‹ Où est Zénobie?Chapitre 2 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quand Lucien se trouva dans la rue, il sentit que ses forces ne le soutiendraient pas longtemps, et il alla £ 'asseoir sur One borne, en face de la muraille du jardin.

L'enfant, tiré brusquement de l'obscurité de la cave, ébloui par la lumière aveuglante d'un splendide soleil de juillet, se laissait traîner par son sauveur sans articuler un seul mot.

Hais, quel que fat son étonnement, celui de l'officier était encore bien plus grand de ne voir personne dans la rue, où il croyait trouver Thérèse, car la lettre était d'elle.

Cette lettre, il la tenait encore dans sa main , et il se mit 2 la relire.

« Vos messages ne sont point parvenus à mon père, disait la jeune fille, qui paraissait avoir écrit à la hâte. Celui que vous m'avez adressé par la voie que vous savez

vient de m 'être remis par un enfant qui m'a accompagnée jusqu'à la maison où on tous garde. 11 y a frappé; on s'est emparé de lui et on l'y a entraîné. J'ai couru chercher du secours et écrire ce billet, que j'espère vous faire parvenir en vous le lançant dans le jardin. Si vous le recevez, sortez, si cela est en votre pouvoir. Vos amis vous en supplient. Ils vous attendent et, si la journée se passait sans que vous vinssiez les tirer d'inquiétude, ils prendraient d'autres mesures pour vous délivrer, car ils ne doutent pas que vous ne soyez retenu malgré vous.

* Courage, espoir. »

11 n'y avait pas de signature, mais Lucien avait reconnu l'écriture, et il était persuadé que Thérèse seule avait pu jeter la-pierre.

Son cœur débordait de joie, quoiqu'il y eût bien des points obscurs dans cette aventure. II ne comprenait qu'une chose, c'est que sa fiancée l'aimait toujours et qu'il allait la revoir. Où et comment? Il commençait à se le demander, quand l'idée lui vint d'interroger l'enfant qu'il venait d'arracher des mains de Saint-Privat et consorts.

— Petit, lui dit-il doucement, c'est toi qui as ramassé hier soir une pierre au pied de ce mur?

— . Oui, monsieur, une pierre enveloppée de papier. J'ai lu ce qu'il y avait d'écrit et j'ai porté la lettre ce matin à la dame.

— Et elle est venue ici avec toi?

— Oui, monsieur. Nous avons rencontré un vieuï monsieur qui sortait de la maison, et la dame lui a de-

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mandé si H. Lucien Bellefond ne demeurait pas là; il a répondu qu'il n'en savait rien et ii s'en est allé.

— C'était ce misérable Bonnin, sans doute, dit entre ses dents Lucien. Continue.

— Alors, la dame voulait frapper à U porte, mais j'avais peur pour elle et c'est moi qui...

— Oui, c'est toi qui as frappé et ces brigands-la t'ont pris. Hais elle ne t'avait pas dit ce qu'elle allait faire?

— Elle n'en a pas eu le temps, monsieur. Elle a dû être aussi surprise que moi quand ils m'ont attrapé.

— Oui, murmura Lucien ; et c'est alors qu'elle a couru chercher quelqu'un, pour l'aider à me délivrer. Hais comment se fait-il que personne ne m'attende ici?

En effet, la rue était solitaire; on n'y voyait qu'un fiacre arrêté à cinquante pas au delà de la ruelle qui terminait le mur du jardin.

Le lieutenant sentait bien qu'il ne pouvait pas rester là et il se disait que ce fiacre, s'il était libre, ferait bien son amure, car il n'était guère en état de marcher.

Seulement, il ne savait pas irop-où aller.

Rentrer à son domicile de la rue des Bons-Enfants, c'eût été une insigne imprudence, à en croire M. Sainl- Privat, et il n'y avait pas de raison pour douter de ses assertions sur ce point.

Aller tout droit chez H. Vernède, Lucien n'oaait pas risquer une démarche aussi hardie.

Dans tous les cas, il fallait partir et emmener le pauvre petit être que Mlle Vernède lui avait recommandé.

— Tu ne me quitteras pas, mon garçon, lui dit-il en lui posant la main sur l'épaule.

— Non, monsieur, répondit vivement Ésope, et vous pourrez vous appuyer sur moi. Ne craignez pas.de me fatiguer. Je ne suis pas bien fort, mais je vous aidera) tout de même.

Lucien le remercia d'un sourire et s'achemina, en se servant du brave enfant pour se soutenir.

Il eut soin de donner un coup d'œil en arrière, mais il vit que la porte ccchère restait hermétiquement close et que son hâte ne songeait point à le poursuivre.

Il prêta aussi l'oreille en longeant la bienheureuse muraille que les lettres franchissaient avec tant d 'à-propos, et il n'entendit ni la voix du bonhomme, ni celle de la belle Clarisse.

S'il y avait une explication entre Saint-Privat et sa fille, cela se passait a huis clos, à moins que Mme Boutard n'eut déjà suffisamment chapitré la jeune personne pour lui imposer silence.

En approchant du fiacre, Lucien s'aperçut avec dépit qu'il devait être gardé, car le cocher se retournait sur son siège pour parler à quelqu'un dans l'intérieur.

En approchant encore, il vit une tête se montrer à la portière et disparaître aussitôt.

— Allons! se dit-il philosophiquement, j'irai bien jusqu'à la place Saint-Michel, et là, du moins, je suis sûr de Irouver une voiture.

Et il continua d'avancer assez péniblement.

Bientôt il arriva à la hauteur du fiaore, qu'il rasa d'assez près, et il allait passer outre sans lever les yeux, quand tout a coup la portière s'ouvrit doucement.

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— Monte, lui cria en même temps une voix qu'il crut reconnaître.

11 s'arrêta court, et il vit avec stupéfaction la bonne et joviale figure de son ami Mâchefer.

L'ex-foumisseur rîaït en lui tendant la main.

Ce n'était pas le moment de demander des explications, Lucien le sentait bien. Cependant, il ne voulait pas abandonner le pauvre garçon qu'il avait délivré, et il le montra d'un geste à Mâchefer, qui dit aussitôt :

— Fais monter aussi le petit.

Ësope entendit et ne se fît pas prier. Il sauta sur le marchepied et de là dans l'intérieur, où le convalescent le suivit avec l'aide de .Mâchefer.

— Ainsi, s'écria-t-il en se jetant dans les bras de son ancien camarade, ainsi, c'est à toi que je dois.,.

— Minute ! nous causerons- tout à l'heure, interrompit le frère du plâtre.

Et, avançant la tête au dehors, it dit au cocher :

— Rue du Jour, au coin de la rue Montmartre.

— C'est donc chez toi que nous allons ? demanda Lucien.

— Oui, parbleu ! et pour cause. Si tu t'avisais de rentrer à ton domicile, tu coucherais ce soir en prison, et, d'autre part, je ne te conseillerais pas d'aller de but en blanc demander asile à notre ami Vernède.

— C'est donc vrai! il me hait maintenant, il me méprise ! il me regarde comme un traître !

— Mais non! mais non! tu vas trop vite. Il t'en veut de ta

disparition un peu brusque, et, pour rentrer en grâce, il faudra que tu la lui expliques...

— Elle ne l'a donc pas encore fait ?

— Elle, c'est la charmante Thérèse, je suppose, dît Mâchefer en riant. Et tu t étonnes qu'elle n'ait pas encore prévenu son père. Peste 1 comme tu y vas ! Il me semble pourtant qu'elle n'a pas perdu son temps et qu'elle a bien fait ce qu'elle a fait.

Récapitulons un peu. Ce matin, Mlle Vernède, en allant a la messe, est accostée par ce brave garçon, qui lui remet ta lettre, ramassée par lui la veille au soir. Sans plus réfléchir, elle court à la rue d'Enfer, et elle s'adresse naïvement, pour avoir de tes nouvelles, aux gens qui te gardaient en chartre privée. Tu sais à peu près ce qu'il en est advenu. On a coffré son messager, et peu s'en est fallu qu'on ne la coffrât elle-même. Hais elle a pu se sauver et alors elle a eu la bonne idée de venir conter toute celte histoire à son vieil ami Timuléon Mâchefer.

C'est moi qui lui ai conseillé de te répondre par la même voie.

— Et c'est toi qui tout à l'heure m'as jeté la lettre ?

— Ouï, ma foi; j'ai usé de ce moyen à tout hasard. S'il n'avait pas réussi, j'en aurais trouvé un autre. Mais je ne voulais pas que la fiancée se compromit, et j'ai obtenu qu'elle me laissât ugîr à sa place.

— Ma fiancée 1 L' est-elle encore ? murmura tristement Lucien .

— Je puis te rassurer sur ce point, monsieur l'amoureux. M |le Vernède n'a jamais cessé de croire que, si tu ne revenais pas, c'est que tu étais retenu contre ton gré.

elle n'a jamais cessé de prendre ta défense auprès de sou père.

— Ab ! je savais bien qu'il m'accusait, lui I

— Hé ! hé ! on accuserait à moins, cher ami. Trouvemoi donc un père qui supporte sans se plaindre que son futur gendre s'éclipse un beau jour sans l'avertir et reste trois semaines Bans donner signe de vie.

— IL ne me pardonnera jamais.

— Je crois que si, car, en ce moment même, on plaide ta cause auprès de lui, et tu as un fameux avocat.

— Oui, Thérèse, qui, en sortant de chez moi, a couru chez l'auteur de ses jours.

— Ah 1 j'espérais la voir, murmura Lucien.

— Égoïste, va ! s'écria gaiement Mâchefer. Tu le plaignais qu'on ne t'eût pas défendu auprès de notre ami Vernède, et maintenant que tu sais qu'on te défond, tu te plains encore. 11 faudrait pourtant savoir ce que tu veux.

— Je veux te remercier, mon brave camarade, dit Lucien avec effusion, te remercier cordialement et te raconter mon histoire, pour que tu saches bien de quelle fatalité j'ai été victime.

— Chut ! dit l'ex-foumisseur en mettant un doigt sur ses lèvres. J'ai aussi beaucoup de choses à t'apprendre, mais nous causerons tout à l'heure, chez moi.

Dis-moi, petit, ajouta-t-il en frappant sur l'épaule d'Ésope, as-tu envie de gagner ta vie en travaillant?

— Oh ! monsieur, je serais trop heureux... mais jesuis si faible...

— M'importe. Tu sais lire, fa ce qu'il parait ?

— Et écrire aussi, monsieur.

— Eh bien ! je me charge de loi. Je vais te mettre au magasin, au département des oranges. Tu enregistreras les caisses de Valence et de Portugal. C'est dit; mais pas un mot à mes commis sur la manière dont tu as fait ma

Et comme le bossu ouvrait la bouche pour exprimer sa gratitude, Mâchefer ajouta :

— Silence I nous arrivons.

Le fiacre avait marché grand train, et le trajet s'était fait presque sans que Lucien s'en aperçût.

Le magasin de l'ex-fournisseur occupait, à l'angle de la rue Montmartre et de la rue du Jour, le rez-de-chaussée d'une vieille maison toute noire et toute déjetée, mais parfaitement disposée pour le commerce et pour l'habitation.

Cette bâtisse, figée de deux siècles su moins, avait deux façades et deux entrées.

Sur la rue Montmartre s'ouvrait la boutique toute pleine de caisses d'oranges et de citrons, de sacs d'amandes, de barils d'anchois, de tonnes de harengs-saurs et de mannes où s'empilaient les morues sèches.

Elle était fort bien achalandée cette boutique, car les affaires de Timoléon Mâchefer étaient en pleine prospérité et prenaient chaque jour de l'extension.

Au-dessus, à l'entresol, on trouvait la caisse et le bu-

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reau du teneur de livres, qui communiquaient avec le magasin par un escalier intérieur.

Le logement particulier du marchand de salaisons et de fruits occupait les deux étages supérieurs et s'accédait par une porte donnant sur la rue du'Jûur, ainsi nommée sans doute par antiphrase, car cette voie, adossée à l'église Saint- -Eustache et dominée par les énormes contre-forts de la nef, est une des plus sombres de Paris.

Grâce aux facilités offertes par ces deux entrées distinctes, Mâchefer pouvait toujours aller et venir sans que ses chalands, ni même ses commis, s'en aperçussent.

Il fit naturellement arrêter le fiacre dans la rue du Jour, le renvoya et introduisit ses deux compagnons de route par son escalier personnel,

L'ex-fournisseur avait des habitudes fort simples et, pour tout domestique, il se contentait d'une servante, une vieille paysanne qu'il avait fait venir de son pays et qui était d'un dévouement et d'une discrétion à toute épreuve.

11 lui confia le petit bossu en lui recommandant de le faire déjeuner et il conduisit Lucien au second, dans une chambre simplement mais proprement meublée.

— Tu seras là comme chez toi, lui dit-il en l'installant dans un bon fauteuil à la Voltaire, et même mieux que chez toi, car personne ne viendra t'y chercher, tandis qu'à ta rue des Bons-Enfants...

— Alors, ma maison est surveillée? demanda l'officier.

U OU EST ZÉNOB1E '

— Elle l'a été surtout, aussitôt après U disparition. La surveillance s'est un peu relâchée depuis, mais il ne faudrait pas s'y fier. Tu u certainement été signalé connue suspect.

— Par qui î

— Je n'en sais rien. J'ai cru d'abord que tu avais été dénoncé comme frère du plâtre; mais comme ni moi, ni aucun de nos amis nous n'avons été inquiétés, j'ai changé d'idée et je me figure que, si la police te cherche, tu dois cela à ce particulier que tu as rencontré un certain dimanche soir au café de la Rolonde, qui se prit de querelle avec toi et à qui tu remis f >rt imprudemment ta carte.

Tu m'as raconté cette histoire quelques jours après et je n'y avais pas attaché grande importance, mais plus tard, en me la rappelant', je me suis dit que cel homme devait être un agent provocateur...

— Je le crois comm? toi.

— Et que muni de ton nom et de ton adresse, il avait envoyé un rapport où il t'accusiit de tenir des propos séditieux, peut-être même de conspirer avec d'autres officiers à demi-solde et où il te recommandait à toutes les sévérités du gouvernement.

— Oui, cela doit être.

— Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, il est certain que tu as la police à tes trousses, et nous avions même fini, Vernède et moi, par penser que tu t'étais laissé prendre et que si nous ne recevions pas de tes nouvelles, c'est qu'on t'avais mis en prison et au secret.;

OU EST ZÉNOB1E ? 45

— Non, parbleu! mon histoire est plus extraordinaire que tous ne le pensiez.

— J'en ai deviné une partie en lisant la lettre que tu as écrite à Thérèse.

Je parie que tu t'es battu.

— Oui, avec un officiel' prussien.

— Inutile de te demander si tu l'as tué. Je connais ta force, et quand tu t'alignes avec messieurs les alliés, tu ne les manques guère.

— J'ai tué, eu effet, celui-là, mais j'ai reçu de lui vingt coups de couteau et je suis resté pour mort...

— Comment I des coups de couteau ?

— Oui, dans un fiacre. Cet enragé ne voulait pas se battre autrement et il prétendait que je l'avais insulté au jeu.

— Je te reconnais bien là. Tu as donc joué, malgré tes

— Que veux-tu ! j'avais perdu la tête. H. Yernède m'avait confié ses embarras; je savais qu'il lui fallait trois cent miile francs...

— Et tu t'étais engagé à les lui fournir.

— Il te l'a dit?

— Mon Dieu 1 oui, et je t'avouerai même que cela m'avait fort surpris, car je ne te croyais pas assez riche pour trouver' ainsi cent mille écusdu jour au lendemain.

— Hélas ! je n'en possédais pas le tiers, et c'est pour me procurer le reste que je suis allé tenter la fortune aun°15i.

— Et la fortune t'a tourné le dos, juste au moment où tu croyais la tenir. C'est dans l'ordre. Je commence à

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4<; OU EST ZÉXOB1E ?

m'expliquer tes aventures, sauf pourtant celles qui ont suivi ton duel en fiacre'. Comment se fait-il que nous, t'ayons retrouvé dans une maison de la rue d'Enfer ?

— On m'y a transporté pendant que j'étais évanoui.

— Qui cela î

— Un homme que j'avais rencontré au Palais-Royal quand la querelle s'est engagée, et qui avait consenti à* me servir de témoin.

— Un Français î

— Oui, un vieillard. Il se nomme M. Tlonnin. Il a fait fortune dans le commerce et il est propriétaire de cette maison, qu'il n'habite pas, du reste.

— Et il t'a fait soigner ?

— Oui, par sa gouvernante. 11 ne voulait pas appeler de médecin de peur de m'attirer une méchante affaire. La mort du Prussien a dû faire du bruit, et...

— Voilà assurément un homme bien prudent, interrompit Mâchefer. Hais, dis-moi, pourquoi cet hâte si charitable s'est-il permis d'intercepter les lettres que tu écrivais à Vernède, car nous avons supposé, en lisant ie billet adressé à Thérèse, qu'on avait supprimé ta correspondance.

— Vous aviez raison. J'ai écrit trois lettres avant celle qui est miraculeusement parvenue a Mlle Vernède et il lesa brûlées toutes les trois.

— C'est charmant. Tu étais gardé, à ce qu'il paraît, comme un prisonnier d'Etat 1 Et on empoignait pour les. incarcérer aussi les gens qui se permettaient d'aller le demander. Ah çb ! mais c'est donc une Bastille que cette

maison et cet homme voulait donc te séquestrer a tout jamais ?

— Tu vois bien que non, puisqu'il m'a laissé sortir aussitôt que je l'ai exigé.

— Alors, je n'y comprends plus rien et tu me feras un sensible plaisir de m'expliquer ce mystère.

— Je ne me l'explique pas encore très-bien moimême, car je n'ai guère eu le temps d'y réfléchir. En effet, il y a une heure, je ne savais pas que M. Bonnin avait escamoté mes lettres et je me croyais parfaitement libre. Cependant, j'ai des raisons de penser qu'il avait un intérêt personnel à me retenir chez lui, tout en me laissant supposer qu'il ne dépendait que de moi de partir.

— Et quel était cet intérêt ?

— C'est assez embrouillé a exposer; mais je vais tâcher de te le faire comprendre. Il faut te dire d'abord que ce Bonnin m'avait abordé dans le Palais-Royal pour me proposer un marché fort étrange.

— Un marché?

— Oui, tu sais que j'avais un oncle...

— Le colonel Lacaussade, parbleu I qui est mort à la Bêrésina.

— Précisément. Eh bien, le sieur Bonnin prétend que mon oncle m'a légué toute sa fortune par un testament qui se trouve entre les mains d'une personne à lui connue.

— Et iU'offre de te procurer ce testament î

— Oui, à condition que je lui remettrai une somme...

— D'ud million.

— Comment sais-tu que c'est le chiffre exigé? demanda Lucien trës-surprîs.

— Je vais te le dire, reprit Mâchefer dont la figure trahissait une émotion inexplicable ; mais d'abord, dis-moi, comment est-il Tait ton H. Bonnin ?

— Il est de taille moyenne et porteur d'une figure tellement insignifiante, qu'il m'est très-difficile de te faire son portrait. Autant que j'en puis juger, il peut avoir de cinquante a soixante ans.

— N'a-t-il pas les yeux gris?

— Oui, des yeux de chat, sauf qu'ils ne brillent jamais,

— Bon ! et la voix î

— La voix est sourde, une voix sans accent particulier.

— C'est bien cela;

— Ah ça ! est-ce que tu le connaîtrais, pir hasard I

— Peut-être bien. Mais avant tout, dis-moi, fa-t-il nommé la personne qui, selon lui, serait en possession du testament de ton oncle?

— Il s'en est bien gardé. €'est son secret, le secret qu'il me proposait de me vendre.

— Très-bien. Et cette personne, il t'offrait de te l'amener ?

— Non. Il se charge, prétend-il, de se faire remettre par elle le testament et de me l'apporter.

— Immédiatement?

— Non, mais à très-bref délai, au retour d'un voyage qu'il va faire et qui durera quinze jours, un mois au plus.

— Il n'y a plus de doute, dit tout bas le» -fournisseur qui paraissait de plus en plus agité.

— Que veux-tu dire? Explique-toi, je t'en conjure. Tu me fais mourir avec tes réticences.

— Lucien! mon cher Lucien, s'écria Mâchefer, calmetoi, rappelle tes souvenirs et réponds à la question que je vais te poser.

Connais-tu, ou as-tu connu, a une époque quelconque de ta vie, une femme portant le nom bizarre de Zénobie Capitaine ? >

— Zénobie Capitaine! répéta Lucien. 11 me semble que ce singulier assemblage de noms ne m'est pas inconnu.

— Cherche bien, dit Mâchefer ; c'est de la dernière importance.

— Attends donc ! je crois que jadis... dans mon enfance, il y avait... oui... c'est cela... il y avait une brave femme qui me contait des contes pour m'endormir, et qu'on appelait la mère Zénobie... et elle était veuve d'un certain Capitaine qui avait servi autrefois dans les gardesfrançaises et qui était mort garde-chasse chez mon oncle.

— Bon 1 et que faisait-elle, cette femme ?

— Ma foi, je ne m'en souviens plus trop... Elle a dû quitter le pays quand j'avais à peine huit ou dix ans... Attends donc, pourtant... Ahl parbleu 1 j'y suis... Elle est partie comme cantînière avec la batterie que commandait mon oncle à Marengo, et depuis elle a fait avec lui toutes les campagnes... entre autres, celle de Russie...

— J'en étais sûr.

50 OU EST ZÉNOB1E ï

— Et je crois même qu'elle y a péri, car je me rappelle mil in le liant que, l'année dernière, un de mes compatriotes passant a Paria, m'a parlé de cette femme et m'a dit qu'on n'avait jamais eu de ses nouvelles, pas plus que de celles du colonel.

— C'est bien cela ! s'écria Mâchefer. Allons, mou vieux camarade, je commence à croire que la chance nous revient.

— Ah ça ! demanda Lucien trës-intriguê, m'expliquerastu enfin ce que signifient tes questions- et tes exclamations ?

— Oui, certes, je vais te l'expliquer, mais apprête-toi à t'étonner et à te réjouir.

Tu as disparu un dimanche, n'est-ce pas?

— Le dimanche 9 juillet. J'avais eu le bonheur de passer la journée avec M. Vernède et sa fille, et je ne lésai pas revus depuis, car le soir même j'ai rencontré au jeu ce Prussien.

— Et tu t*es ruiné, et tu t'es battu, et on t'a porté rue d'Enfer séance tenante ï

— Oui, chez M. Bonnin, d'où je ne suis plus sorti.

— Eli bien, figure-toi que le lendemain, le lundi, je suis allé dans la journée passer une heure au petit café où j'ai l'habitude d'aller faire ma sieste après déjeuner. Je me suis accoutumé en Espagne à dormir un peu l'aprèsmidi.

— N'est-il pas situé dans la rue des Bourdonnais, ton café?

-Tout juste. A dix pas de chez l'ami Vernède.

— J'y suis entré avec toî une fois ou deux.

OU EST ZÉNÛBIE ? 61

— Oui, c'est vrai, je me le rappelle. Alors tu as dû remarquer que le maître de l'établissement et son garçon criaient en me parlant, comme s'ils avaient eu affaire à un sourd ?

— En effet, il me semble...

— C'est qu'ils croient que je le suis. Une plaisanterie que je fais quelquefois et qui est en même temps une bonne précaution. Quand on conspire, il ne faut jamais négliger ces petits moyens-là.

Donc, ce fameux lundi, j'étais là, dans mon coin ordinaire, et je commençais à ronfler sur un journal, quand j'ai vu entrer un individu que j'y avais déjà rencontré plusieurs fois et que j'ai reconnu du premier coup d'oeil pour 'un mouchard ; linge douteux, mine inquiète, regard en dessous.

Le drôle est venu justement s'asseoir à une table voisine de la mienne et il a demandé de la bière et deux verres. Il attendait quelqu'un. Ça m'intéressait déjà, quoique je ne me doutasse de rien. Alors j'ai fermé les yeux de plus belle, mais je n'ai pas dormi du tout, comme tu peux croire.

— Quel rapport a celte histoire avec...

— Ah ! sacrcbleu 1 tu es bien pressé. Laisse-moi finir, si tu veux savoir quelque chose.

Je te disais donc que j'avais fait semblant de m'assoupir. Une heure après, l'homme que le mouchard attendait est arrivé. Celui-là était habillé en vieux troupier et déguisé dans la perfection. Tout autre que moi s'y serait laissé prendre et je te réponds que ce matin-là est de première force. Hais je ne suis pas de ceux qu'on fuit au

Bï OU EST ZÉNOBIE ?

même et je l'ai deviné rien qu'à su manière de tenir sa tète de trois-quarts quand il a été assis. 11 avait un œil à son camarade et un œil à ce qui se passait derrière lui.

— Et qu'a-t-il dit, ce faux grognard ! demanda Lucien que ce récit commençait à intéresser.

— Il a commencé par vouloir emmener l'autre pour causer avec lui sans crainte d'être entendu, mais cet imbécile qui est un habitué du café lui a assuré que j'étais sourd comme un pot, et il l'a cru. Alors, ils se sont mi* à parler entre haut et bas, mais tu sais que j'ai l'oreille fine et je ne perdais pas un mot.

Il était question entre eux d'espionnage. Le prétendu troupier étant en surveillance au bureau de la poste restante, avait été surveillé lui-même et filé par un particulier qu'il soupçonnait d'appartenir à lu police du château. H y avait une femme dans l'affaire, une femme qui était venue réclamer une lettre au nom de Zénobie.

— Voilà qui est bizarre, en effet. Ce nom n'est pas commun et il se peut qu'il s'agît de la cantinière.

— Ne va pas si vite. A cette séance, il n'en fut pas dit plus long sur cette Zénobie dont le prénom seul fut prononcé. Le grognard demanda aussi à l'autre si la police avait entendu parler d'an duel entre un Français et un Prussien. .

— 11 demandait ceia le lundi, et je m'étais battu dans la nuit du dimanche au lundi I Hais, à ce moment-la, il n'y avait guère que H. Bonn in qui pouvait savoir ..est-ce que cet agent habillé en vieux soldat serait...

— Tu vas voir. Son acolyte lui a répondu qu'on n'avait

n'en appris de semblable ; qu'on avait seulement trouvé un officier étranger assassiné dans uu fiacre. .

— Assassiné ! II en a, pardieu I bien menti I

— Tout cela, comme tu peux croire, m'intéressait médiocrement, et j'écoutais ces deux coquins plutôt pour l'acquit de ma conscience que dans l'espoir d'attraper au vol un renseignement utile aux Frères du plâtre, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, ton nom fut prononcé.

— Mon nom?

— Oui, le plus vieux demanda a l'autre s'il connaissait un lieutenant à demi-solde appelé Lucien Bellefond et surveillé pour cause politique; à quoi l'autre répondit que non, mais qu'il ferait prendre des renseignements, et mes chenapans se séparèrent en Be donnant rendez-voui au même café pour le lundi suivant, à midi.

— Et tu es revenu ce jour-la?

— Inutile de me le demander. J'ai même avancé mon déjeuner pour ne pas manquer une ai belle occasion,

— Et qu'as-tu appris?

— Cette fois-là, ton nom ne revint pas sur le tapis, et ils ne parlèrent plus du duel en fiacre. En revanche, il fut fortement question de cette Zénobîe, et je sus qu'elle s'appelait Capitaine. Je sus aussi ce que lui voulait le faux grognard que je reconnus parfaitement, quoiqu'il fut venu au rendez-vous en habit bleu, en pantalon de nankin et en souliers a boucles d'argent.

— C'est mon homme t c'est le Bonnin I

— Parbleu 1 mais écoute ! j'arrive au moment le plus curieux de l'aventure. L'homme h l'habit bleu s'ouvrit

84 OU EST ZÉNOBIE t

alors entièrement à sou subalterne. Il l'avait déjà chargé depuis une quinzaine de retrouver cette Zénobie, mais il paraît qu'il ne lui avait pas encore dit pourquoi il la cherchait. À cette seconde séance, il le lui a appris, sans doute pour stimuler son zèle en lui promettant une part du gâteau. Il paraît que celte Zénobie est en possession d'un testament qui donne une très-grosse fortune, deux millions au moins...

— Juste le chiffre auquel ce Bonnin fixe celle de mon oncle,

— A un particulier qui n'est pas l'héritier naturel du défunt et qui ignore absolument l'existence du susdit testament.

— C'est bien mon cas.

— L'homme ajouta qn'i! avait sous la main ce particulier et qu'il comptait tirer de lui, au moyen d'un arrangement écrit, la moitié de la succession.

— Oui, un million.

— Seulement, il ne tenait pas encore là Zénobie, il voulait la découvrir à tout pris, et il promettait à son auxiliaire cinq pour cent sur son million s'il la lui dénichait avant un mois.

— Je m'explique maintenant pourquoi il ne m'a pas pressé davantage de signer.

— Le mouchard en sous-ordre promît, tu le penses bien, de faire de son mieux, et ils se séparèrent.

— Mais tu savais tout?

— Je ne savais rien, au contraire, et leur conversation m'avait considérablement ennuyé, car je ne pouvais pas supposer qu'elle te concernait. C'est même un miracle

OU EST ZÉNOB1E ?

que je l'aie retenue dans tous ses détails, et tu vois qu'il fait bon avoir de la mémoire. Tout à l'heure , quand tu m'as parlé de la succession du colonel et des propositions du sieur Bonnîn, l'histoire de l'autre jour m'est revenue... et le nom de Zénobie Capitaine a été un trait de lumière,..

— Alors, a ton avis, cette femme aurait le testament de mon oncle?

— C'est clair comme le jour.

— Mais puisqu'elle est morte en Russie.

— Qu'en sais-tu ? On l'a dit, mais ce n'est pas vrai. H revient tous les jours des soldats qui furent faits prisonniers pendant la retraite. Je crois fermement que ce policier, qui spécule sur les successions des autres, ne s'est pas amusé à raconter à son acolyte une histoire en l'air et que la cantinière est récemment rentrée en France. Quoi de plus naturel que ton oncle lui ait confié son testament ? .Elle l'avait suivi dans toutes ses campagnes, tu viens de me le dire toi-même. Elle était de son pays, elle te connaissait depuis ton enfance. Elle se sera trouvée près du colonel, au moment de sa mort.

— Tout cela est possible, en effet. Seulement, je me demande comment elle ne m'a pas informé de son retour, et aussi comment ce secret est au pouvoir de H. Bonnîn, car, je n'en doute plus, ton policier et mon homme de la rue d'Enfer ne font qu'une seule et même personne.

— Comment? s'écria Mâchefer. Je n'en sais rien et je ne m'en inquiète guère, puisque tu peux maintenant te passer de ce drôle. Nous trouverons bien sans lui Zénobie Capitaine, elle te remettra le testament et tu auras les

deux millions, sans être obligé de partager. Vernède est sauvé et sa fille sera bien contente.

— Oui, dit Lucien, tout ce que j'aurai appartiendra à H. Vernède, mais je ne toucherai que la moitié de l'héritage, car j'ai signé la promesse de donner un million à ce Bonn in.

— Quoi I tu as fait cette sottise !

— Hélas ! oui. J'ai signé l'acte, il n'y a pas une heure. C'est une vraie fatalité. Je venais d'écrire mon nom au bas de ce maudit papier quand la pierre qui m'apportait la lettre de Jl»e Vernède est tombée à mes pieds... une minute trop tard.

— Le diable soit de ton empressement ! Ne pouvais-tu donc attendre pour te livrer pieds et poings liés à cet intrigant ?

— Que veux-tu ? je me croyais abandonné, oublié de tout le monde. J'avais écrit trois fois sans recevoir de réponse.

— Et il ne t'est pas venu à l'esprit que ce coquin avait intercepté ta correspondance ? L'amour t'empêchait donc de raisonner?

— Je le croîs.

— Perdre un million pour ne pas s'être donné la peine de réfléchir, sacrebleu ! c'est dur.

— J'en conviens. Mais qu'y faire î L'ek-fournisseur ne répondit pas tout d'abord. Il se

promenait à travers la chambre, en frappant du pied et en maugréant tout bas.

— Eb bien! non, il ne l'aura pas son million, le vil drôle, s'écria-t il enfin. Un acte de ce genre n'est pas va-

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OU EST ZÉNOB1E ?

lable i aucun tribunal ne consentirait a légitimer une opération pareille. On ne vend plus son patrimoine pour un plat de lentilles. C'était bon du temps d'Ésatt. Comment diable! cette idée-là ne m'est-elle pas venue tout de suite...

Allons! mon vieux camarade, ne crains rien La foute que ta as commise ne tirera pas à conséquence, el, si le Bonniu a l'impudence de te réclamer son salaire, tu peux hardiment l'envoyer se faire pendre où il lui pl.ir».

— Tu te trompes, murmura le lieutenant; je serai obligé malheureusement de tenir l'engagement que j'ai contracté.

— Hais pourquoi, puisque je t'affirme que...

— Parce que j'ai donné ma parole d'honneur de ne pas contester la validité de l'acte.

— Ah ! mille tonnerres ! c'est trop fort, et il faut que tu sois fou, complètement fou.

— Peut-être, mais le mal est fait. Je tiendrai ma parole.

— Boni Et, si j'allais, moi qui n'ai pas donné la mienne, tomber chez ce coquin dans son repaire de la rue d'Enfer, et me faire remettre l'acte en le menaçant de lui casser les reins?

— J'ai donné aussi ma parole qu'il ne serait inquiété ni par moi ni par mes amis.

— Encore I Tu as donc juré de te ruiner ?

— Je ne savais pas... si j'avais bu...

Mâchefer leva les bras au ciel et reprit sa promenade

1; ,GoogIc

5* OU EST ZÉKOBIE ?

furibonde en proférant, tout haut cette fois, d'abominables jurons.

Tout a coup il s'arrêta, frappé d'une idée.

— Au fait, demanda -t- il, à quoi t'es-tu engagé? a donner le million en échange du testament?

— Oui , ce sont bien Là les termes de la convention qu'il m'a fait signer.

— Donc, si le Bonnin ne te remet pas le testament, tu ne lui dois rien.

— Cela va de soi.

— Ëb bien, nous sommes sauvés, et il ne te dépouillera pas de la moitié de ton avoir, le chenapan.

— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas manquer à ma parole.

— Tu n'y manqueras pas, sois tranquille, car cet homme ne pourra pas te vendre un testament qui sera entre tes mains.

— Comment?

— Eh ! parbleu ! je sais où il est ce bienheureux testament. C'est la cantinière qui l'a; cela crève les yeux. Elle aimera mieux te le donner à toi qu'à un aventurier qu'elle ne connaît pas.

— Je n'avais pas pensé à cela, murmura Lucien.

— C'est cependant bien simple. Tu diras à ton Bonnin; J'étais tout disposé à vous payer le prix convenu, mais donnant, donnant. Vous n'avez pas le testament, puisque je le tiens déjà. Nous sommes quittes.

— Je ne sais vraiment si ce serait bien loyal. .

— Tu plaisantes, je crois, avec tes scrupules. D'abord, il n'y a point a se gêner avec un fripon do cette espèce.

S'il avait pu te voler toute la fortune de ton oncle il n'y aurait pas manqué, sois-en bien convaincu. Mais, de plus, je ne vois pas ce que la conscience la plus méticuleuse pourrait trouver à redire à ce que je te propose. Tu as juré d'acheter, c'est fort bien. Encore faut-il qu'on te livre la marchandise. 11 s'agit ici d'une course à l'héritage. Tant pis pour Bonnin, s'il se laisse gagner de vitesse.

— Le fait est qu'il serait fort attrapé, mais qu'il n'aurait, je crois, rien à dire. Seulement, es-tu bien sur que ce soit cette Zénobie Capitaine qui possède le testament de mon oncle?

— Et qui, diablel serait-ce? As-tu déjà oublié la conversation que je viens de te raconter et que j'ai entendue au café des Bourdonnais? Sois sûr que H. Bonnin ns s'inquiéterait pas tant de cette vivandière si elle ne tenait pas ta fortune entre ses mains.

— D'après ce que tu m'as dit, il n'est pas seul à s'en préoccuper, puisqu'il racontait qu'un autre mouchard s'était présenté a la poste restante.

— H'embrouillons pas une affaire qui est déjà, assez compliquée. Tout s'accorde à démontrer que le plus heureux hasard m'a mis sur la bonne piste et qu'il ne s'agit que de retrouver la veuve Capitaine.

— Cela ne doit pas être si facile que tu le penses puisque ce Bonnin ne la tient pas encore. Il a dû la chercher activement et si, comme je le crois, il est de la police, il -dispose de beaucoup de ressources qui te manquent.

— Bahl j'y suppléerai, et d'ailleurs j'ai un avantage sur lui, c'est que je n'ai peur de rien, tandis que je parierais qu'il a peur de tout.

— [htm! découvrir dans cette ville immense une femme qu'on n'a jamais vue, ce n'est pas, quoi que tu en dises, une lâche aisée.

— Qui to parle de la découvrir dans Paris? Elle n'y est pas, j'en suis sur.

— Qui te fait croire cela?

— Si elle y était, elle aurait commencé par te le faire savoir, puisqu'elle n'y serait venue que pour s'acquitter de la mission dont le colonel a dû la charger.

— Les lettres n'arrivent pas toujours à leur adresse, j'en sais quelque chose. Et je suppose que, comme moi, tu crois à l'existence du cabinet noir?

— Sans doute, et il se peut, en effet, qu'en ta qualité de suspect, tu aies été signalé aux décacheteurs de correspondance, mais passons à un autre ordre de preuves.

Que t'a dit le Bonnin quand tu l'as quitté malgré lut? 11 est impossible qu'il t'ait laissé aller sans te demander où il pourrait te rencontrer plus tard pour te remettre le testament.

— Oh ! il s'est enquis avec beaucoup de sollicitude de mes projets et je lui ai dit de m 'écrire chez M. Vernède.

— Tu as eu tort, dit vivement Mâchefer.

Il était inutile de livrer a un mouchard l'adresse de notre ami .

— Tu oublies que malheureusement ce mouchard la connaissait déjà, répliqua Lucien.

— Par les lettres que tu lui avais confiées et qu'il a

interceptées. C'est vrai. Je n'y pensais plus. Il n'y a que demi-mal, je l'espère. Cependant, à tout hasard, tu feras bien de prévenir notre ami Vemède.

Maintenant, le sieur lionnin ne t'a-t-il pas déclaré qu'il allait s'absenter?

— Oui, et il m'a même confessé que cette absence n'avait d'autre but que d'aller chercher le testament, lequel n'était f as encore en sa possession.

— Bon ! Et combien de temps disajt-il que devait durer ce voyage ?

— De quinze jours à trois semaines,

— C'est bien cela.

— Que veux-tu dire ?

— Eh ! oui. Quatre à cinq jours pour aller à Périgueux, autant pour en revenir, en tout huit à dix. Il lui reste une semaine à employer. C'est suffisant pour s'aboucher avec la cantinière et la décider à lui confier les dernières volontés de ton oncle.

— Alors, tu crois que cette femme est à Périgueux î

— J'ensuis certain. Où veux-tu qu'elle soit, puisqu'elle n'est pas à Paris? Elle a dû, en arrivant de Russie, se diriger sur son pays natal, où elle devait compter qu'on pourrait lui fournir de tes nouvelles.

Et où elle en aurait eu certainement, si elle s'était

adressée à mon métayer de Château-Lévèque, à deux petites lieues de la ville.

— Sait il ton adresse actuelle, ton métayer ?

— Non, il y a un an que je ne lui ai écrit, et, à cette époque, je n'habitais pas encore la rue des Bons-Enfants,

«3 OU EST ZÉNOB1E ?

— Ta vois donc que cette brave Zénobie peut bien ignorer où tu es, et c'est très-probablement pour ce motif qu'elle ne t'a pas encore donné signe d'existence.

— C'est possible, en effet.

— Et que, faute d'aller a sa recherche, tu courrais grand risque de ne pas la voir de longtemps, ou, ce qui serait pis encore, de te laisser distancer par le vieux scélérat de la rue d'Enfer.

— Alors, tu es d'avis que je parte pour Périgueux ?

— Toi I c'est pour le coup que tu perds l'esprit.

— Mais il me semble pourtant que tu viens de dire...

— J'ai dit qu'il me paraissait urgent de devancer H. Bonnin auprès de Zénobie Capitaine, mais à Dieu ne plaise que je te conseille de faire le voyage toi-même. Tu es encore trop faible pour l'entreprendre, et, à un autre point de vue, ce serait aussi une insigne imprudence. Tu as été dénoncé comme ennemi du gouvernement, cela est évident, puisque ton logement est surveillé. Ton- signalement doit avoir été envoyé à la gendarmerie, et surtout à celle du département où tu es né. Tu serais arrêté en descendant de la diligence.

— Comment faire alors?

— Vraiment, te voilà bien embarrassé I Ne dirait-on pas qu'il n'y a que toi qui puisse aller à Périgueux?

— Eh I mais, pour une expédition de ce genre, il n'est pas très-facile de se procurer un remplaçant.

— Le remplaçant est tout trouvé, parbleu 1

— Ha foi I je ne devine pas qui ça peut être.

— Le remplaçant, c'est moi, grand nigaud, dît Mâchefer en riant.

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— Comment I toi, tu ferais le voyage a ma place 1 %'ècria Lucien.

— Hais oui. Cela t'étonne ? Il n'y a pas de quoi, en vérité. Que servirait-il d'avoir des amis, si ou no pouvaît pas compter sur eux dans les occasions comme celle-ci ?

— Je te reconnais bien la, mon vieux camarade, et je te remercie de cœur. Seulement...

— Seulement, quoi?

— Je ne sais trop si je dois accepter ton offre généreuse.

— Tu te défies de moi ou tout au moins de mes capacités, à ce qu'il paraît.

— Non, ce n'est pas cela, mais je ne veux pas quo tu abandonnes tes affaires à cause de moi.

— Abandonner mes affaires ! allons donc I Pour qui me prends-tu ? Ce serait bien malheureux si mu maison ne pouvait pas marcher sans moi, et on voit bien que tu n'entends rien au commerce. Hais songe donc qu'il n'y a pas d'année où je ne fasse deux ou trois absences de quinze jours ou d'un mois pour aller faire mes achats d'oranges. a Marseille et mes achats de morue à Granville. J'ai mon" caissier, le père Franlz, qui a servi autrefois dans les dragons; quand je n'y suis pas, il mène tout le monde comme il menait son peloton et les choses n'en vont que mieux, car moi je suis trop bon avec les commis et trop coulant avec les pratiques.

Ainsi, ne te tourmente pas pour mes intérêts. Ils ne péricliteront point plhdant mon voyage et les tiens s'en trouveront bien.

6i OU EST ZÉNOBIE î

Voilà donc qui est dit. Je pars.

— Quand?

— Ce soir, parbleu!

— Ce soirl

— Mon Dieu, oui. Je suis d'avis qu'il faut battre le fer tandis qu'il est chaud et d'ailleurs je n'ai point envie de me laisser devancer par II. Bonnin. Il ne perdra pas de temps, lui, je t'en réponds.

— Le fait est que, si tu crois à l'utilité de ce déplacement, il vaut mieux ne pas le différer.

— Si j'y croisl mais c'est-à-dire que je parie cent louis contre un écu de six livres de dénicher Zénobie d'ici à la fin de la semaine et do tu rapporter le testament d'ici à quinze jours.

— Tu parlais tout à l'heure des dangers auxquels je m'exposerais en allant là-bas. N'en courras-tu pas autant que moi?

— Nullement, cher ami, nullement. J'ai été frère du plâtre, c'est vrai, et même je le suis encore, quoique nos réunions soient suspendues pour le moment, mais j'ai la chance de ne point avoir été signalé personnellement, et, Comme l'espion que nous avons muré n'est plus là pour nous dénoncer...

— Tu me rappelles là un bien vilain souvenir, murmura Lucien.

— Bah 1 on n'a fait que lui appliquer notre toi, et je le jure qu'il n'avait pas volé la mort par la muraille.

Revenons à notre affaire. Je n'ai donc pas à craindre d'être reconnu, et, de plus, je nuis potrru d'un passeport parfaitement régulier au nom de Timoléon Mâchefer, mar-

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OU EST ZÉNOB1E ? 65

chand de salaisons. Pour défier tous les commiEsaires et toutes les brigades de gendarmerie de France et de Navarre, je n'ai qu'à le faire viser à destination de Périgueux, et c'est ce dont je vais m'occuper tout d'abord. De là, j'irai retenir ina place aux Messageries royales; je reviendrai ici faire ma malle et te dire adieu en dînant .avec toi, et puis... en route.

— Tu es expéditif, en vérité.

— J'en ai vu bien d'autres à l'armée d'Allemagne.

— Mais, en admettant que ton voyage s'effectue sans encombre, comment t'y prendras-tu pour découvrir cette femme dans une ville que tu ne connais pas, car tu n'es jamais, que je sache, allé à Périgueux, et tu n'y as pas de relations?

— Non, et je m'en passerai très-bien.

— Songe donc que je ne pourrai pas te fournir le plus petit renseignement. J'ignore où la veuve Capitaine a pu descendre, et je ne saurais pas même le faire son portrait, car je ne l'ai pas vue depuis quinze ans, et elle a dû beaucoup changer depuis qu'elle me contait des contes. Tout au plus trouverais-tu des indications chez mon métayer.

— Ne t'inquiète pas de cela, cher ami. Je suis un vieux routier, et je saurai me débrouiller. Je n'ai à te demander qu'une seule chose.

— Laquelle?

— Un signe qui puisse me faire reconnaître par la cantinière et qui lui prouve que je viens de ta part.

— Mieux que ça. Je vais lui écrire une lettre que lu emporteras.

— Non pas. Une lettre de toi peut, dans un cas donné,

me compromettre. Je puis être arrêté, fouillé. H faut tout prévoir. Règle générale, vois-tu, mon petit Lucien, il faut écrire le moins possible. Donc, j'aîmerais mieux un objet,. insignifiant pour les gendarmes, et très-significatif pour Zônobie Capitaine.

— Diable! c'est que je ne vois pas trop... à moins que tu ne lui rappelles que mon conte préféré était le Petit Poucet.

— Ce ne serait pas assez concluant. Zénobie doit se défier. Tu ne possèdes pas une bague, un bijou de famille qui soit connu d'elle?

— Non. Attends donc, cependant... il me semble qiî'en partant pour la campagne de Slarengo elle m'avait donné...

J'y suis, s'écria tout à coup Lucien en déboutonnant sa veste; elle m'avait donné cette médaille de Notre-Dame de Fourrières.

Et il brisa le cordon qui suspendait .à son cou un petit médaillon de forme ovale.

— Vois-tu, reprit-il, cette croix gravée sur une de» faces avec la pointe d'un couteau? C'est elle qui l'a tracéedevant moi en me disant que ce signe me porterait bonheur.

Et le fait est, ajouta l'officier en baissant la voix, qu'il m'a porté bonheur, car j'ai été cent fois au feu depuis que je le porte, et j'en ai été quitte pour une égratignure à la jambe...

— Et pour une douzaine de coupe de poignard dansun fiacre, interrompit en riant l'ex-fournisseur; mais ne crois pas que je dédaigne ce fourniment; j'ai vu a l'armée des camarades qui ne le quittaient jamais et qui s'en.

OU EST ZÉNOB1E ? 67

trouvaient très-bien. Seulement, il faut que tu te décides à t'en séparer pour quelque temps, car je n'imagine pas de meilleur passeport auprès de Zénobie.

— Prends-le, dit Lucien avec empressement, et ptiisset-il contribuer à te faire réussir.

. Ainsi, tu es absolument décidé a partir ce soir?

— Oui, mon anvi, et je lis dans tes yeux .beaucoup de questions auxquelles je vais répondre sans te donner la peine de les formuler.

La première, n'est-ce pas, a rapport à la charmante Thérèse?

— Hais j'avoue .qu'il me serait très-pénible de ne pas la voir pendant ton absence.

— Tu la verras, sois tranquille, mais pas chez elle.

— Quoi! elle viendrait ici! son père consentirait?...

— Son père, a l'heure qu'il est, doit être déjà au courant d'une partie de tes aventures, puisque M Uo Vernède est rentrée au logis paternel, après m'avoïr raconté ce qu'elle en savait, mais je vais de ce pas chez mon vieil ami Thomas pour lui annoncer mon départ et aussi pour lui expliquer ton cas; je ne dis pas pour plaider ta cause, car elle est déjà gagnée. Thérèse est un fumeux avocat.

— Alors, tu lui demanderas de ne pas m'abandonner ? — Je lui dirai qu'il est de nécessité absolue que tu restes

enfermé ici jusqu'à mon retour et qu'il serait par trop cruel de t'y laisser seul. Et je suis sûr que Vernède ne se fera pas prier pour venir le tenir compagnie, car, au fond, quels que fussent ses griefs contre toi, il n'a jamais cessé de L'aimer. Cet homme froid comme un marbre avait les

larmes aux yeux chaque fois qu'on prononçait ton nom. Ah! tu peux te flatter d'avoir fait sa conquête.

— J'ai pour lui autant d'attachement que d'estime, dit Lucien d'un air embarrassé. Crois-tu qu'il permettra...

— Bon! je te vois venir, interrompit en riant Mâchefer. Tu tiens surtout à Bavoir si sa fille l'accompagnera quand il te fera visite. Eh bien! je prends sur moi de te répondre : oui.

— Oh! mon ami, si tu obtiens cela...

— Je n'aurai même pas besoin de le demander; je suis sûr qu'il l'a déjà promis à Thérèse ; je suis sûr qu'il approuvera fort mon voyage en Périgord, et, entre nous, que ce voyage réussisse ou non, je suis sûr aussi que Thomas ne voudra jamais d'autre gendre que toi.

— Ainsi, il me pardonnerait.

— Quoi ? d'avoir joué ï Quand il saura que tu jouais pour te procurer les cent mille écus dont il a besoin, il aurait bien mauvaise grâce à tereprocher ton imprudence. Et pour ce qui est du Prussien que tu as tué, il te félicitera au lien de te blâmer. Maintenant que te voilà rassuré, je pense, parlons peu et bien. Tu habiteras cette chambre où tu seras servi par ma vieille bonne en qui tu peux avoir toute confiance. Frantz, mon caissier, que je te présenterai tantôt, veillera à ce qu'il ne te manque rien. Le petit bossu pourra te voir aussi, s'il est discret. Je le place dès aujourd'hui sous l'autorité du père Frantz.

J'arrive aux visites qui t'intéressent le plus. Tu as pu voir que cette maison a deux entrées. Celle qui nous a servi est parfaitement connue de notre ami Vernède. Il passera donc avec sa charmante fille par la petite porte

OU EST ZËNOBIE î 69

qui donne dans la rue du Jour, et il saura s'arranger pour ne pas se faire remarquer. Mais il faut que tu me promettes absolument de ne pas sortir jusqu'à mon retour.

— Je suis donc poursuivi avec acharnement?

— Je n'en sais rien, mais prudence est mère de sûreté. Tu as ici un asile sûr ; tu n'as pas besoin de t'expoaer pour aller preadre l'air dans la rue.

— Oh ! je n'en ai nulle envie.

— 11 me semble d'ailleurs que tu ne t'y ennuieras pas trop, grâce à nos amis de la rue des Bourdonnais.

À présent que j'ai tout dit, je me sauve. Il me reste à peine le temps de faire mes affaires. La diligence doit partir à six heures, et il est midi passé. A tantôt donc. Je vais dire à Jeannette de te monter à déjeuner.

— Merci, je n'ai pas faim, soupira l'amoureux.

Et il ajouta, en serrant la main que son hôte lui tendait:

— Ah ça I j'espère 1 que tu m'écriras de là-bas ?

— Oui, répondit Mâchefer, mais sous le couvert de Frantz, car ton nom doit être signalé, et je me défie de la poste.

Et l 'ex-fournisseur prit son chapeau et courut retenir sa place à la diligence qui devait le conduire au pays où il espérait trouver Zénobie Capitaine.

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