IJ
Л1С5^1^ие le Ministre refuse
S^i?^ii||"^J5ii^ billets de crédit,
^2&^i^-if pfcsêS^ d'un mois déjà par
♦lîiâWtWsVs^I^GMcvJyemissm fournirait
Sï^Sf^ï^J^ éléments pour
.д?^.fif»*дsй^î•й.î•^;l;•^^iJ^^щ^:^çp^:pЩ^цq ^^ favorisant
;СШ^^2?1*Ч^!^^^в!?^^ ' Tenrichissement î^î^^ê^^l^iijSÎiî^^^ns et la ruine de la
ue d'Etat est vide,
besoin de signes
р1Ш2^Ша disette pécuniaire
^^ШШт^ШЩШ'^К^Ш^ер^ sur le marché » et
c»eiu
iùpr]|^^îlîj|f*ç^a^M*^5in krach, M. Witte '■'fu-*ii*&»ii'fcT§5c.ig'îw#*';^'îli'Hent des ressources
^^"b^-^4iʧ.tiiitèfiiC*me cela ne « conduise
г*Р^1р^* W 2§-é*ll^S^"^^^ » (sic!). Les î§E2jygt]î#Silû^aS^I. Witte rassure le
S» •ifii* «it» "lû;» •■' 4P 4P V <
public (( en proie à la panique » qui dans Taffolement de la crainte a jette ses valeurs sur le marché ». Dans le même article, le Messager des Finances donne le relevé des cours atteints par les actions des principales sociétés particulières et entreprises industrielles de la Russie, pour prouver que rien ne justifie « leurs prix actuels trop élevés » ! Il avertit même le public en termes assez clairs que la situation de certaines Banques est très critique ! Le lecteur ne croit pas à une si criminelle folie? Voici le texte : « Si nous considérons les bilans des Banques, nous voyons que dans leurs opérations le rôle le fllus important est occupé par des comptes on call et par le crédit aux correspondants de la Banque, desquels elle reçoit surtout, comme couverture, des valeurs non garanties par le Gouvernement. Dans une des fortes maisons de Pétersbourg, « ces crédits atteignent 60 pour 100 du dernier bilan total, alors que pour toutes les opérations commerciales réunies le crédit est à peine de 10 pour 100. »
Si à Paris, à Berlin ou à Vienne l'organe officiel du Ministre des Finances s'avisait, en temps de panique surtout, de démontrer que des établissements de premier ordre comme le Crédit Lyonnais, la Discontogesellschaft ou la Lànderbank se trouvent en danger, étant donnés leurs bilans, le Ministre serait dans les vingt-quatre heures interné comme fou dans un asile d'aliénés, ou traduit devant la justice comme joueur à la baisse. Il est impossible de trouver une troisième supposition pour expliquer de pareilles incartades. Ce n'est pas tout ; M. Witte qui cherche par tous les moyen» à diminuer le stock d'or de la Banque pour la réalisation des desseins coupables prédits par nous dès le mois d'avril 1895 (1), profite de la panique pour émettre des quittances de dépôt sur
(1) Les Finances russes et l'Epargne française, page 64.
(le l'or, « comme instrument de circulation particulièrement approprié (sic) aux besoins du public habitué chez nous au signe monétaire de papier ».
Heureusement, notre public, habitué au seul signe de papier, au rouble crédit, resta ^sourd à cette invile et Гог ne quitta pas la Banque.
Gomme le Messager des Finances a signalé au public la situation dangereuse des banques privées, il n'est pas sans intérêt de montrer quelle était à ce moment môme la situation de la Banque d'Etat. Dans le bilan du 13 au 28 octobre, nous trouvoils :
Prêts sur marchandises 43.266.000
— fonds d'Etat 31.884.000
— actions et obligations 8.894.000
— lettres de change à une signature. . 28.071.000
Prêts industriels 6.121.000
Total 117.236.000(*)
De ces 117 millions, 70 millions au moins sont affectés à des prêts sur du blé (35 millions), à des prêts industriels et sur marchandises, effectues dans les conditions dont nous avons déjà montré la folie au chapitre vu de notre livre sur M. Witte. Parmi les autres gages, abstraction faite des fonds d'Etat qui se montent à 31 millions, beaucoup sont aussi de valeur douteuse.
Dans l'actif de la Banque nous trouvons encore pour 45 millions de titres (?) dont le caractère n'est pas spécifié (2). Pour 184.550.000 de lettres de change à deux signatures (payables à quelle époque ?) des lettres de change acceptées^ envoi des papiers vaguement dénommés a autres valeurs à brève échéance », puis pour 23.907.000 roubles d'avances sur titres (lesquels?)
(!) Bulletin russe de statistique, octobre.
(2) Les valeurs d'Etat portent la dénomination de Fonds publics.
et 19.388.000 roubles avancés sur « effets de commerce».
Voilà donc 45 millions placés dans des fonds inconnus et 345 millions de prêts et avances dont un tiers au moins est de valeur douteuse, et cela avec un capital de fondation de 50 millions de roubles ! Une pareille situation est beaucoup plus critique que celle des banques que M. Witte a dénoncées dans le Messager, A vrai dire, le Ministre a oublié la parabole de la poutre et de la paille...
Tel était Tétat désespéré dé la Banque huit mois à peine après son « assainissement» opéré sous le coup de mes révélations (1) prouvant que le passif de la Banque l'emportait de 263 millions sur Tactif, et lorsque 173 millions de fonds avaient été brûlés comme n'ayant aucune valeur ! Le cynisme de la conduite de M. Witte pendant le krach sautait tellement aux yeux et suscita un tel concert de murmures que le Ministre se vit forcé de faire insérer dans le Messager du Gouçernement du 3 novembre une note où il déclarait qu'il n'avait pas pris de mesures pour accroître la panique et aggraver les effets du krach ! (2) Quelle humiliation pour un Ministre du Tsar!
D'ailleurs M. Witte savait très bien comment il faut s'y prendre pour rassurer la. Bourse et prévenir une panique. Vers le milieu de novembre, sous Tinfluence de diverses circonstances, les dispositions du marché de Berlin devinrent très mauvaises. Aussitôt Witte fit télégraphier dePétersbourg : ((6/18novembre.Les négociations menées par le Ministre pour l'émission de nouvelles obligations de chemins de fer ont abouti et un accord a été conclu avec des maisons allemandes,
(1) Voir M. Wille et les Finances ritssesy chapitre vu.
(2) On a avec raison accusé le Ministre d'avoir interdit aux banques les prêts sur des valeurs à dividende et d'avoir précisément fait coïncider avec l'époque du krach les séances de la commission pour la réorganisation de la Bourse.
la Disconto-Gesellschaft et autres. Le produit des nouvelles obligations est destiné principalement à la construction de chemins de fer qui ont pour V industrie
allemande une grande importance, car la majeure partie du matériel dont ces lignes auront besoin sera fourni par les mines allemandes, »
Cette amabilité de M. Witte produisit immédiatement son effet sur la Bourse de Berlin, comme le montre le télégramme suivant (1) : « Berlin, 6/18 novembre 12 h. 50 m. Les tendances étaient faibles au début de la séance, mais la nouvelle de la conclusion de Topération avec les obligations russes et l'attente d'importantes commandes russes pour les usines allemandes ont raffermi la Bourse, particulièrement les actions des banques et des établissements métallurgiques (Montanwerthe). »
Quel dommage que le gérant de notre ministère des finances ne nourrisse pas la même tendresse à Tendroit de nos hauts-fourneaux ! Loin de là, il fait tout ce qu'il peut pour réduire nos mines à la dernière extrémité, surtout si elles ne sont pas protégées par les banques de ses amis et si les spéculations de ceux-ci exigent qu'il les persécute. Il Га encore prouvé dernièrement par le scandaleux abus de pouvoir commis au préjudice des usines de Sormovo. Biffer autocratiquement du tableau de la Bourse le dividende déjà distribué par une société — cela ne peut avoir qu'un but — celui d'amener à la Bourse l'écroulement des actions de cette société. En supposant que la gérance eût réellement distribué un dividende fictif, c'était à l'autorité judiciaire de la poursuivre (2). L'arbitraire administratif est odieux partout où il se manifeste, mais quand il fait
(1) Les deux télégrcammes sont empruntés à la Frankfurter Zeilung du 18 novembre.
(2) Depuis, il a 6tc reconnu que rien de semblable n'avait eu lieu et que le Ministre s'était trompé (!).
irruption dans le domaine des opérations financières, il suggère en outre nécessairement le soupçon que Ton attente à la propriété d'autrui en vue d'un profit personnel.
Par ce laconique résumé des dernières prouesses de M. Witte le lecteur a pu se convaincre que la conférence sur le jeu de Bourse, faite par lui dans son rapport à TEmpereur, repose sur une expérience personnelle sérieuse. Du reste, le rapport de M. Witte ne borne pas à cette conférence son exposé « des mesures prises à l'efîet de développer et de consolider les forces productives et la prospérité du pays ». Tourmenté par le besoin de se laver de mes accusations, M. Witte a consacré quatre colonnes de son feuilleton — pardon de son rapport — à exposer les grands services qu'il a rendus aux Français en leur confiant ses précieux titres et en les débarrassant de 6-7 milliards de francs dont l'accumulation était un sérieux danger pour la prospérité du pays I « Depuis quelques années », écrit-il, « il est souvent parlé dans certains organes de la presse étrangère des quantités excessives de fonds russes dont serait surchargé le marché français. Et, en dehors de la presse, d'autres sphères (?) accueillent l'opinion que le crédit de la Russie aurait reçu de certains marchés étrangers un service, une assistance même. »
Ce jugement révolte M. Witte. D'après sa manière de voir, en consentant à transporter en France ses fonds que l'Angleterre, l'Allemagne et en dernier lieu la Hollande elle-même avaient expulsés avec tant d'ardeur, notre ministère a, en réalité, sauvé ce pays de malheur^ terribles. Dans les pays qui ont déjà atteint un haut degré de développement industriel et commercial, « devient une question d'intérêt public de dégager le marché d'un excès de capitaux qui, s'ils s'emploient sur place, exposent \epqys aux suites
d'une concurrence trop active : surabondance de la production, crises commerciales, avilissement du taux de Vintérêt,,. » « Dans cette situation, tout franc placé en titres étrangers rend service aux intérêts économiques du pays. » MM. Wyschnegradski et W^itte ont ainsi rendu à la France sept milliards de services ! Nous comprenons qu'après avoir fait une si brillante découverte, il se soit empressé d'offrir à M. Félix Faure, par l'entremise de son agent à Paris, un exemplaire de son rapport, apparemment dans l'espoir qu'en reconnaissance, le Président de la République lui donnera la possibilité de rendre encore a aux intérêts économiques du pays » un ou deux milliards de services.
Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, M. Witte se proclame « le membre le plus intelligent, le plus capable du comité des ministres », mais quand on voit avec quelle touchante naïveté, dans sa bienheureuse ignorance des lois financières et économiques les plus élémentaires, il prend pour le « dernier mot de la science » les insondables sottises que lui suggèrent le savant M. Gourief et le polichinelle Barbet , avec quelle facilité il signe о tout ce qu'ils lui soumettent » et fait même sur ces inepties des rapports à l'Empereur, force est ou de concevoir une très mauvaise opinion de l'intelligence des autres membres du comité des ministres ou d'admettre, chose plus probable, que loin d'être a le plus intelligent ъ de ces personnages, M. Witte mérite une épithète tout opposée. On peut être un faiseur adroit, un maître en intrigue, un tchinoumik fort habile à faire son chemin et n'être pas pour cela un homme intelligent.
Avant d'énoncer de pareilles sottises, M. Witte aurait pu apprendre de n'importe quel économiste sérieux, que la manie du public français, de placer
ses économies en rente nationale ou étrangères, au lieu de leur donner un emploi productif dans les entreprises industrielles, constitue un des côtés faibles de la vie économique française. Par suite de cette passion, l'industrie française est évincée de plus en plus du marché universel et les colonies de la France sont exploitées exclusivement par les Anglais, les Allemands et même les Chinois. Si M. Eaure a lu les insanités de M. Witte, il a pris ед médiocre estime Tesprit et les connaissances de notre Ministre. M. Witte est moins heureux encore quand, dans la même partie de son rapport, il aborde le terrain des faits; ceux qu'il cite sont, comme de coutume, diamétralement opposés à la vérité. Il est faux qu'avant 1887 « le marché français possédait déjà pour deux milliards de francs de fonds russes » ; il est faux ce qu'il en a acheté encore pour deux milliards et demi de francs )). Suivant le calcul officiel de notre ministère lui-même (1), il y a en France pour 6, 6 1/2 milliards de ces fonds ; d'après les données officielles du gouvernement français, il y a pour environ sept milliards. Or, comme avant 1887, la France n'en possédait même pas un milliard, il s'en suit que dans les huit dernières années les Français ont acheté approximativement pour 6 milliards de nos fonds. Tout aussi contraire à la vérité est l'assertion que « dans l'hypothèse où les capitalistes français se décideraient à revendre aujourd'hui une partie de leurs fonds russes, ces titres trouveraient facilement des acheteurs parmi les capitalistes des autres pays occidentaux ». Mieux que personne, M. Witte sait que cela n'est pas vrai. Pendant trois semaines, il a fait force visites aux banquiers de Berlin, s'est épuisé en sollicitations chez les banquiers et à la Wilhelmstrasse, a même
(1) Bulletin russe, mars 1895
menacé les Allemands de donner sa démission, et il n'a pas pu obtenir leur consentement à un emprunt (voir chapitre m). C'est avec beaucoup de peine qu'il a réussi à placer pour 89 millions de marks d'obligations Kief-Voronège ; et encore grâce seulement à la promesse que tout cet argent serait employé en commandes aux usiniers allemands Le 23 décembre, M. Witte a eu encore une preuve plus éclatante que les capitalistes des autres pays, n'ont aucune envie d'acheter aux Français les fonds russes. Le lecteur se rappelle assurément que quarante-huit heures après le message provocateur du président Cleveland, eut lieu à New- York une panique qui coûta aux capitalistes américains plus d'un milliard de dollars. Quelques jours plus tard, certains journaux annoncèrent faussement qu'entre la Russie et les Etats-Unis, existait une alliance contre l'Angleterre. A la suite de ce canard, Londres envoya le 23 décembre, à la Bourse de Paris, l'ordre de vendre en blanc pour quelques dizaines de millions de francs de nos fonds. Il n'en fallut pas plus pour les faire baisser de 3 pour 100, 4 pour 100! M, Witte dut acheter par V entremise de ses banques, tout ce qui était jeté sur le marché, sans cela nos valeurs auraient été bien plus maltraitées encore que les valeurs américaines.
Et quelques jours après cette expérience, il assure dans son rapport que les Français peuvent aisément se défaire de leurs titres! En réalité, la concentration dans des mains exclusivement françaises de tous les fonds métalliques russes, constitue un égal danger pour la France et pour la Russie. Les capitaux placés en fonds d'Etat ne sont pas des dépôts irrévocables et perpétuels; ils n'ont de valeur que si le capitaliste peut en tout temps les réaliser. Or, c'est ce que les Français au moment donné ne peuvent pas faire. N'importe quel banquier de la perspective Newsky,
expliquera à M.. Witte pourquoi. Même en temps ordinaire, il est impossible de vendre comptant à la Bourse de Paris pour un million de francs de fonds russes, sans que le cours ne fléchisse de 2, 3 points. Il suffit de jeter une dizaine de millions comptant sur le marché, pour amener une baisse de 5, 6 pour 100 ; si l'on offrait en vente vingt millions, notre trésor devrait s'établir acheteur et il serait décidément impossible de vendre cent millions, sans faire tomber le cours de 20 pour 100.
A la suite d'une pareille baisse, nos fonds deviendraient invendables, vu la panique universelle qu'elle aurait fait naître. Que survienne une catastrophe, soit une révolution, soit une guerre malheureuse, et que la France ait besoin de ses capitaux, elle restera avec des titres qu'elle ne pourra réaliser à aucun prix. Il faut d'une part un changement complet dans le groupement des puissances européennes et d'autre part, une réorganisation définitive de nos finances, pour que nos fonds puissent trouver un écoulement en dehors de la France. Mais pour cela deux conditions encore sont nécessaires : la première, que notre dette publique cesse de s'accroître, et la seconde, que nos fonds restent un placement avantageux pour les capitalistes étrangers; c'est-à-dire qu'ils ne se capitalisent pas à moins de 4 pour 100.
Toute conversion des emprunts métalliques 4 pour 100 en 3 1/2 pour 100 ou 3 pour 100, équivaudrait pour les capitalistes français à l'impossibilité définitive de vendre jamais, fût-ce une partie seulement de leurs fonds russes. Voilà pourquoi on ne peut que se réjouir de ce que mon livre a empêché MM. Rothstein-ЛVitte, d'opérer la conversion de milliards qu'ils projetaient et dont j'ai parlé plus haut.
Faut-il encore expliquer combien il est dangereux pour la Russie elle-même de dépendre ainsi d'un seul
marché? M. Witte se trouvait déjà au Département des finances, lorsque le prince de Bismarck commença à expulser d'Allemagne les fonds russes. Il se rappelle sans doute quels moments cruels connut alors son prédécesseur. Le public est partout le même : il se jette sur les valeurs quand elles montent et les lâche à rheure de la baisse. Si un revirement ne s'était pas opéré alors dans la politique extérieure de la Russie, les Frauçais n'auraient jamais songé à acheter nos fonds, bannis de TAllemagne ; au contraire, ils auraient plutôt jeté sur le marché les quelques titres russes qui se trouvaient entre leurs mains. Ce n'est pas pour faire une affaire avantageuse, mais purement par sympathie pour la Russie et par reconnaissance pour le Tsar, qu'ils se mirent à acheter ces fonds.
M. Witte a donc tout à fait tort d'insister sur la ponctualité avec laquelle la Russie continuera à faire face aux échéances de la dette publique. Là n'est pas du tout la question (quoique deux ou trois années encore .de la folle gestion financière de M. Witte, suffiraient pour compromettre la régularité de ces payements) (1) ; il s'agit de l'impossibilité où sont les Français de réaliser le capital même de la dette, par suite de la concentration dans leurs seuls portefeuilles de tous nos fonds métalliques. \^oilà pourquoi il était urgent de couper court à la honteuse exploitation des sympathies françaises de la part de MM. Rothstein- AVitte, et pourquoi le bavardage du rapport sur les sept milliards de services que la Russie a rendus à la France, est aussi ridicule qu'inconvenant.
M. Witte parle ironiquement des capitaux considé-
(1) Ceci était écrit avant que j'aie connu le discours prononcé par M. Witte le 28 décembre 1895 devant le Conseil de l'Empire et dans lequel il dévoila ses projets de faillite. (Voir : M. Witte et ses projets de faillite devant le Conseil de VEmpire. Paris, Librairie Haar et Steinert, 189G.
rables que les Français avaient placé dans les actions des Mines d'or du Sud africain. Il est impossible d'établir aucun rapprochement entre ces achats et Tacquisition des fonds russes. D'abord, on achetait ces actions i^onr spéculer et non pour faire un placement. C'était une loterie où les boursiers et autres capitalistes ne risquaient qu'une partie fort insignifiante de leurs disponibilités. Dans les fonds russes, au contraire, de petits capitalistes ont placé presque tout leur avoir. Ensuite, les actions du Transvaal peuvent toujours se vendre à Londres, à Berlin, à Vienne et même à Paris,
— tandis qu'en dehors de la France il n'y a pas de marché possible pour les fonds russes. D'autant plus que sur les sept milliards, plusieurs centaines de millions ne sont pas encore classés et encombrent les portefeuilles des Banques qui les écoulent peu à peu et fort difficilement à la Bourse. Le malheureux emprunt russo- chinois — sur lequel le rapport de M. Witte garde un silence significatif — se trouve encore en grande partie chez les banquiers. Nous n'avons pas les mêmes raisons que M. Witte pour passer sous silence ce grand exploit accompli par lui ;
— au contraire. L'emprunt russo-chinois a été également nuisible à la Russie au double point de vue fmancier et politique. Les Français les plus aveuglés ont été eux-mêmes frappés du cynisme avec lequel M. Witte exploitait dans cet emprunt les sympathies françaises : dans la presse comme à la Chambre se sont fait entendre pour la première fois de très véhémentes protestations. Ici, à proprement parler, il ne s'agissait même pas de venir en aide à la Russie : l'épargne française était destinée à la Chine, avec qui depuis vingt ans déjà la France se trouve, à cause du Tonkin, presqujB en guerre ouverte. Ensuite, la Chine avait toujours emprunté en Europe à 5 pour 100 et 6 pour 100 ; — de plus, elle s'engageait toujours à
employer une partie des capitaux obtenus en commandes aux usines du pays qui lui ouvrait un crédit. Dans le temps même où M. Witte mettait presque le couteau sur la gorge à la France pour lui faire prêter aux Chinois 400 millions à 4 pour 100, les banquiers de Berlin concluaient avec la Chine un emprunt à 6 pour 100 et sous les conditions que nous venons d'indiquer ; emprunt qui était aussi garanti par les revenus des douanes chinoises ! Pour comble de malheur , on avait dévoilé dans la presse quels gains monstrueux les intermédiaires et le syndicat s'étaient réservés dans cet emprunt : M. Rothstein, de passage à Francfort, se vanta de ses gains ; l'information fut recueillie par la Frankfurter Zeitung du 15 juin et reproduite ensuite par la plupart des feuilles françaises : l'emprunt avait été pris à 93 et placé dans le public à 99 1/2, c'est-à-dire avec un bénéfice certain de 6 1/2 pour 100, — ce qui, pour 400 millions de francs, faisait 26 1/2 millions de francs ! De la répartition de ces bénéfices, il résultait que 1 pour 100, c'est-à-dire 4 millions de francs, avaient été attribués aux intermédiaires russes, et 6/16 du gain restant, aux banques russes. Comme la souscription à Pétersbourg n'a pu être que fictive (1) (l'emprunt n'est même pas coté chez nous), il n'est pas difficile de deviner, surtout après les révélations de mon livre, où sont passés aussi ces 8 millions de francs.
On n'a pas oublie €e qu'il fallut d'efforts pour obtenir le consentement des Français à ce malheureux emprunt. MM. RibotetHanotaux, pour calmer l'opinion publique, durent déclarer pour la première fois aux Chambres qu'il existait une alliance entre la France
(1) Dans les circulaires françaises d'émission/ les établissements de crédit russes étaient carrément désignés comme correspondants des maisons de Paris. Voir le Bulletin russe, juillet, page 29.
et la Russie. Néanmoins le public resta indifférent à. la souscription dont le succès fut purement fictif. L'emprunt s'immobilisa dans les Banques parisiennes. Quand, à la lin de septembre, ces établissements durent verser, pour le compte de la Chine, 15 millions de livres sterling à la Banque d'Angleterre, celle-ci brusquement (on a prétendu que ce fut à l'instigation du marquis de Salisbury) refusa d'accepter leur papier et exigea des espèces, non seulement pour le payement de cette somme, mais aussi pour les avances sur reports des valeurs Sud-Africaines. Cette exigence occasionna, comme on sait, une grande disette d'argent et un krach qui coûta à la place de Paris des centaines de millions. Les Français, surtout dans les cercles informés, n'oublieront pas de si tôt ce service à eux rendu par M. Witte. En tout cas, le résultat incontestable de toute cette scandaleuse histoire, c'est que d'ici à longtemps la Russie ne pourra pas faire avec succès d'emprunt en France pour.un objet qui lui soit propre (1).
En supposant que nous eussions un intérêt politique à la prompte évacuation de la presqu'île deLian- Tong (et ce qui se passe à Formose permet d'en douter), il n'y avait pas de raison pour obliger les Français à donner leur argent à 4 pour 100, quand la Chine aurait très volontiers emprunté à 5 pour 100. Il était superflu de donner notre garantie et nous
(1) Selon son habitude, M. Witte ne laisse pas échapper l'occasion de s'égayer un peu aux dépens des Français qu'il venait de refaire de 400 millions de francs. Voici ce que son Barbet écrivit dans le Bulletin russe de juillet, après que la souscription à l'emprunt
eût été close : « Envisagé en lui-même, ce mot « parfaire »
ne laisserait pas d'être inquiétant pour les porteurs. Car enfin — si par impossible — les Banques et Maisons contractantes n'avaient rien reçu à bonne date de Pékin ! On ne parfait pas le néant ». 'Le mot « parfaire » avait été employé dans l'acte de garantie du Gou- Temement russe !
n'avions absolument aucun intérêt à exclure ГАПеmagne de la participation à Femprunt. Il est vrai qu'alors il n'aurait pas pu être question de 26 1/2 millions de commission, — mais cela c'était purement l'affaire de MM. Witte-Rothstein.
Nous ne voulons pas toucher au côté politique de notre ingérence dans le conflit sino-japonais. Nous sommes encore à attendre les heureux résultats de cette intervention. Pour le moment, nous nous sommes fait du Japon un ennemi formidable, nous lui avons fourni plusieurs centaines de millions de francs avec lesquels il augmentera sa marine (i), et nous avons rapproché de plusieurs dizaines d'années l'heure du conflit avec les grandes puissances asiatiques. Notre flotte s'est trouvée immobilisée dans rOrient lointain juste au moment où, grâce à nos relations avec la France, nous étions pleinement maîtres de la pojitique européenne et où la* dissolution imminente de l'Empire turc nous donnait la possibilité de résoudre enfin notre problème historique dans rOrient voisin. Dieu veuille que dans notre sollicitude pour le Pé-tchi-li nous ne laissions pas échapper le Bosphore ! Du reste, la situation politique occupée maintenant par la Russie est telle que même des erreurs momentanées peuvent à peine 1 ébranler. Quand je me rappelle qu'en 1887, dans le temps où je consacrais toutes mes forces à l'œuvre entreprise par Katkof : le rapprochement de la Russie et de la France, de hauts fonctionnaires de notre Ministère des affaires étrangères ne cachaient pas qu'ils jugeaient mon activité « criminelle » et « extrêmement préjudiciable aux intérêts de la Russie », — tout comme les trois Ministres, dans leur rapport du
(1) Les 15 millions sterling reçus de la Chine, le Japon les a laissés h la Banque d'Angleterre pour payer les cuirassés et les croiseurs qu'il a commandés dans ce pays.
26 juillet à TEmpereur, ont qualifié ma campagne contre la gestion financière de M. Witte ! a Dites à 3
Katkof qu'il mène la Russie à une guerre désastreuse», m'a dit l'un d'eux, fougueux partisan de la politique de Giers, « l'Allemagne, notre alliée séculaire, deviendra notre ennemie irréconciliable, et nous n'obtiendrons jamais l'amitié de la France. La Russie sera isolée et se trouvera en face d'une coalition de toute l'Europe ».
Ce sont surtout de pareils souvenirs qui soutiennent ma foi dans la sainteté de l'œuvre que j'ai entreprise et m'encouragent à la poursuivre envers et contre tous. Si Katkof vivait encore, il me bénirait pour la vaillance avec laquelle je défends des intérêts si vitaux pour la Russie.
Si nous ne pouvons nous défendre de quelque scepticisme à l'égard des heureuses conséquences de notre nouvelle politique orientale, c'est en partie parce que l'aiguilleur qui a donné cette nouvelle direction à notre politique extérieure n'est autre que M. Witte. Du moins lui-même le déclare catégoriquement.
Le 12 septembre parut dans le Frankfurter Zeitung sous le titre : « Hinter den Russischen Coulissen », un long article qui émanait d'une source diplomatique • connue et qui produisit une grande sensation. Entre autres choses on y explique comme quoi « le ministre Witte, qui est tout puissant et qui, depuis la mort d'Alexandre III, décide de tout », a réussi à devenir « l'homme de la situation » ; son influence s'exerce dans toutes les régions de la politique russe et, n'ayant pas pu se rapprocher du général Vannowsky, il s'est lié « dans des vues de politique active avec les généraux Obroutchef et Dragomirof, plus influents sous le règne actuel », etc. Cet article, encore qu'il affirmât la toute-puissance de M. AVitte, ne laissait pas de manifester quelques doutes concernant la fernieté des
convictions et la netteté de la politique de l'homme « der AUer-AVeltmann zu sein und zu bleiben beabsichtigt ». Voulant préciser son rôle d^une façon plus exacte encore, M. Witte publia dans son organe officieux, le Berliner Tageblatt^ sous la signature d'un correspondant qui, comme on sait, écrit dans son cabinet, un article de cinq colonnes intitulé : « Russland und Deutschland )),en manière de réponse à la Gazette de Frankfort.
Dans ses épanchements que recueillent le Tagblatt, le Neue Preie Presse et même nos organes révolutionnaires à l'étranger (1), M. Witte exprime ses idées et ses intentions avec beaucoup plus de franchise qu'il ne le fait dans ses rapports à l'Empereur. Citons donc un extrait de Tarticle sus-mentionné. « Le centre de granité de la politique russe est pour longtemps transféré complètement en Asie où la Russie ne peut en aucune façon se heurter à l'Allemagne et à l'Autriche... Depuis fort longtemps, dès avant de devenir ministre des Finances, M. Witte a consacré une attention toute particulière au chemin de fer sibérien et à l'ouverture de marchés asiatiques pour la Russie, et toujours (sic) il s'est prononcé en faveur du renforcement de la puissance russe en Asie. M. Witte restait donc fidèle à ses convictions politiques quand dans la question sino-j aponaise il poussait le général Wannowsky à des actes décisifs et assurait, comme ministre des Finances que, çu Vétat actuel des finances russes il trouçerait sans difficulté des ressources pour des opérations actiçes contre le Japon.,. » ({ Malgré l'opposition extraordinai rement forte qu'il a rencontrée du côté de l'industrie moscovite, M. Witte a insisté pour la conclusion d'un traité russo-allemand^ entendu naturellement de façon à
i\) Voir plus loin, chapitre III.
ne pas écraser tout à fait Vindustrie russe par la concurrence avec une industrie étrangère supérieure (um die noch schwach entwickelte russische industrie durch die weit hôher stehende ausiàndische Industrie nicht ganz zu ersticken). » Si le Ministre des Finances fournit au Ministre des Voies de communication les moyens d'étendre le réseau des voies ferrées en Russie, il n'y a qu'à l'en louer, « attendu que l'industrie étrangère ne fera qu'y gagner »...
Nous n'ajouterons rien à cet éloge de M. Witte par lui-même. Modeste historien de ses hauts faits en reproduisant ses franches déclarations qui, bien différentes des assertions financières de M. Witte, correspondent pleinement à la vérité, nous n'avons voulu que confirmer ce que nous disions plus haut, savoir qu'à notre Ministre des Finances appartient l'initiative de notre nouvelle politique orientale et que ce n'est pas sa faute, si une guerre avec le Japon n'a pas éclaté dès l'année dernière. Notons encore à ce propos, qu'au moment le plus délicat de notre intervention, quand nous étions encore menacés d'un conflit militaire, un autre organe de M. Witte, le Neae Freie Presse publia aussi une correspondance sensationnelle de Pétersbourg, contenant une énumération détaillée des forces militaires dont la Russie disposait en Sibérie pour une telle guerre a^ec le Japon, Afin de rassurer l'Europe, le correspondant démontrait que nous serions certainement battus. (Voir plus loin chapitre m.)
Cette nouvelle politique de la Russie a trouvé chez nous des champions ardents et convaincus parmi les journalistes dévoués à M. Witte. Dans son Grajdanine le prince Mestschersky a défendu avec sa violence accoutumée cette même politique en répétant après M. Witte que « le centre de gravité de la politique russe doit être transporté en Sibérie »; il n'a pas ajouté que ce transfert devrait s'étendre àM. Witte
lui-même, mais c'est probable, car on ne peut mieux diriger une politique que quand on se trouve à son centre. Depuis lors, un autre journaliste princier, dans les Peterburgskya Wedomosti a développé davantage encore cette conception géniale.. Le prince Oukhtomsky, celui-là même que M. Witte a nommé président de la Banque russo-chinoise, a découvert que l'Asie est le vrai berceau de la Russie et qu'il est temps pour nous de rentrer au bercail. Suivant le prince, évidemment, la Russie ou bien est tombée en enfance ou elle n'est pas encore sortie des langes. Mais il se trompe s'il s'imagine avoir avec M. Witte l'étrenne de cette découverte. Depuis longtemps déjà les ennemis de la Russie le proclamèrent. Si je ne me trompe, laRussie a même pendant des siècles versé des torrents de sang dans des guerres contre la Pologne, la Suède et les autres nations voisines qui voulaient aussi la convaincre que son berceau se trouve en Asie et qu'elle devrait bien y retourner. Evidemment elle a eu tort, puisqu'à présent c'est là que la pousse xt un ministre russe tout puissant et qui décide de tout ». Il n'y a plus qu'à transférer la capitale de la Russie à Kazan ou même carrément à Tomsk et à fermer la fenêtre que Pierre le Grand a eu l'imprudence d'ouvrir sur l'Europe. Soit dit en passant, le percement du canal de Kiel Га déjà à moitié bouchée ! Tâtons la fortune dans TOcéan Pacifique. Peut-être que la Chine et le Japon feront bon accueil au frère asiatique revenu à son berceau
M. Witte a même fondé, en vue de cette perspective, la Banque russo-chinoise où les éléments russes sont représentés par MM. Rothstein et Nothaft, tandis que MM.Nœtzlin,Stern et autrss représentent les éléments chinois. Et dire qu'en Europe on se creuse le cerveau à chercher pourquoi tout d'un coup Guillaume II nous a offert un concours si empressé lors de notre
immixtion dans le différend sino-japonais! En aidant à transférer le centre de gravité de notre politique en Sibérie, le jeune empereur allemand a simplement prouvé qu'il est un politique à longues vues. Seulement nous ne comprenons pas pourquoi M. Witte a nié avec tant d'énergie, notamment dans le New- York Herald du 14 septembre, ses visites répétées à la Wilhelmstrasse ! Qui pouvait-il y avoir de déshonorant dans de fréquents échanges d'idées entre hommes d'Etat qui poursuivent un seul et même but '?...
Mais nous voilà bien loin du rapport de M. Witte au Tsar russe : il avait jugé superflu d'y mentionner ces détails de sa sollicitude pour la prospérité nationale de la Russie; nous avons comblé cette lacune.
M. Witte termine son rapport par la « principale question » dont il se préoccupe, celle d' « affermir les progrès réalisés dans le domaine économique et financier, en leur donnant la solide assise d'une circulation métallique ». Le terrain est déjà préparé « pour la réforme monétaire. Par l'attention apportée à proportionner les dépenses publiques aux recettes, notre budget a été délivré des déficits (!) qui quelquefois {sic) amènent à conclure les emprunts d'Etat les plus dangereux (?) ». Nous avons déjà vu plus haut comment M. Witte a' délivré .le budget des déficits. La dette publique en 1894, d'après le compte rendu du Contrôle de l'Empire, s'est accrue de 762 millions. Du l*"* janvier 1895 au l*"* janvier 1896, l'accroissement de la dette métallique a été de 155.360.000 roubles (de 1.882 millions elle s'est élevée à 2.038), la dette papier (portant intérêt) a subi une augmentation de 56.440.000 roubles (elle a été portée de 2.764 millions à 2.820 millions de roubles papier), soit en tout un accroissement approximatifde 300 millions de roubles pour une seule année.
« Il a été mis fin à l'agiotage sur le rouble crédit, ce
qui assure à notre papier-monnaie la fermeté et la stabilité nécessaire ». Dans notre livre (i), nous avons suffisamment expliqué le mécanisme par lequel a il a été mis fin à Tagiotage ». Б consistait de la part de notre Ministère des Finances à jouer lui-même dans une très large mesure sur le cours du rouble, ce qui lui permettait de le maintenir à une hauteur particulièrement favorable à l'importation des produits étrangers en Russie et préjudiciable à Texportation russe. Depuis lors, M. AVitte a imaginé un autre moyen de soutenir le cours : c'est la fixation d'un cours déterminé auquel le Trésor vend Гог, Tacheté et le reçoit en payement de certains impôts. Cette mesure est apparue au public comme le prélude d'une prochaine réduction de la valeur du rouble. Le cours avait été fixé jusqu'au 1" janvier 1896 à 7 roubles 40 кор. pour 5 roubles or, et le Trésor s'était engagé à ne plus le modifier avant cette date. Mais M. Witte ne tint pas sa parole et, de la façon la plus imprévue, à la fin de l'année dernière, il abaissa le cours d'abord à 7 roubles 45 kopecks pour 5 roubles or, puis enfin à 7 roubles 50 kopecks pour 5 roubles or. Cette mesure provoqua un émoi général et un blâme non moins unanime. A quel propos le Ministère des Finances abaissait-il lui-même tout d'un coup le cours du rouble papier ? On supposa d'abord que par suite du cours fixé pour l'or, il était sorti de la Banque d'Etat une si grande quantité de ce métal , qu'il avait fallu prendre des mesures préservatrices. Mais le bilan de la Banque du l^*" décembre montra que pendant le mois écoulé, le stock d'or n'avait diminué que de 3 millions de roubles, et de 12 millions en tout depuis la mise en vigueur du nouveau règlement. Si ces
(1) Chapitre ii. — Voir aussi Л/. Witte et ses projets de faillite, pages 29 et suivantes.
chiffres sont exacts, il n'y avait rien ni d'inquiétant ni d'inattendu dans cet affaiblissement de fonds d'or. (Jue la réduction de la valeur monétaire, essayée par M. Witte, ait tôt ou tard pour résultat de faire prendre à notre encaisse métallique le chemin de l'étranger — il n'est pas permis d'en douter, nous l'avons pi*édit (i) dès que le bruit de ces projets a commencé à se répandre. Mais, répétons-le, 3 millions sortis de la Banque en un mois constituaient pour le stock d'or une diminution très modérée qui ne pouvait nullement autoriser ni le Trésor à violer son engagement formel de laisser les choses en l'état jusqu'au 1®'" janvier, ni le Gouvernement à abaisser lui-même le cours de ses roubles. Le mystère de cette opération n'a pas encore été éclairci. Selon toute probabilité, la chose est beaucoup plus simple qu'elle n'en a l'air. Cette baisse subite du cours des roubles (de 5-6 marks pour 100 roubles), arbitrairement répétée deux fois, a sans doute fourni aux a amis bien informés » l'occasion d'une (( spéculation positive et utile », et d'un gain de plusieurs millions sans aucun risque.
Quoi qu'il en soit, après une baisse si notable du cours, baisse renouvelée deux fois dans l'espace d'un seul mois, M. Witte n'avait nullement le droit de parler de « la fermeté » et de a la stabilité nécessaire assurée à notre papier-monnaie ». En tout cas, le Trésor, en fixant un minimum au-dessous duquel le prix de l'or ne pourra descendre, garantit bien le cours du rouble contre la hausse, mais pas du tout contre la baisse. C'est élémentaire, et cette fois les journaux russes eux-mêmes (le Nediela, le Novoie Wremia et autres) ont compris que la mesure de M. Witte allait directement contre le but désiré, c'està-dire le relèvement de la valeur du rouble papier.
(1) Les Finances russes et l'Epargne française, page 63 et autres.
En quoi donc consiste la réforme promise par M. Witte ? « Cette réorganisation doit être effectuée de manière à ne pas produire la moindre secousse, à n'apporter aucune modification artificielle, quelle qu'elle soit, aux conditions existantes... Du fait immédiat de la réforme, personne ne doit s'enrichir (sic) ni s'appauvrir ; la réorganisation doit n'avoir d'autre effet que de placer sous toute évaluation toute propriété, tout revenu, tout salaire, un fondement ferme et stable sur lequel tout se tienne sans crainte des secousses... Dans de pareilles réformes, la sagesse de Thomme d'Etat consiste à laisser de côté les doctrines et les chimères », etc.
Tout ce bavardage, tous ces lieux communs ne nous disent décidément pas quels sont les fondements que M. Witte veut donner à son édifice, ni comment il régularisera le change. S'il réduit la valeur de la monnaie, c'est-à-dire si un beau matin il fait savoir au public que désormais le rouble papier ne vaut plus que 2/3 de rouble, assurément personne en Russie ne deviendra plus riche du fait de cette réforme, mais chacun sera appauvri de 1/3. La réduction de la valeur monétaire, quelque forme qu'elle revête, est une banqueroute. Toute ia richesse mobilière et immobilière qui se trouve en Russie subira une dépréciation d'un tiers. Sans doute la mesure en question ne modifiera pas le prix des marchandises envoyées de l'étranger, mais cette prétendue compensation n'est qu'une mauvaise plaisanterie. Nous recevons pour 500 millions de marchandises importées, et à combien de milliards M. Witte estimet-il toute la fortune mobilière et immobilière de la Russie?
Une pareille banqueroute aura un caractère frauduleux, car rien, ni dans la vie économique du pays, ni dans la situation financière du Trésor, ne la rend
inévitable. M. Witte, dans ses rapports, célèbre avec un enthousiasme lyrique la brillante situation de nos finances; il assurfe que le Trésor et la Banque d'État disposent d'une quantité d'or supérieure à celle que possèdent les deux Banques réunies d'Angleterre et de France. Et c'est dans un pareil moment qu'il se dispose à réduire la valeur de la monnaie, autrement dit, à faire banqueroute I Mais ce serait une folie criminelle. Et une banqueroute absolument inutile, car dans l'espace de deux ou trois ans l'or s'en ira à l'étranger et le cours de notre rouble tombera encore plus bas qu'il n'est maintenant. En réduisant la valeur monétaire M. Witte diminuera d'un tiers la dette du Trésor à la Banque, c'est-à-dire que sur le papier il épargnera environ 200 millions de roubles. Mais en revanche il diminuera de plusieurs dizaines de milliards la fortune de la Russie — dans le seul but d'enrichir les « amis bien informés » qui savent profiter de ses projets pour une « spéculation positive et utile ».
La réorganisation de notre système monétaire est une incontestable nécessité. La réalisation de la réforme monétaire est possible; c'est même une chose faisable au moment présent. Mais pour consolider définitivement le cours de notre rouble, il faut une suite d'opérations directement opposées à la dépréciation projetée. En 1887, en même temps que j'imposais presque de force à Wyschnegradski (1) l'acquisition du marché français, de conjurer le naufrage imminent de notre crédit et de rendre désormais celui-ci indépendant de la domination exclusive de la Bourse berlinoise, — je lui soumis aussi des vues cohcernant P amélioration de notre s}^stème monétaire. Ivan Alexiéçitch accueillit avec transport mon projet
(1) Voir bilan de la gestion financière^ etc., page H et Histoire de VAlliance franco-russe^ etc. Paris et Lausanne, page 237 et autres.
qui était très simple et d'une exécution facile. Par malheur, il avait été tellement frappé du succès, inattendu pour lui, de la première conversion qu'il s'attacha passionnément à ce genre d'opérations qui promettent de larges satisfactions à ses instincts rapaces. La réforme monétaire fut renvoyée aux calendes grecques.
M. Witte, à en juger par certaines de ses mesures, a su quelque chose de mon projet; mais n'en connaissant pas les détails, n'en ayant même pas compris le fond, il médite une entreprise tout opposée. Et si, en effet, il exécute ses desseins, il fera un tel gâchis qu'on ne pourra plus débrouiller la situation avant des dizaines d'années. Il assure dans son rapport que « la sagesse de l'homme d'Etat consiste à laisser de côté les doctrines », c'est-à-dire qu'elle consiste dans une ignorance complète. Il yqvX évidemment prouver par là qu'il est plus capable que personne de mener à bien cette opération importante et extrêmement délicate. Grande est ici son erreur. Pour la régularisation de la valeur, plus encore que pour tout autre opération, il faut rentière confiance du public aussi bien que celle de tous les marchés européens. Le ministre qui a transformé la Banque d'Etat dans le sens où l'a fait M. Witte, n'obtiendra jamais cette confiance. Le fait d'avoir soustrait à tout contrôle les opérations de la Banque et en particulier l'émission des roubles papier (1), est une mauvaise préparation à la réorganisation du système monétaire. Et les bilans de la Banque dans le genre de celui d'octobre, que nous avons cité plus haut comme spécimen, ne laissent pas de doute que la situation de l'établissement de crédit désigné pour jouer le principal rôle dans la
(1) Voir la préface de ma brochure : M. Witte el ses projets de faillite, etc., édition française.
réforme de notre circulation monétaire, exclut toute idée de mesures raisonnables et sérieuses de la part du Ministre actuel.
M. le Ministre des Finances conclut son rapport par un hymne en l'honneur de la paix. Dans la bouche de rhomme qui, il y a deux ans, a failli, par sa guerre douanière, susciter une guerre européenne, de l'homme qui, maintenant se vante d'avoir, il y a six mois, excité le général Wannowsky à une action décisive contre le Japon, — un pareil hymne est particulièrement touchant. En tout cas, il termine dignement un rapport tout pénétré, comme nous l'avons vu, du plus rare amour de la çérité.
Du reste, M. AVitte a-t-il sérieusement l'intention d'accomplir la réforme de notre système monétaire? Jusqu'à présent nous assistons à une série d'actes plus ou moins incohérents qui, pris en eux-mêmes, ne dénotent rien de précis. 11 est fort possible que le « fondement ^) qu'il parle de c< placer » ne soit pas autre chose qu'une diversion destinée à amuser le public. C'est un excellent prétexte pour refuser au pays les mesures sérieuses qui pourraient rétablir la prospérité économique. A tous les reproches qui lui sont adressés dans cet ordre d'idées, M. Witte et ses défenseurs répondent qu'il faut avant tout « placer un fondement » sous le système monétaire; cela, disent-ils, demande de grands efforts de la part du département des Finances et la mobilisation de toutes ses ressources disponibles. Sous ce rapport, la construction du chemin de fer sibérien est, pour notre Ministre, un second bouc émissaire. Les travaux de cette ligne, comme de plusieurs autres, absorbent aussi toutes ses ressources et ne laissent rien pour les autres projets : seulement, M. AVitte oublie que, si c'était vrai, la faute en serait à lui-même. Sans son intervention, la construction du chemin de fer sibérien
aurait, été entreprise dès 1892 et achevée en 1898, sans exiger du Trésor aucun sacrifice sérieux. Nous avons déjà raconté ailleurs (1) qu'en 1891, un puissant Syndicat russo-français, composé d'entrepreneurs et de financiers de premier ordre, offrit à notre Trésor de construire à ses frais, dans un laps de temps de six ans, un chemin de fer traversant toute la Sibérie, au prix moyen de 40.000 roubles par werste. Le Syndicat ne demandait pas de concession, mais s'engageait seulement à faire la ligne pour le compte du Trésor et garantissait à ce dernier que le coût de la construction ne dépasserait pas le chiffre indiqué.
En outre, le groupe prenait l'engagement de n'employer dans la construction que des matériaux russes ; tout le matériel roulant devait être foirrni exclusivement par des usines russes. Les ouvriers et la plupart des ingénieurs devaient aussi être des sujets russes.
A mesure que les différents tronçons de la ligne construite auraient été livrés au Trésor, celui-ci eût remis au Syndicat des obligations garanties en roubles crédit; la Compagnie s'engageait à les prendre au pair et à les placer dans le public selon le besoin, en tenant compte des dispositions du marché. Le Trésor n'aurait eu ainsi rien à débourser la première année; l'année suivante, il aurait dépensé, au maximum, 2-3 millions de roubles pour payer l'intérêt des obligations.
Cette dépense annuelle se serait grossie peu à peu et à l'achèvement des travaux, lorsque le chemin de fer aurait été mis à la disposition de l'Etat, elle aurait atteint le chiffre de 12 millions de roubles I En outre, la ligne aurait été mieux construite, plus rapidement et à meilleur marché que parle Gouvernement; chose
(1) Bilan de la gestion financière, etc., page 34, chapitre ii.
plus importante encore, on n'y eût employé que des matériaux russes I Le Syndicat s'engageait , entre autres, à dépenser 30 millions de roubles pour établir en Sibérie même des usines où seraient fabriqués les rails, les locomotives, etc.
Nous ne rappellerons pas les innombrables abus qui ont déjà été découverts depuis que l'Etat a entrepris la construction du chemin de fer sibérien. Bornons-nous à signaler encore deux circonstances : le Trésor, comme on sait, commande en Allemagne une grande partie des rails et des locomotives dont cette ligne a besoin; le payement de ce matériel nécessite par conséquent une exportation d'or. Le Syndicat français consentait à être soldé en obligations />a/>ier ; il aurdit donc, pendant la durée des travaux, introduit en Russie de Гог pour 300 millions de roubles.
Le fait suivant suffira pour montrer quelle économie le Trésor aurait réalisé sur la construction du chemin de fer : lé tronçon occidental de la ligne, à partir de Tchéliabinsk, ne présentait, sur un parcours de plus de 1.500 Averstes, aucune difficulté technique; d'après les calculs des entrepreneurs français, la werste leur serait revenue à 20.000 roubles (1). Au Trésor, ce tronçon a déjà coûté environ 53.000 roubles par werste I A combien s'élèvera le coût de tronçons plus difficiles, comme par exemple près du lac Baïkal, où le Syndicat lui-même prévoyait une dépense de 120.000 roubles par werste ?
Au lecteur de répondre.
L-A. Wyschnegradski, aii commencement de 1892, après l'audience accordée par l'Empereur aux représentants de ce Syndicat, était très disposé à accueillir ses propositions. Ce qui le séduisait surtout, c'était
(1) D'après le devis élaboré au département des Voies de Comraunicatiofiu, sous le Ministère von Hùbbenet, la werste sur ce tronçon devait, construite par l'Etat, revenir à 24.000 roubles.
la perspective d'obtenir, sans sacrifices directs du Trésor, un chemin. de fer traversant toute la Sibérie; une importation d'or dépassant 300 millions de roubles ne lui paraissait pas non plus à dédaigner. Mais M. Witte, comme Ministre des Voies de communications, puis comme Ministre des Finances, déclina péremptoirement les offres du Syndicat français. Si le chernin de fer sibérien nous coûte trois fois plus cher, s'il est mal construit et exige d'infinies dépenses d'achèvement et de réparation, s'il n'est pas prêt au moment de la lutte décisive en Orient, la Russie ne le devra qu'à notre Ministre des Financés. Mais, dès à présent, il a moins que tout autre le droit d'alléguer les sommes énormes absorbées par le chemin de fer sibérien, pour justifier Tindifférentisme de son département à l'égard de la prospérité économique du pays.
P. -S. — Ce travail était en cours d'impression lorsque ont paru l'oukase du 23 février, la déclaration du Messager du Gouvernement du 25 février, et enfin la communication officieuse du Novoie Wremia concernant les bases de la prochaine opération. Tout c^la est de nature à nous conyaincre que la honteuse et ruineuse fantaisie de M. Witte ne sera pas épargnée à la Russie. Elle est déjà réalisée en partie. Craignant de rencontrer de l'opposition au Conseil de l'Empire, le Ministre des Finances, comme un véritable autocrate, veut placer le Conseil en face d'un fait accompli ; il en a déjà usé ainsi une fois pour le traité de commerce avec l'Allemagne.
Le « fondement ferme et stable » qu'il se proposait de placer sous notre système monétaire s'est trouvé n'être en réalité qu'une faible base d'argile. L'édifice s'écroulera avant d'être achevé. L'opération imaginée par le Ministre est au-dessous de toute critique. En
Russie même elle est déjà appréciée à sa valeur et nous ne pourrions rien ajouter au beau rapport du professeur L.-V. Ghodsky et aux articles si probants du professeur Lebedef, de A. Poiienof et autres. La discussion à la Société Impériale Économique a éclairé la question sous toutes ses faces. Le plaidoyer de M. Gourief, qui a joué le rôle d'avocat d'office ou, pour mieux dire, d'avocat du diable, n'a fait que souligner la pauvreté des arguments en faveur du malheureux projet de M. Witte. Il est évident que les plus fougueux partisans du Ministre considèrent à peu près comme une impossibilité Theureuse issue de la réforme en préparation.
Pour des raisons faciles à comprendre, les hommes qui ont si courageusement combattu les projets criminels de M. Witte, ne pouvaient ni dans les discussions publiques, ni dans la presse, exprimer entièrement leur pensée. Plusieurs objections n'ont été qu'ébauchées. Nous allons combler ces lacunes.
La réduction de la valeur monétaire, de quelques sophismes qu'on la masque, n'est pas autre chose, au fond, qu'une banqueroute. Pour légaliser l'écart existant de fait entre le prix du rouble or et celui du rouble papier, elle n'en conserve pas moins son caractère de faillite. Un marchand dont le papier est accepté avec une perte de 30 pour 100 ou 40 pour 100 n'est pas considéré comme banqueroutier, tant qu'il cherche à arranger ses affaires et à payer intégralement. Mais du moment qu'il se déclare hors d'état d'offrir plus de 40 pour 100 à ses créanciers, il devient un débiteur insolvable. Une bonne partie de nos valeurs papier, fonds d'Etat ou obligations de Sociétés, est placée à l'étranger. On a acheté et gardé ces titres dans l'espoir qu'un jour, le cours du rouble s'améliorant, leur prix se relèvera.
Mais est-il exact que le cours du rouble se soit de
lui-même fixé à 1 r. 50 кор. papier pour 1 rouble or? 11 y a quelques mois seulement il était de i r. 40 кор. papier pour 1 rouble or. Il y a quelques années (en septembre 1890), il s'était relevé de lui-même à 1 r. 19 кор. papier pour 1 rouble or. Dans' la chute du cours, la faute est avant tout à M. Witte, dont les traités de commerce ont diminué de trois cents millions par an le bilan de notre commerce extérieur (voir TAvant- Propos). Ensuite par ses spéculations à la Bourse de Berlin, il a fixé pendant deux ans le cours de notre rouble à 220 marks pour 100 roubles papier (i), et lui-même, en décembre dernier, Га arbitrairement abaissé à 215-216 marks pour 100 roubles papier (voir plus haut). Le cours de lr.50kop. pour 1 rouble or est donc absolument arbitraire, et M. Witte Га choisi comme celui qui répond le mieux aux besoins de Tinduslrie allemande et des agrariens allemands. Est-ce une raison pour que la Russie se déclare en faillite?
Laissons aux membres du Conseil de rEmpire le soin de décider s'il leur sied de jeter sur le nouveau règne Tombre d'un acte aussi déshonorant que la déclaration de l'insolvabilité nationale.
Dans sa note au Messager du Gouvernement du 25 février comme dans ses articles apologétiques publiés ailleurs, M. Witte fait toujours mousser Гог accumulé dans la Banque d'Etat. Il donne même à entendre (2) que ce stock est le résultat des prétendus excédents par lesquels se seraient réglés les budgets des huit dernières années. Nous avons déjà^montré dans le. premier chapitre que ces excédents ne sont que des reliquats d'emprunts. Fidèle à la réserve que nous nous sommes imposée dans le Bilan de la gestion financière de I. A. W^schnegradski, nous
(1) Voir les aveux de M. Witte dans le Berliner-Borsen- Courier. M. Witte et les Finances misses, p. 37.
(2) Voir par exemple le Novoie Wremia du 29 mars 1896.
MÈNE LA RUSSIK 67
nous abstiendrons ici encore d'indiquer par quels moyens et quels cruels sacrifices le prédécesseur de M. Witte a amassé un fonds d'or(l). Contentons-nous de faire observer aux défenseurs naïfs de la dépréciation du rouble, — s'il s'en trouve de tels, — que la réserve du métal précieux est loin de jouer le principal rôle dans la consolidation du système monétaire. En Suisse, chaque Banque cantonale émet des billets de banque ; avec cela, le pays ne frappe aucune monnaîfi d'or, et pourtant ces billets sont au pair.
Dans les Etats Scandinaves, il n'y a presque pas d'or dans la circulation; néanmoins leurs billets de banque sont, dans toute l'Europe, échangés sans perte contre de l'or. Le même phénomène se remarque aussi dans notre Finlande. Quant à la Banque d'Angleterre, quand le stock d'or dépasse un certain niveau (ce qui eut lieu notamment l'automne dernier lorsque les banquiers français versèrent le produit de l'Emprunt chinois), c'est un grave sujet d'mquiétude pour les directeurs de l'établissement. Avant la guerre de 1870, lorsqu'on ne voyait pas encore dans les réserves métalliques de la Banque de France des ressources à utiliser en cas de guerre, on considérait également cette accumulation comme une circonstance très fâcheuse, comme l'indice d'une grande stagnation du commerce et de l'industrie. La a grève du milliard » a longtemps servi de thème à des attaques contre le gouvernement de Napoléon 1П. Quand on calcule combien de centaines de millions de roubles notre Trésor a perdus rien qu'en intérêts sur l'or qui depuis des dizaines d'années déjà reste improductif dans les caves de la Banque, on se sent honteux pour M. Witte des hâbleries qu'il débite.
(1) Voir la préface de M. Witte et ses Projets de faillite, etc., édition française.
Pour empêcher que le relèvement de change ne fasse sortir de la Banque une trop grande quantité d'or^ ce qui importe c'est moins la masse d'or se trouvant au moment donné dans cet établissement que la confiance inspirée par la gestion de la Banque. Et nous avons déjà constaté plus d'une Jois quen accomplissant sa malheureuse réforme de la Banque, M, Witte avait dissipé la confiance déjà limitée dont fouissait Jusqu'alors cette constitution d'Etat. Pour assurer le fiasco de la réforme entreprise, il suffit que l'auteur de la réorganisation de la Banque continue à diriger notre administration financière !...
Après la confiance, la première condition pour la consolidation du système monétaire, c'est que le bilan du commerce extérieur du pays soit favorable. En 1891, ce bilan qui ne cessait de progresser en notre faveur, s'était élevé à 423 millions de roubles. En 1894, il est tombé à 124 millions de roubjes (1), grâce aux traités de commerce de M. Witte. Et après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour qu'une réforme monétaire facilite singulièrement l'émigration de notre or à l'étranger, ce ministre a encore Teffronterie de l'imposer à la Russie.
Nous ne parlons même pas de ce fait que, si Ton prend en considération les dizaines de millions de roubles payés annuellement par nous aux armateurs étrangers entre les mains de qui se trouve tout notre commerce maritime, et aussi la quantité de marchandises entrant chez nous sans acquitter les droits de douane (en contrebande). Le bilan de nos relations commerciales avec le dehors n^est en réalité pas en notre faveur. Mais comment ne pas rappeler les engagements auxquels nous avons à faire face par suite de nos dettes, se sont sous l'administration de
(1) Voir l'Avant-Propos
M. Witte accrus de 949 raillions de roubles (i) en 1893 et 1894, de 300 millions en 1895(pour ces trois ans la dette métallique s'est grossie de plus de 500 millions de roubles) et qu'à M. Witte revient l'honneur d'avoir inventé un nouveau mode d'emprunts étrangers qui ne laisse même plus à la Russie l'avantage d'une temporaire importation d'or? En effet, comme nous l'avons montré plus haut, pour obtenir le placement à Berlin de nouveaux emprunts de chemins de fer, M. Witte s'engage à acheter avec le produit de ces émissions le matériel des lignes à des usiniers allemands!
N'est-il pas vrai, M. Gourief, que toutes ces conditions sont extraordinairement propres à retenir notre or dans l'intérieur de la Russie ?
Après tout ce qui a été dit plus haut, il est inutile de parler des criantes conditions de la réforme monétaire entreprise par M. Witte. Le professeur V. Lebedef les a caractérisées avec une extrême justice dans les lignes suivantes qui terminent sa belle étude sur la réforme de notre circulation monétaire :
« Nous sommes maintenant en possession d'un moyen absolument sûr et de découverte récente pour relever le change et rétablir la circulation métallique : il suffît de répéter cette même opération, et diminuer le poids de rouble or et cela d'une façon générale chaque fois que se produira une baisse sur le cours du papier... Notre circulation de papier monnaie pourra se trouver dans l'avenir garantie par un échange interrompu contre... un alliage (2)».
Pour que notre or s'en aille à l'étranger il n'est nullement besoin ni d'une guerre, ni d'une mauvaise récolte, ni de quelque autre calamité nationale. 11 suffit d'une ou de deux paniques à la Bourse de Paris.
(1) Voir dans Г Avant-Propos les chiffres empruntés au travail de M. Ktichkarof, publié par le Ministère des Finances.
(2) Novoie Wî'emia du 24 mars 1896.
Les fonds métalliques russes, ainsi que la rente intérieure 4 pour 100 que M. Witte s'est tant acharné à introduire en France seront jetés sur les marchés russes et plusieurs centaines de millions de roubles or prendront aussitôt le chemin de l'étranger (1). Sans même qu'une panique se produise, il est probable que la rente intérieure commencera à revenir en Russie dès que sera rétabli l'échange des roubles papier contre l'or. 11 n'y aura plus l'espoir de gagner par l'amélioration du cours; il ne restera que le risque d'une nouvelle baisse du rouble, lors de l'inévitable fiasco de la réforme tentée par M. Witte.
Que ce fiasco doit forcément arriver, personne n'en est plus convaincu que le Ministre. Qui sait ? s'il était libre de ses actions, peut-être renoncerait-il luimême à son extravagante fantaisie. Mais, comme nous l'avons montré à plusieurs reprises dans nos travaux précédents, le vrai maître au ministère des finances n'est pas S. J. Witte, c'est le boursier berlinois Rothstein. Ce dernier a proposé la malheureuse réduction de la valeur du rouble non seulement en vue des profits personnels, mais encore pour anéantir le crédit de la Russie, la priver de la réserve métallique amassée en cas de guerre à l'Occident et faire passer peu à peu cet or en Allemagne.
Il y a déjà un an, M. Rothstein a exposé dans les colonnes hospitalières du NoQoie Wremia les agréments qu'aura pour la Russie la banqueroute dite d'éçaluation de la valeur monétaire. S. J. Witte qui a les mains et les pieds liés par M. Rothstein doit lui obéir et réaliser toutes ses fantaisies en matière de crédit. Il est dans leurs mains un instrument docile et une fatalité inéluctable ne lui laisse que l'alternative de conduire la Russie à la catas-
(1) Telle est notamment la principale cause de l'insuccès de la réforme monétaire en Italie.
trophe finale ou de tomber honteusement à bref délai. M. Charapof a bien inutilement pris la peine de démontrer à M. Witte, que sa présente réforme monétaire est en contradiction avec les convictions qu'il exprimait naguère dans l'organe d'I. Aksakof. En admettant même cette invraisemblance que M. Witte ait jamais eu des convictions, rien ne prouve que maintenant il ne trahisse qu'elles...
Nous pouvons hardiment reproduire les prédictions par lesquelles nous avons accueilli il y a un an les premiers bruits concernant la réduction de la valeur monétaire imaginée par M. Witte : « M. Witte songe à prendre sa revanche par un de ces coups retentissants que nous ne saurions comparer qu'aux • exploits des glorieux marins qui, la bataille perdue, réduits à amener leur pavillon, mettent le feu aux poudres et font sauter le navire placé sous leur commandement, si la main de Taudacieux n'est pas • arrêtée à temps, le trésor russe sautera; — mais moins héroïque que le commandant du Vengeur, M. Witte, quelque loin que l'explosion le rejette, surnagera certainement. L'or que M. Wyschnegradski a accumulé, au prix de si cruels sacrifices, dans les caisses de l'Etat, a une double importance : il forme le trésor de guerre indispensable au pays vu l'incertitude de la situation politique en Europe; d'autre part en cas de conflit sur la frontière occidentale, il doit permettre à la Russie de continuer le service des coupons à ses créanciers étrangers quand les ressources provenant des recettes douanières seraient taries. Ce stock de métal précieux constituant à la fois la sécurité de la Russie est la i)rincipale garantie de l'épargne française, M. Witte a conçu le projet de le dissiper à à bref délai sous prétexte de rétablir la valuta(2) ».
(2) Les Finances russes et l'Épargne française^ pages 63 et 64.