mort au bout de mon sang, ou, en supposant que j'eusse survécu a mes blessures, je serais tombé entre les mains de mes ennemis politiques et, une fois guéri, j'aurais ■été envoyé devant un conseil de guerre ou devant une cour prévôtale.
— Je n'ai fait que mon devoir, dit modestement Saint- Privat; mais, puisque vous parlez de vos ennemis politiques, laissez-moi vous rappeler en passant que nous avons eu ici quelque peine a vous soustraire à leurs poursuites, et qne, si vous commettiez l'imprudence de retourner & votre domicile, vous seriez infailliblement arrêté.
— Rassurez -vous, mon cher hôte, quand je sortirai d'ici, je prendrai mes précautions; mais revenons, je vous prie, à l'historique de vos offres. Vous me disiez que sans ce duel, vous m'auriez fourni, dès le début, des explications satisfaisantes ; je les attends toujours.
— Ce n'est pas ma faute; plusieurs fois déjà j'ai essayé de vous les donner, depuis que vous êtes entré en convalescence et vous avez invariablement, sous un prétexte ou sous un autre, refusé de les entendre.
— J'avais sans doute mes raisons pour agir ainsi.
— Yosraisonsîoui,je crois que je les devine. D'abord, ■ tous n'aviez encore en ma sincérité qu'une foi assez tiède, et surtout vous ne vouliez pas vous engager avant d'avoir consulté le... les personnes à qui vous aviez écrit... Est-ce bien cela?
— Admettez que ce soit cela et continuez.
— Eh bien, donc, puisque ces. personnes ne vous ont pas répondu, vous n'avez plus à attendre d'elles un avis, et rien, ce ma semble, ne peut vous empêcher de prendre une décision sur-Ie-cbamp.
Vous connaissez mes conditions. Je n'ai qu'une parole et je les maintiens. Si elles vous conviennent, comme je l'espère, nous pouvons tout terminer sur-le-champ. J'ai préparé un petit acte sous seing-privé dont je vais vous donner lecture...
— Et qui stipule à votre profit l'abandon de la somme ronde de... un million, n'est-il pas vrai?
Saint- Privât fit un signe de tête afSrmatif.
— Un million que vous gagneriez d'un trait de plume, appuya Lucien.
— D'un trait de plume I ah 1 mon cher enfant, on voit bien que vous ne savez pas ce qu'il en coûte pour mener à bien une affaire de ce genre, s'écria Saint- Privât. Si je vous disais que depuis un an, je ne m'occupe que de
celle-ci, que je n'ai épargné pour réussir ni mon temps, ni mes peines; si j'énumérais les démarches de tout genre auxquelles je me suis livré, les voyages que j'ai entrepris, les dangers que j'ai affrontés...
— On peut faire tout cela et même davantage pour un t million. Mais vous me parlez de voyages et de dangers.
Est ce que vous voudriez me fuira croire que vous êtes allé chercher le testament de mon oncle dans les mirécages glacés de la Russie ?
— Non, non... ce n'eitt pas cela que je veux dire...
— Ah! tant mieux, car vous seriez en contradiction avec vous-même, attendu que vous m'avez avoué dans le jardin du Palais -Royal, que ce testament n'était pas entre vos mains.
— C'est vrai, mais j'ai ajouté que je savais où il était.
— D'accord, et vous avez naturellement refusé de m'apprendre où se trouve ce précieux papier.
— 11 ne tient qu'à vous de le savoir bientôt.
— En signant votre petit acte, n'est-ce pas?
— Mon Dieu, oui.
— Et si je ie signe, vous me remettrez le testament à l'instant même?
Saint-Prîvat réfléchit un instant et répondit :
— La probité m'oblige à confesser que non. Je m'engage à vous le remettre sous un très-bref délai, mais je ne puis fixer de jour. Vous ne risquez rien, d'ailleurs, puisque vous ne me devrez le million qu'après votre envoi, en possession de la succession Lacaussade. Ma franchise vous garantit ma boune foi, et, pour vous prouver que tout ceci est entre nous une question de loyauté, je no
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fais nulle difficulté de vous déclarer que la validité d'un acte de la nature de celui que je vous demande de signer pourrait être contestée devant les tribunaux.
Je compte beaucoup moins sur ce papier timbré que sur votre parole d'honneur. Quand vous me l'aurez donnée, je serai absolument sûr que vous exécuterez nos petites conventions.
Ce petit discours, chaleureusement débité, fit sur Lucien Bellefond une impression assez vive, et il ne put s' empêcher de le laisser voir.
— Écoutez, mon cher enfant, reprit Saint-Privat, empressé de profiter de ce premier avantage, je ne prétends point influencer votre décision, encore moins la contraindre. Vous êtes libre d'accepter ou de rejeter ma proposition, que je crois équitable.
Si vous refusez de traiter, je renoncerai sans trop de regret aux espérances que j'avais conçues; cette affaire assurait le repos de mes vieux jours et, je puis bien le dire, le bonheur de ma fille, qui se serait mariée à son gré. Je renoncerai atout cela, dis-je, et j'espère que nous n'en resterons pas moins bons amis, car vous ne sauriez m'en vouloir de prendre les intérêts de ma Clarisse chérie.
Si, au contraire, vous acceptez... oh ! alors, je n'aurai plus de secrets pour vous. Je vous dirai tout, et je puis, dès à présent, vous confier mes projets et mes souhaits. Je vais être obligé de m'absenter pour quinze jours ou trois semaines au plus, et, pendant cette absence, je désire de tout mon cœur que vous consentiez à rester ici. Je vous le demande en grâce, et cela uniquement dans
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votre intérêt, pour vous éviter de tomber aux mains de la haute police, qui surveille votre maison.
— Et, a votre retour, vous me rapporterez le testament?
— Je vous le rapporterai, n'en doutez pas, et, qui plus est, je me chargerai d'arranger votre affaire politique. J'ai obligé dans le temps un des gros bonnets du ministère de l'intérieur et il ne me refusera pas son appui pour vous faire rayer de la liste des suspects. Je ferai valoir cette considération que vous êtes devenu millionnaire et qu'un millionnaire ne conspire jamais.
Lucien ne suivait pas très-attentivement les appréciations de Saint Privât sur l'influence de la fortune dans les régions gouvernementales.
Il était plongé dans de profondes et de tristes réflexions qui n'avaient pas pour objet l'héritage du colonel.
Il pensait à M. Vernède qui lui tenait rigueur et à Thérèse qui l'avait oublié, puisqu'elle ne lui répondait pas.
Il ne comptait plus sur le succès de sa tentative de la veille et il désespérait de jamais rentrer en grâce dans la maison de la rue des Bourdonnais, car il lui semblait que le rigide banquier ne lui pardonnerait jamais d'avoir menti, et que sa fille serait sans pitié pour un joueur et pour un duelliste.
Dans l'état de découragement où il était tombé, que lui importait de suivre le conseil de M. de Saint-Privat en restant chez lui jusqu'à son retour? Que lui importait même d'accepter sa proposition et de lui jeter un million pour prix de ses services? Si oet homme disait la vérité,
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il restait encore à Lucien une énorme fortune, et Lucien tenait à se venger de M. Vernède en la lui offrant.
Toutes ces pensées, on aurait dit que le père de Clarisse les lisait sur le visage de l'officier, car, sans ajouter un seul mot à ses promesses, il tira de son portefeuille un papier, le déplia, le tendit à Lucien, qui le prit, et, extrayant de sa poche une écritoire de corne qui contenait de l'encre et une plume, il l'ouvrit et il attendit.
Le neveu de M. Lacaussade lut rapidement l'écrit, accepta la plume toute préparée que Saint-Privat lui tendait avec grâce et signa tout d'un trait, peut-être pour s'ôter le temps de réfléchir.
— Merci, mon cher enfant, merci d'avoir eu confiance en moi, s'écria le bon vieillard en serrant précieusement le papier. Vous ne vous en repentirez pas, je vous le jure.
Et maintenant, ajouta-t-il en lui prenant les mains, vous me donnez votre parole d'honneur, votre parole de militaire de tenir l'engagement que vous venez de signer?
— Je vous la donne, dit dédaigneusement Lucien.
Il n'avait pas achevé de prononcer le serment demandé, qu'au-dessus de sa tête bruirent les feuilles, frôlées par une pierre qui vint tomber a ses pieds.
— Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria M. Saint-Privat en se levant tout effaré. Quel est le polisson qui se permet de nous jeter des pierres?
Et il voulut se baisser pour ramasser le projectile.
Hais, avec une vigueur et une prestesse dont personne ne l'aurait cru capable, Lucien le repoussa d'une main et, de l'autre, s'empara du caillou qui venait de tomber à ses pieds.
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Il avait vu du premier coup d'œil que ce caillou était enveloppé dans un papier et quelque chose lui disait que ce papier lui apportait un message en retour de celui que, la veille au soir, il avait lancé par-dessus le mur.
IL était assez naturel qu'on lui répondit par cette voie, puisqu'il s'en éLait servi avec succès, et ce fut avec une très-vive émotion qu'il déplia l'enveloppe.
— Que faites-vous là? cher ami, demanda le père de Clarisse en prenant un air effrayé.
— Vous le voyez bien, dit le blessé, j'ouvre ma correspondance.
— Comment I
— Oui, parbleu ! c'est une lettre...
— Une lettre! mais cette lettre est un piège.
— Allons donc!
— Et. a votre place, moi je me garderais bien de la lire.
— C'est possible, mais, moi, je la lis, répliqua Lucien d'un ton ferme et en regardant son hôte dans le blanc des yeux. Je suis libre de mes actions, je suppose.
— En doutez-vous, cber ami? balbutia Saint-Privat tout à fait décontenancé.
Il ne savait pas ce que contenait le chiffon de papier tout froissé que l'officier tenait à la main, mais il se doutait bien que cet envoi venait d'un ennemi.
11 entrevoyait même déjà que la jeune fille qui rodait tout à l'heure devant la maison, y était pour quelque chose.
Et il ne se trompait pas. Lucien tressaillit de joie. Il avait reconnu l'écriture de Thérèse et it lisait avidement.
L 'ex-directeur du cabinet noir suivait, sur le visage de l'officier, les impressions qui l'agitaient.
Il y vit se peindre successivement la surprise, la joie, l'indignation, et, à la fin, ce fut ce dernier sentiment qui l'emporta sur les deux autres.
Lucien, après avoir rapidement achevé sa lecture, lança au doux vieillard un regard qui faillit le faire rentrer sous terre, et lui dit d'une voix vibrante :
— Qu'avez-vous fait de mes lettres?
— Vos lettres? murmura Saint-Privat.
— Oui, les lettres que vous deviez faire porter rue des Bourdonnais.
— Elles ont été remises à leur adresse, je vouslejure.
— Vous mentez 1
— Mais...
— Vous mentei, vous dis je, Où sont-elles! Répondez.
— Je... je ne sais pas. Je vais interroger Bourdache.
— C'est inutile. Je vais vous dire, moi, ce qu'elles sont devenues. Votre digne serviteur vous les a livrées, comme vous lui en aviez donné l'ordre ; vous les avez lues et probablement brûlées ensuite.
— Qui a pu vous dire...
— Quelqu'un qui le savait, apparemment. Vous ne répondez pas, donc, vous avouez.
Saint-Privat était pale comme la mort et il se taisait. Avec son intelligence subtile, il avait promptement deviné que la lettre dénonciatrice devait venir de ce monsieur de la rue des Bourdonnais qui se plaignait de n'avoir pas reçu de nouvelles de Lucien, et il sentait bien qu'il n'y avait pas moyen de récuser un pareil témoignage.
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Il ne s'expliquait pas comment les amis du blessé avaient découvert qu'il se cachait dans une maison isolée de la -rue d'Enfer, mais il comprenait à merveille que le moment était venu de confesser au moins une partie de ses torts.
— Eh bien, oui, s'écria-t-îl tout à coup, oui, j'en conviens, j'ai pria sur moi de détruire ces lettres. Pourquoi le nierais-je? Vingt fois déjà j'ai été sur le point de vous le dire, mais, dans l'état où vous étiez, je craignais de vous causer une émotion trop vive.
— Touchante sollicitude, en vérité, et dont je ne saurais trop vous remercier !
— Je vous en supplie, ne me condamnez pas sans m'entendre. Veuillez considérer que, par la force des choses, j'étais chargé de veiller sur vous... que je me considérais comme responsable des suites d'une imprudence, et que c'était une grosse imprudence que d'écrire à quelqu'un, même à un ami... Cet ami devait ignorer que vous êtes recherché par la police... que votre domicile de la rue des Bons-Enfants est surveillé, et que la moindre indiscrétion de sa part pouvait vous être funeste... enfin...
— Assez! interrompit Lucien. Faites-moi grâce de vos ineptes mensonges. Je connais le vrai motif qui vous a poussé à commettre une infamie. Vous vouliez me garder sous votre main jusqu'à ce que vous fussiez en mesure de me remettre le testament de mon oncle et de partager sa succession avec moi. Vous craigniez de me laisser communiquer avec mes amis, parce qu'ils auraient pu me détourner de consentir a ce marché.
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— Il est conclu maintenant, dit vivement Saint-Privat qui tenait son sous-seing.
Et comme il vit que l'héritier haussait les épaules, if se hâta d'ajouter :
— D'ailleurs, j'ai votre parole, qui vaut mieux que tousles actes du monde.
— Je le sais, dit Lucien avec mépris. Vous auriez pu vous dispenser de me la demander. Je n'aurais pas contesté la valeur de l'engagement écrit que vous m'avez fait prendre, et je ne la contesterai pas.
Saint-Privat ne dissimula point un mouvement de joie.
— Vous avez le champ libre pour courir après cette fortune où vous vous êtes taillé par avance une si jolie part; quand vous m'apporterez le testament, si tant est qu'il existe et que vous puissiez vous le procurer, je vous donnerai votre salaire, et tout sera fini entre nous. Hais, en attendant, vous trouverez bon que je ne prolonge pas davantage mon séjour chez un homme qui m'a indignement trompé.
— Quoi! vous songeriez a me quitter! Non, c'est impossible... Vous ne voudrez pas me désoler... nous désoler tous... et vous resterez avec nous... au moins jusqu'à mon retour.
— Pas un jour, pas une heure, dit Lucien en se levant brusquement.
— Mais, dans l'état où vous êtes, c'est vous exposer à une rechute...
— Peu vous importe. Je veux partir, vous dis-je.
— Partir! vous n'y songez pas! C'est de la folie I Et je
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serais coupable, si je consentais à vous laisser exposer ainsi votre santé...
— Auriez-vous par hasard l'intention de me retenir de force?
— De force! non, sans doute. Mais j'ai le devoir de vous représenter les conséquences d'une semblable extravagance et même de m'y opposer de tout mon pouvoir... par la persuasion d'abord.
— Pas d'ambages, je vous prie. Vous voulez ra'empecher de sortir d'ici, c'est parfaitement clair. Eh bien ! écoutez ceci. La pierre que je tiens à la main n'est pas tombée du ciel. Ceux qui me l'ont jetée savent que je suis chez vous et ils sont là, dans la rue, de l'autre côté de ce mur. Je n'ai qu'à les appeler pour qu'ils m'entendent. Il me suffirait d'élever un peu la voix. Or, je voua le déclare, si vous ne m'ouvrez, à l'instant même, la porte de cetie maison, je vais crier au secours et je voua réponds qu'ils n'hésiteront pas à aller -chercher le commissaire de police.
— Vous ne feriez pas cela, s'écria Saint-Privat effrayé.
— J'y suis parfaitement décidé et je n'attendrai pas plus d'une minute, dit le lieutenant d'un ton si résolu, que le bon vieillard comprit qu'il n'y avait plus qu'à se soumettre.
— 11 faut en passer par toutes vos volontés, soupira-til; mais, s'il vous arrive malheur, je décline toute responsabilité. Et puis, il m'est bien permis de vous demander l'assurance que je ne serai pas inquiété à votre sujet...
— Je vous la donne, au nom de mes amis et au mien.
— Et de tous demander aussi où je pourrai vous retrouver quand il s'agira de vous remettre le testament.
— Vous viendrez vous informer de moi chez M. Vernède, rue des Bourdonnais, 75.
— Celui à qui les lettres étaient adressées? murmura le bonhomme consterné.
— Précisément. C'est un homme pour qui je n'ai pas de secrets, et je vais l'instruire de nos conventions. Vous pourrez donc voua présenter chez lui, vous trouverez à qui parler.
Maintenant, ajouta Lucien, finissons-en. Vous allez m 'accompagner et donner l'ordre à ce drôle qui garde votre logis de me laisser passer ; mais ce n'est pas tout.
— Qu'y a-t-il donc encore?
— Vous avez, il y a une heure, saisi et enfermé un enfant qui frappait à la porte cochère.
— Un enfant! répéta Saint-Prîvat abasourdi.il ne comprenait pas comment son prisonnier pouvait être si bien informé, et il se demandait s'il n'y avait pas de la sorcellerie dans tout cela.
— Oui, reprit l'officier, un enfant qu'il faut me rendre sans plus tarder.
— Ce n'est pas moi qui ai fait cela... c'est celte brute de Bourdache.
— Peu m'importe; je veux cet enfant. Allons, mon cher hôte, donnez-moi le bras et conduisez-moi jusqu'aux limites de votre domaine, dit Lucien d'une voix railleuse.
Saint- Privât était vaincu. 11 le comprit, et il se soumit d'aussi bonne grâce qu'il le put,
Lucien s'appuya sur lui pour traverser le jardin, et
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il n'eut à subir en chemin que des reproches amicaux.
— Partir ainsi! dans votre costume de malade I sans prendre le temps de changer de vêtements, de nous dire ■dieu... Ah! mon cher ami, ma fille Clarisse va me reprocher amèrement de ne pas vous avoir retenu... au moins jusqu'à ce qu'elle ait achevé votre portrait, disait le bon vieillard.
— Mlle Clarisse se consolera en copiant une fois de plus la tête de Romulus, répondit ironiquement l'officier.
Saint-Privat sentit qu'il fallait se résigner et il fit contra fortune bon cœur.
On arriva sans rencontrer personne sous le vestibule, où Bourdache se promenait en fumant sa pipe.
11 serait difficile d'exprimer la stupéfaction du Cerbère quand il entendit son maître lui commander d'extraire le bossu de la cave. Il obéit pourtant, et ramena le pauvre Ésope, encore tout étourdi de la réclusion qu'il venait de subir.
Pour abréger les explications, Saint-Privat tira le cordon lui-même et fit mine d'embrasser Lucien, qui le repoussa, prit l'enfant par la main et franchit le seuil avec lui.
— Bah! grommela l'excellent père pendant que la porte de la cage se refermait sur les oiseaux envolés, Clarisse perd peut-être un mari, mais elle vient de gagner une belle dot.
Je tiens mon acte. A nous deux, maintenant, madame Zénobie 1
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