‹ Ou la dictature de m. Witte conduit la Russie;Chapitre 10 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Encore le rapport de M. Witte. — Un hymme a la spéculation ET A l'agiotage. — Un MINISTRE DES FINANCES QUI PRÉPARE A l'avance UN KRACH ET AGGRAVE UNE PANIQUE. —

Situation désespérée de la Banque d*État. — Leçon aux Français. — Comme quoi M. Witte et son prédécesseur ont rendu a la France sept milliards de services. — Illusion NAÏVE. — Dangers du placement exclusif de nos fonds en France. — Le dessous de l'emprunt Russo-Chinois. — Commissions monstrueuses. —- Révélations de M. Witte concernant son influence sur notre politique extérieure. — Pourquoi lui et ses officieux poussent la Russie en SiRÉRiE. — Réduction de la valeur monétaire et banqueroute. — M. Witte est la cause du retard apporté a la construction du chemin de fer sibérien.

M. Witte commence la seconde partie de son rapport en promettant « suivant Tusage établi », de passer aux « principaux faits de notre existence financière et économique », ainsi qu'atout un ensemble de mesures prises (( à l'effet de développer et de consolider les forces productives et la prospérité du pays ». Mais, ajoute-t-il aussitôt, « la bienfaisante action de la j

plupart de ces mesures sur l'accroissement de la puis- ^

sance de la Russie, ne se manifestera dans toute son étendue, qu'avec le temps et c'est à Tavenir qu'il appartiendra d'apprécier ces mesures en connaissance de cause ». L'aveu que les effets bienfaisants de ses mesures ne se manifesteront qu'avec le temps et que c'est à l'aA'^enir qu'il appartiendra de les apprécier en connaissance de cause, est extrêmement naïf, mais en même temps il caractérise bien notre grand financier.

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Toutefois plus caractéristiques encore sont les considérations qu'il croit devoir maintenant soumettre à la sagesse de TEmpereur. Elles concernent avant tout deux (( mesures » qu'il a adoptées pour « développer la prospérité du pays »; et qui sont dès à présent « apprécies en connaissance de cause » : la première est celle qui consiste à vider les caisses d'épargne, la secondeest la vulgarisation enRussie de laspéculation, de Tagiotage et du jeu de Bourse. Nous nous sommes déjà expliqués sur le premier de ces bienfaits. Occuponsnous seulement de la spéculation et de Tagiotage. Ici encore M. Witte est sous le couj) d'accusations formulées pour la première fois contre lui par moi : je lui ai reproché d'avoir fait de Tagiotage et de la spéculation les principaux instruments de son système financier, d'avoir entraîné dans le jeu de Bourse, non seulement le Trésor, mais peu к peu la société ellemême, de ruiner le public à Taide de diverses manœuvres boursières, pour mieux enrichir une bande de spéculateurs à la tête desquels se trouve M. Rothstein, son mentor et son inspirateur. Gomme preuves, nous avons raconté, d'après le Messager des finances lui-même, certains exploits à la Bourse, par exemple lors du rachat des actions de la Grande Gompagnie, des chemins de fer du Sud-Ouest, etc. Les criminalistes connaissent l'irrésistible manie qui pousse les criminels à parler de leurs forfaits et à revenir sur les lieux où ils les ont accomplis, manie a laquelle ils doivent le plus souvent leur arrestation. M. Witte, (( le plus intelligent des membres du Gomité des Ministres », ainsi qu'il aime à s'en vanter dans ses interviews (1), est atteint à un haut degré de cette disposition morbide. Il n'a pas su résister à la tentation et

(1) Voir par exemple dans le New-York Herald et le Figaro du 25 juillet 1895, le « communiqué » dont il a favorisé Rosenthal (S' -Gère).

dans son rapport à TEmpereur, il a entonné en Fhonneur de la spéculation et de l'agiotage, un hymne qui occupe cinq colonnes de son Messager! Le dernier krach survenu en Russie, dans lequel des centaines de mille personnes ont été complètement ruinées, a enfin ouvert les yeux à la société. Dans cette circonstance, les désastreuses conséquences des jongleries financières de M. Witte, sont devenues palpables même pour les optimistes les plus entêtés. Evidemment les plaintes ont été générales ; il n'est pas jusqu'à notre presse, si disciplinée pourtant, qui n'ait fait entendre des protestations assez bruyantes. Ces doléances soulèvent l'indignation de M. Witte; elles témoignent, suivant lui, à quel point notre public est encore arriéré. « Quoique cet entraînement, dans la société russe, ait été moins intense et moins général que la fièvre de spéculation à laquelle, pendant cette même année, l'Europe occidentale a été en proie, il n'en est pas moins certain que le dénouement habituel de ces sortes d'accès, sous forme de pertes, de ruines même, a été particulièrement douloureux et a produit un profond abattement... Cette sensibilité particulière de notre société, aux suites de l'agiotage, il ne semble guère possible de l'imputer à une autre raison qu'à la nouveauté de la spéculation en Russie... »

Notre Ministre, dans sa sollicitude pour la prospérité de notre société, la console en lui expliquant que « si les uns gagnent à la Bourse, il est impossible que personne n'y laisse son argent ».

Pour achever de la consoler, il lui décrit tous les charmes, tous les avantages de la spéculation et, reconnaissonsrle, ici il atteint, dans son entraînement, à une certaine éloquence; on voit que lui-même est

joueur jusqu'à la moelle des os a La spéculation

éveille et soutient les efîorts de la puissance intellectuelle, qui anime et dirige le travail, le capital, le

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crédit et l'échange, invente les meilleurs procédés de production, développe les besoins » et ainsi de suite, cinq colonnes durant! Tout cela sans doute est plein de sens et d'intérêt, surtout le parallèle fait par M. Witte, entre les jeux de Bourse et les jeux de hasard et les conclusions édifiantes de l'auteur. Si cet exposé de principes était publié en feuilleton, dans un journal de Tiflis, il ferait à bon droit sensation en province. Dans un rapport au souverain il est peut-être moins à sa place; en tous cas, il produit une tout autre impression. Nous regrettons de ne pouvoir reproduire toute la prose de M. le Ministre; nous préférons dire quelques mots du dernier krach, provoqué et alimenté par M, Witte.

« Le rôle de la spéculation », dit-il, « est positif ou utile et négatif ou nuisible ». Il est utile pour celui qui, « avec des ressources considérables, possède l'expérience pratique, les connaissances spéciales, sait recueillir nombre de détails et de données.,. »

Mais la spéculation est nuisible pour les gens qui ne sauraient, « dans l'immense majorité des cas, posséder ces éléments de réussite ». Il est naturel qu'en septembre et octobre de l'année dernière, M. ЛVitte et ses intimes, aient spéculé « avec profit» et le public « avec perte ». Seulement ce qui est impardonnable, c'est que ce dernier, à cause de la ((nouveauté» ait montré cette « sensibilité aux suites de l'agiotage ». Dans notre livre sur M. Witte et dans la réponse qui l'a suivi, nous avons expliqué le principal mécanisme de la « spéculation utile et positive » qu'il a pratiquée avec les actions du chemin de fer du Sud-Ouest et en février de l'année dernière, avec les actions métallurgiques; nous citons textuellement :

(( Au mois de février il venait de renouveler la môme manœuvre dans les circonstances suivantes.

Pendant plusieurs mois son organe officiel, la Gazelle da Commerce el de V Industrie, avait chauffé à blanc les actions métallurgiques et autres valeurs industrielles de nombreuses sociétés russes. Affolé par les merveilleuses recettes de ces Compagnies que l'Etat, disait-elle, accablait de commandes, le public s'était mis à spéculer ferme sur leurs actions. Celles-ci atteignirent bientôt des hauteurs vertigineuses, entraînant à leur suite les titres des autres sociétés, sans même en excepter les plus problématiques. La province, restée jusqu'alors étrangère aux jeux de Bourse, ne put cette fois résister à la fièvre d'agiotage et de spéculation déchaînée par M. ЛVitte sur la Russie. Les petits capitalistes, qu'une série de conversions avait privés d'une partie notable de leurs revenus, s'étaient tout naturellement détournés des fonds d'Etat; beaucoup parmi eux se laissèrent tenter par les hasards de la Bourse ! et c'est là, soit dit en passant, une des plus funestes conséquences de la fureur de conversions dont M. Witte est possédé.

(( Quand la hausse eût atteint le point си1щ1пап1, parut tout à coup dans le Messager du Gou(>ernement, une note de M. Witte, déclarant que tous les bruits de commandes considérables faits par l'Etat aux sociétés métallurgiques étaient ou faux ou exagérés ; que les valeurs des sociétés privées étaient poussées à des cours beaucoup trop élevés, et qu'un krach, dont le public serait victime, était inévitable. Rappelons que les bruits démentis en ce moment par le Ministre, avaient été répandus pendant des mois par son organe le plus autorisé. Ce krach annoncé officiellement, se produisit forcément le même jour; les pertes du public se chiffrèrent par des dizaines de millions. » (Les Finances russes el V Epargne française, etc., page 52.)

Le krach d'octobre dernier fut préparé absolument

de la même manière, avec cette circonstance aggravante que durant près de deux mois le Ministre, comme nous allons le prouver, entretint lui-même la panique à la Bourse de Pétersbourg.

M. Witte ne se contenta pas de faire mousser, comme de coutume, diverses entreprises métallurgiques en répandant le bruit d'innombrables commandes officielles. Pour faciliter au public une spéculation insensée, il fallait mettre à sa disposition des fonds libres et peu coûteux. En conséquence, le Ministre autorisa plusieurs établissements de crédit à augmenter ou même à doubler leurs capitaux, sachant très bien que les conditions économiques du pays ne permettaient pas de faire travailler cet argent d'une façon productive. Aussi -s'en servit-on pour jouer furieusement à la hausse. Qui plus est, les Banques ayant, avec l'autorisation du Gouvernement, augmenté leurs capitaux, le public se rua aussi sur leurs actions. Non content d'abaisser le taux de son escompte, la Banque d'Etat consentit à recevoir des valeurs de spéculation en garantie de ses prêts. Concession d'autant plus coupable que depuis la réorganisati on de la Banque d'Etat, son encaisse allait diminuant de semaine en semaine (1), comme le prouve clairement le relevé des bilans de la Banque pour l'année dernière. De 111 millions de roubles en mars, cette encaisse tombe à 18 millions en octobre (2).

Naturellement le Ministre ne pouvait ignorer le danger que cette diminution de l'encaisse faisait courir au marché russe. Dans la presse allemande même, к chaque publication d'un nouveau bilan de la

(1) Dans notre livre sur M. Witte (page 138), nous avions prévu cette inévitable pénurie de la Banque en la "voyant étendre abusivemont son action dans des sphères qui ne sont nullement du ressort d'un établissement de l'Etat.

(2) Bitlletifi iHtsse, octobre, page 238.

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Banque, retentissaient des avertissements à l'adresse de notre Dépar tenaient des finances. Il ne pouvait pas non plus échapper à M. Witte que cette disette pécuniaire s'aggraverait encore à l'automne, époque où l'exportation des céréales devenant plus active, le comptant subit toujours une diminution considérable. Lui et les gens initiés à ses intentions prévoyaient donc très bien le krach inévitable — et ils continuaient le plus tranquillement du monde « la spéculation positive et utile ». Quant au public et aux établissements de crédit qui n'appartenaient pas aux « amis» du Ministre, ils restaient à la hausse, persuadés que le Ministre empêcherait le krach de se produire, qu'il ne laisserait pas la Banque d'Etat dépourvue de toutes, ressources disponibles, et qu'au moment opportun, en août ou en septembre, il ferait, selon l'usage, le nécessaire pour grossir ces ressources, soit en augmentant les dépôts du Trésor, soit même, si le Trésor était à sec, en recourant à une émission temporaire de papier -monnaie, conformément à la loi du 28 juillet 1891. En quoi se trompait le malheureux public, entraîné par les amis du Ministre dans la « spéculation négative et nuisible » : en septembre, l'encaisse de la Banque d'Etat tomba au chiffre sans précédent de 18 millions de roubles ; l'escompte des prêts sur titres fut alors porté tout à coup à 8 pour 100 et le crédit limité au minimum; les Banque privées où le Ministre comptait des amis, « averties à temps», réduisirent aussi leur crédit; le krach éclata le 22 septembre et, le 4 octobre, il prit le caractère d'une panique sans exemple encore en Russie.

A l'étranger, quand une panique se produit en Bourse, à quelque entraînement que le public ait obéi, quelque part de responsabilité qu'il puisse avoir dans le sinistre qui l'atteint, les premiers efforts du Gouvernement tendent à faire cesser au plus tôt la

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