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CHAPITRE XV

Après la scène d'effusion et de réconciliation qui avait marqué cette matinée du (1 septembre, si tristement commencée et si heureusement terminée, Thomas Vernède n'avait plus qu'à remercier Dieu dont la main le relirait de l'abtme.

Thérèse et Lucien le bénissaient aussi et leur première pensée fut d'aller prier ensemble.

La seconde, ils la dédièrent, et c'était justice, à l'homme généreux qui avait demandé et obtenu la mise en liberté du lieutenant Bellefond.

Us y mirent, a vrai dire, un peu plus de façons.

Thérèse était hors de cause, et les jeunes filles n'ont point coutume d'offrir des actions de grâces aux prétendants qui renoncent à leur main.

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Mais Lucien éprouvait quelque embarras à exprimer sa reconnaissance à son rival.

D'un autre côté, il ne se dissimulait point que, sans la puissante intervention du marquis, il courait grand risque, lui qui avait servi l'usurpateur, de rester en prison très longtemps.

Il appréciait aussi a toute sa valeur la noble conduite de M. de Baffey, déchirant un reçu de trois cent mille francs, au lieu d'en abuser pour peser sur les résolutions du père de Thérèse.

Hais, de toutes nos passions, l'orgueil est peut-être la plus indomptable.

Si Lucien avait eu le dessus dans la lutte de générosité qui venait de prendre fin, il y eût assurément regardé de moins près pour aller de sa personnne rendre hommage à son libérateur.

Mais il était le vaincu et il lui en coûtait trop de saluer son vainqueur.

Ainsi est fait le cœur humain, même quand il est bon.

Mais, parmi tous les obligés de l'officier aux mousquetaires noirs, il s'en trouva un pour faire son devoir jusqu'au bout, son devoir si pénible qu'il fût, et celui-là n'était ni le moins fier ni le moins humilié dans ses sentiments intimes.

Thomas Vernède oublia un instant son passé jacobin, pour se souvenir seulement de ce qu'il devait a Henri de Baffey.

Le vieux républicain ne crut point abjurer les opinions de toute sa vie en se présentant à l'hôtel des Orgeries, et il n'éprouva aucun embarras à serrer encore une fois la

main que le gentilhomme royaliste lui avait si loyalement tendue dans son cabinet.

Ce jour-là, le maître des Ccmpagnoni de la Truelle fut véritablement grand.

Il serait superflu d'ajouter que le marquis ne fit pas les choses à demi et qu'il reçut le banquier, non pas seulement avec les égards qu'il méritait, mais avec tous les ménagements que comportait leur situation réciproque, et avec cette délicatesse de formes dont le secret s'est perdu en France, depuis qu'on s'y préoccupe tant de la déclaration des droits de l'homme.

C'était un enthousiaste que ce marquis, en dépit de sa froideur apparente, et même un idéologue, comme Napoléon appelait tous ceux qui se permettaient de sentir et de penser.

Il concilia ses tendances poétiques avec ses manières anglaises, en allant, quelques années plus tard, défendre comme lord Byron la Grèce révoltée, et il se fit tuer à Hissolonghi,

La vieille comtesse des Orgeries, sa tante, eut la douleur de lui survivre et même le chagrin de voir la chute des Bourbons de la branche aînée, renversés par les disciples de son cher Jean-Jacques Rousseau qu'elle avait connu jadis et qu'elle admirait encore.

La destinée se montra plus clémente pour la famille Vernède.

L'argent aplanit les difficultés les plus insurmontables, et Lucien, deux ou trois fois millionnaire de par le testament du colonel, n'eut pas besoin, pour relever les affaires de la maison de la rue des Bourdonnais, d'at-

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tendre que la fortune de son oncle par alliance fût liqui dée.

Le crédit qui s'était éloigné du banquier malheureux vint s'offrir a lui avec empressement, dès qu'on sut qu'il avait pour associé un opulent héritier.

On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe, et telle est, en effet, la loi la plus immuable de tcutes celles qui régissent ce bas monde.

La redoutable échéance de fin septembre fut franchie sans encombre ; deux mois après, H. de Baiïey était intégralement remboursé, et l'année 4816 ne fit que consolider la prospérité de la maison de banque Vernède et Bcllefond.

Les amoureux s'épousèrent le 45 octobre 1815, le jour de Sainte-Thérèse.

— Je vous l'avais bien dit, maltresse, que vous auriez des fleurs pour votre fête, et plus belles que celles de l'an passé, s'écria le pauvre Ésope quand il vit la couronne de la mariée.

Le petit bossu n'était certes point étranger aux événements inespérés auxquels. îes jeunes époux devaient leur bonheur, et ils ne lui marchandèrent pas la reconnaissance.

Mais il y avait quelque part une femme qui méritait bien qu'on se souvint d'elle dans la maison Vernède.

Celle femme, c'était Zénobie Capitaine.

Lu brave cantînière qui avait rapporté le testament habitait encore la prison de Périgueux, au moment où Thomas Vernède retrouva ce testament par miracle.

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Est-il besoin de dire que Lucien Bellefond mis en liberté ne perdit pas de temps pour délivrer la fidèle messagère du colonel?

M. de Baffey s'y employa si bien que, grâce à son influence, le ministre de l'intérieur donna l'ordre au préfet de la Dordogne de faire relâcher la prisonnière contre laquelle ne s'élevait d'ailleurs aucune charge sérieuse.

Moins de huit jours après la catastrophe des buttes Montmartre, Timoléon .Mâchefer se remettait en route par la diligence, et cette fois il ne voyagea pointen compagnie de gens suspects, car Trîmoulac-Lubiac et Saint-Privat- Bonnîn étaient définitivement partis pour l'autre monde.

La semaine suivante, il ramenait triomphalement la providentielle vivandière, qui ne fit aucune difficulté pour renoncer au séjour du Périgord et dont le déménagement ne prit que fort peu de temps.

Zénobie, qui courait l'Europe depuis quinze ans et plus, était accoutumée à faire rapidement ses paquets.

Elle quitta sa ville natale comme elle quittait autrefois un bivouac, et sans beaucoup plus de regret, car les parents qu'elle y laissait lui étaient assez indifférents.

On peut croire qu'elle fut reçue à bras ouverts par Lucien et sa nouvelle famille.

Hais cette réunion tant souhaitée réveilla de bien tristes souvenirs.

L'histoire lamentable de Virginie Lasbaysses était déjà connue de Zénobie, à qui Mâchefer l'avait racontée, et l'excellente femme ne parlait qu'en pleurant de la courageuse fille qui s'élait dévouée pour apporter une fortune au lieutenant et qui avait payé de sa vie son dévouement.

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Et!e put cependant donner à ses amis des détails qui achevèrent d'éclaircilr les cotés mystérieux de cette lugubre aventure.

Après avoir reçu la lettre que l'odieux Trimoulac avait eu l'audace de signer du nom de Bellefond, la tante et ta nièce avaient arrêté de concert un plan de campagne.

C'était Virginie quiavai t eu l'idée de s'habiller en homme et il fut convenu entre elles que personne ne serait mis dans la confidence.

La jeune fille s'en alla donc sous son travestissement masculin attendre la malle-poste à quelque distance de la ville, ou personne ne remarqua son départ.

C'était elle qui avait écrit au nom de sa tante la lettre adressée a Lucien Bellefond et confisquée par le directeur du cabinet noir.

C'était elle qui avait lu la fausse épltre de Lubiac.

En partant, elle avait affirmé à Zénobie qu'elle saurait bien trouver dans Paris la maison qu'on lui indiquait et qu'elle se faisait fort de cacher le testament, de façon & ce qu'il fnt impossible aux ennemis de Lucien de le découvrir. Malheureusement elle n'en avait pas dit davantage.

Si la cantinière avait su que le testament était dans uo des pistolets que sa nièce portait dans ses poches, elle aurait confié ce secret à Mâchefer quand il était venu la voir en prison; Mâchefer, à son retour, l'aurait révélé à Vernède, et Vernède n'aurait pas tenté la dangereuse expédition des carrières et n'aurait pas essayé le lendemain de se brûler la cervelle.

Là s'arrêtaient les renseignements que Zénobie pouvait

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fournir, mais les trois amis en savaient assez pour deviner comment les choses avaient dû se passer.

Virginie était entrée dans Paris à pied et s'élait fait indiquer le chemin du pavillon de la chaussée de Clignancourtoù elle croyait que Lucien Bellefond l'attendait. Elle avait trouvé les portes ou vertes, mais la maison vide. Le chevalier de Lubiac y était venu sans doute peu d'instants auparavant et en était sorti en se proposant de rentrer après une courte absence, puisqu 'il avait laissé les clés dans les serrures et une lampe allumée dans une pièce du rez-de-chaussée.

Virginie était entrée bravement et, ne voyant personne, elle avait pensé que Lucien avait été obligé de s'éloigner pour quelques instants et qu'il ne tarderait pas à revenir. Elle s'était donc établie dans cette pièce et elle avait déposé sur la table, où brûlait la lampe, ses pistolets qui la gênaient, faute d'être habituée à les porter.

Puis lassée d'attendre, impatiente, inquiète, elle avait eu l'idée naïve d'écrire une supplique au chef de l'armée pour lui demander les moyens de découvrir dans Paris le lieutenant Bellefond, et les Frères du Plaire l'avaient surprise au moment où elle venait d'en tracer les premiers mots.

Cette fatale lettre avait contribué à faire prononcer son arrêt de mort, car le Grand Maçonnant devait croire qu'elle s'adressait au ministre de la police. Elle était destinée au ministre de la guerre.

La justice des conspirateurs s'était cruellement trompée et il n'était plus en leur pouvoir de réparer l'erreur qui avait eu du si épouvantables conséquences.

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Virginie Lasbaysses futamèrement pleurée, et Thérèse fit planter une croix sur le revers de la butte qui lui servait de tombeau.

Ésope entra cbez Mâchefer et finit par y remplacer le vieux caissier Frantz.

Quant à la belle Clarisse, elle se consola pins facilement de la disparition de son respectable père que du mariage de Lucien.

Les arts l'y aidèrent du reste, car, après avoir cultivé infructueusement la peinture, elle se tourna vers le chant, et, conseillée par Mme Boutard, Vcx-meireilteuse du Directoire, elle débuta l'année suivante au théâtre des Nouveauté! oii elle obtint des succès auxquels, dit-on, sa beauté contribua quelque peu.

La vaillante cantinière avait bien gagné le legs du colonel et une retraite honorable. Elle la trouva dans la maison des deux associés qui, grâce à Dieu, ne se demandaient plus: Où ett Zênobiel

Lucien et Thérèse vécurent de longs et calmes jours dont le récit tiendrait moins de place que celui de leurs tourments pendant deux mois de la dramatique année 1S451

On ne raconte pas le bonheur,

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