CHAPITRE III
Les récriminations de M. Witte. Qui est coupable de
RÉPANDRE DES MENSONGES SUR NOTRE SYSTÈME FINANCIER ? Les REPTILES de notre ministre DES FINANCES EN RUSSIE ET A L'ÉTRANGER. — DÉFIANCE GÉNÉRALE A L'ÉGARD DK M. WiTTE. — Le congrès DES propriétaires FONCIERS ET LE DISCOURS DU PRINCE StCHERBATOF. — Le PROJET DU MINISTRE CON- CERNANT LA RÉFORME DE LA BANQUE DES PAYSANS ET. LE PARTAGE
NOIR. — Bienfaits du monopole des spiritueux et de la
LIMITATION DE LA PRODUCTION SUCRIÈRE. — COMMENT LE MINISTRE FAVORISE l'INDUSTRIE RUSSE. — M. WiTTE ET
nos révolutionnaires; quelles espérances les nihilistes mettent en lui — ou la dictature de witte conduit la Russie.
« Si les fonds russes » assure M. Witte dans son rapport, « ne sont pas encore cotés sur les marchés étrangers aussi haut qu'ils le mériteraient, s'ils ne sont pas traités sur un pied de parfaite égalité avec les fonds anglais, français et allemands et si, jusqu'à présent ils se capitalisent à un taux plus élevé, ce phénomène anormal tient à des raisons absolument étrangères au fond même des choses. Les calomnies politiques, les mensonges répandus systématiquement et de longue date sur l'administration des finances russes, les critiques formulées contre nos valeurs dans des buts qui n'ont rien de commun avec les intérêts immédiats des porteurs; voilà les circonstances défavorables qui retiennent le cours de nos fonds d'Etat à un niveau qui n'est pas en rapport avec leur haute qualité »
Dans ces plaintes du rapport de M. AVitte, tout est contraire à la vérité : les prémices sont mensongères et les conclusions fausses, sauf, du reste, une phrase sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure.
Le mensonge consiste à dire que les fonds d'Etat russes mériteraient d'être traités sur un pied de parfaite égalité avec ceux de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne. Les trois nations, les plus riches de l'Europe en capitaux, ne font que des emprunts intérieurs; leurs fonds sont placés dans le pays même. Leur système monétaire se trouve dans une situation brillante tout à fait régulière. La Russie, si pauvre en capitaux, doit constamment emprunter aux étrangers; notre système monétaire est dans un tel désarroi que nous sommes obligés de maintenir le cours forcé à l'intérieur du pays, notre unité monétaire vaut 35 pour 100, 40 pour 100 de moins que son prix nominal. Pas un Etat en Europe, sans même en excepter la Turquie, ne possède un système monétaire aussi affligeant que la Russie. M. Witte lui-même, qui accepte volontiers au pair, pour le payement des droits de douane, les banknotes allemandes et françaises, refuse de recevoir les roubles-crédit russes.
Notre Banque d'Etat, sur les instructions de M. Witte, échange ses roubles contre de l'or, mais avec une perte de un tiers sur leur valeur nominale. Ce n'est pas tout. Pendant quarante ans la Russie a été forcée de faire des emprunts périodiques pour couvrir ses déficits et, par une étrange contradiction, depuis que notre ministère des finances publie des budgets à excédents croissants, parallèlement à ce phénomène, notre dette publique s'accroît chaque année en raison directe du carré de ces excédents !
En voilà déjà plus qu'il n'en faut pour faire comprendre que nos fonds ne peuvent supporter la
comparaison avec ceux de l'Angleterre, de Г Allemagne ou de la France. La vérité est qu'ils ont atteint une hauteur dont M. Witte lui-même connaît on ne peut mieux le caractère artificiel : sans les sympathies des Français, sans les banquiers qui, ayant encore des centaines de millions de ces fonds à écouler dans le public, en soutiennent forcément le cours, enfin sans rintervention périodique de notre département des finances, nos emprunts 3 pour 100 et 4 pour 100 n'auraient jamais atteint leur élévation actuelle et surtout ils n'auraient pu s'y maintenir seulement un mois. Je le répète, personne ne sait tout cela de science aussi certaine que M. Witte.
Les calomnies dont ils se plaint sont une pure invention; ces doléances ne tendent qu'à induire le souverain en erreur et à surprendre l'inexpérience de la société russe.
Il est également faux que la presse étrangère répande de semblables calomnies. Depuis qu'en Allemagne et en Angleterre on s'est débarrassé de nos fonds, on s'y intéresse fort peu à nos finances et si les journaux de ces pays s'abstiennent de les vanter pour ne pas induire le lecteur en tentation; ils négligent aussi de les critiquer sérieusement. De temps à autre, surtout quand sont publiés les rapports fantastiques de M. Witte, les feuilles autorisées d'Angleterre et d'Allemagne leur consacrent un examen ironique, tandis que les gazetiers achetés par M. Witte manir festent leur enthousiasme de commande pour ses talents financiers.
Quant aux organes français, ils sont forcés à présent d'exalter nos finances, et cela non pas seulement dans un intérêt politique, mais aussi parce que nos fonds sont devenus encore plus français que russes, la France en possédant une plus grande quantité que la Russie. Nous ne parlons pas de la presse parisienne.
qui chaque jour dans ses bulletins financiers, porte aux nues nos finances : M. Witte et les banques d'émission savent à combien par mois leur reviennent ces hymnes d'éloge
Nous avons dit que, dans le passage cité plus haut du rapport de M. Witte, une seule phrase est conforme à la vérité : c'est celle où il parle des « mensonges répandus systématiquement sur l'administration des finances russes ». Les lecteurs du rapport de M. Witte, du Bulletin russe de statistique et des autres organes officieux de notre ministre des finances, savent on ne peutmieux quelles dimensions pyramidales atteignent ces mensonges. Nous avons la conviction que, malgré tout son cynisme, M. Witte lui-même aurait depuis longtemps renoncé à ces mensonges systématiques, s'il se rendait clairement compte du tort qu'ils font et à lui et à son administration financière.
Ses présomptueux budgets, ses bulletins presque hebdomadaires de recettes fantastiques, les absurdes tableaux dont son Bulletin russe bombarde les lecteurs, tout cela, aux yeux du public compétent, nuit plus au crédit russe que toutes les calomnies possibles des ennemis de la Russie, à supposer que ces calomnies existent en effet.
Le crédit est déterminé plus encore par la confiance que par l'état réel des choses. Et quelque aveugle que puisse être la confiance dans notre administration financière, comment résisterait-elle à la lecture du dernier rapi)ort de M. Witte, par exemple?
M. le Ministre, comme nous l'avons vu, allègue à plusieurs reprises dans son rapport, le témoignage du Contrôle de l'Empire, paraissant ainsi reconnaître lui-même qu'il est permis de ne pas croire à ses affirmations personnelles! Peut-il vraiment supposer que l'on accorde beaucoup plus de confiance aux comptes rendus de notre Contrôle qu'aux siens
propres? Dans notre société, où personne ne lit ces documents, cette confiance imméritée est encore possible. Mais à l'étranger? Nous laissons de côté le vice organique du système qui consiste à faire contrôler un membre du comité des ministres par son collègue. Dans les pays où existe un véritable contrôle sur Texécution des budgets, il appartient à une juridiction complètement indépendante du ministère donné, comme par exemple la Cour de Comptes en France, la Ober-Rechsnungskammer en Prusse, etc. Mais en dehors de cela, notre Contrôle lui-même, surtout depuis quelque temps, ne néglige rien pour ^ter à ses comptes rendus toute importance sérieuse, lis sont publiés huit ou neuf mois après le règlement préalable du budget, c'est-à-dire dans un délai à peine suffisant pour la seule impression de plusieurs milliers de pages in-folio exclusiçement remplies de tableaux/ En France, par exemple, la Cour des Comptes met quelquefois jusqu'à cinq ans ^t plus à vérifier définitivement les comptes budgétaires d'une seule année ; et chez nous, avec nos distances infinies, avec la passion de nos bureaucrates pour la paperasserie superflue (sans parler des autres défauts qui les rendent si peu aptes à une vérification sérieuse), le Contrôle n'a besoin pour un pareil travail que de quelques riioisl En réalité, les comptes rendus euxmêmes, aussi bien que les mémoires explicatifs qui les accompagnent et qui au fond n'expliquent rien, donnent l'impression de documents stéréotypés une fois pour toutes, ou on se borne à modifier légèrement d'une année à Vautre les principaux chiffres. En un mot ce contrôle n'existe que sur le papier, c'est une pure formalité qui na touche pas aufond des choses. Dans tous ces volumes indigestes on ne saurait trouver une seule remarque, ni même une seule intention de remarque concernant soit la légalité ou l'illégalité des
dépenses faites, soit la régularité des opérations accomplies I
Le mémoire explicatif n'est autre chose qu'une reproduction phonographique et par conséquent moins distincte des rapports ministériels, c'est-à-dire de ces mêmes <c mensonges systématiques sur l'administration des Finances russes », contre lesquels M. Witte s'élève avec une indignation si sincère. Se tirer d'affaire par des paperasses sans nombre est comme on sait, le principal souci de notre bureaucratie routinière. En ce qui concerne nos Finances, le Ministère et le Contrôle sont d'accords pour embrouiller les comptes. La vérité vraie répugne également à l'un et à l'autre.
Du reste, M. Witte ne se contente pas des écritures de sa chancellerie. Homme de progrès, il n'a pas peur de la publicité; en Russie et à l'étranger, il a organisé un vaste système de réclame par la voie des journaux, afin de mieux propager a les mensonges systématiques sur son administration financière ». Indépendamment de l'officiel Messager des Finances, dont s'étaient contentés ses prédécesseurs, M. Witte a créé encore le Bulletin russe et la Gazette du Commerce et de l'Industrie, qui ont le même caractère officiel. En outre, il a confié à une foule d'organes officieux le soin de célébrer ses hauts faits, tant en Russie qu'à l'étranger. Le choix même de ces feuilles caractérise déjà notre Ministre. C'est à Pétersbourg les Birjcifiia Wedomosti; à l'étranger, le Berliner Tageblatt, le Figaro, le Neue Freie Presse, etc. Tout cela éclaire on ne peut mieux les manifestations multiples de son activité ministérielle. Notre héros n'a pas eu la main moins heureuse dans le choix de ses apologistes : MM. Propper, Nicolas Notovitch, Arthur Levysohn, Rosenthal (Saint-Gère), Gravenhof, Gourief et — last not least — son Barbet.
Chacun des trois derniers, M. Witte l'appelle son bras droit. Gomme certaine divinité hindoue, le successeur de M. Wyschnegradski a beaucoup de bras. C'est d'ailleurs ce qu'il faut à un Ministre dont les mains droites doivent ignorer ce que les gauches prennent!
Quand M. Notovitch raconte dans le Figaro (avril 1895) que M. Witte nourrit un éloignement invincible pour le pouvoir, que dès le début du règne d'Alexandre III, il a refusé plusieurs fois des portefeuilles à lui offerts et que c'est seulement après la catastrophe de Borki que, surmontant ses répugnances, il s'est enfin décidé à mettre en ordre le Ministère des Voies de communications — on voit tout de suite que l'amour de la vérité toute nue et l'horreur de la réclame constituent les traits dominants de M. Witte. Gomment douter des sentiments profondément pacifiques de M. Witte, lorsque M. Propper atteste à l'Europe que la dernière fixation du cours du rouble, c'est-à-dire le dernier coup de Bourse des amis du Ministre (voir plus haut), prouve incontestablement qu'en 1896, au moins, le Ministre ne troublera pas la paix! Quand nous rencontrons dans les articles du secrétaire scientifique du Ministère, M. Gourief, des phrases de ce genre : « La diminution de l'intérêt de la rente, c'est-à-dire la baisse du retenu sans travail »... « x\lors, il y a une surproduction, les prix
baissent » c< Le corps repu du capitaliste engraissé
se lève sur son édredon rempli de coupons » «Le
détachement des coupons garantis » ce Le coupeur de coupons, rebondit » (!)..;.. a Tu ne peux pas placer ton capital en actions de Poutilof, Briansk, Volga-Kama, pour en tirer régulièrement un revenu de 20 pour 100», etc. (1), nous nous convainquons aus-
(1) Voir dans le Novoie Wremia du 16 octobre une longue consultation de M. Gourief : « La maladie de notre Bourse », écrite au plus fort du krach, afin d'accroître la panique générale.
sitôt que le Ministre des Finances et ses collaborateurs intimes se sont complètement assimilé la phraséologie socialiste et qu'ils pourraient représenter avec éclat la Russie autocratique à n'importe quel congrès d'anarchistes. Le même esprit inspire les articles de la Gazette du Commerce et de V Industrie ^ où, sous la rubrique « Atrocités turques », sont dénoncées à la vindicte publique les entreprises industrielles qui donnent de groî^ dividendes à leurs actionnaires! Un Ministre des Finances brandissant ses foudres contre la prospérité des entreprises industrielles (1), quel touchant et édifiant spectacle! Dans l'Occident pourri, personne ne croira possible une pareille abnégation.
On comprend maintenant que si M. Witte provoque des krachs et des paniques dans les Bourses russes, ce n'est nullement, comme l'assurent les gens « malintentionnés », en vue de donner à ses « amis initiés » l'occasion de s'enrichir aux dépens du public. Pas du tout. Il ne veut que punir les « corps repus » des capitalistes et leur rendre difficile... « le détachement des coupons garantis ». S'il est vrai, comme Taffîrment les mêmes amis Initiés, qu'en prévision des mauvais jours, M. Witte a déjà placé à l'étranger 15-20 millions et qu'il ne se reposera pas avant de s'être fait une fortune comme celle de Stieglitz, c'est tout simplement parce qu'il désire mettre fin aux c( atrocités turquQs » de nos établissements industriels florissants. Personnellement, il se résigne à cet enrichissement involontaire avec autant de peine qu'il en éprouve lorsque, pour sauver la Russie, il céda, « après la catastrophe de Borki », aux ins-
(1) Que le lecteur ne pense pas qu'il s'agit d'entreprises ayant un monopole; pas du tout; notre citation, notamment, concerne un établissement d'eaux minérales situé dans la Peterburgskaïa Storona.
tances d'Alexandre III et accepta un portefeuille ministériel! (1)
Si les publicistes précités doivent convaincre le monde que le^ tendances avancées et socialistes de notre administration financière sont aussi désintéressées que sincères, l'ineffable Barbet s'applique spécialement, dans son Bulletin russe, à prouver l'esprit sérieux de cette même administration et à montrer combien son attention est éveillée sur la moindre marque d'intérêt donnée à nos finances par les économistes étrangers. Ce bulletin est loin d'être une simple reproduction périodique des arides tableaux destinés à éclairer sous leurs divers aspects la poussée gigantesque de nos dettes publiques, le désordre toujours grandissant de notre Banque d'État et Taccroissement progressif de l'importation allemande en Russie depuis l'année 1894. Non. Entre les tableaux, on peut quelquefois trouver aussi un texte dont le haut intérêt pour l'appréciation de nos finances frappe le lecteur. Nous devons nous borner à citer seulement des titres, tels que : a Le Musée d'horreur du Bulletin russe », ou « 11 ne faut pas parler latin devant cent vingt millions de cordeliers » (7 juillet). « Gradus ad Parnassum ». « De l'art de fabriquer des études sans idéesi^i connaissances personnelles, avec une paire de ciseaux en manière de style » (juin). (( Le Musée d'horreurs du Bulletin russe : le conservateur du Musée est obligé de faire une place à son propre buste » (octobre).
(1) On pouvait Цге, il n'y a pas longtemps, dans la Neue Freie Presse et dans d'autres journaux allemands, que les héritiers de M. Wyschnegradski avaient réclamé à la Banque d'Angleterre le remboursement de 14 millions de roubles déposés dans cet établissement par l'ancien Ministre. La Banque hésita, dit-on, à se dessaisir de cette somme, n'étant pas sûre qu'elle a été versée au compte personnel du défunt et non pas au compte du Trésor.
M. Witte qui a le premier communiqué au correspondant de la Souvelle Presse libre cette nouvelle Га faiblement démentie ensuite.
N'est-il. pas vrai que le monde financier, spécialement abonné à Torgane officiel de M. Witte, doit involontairement, à la seule lecture de ses titres, se pénétrer d'une respectueuse estime pour le sérieux esprit des affaires qui règne dans notre département des finances ? Des calembours usés, consacrés par une notoriété séculaire, entremêlés de citations latines ressassées, tout cela doit nécessairement convaincre le lecteur que les excédents budgétaires, ainsi que la prospérité publique augmentent chez nous d'année en année. Est-ce que, en présence du déficit ou de la désorganisation économique du pays, les principaux collaborateurs de M. AVitte pourraient s'amuser à ces bouffonneries dignes des tréteaux?
Néanmoins, M. Witte a raison si, dans son rapport, il se plaint sans cesse de voir sa véracité de plus en plus suspectée et les bienfaits de son système financier jugés avec un pessimisme croissant. 11 n'est même pas difficile de se convaincre que c'est sans aucun succès qu'il a tenté dans ce document de dissiper le dit pessimisme et d'inspirer confiance : la méfiance vis-à-vis de M. Witte et par conséquent vis-à-vis de l'adtninistration financière confiée à ses soins grandit non pas de jour en jour, mais d'heure en heure, non seulement dans les diverses couchç^e notre société, mais plus encore à l'étranger et, hélas! même en Allemagne.
En Russie, les représentants de notre agriculture se sont prononcés avec toute l'énergie et toute la franchise possibles contre l'activité de M. Witte. Estr ce qu'ils n'ont pas absolument raison ! Alexandre III crée le Ministère de l'Agriculture. Reconnaissant enfin que dans un pays agricole il est honteux de n'avoir pas un ministre exclusivement chargé de veiller à la prospérité de la principale branche du travail national. Vu l'importance de la tâche qui lui incombe, le
MÈPÏE LA RUSSIE 83
Ministère de TAgriculture devrait être > en- Russie le premier ministère et disposer de larges ressources pour son action, avant tout pour la création d'écoles et d'académies agricoles, de stations et de sociétés agronomiques, de laboratoires, de jardins d'horticulture, etc. Tout cela est d'une vérité si élémentaire, qu'on ose à peine y insister. La réalisation de ce programme demande beaucoup d'argent, mais s'il est un domaine dans lequel le Ministère des Finances doive encourager les dépenses, c'est précisément celui de l'Agriculture. Or, M. Witte qui a réussi à grossir de 400 millions de roubles par an notre budget ordinaire, trouve difficilement quelqi^s sous pour les écoles rurales ou les stations agronomiques (1).
Des centaines de millions pour multiplier les fonctionnaires budgétivores et malfaisants, des dizaines de millions pour augmenter les pensions, les gratifications et autres dépenses semblables en faveur des seuls employés du département des finances (2), — et pas un kopeck, ne fût-ce que pour favoriser l'élevage du bétail, quand de son développement dépend peutêtre le salut de nos campagnes ! Chez nous , en Russie, il y a cinq fois plus de bureaucrates qu'il n'en faut pour notre prospérité ; en revanche, la quantité d'animaux domestiques est un nombre infini de fois moindre que nos besoins ne le comportent.
Si encore M. Witte se contentait de refuser son appui à notre agriculture ! Mais non, par de criants relèvements des tarifs d'exportation et la réduction des droits d'entrée, par l'agiotage continuel sur le cours du rouble et d'autres mesures du même genre, il s'efforce de réduire définitivement aux abois nos propriétaires fonciers. Nous en avons donné des
(1) Si je ne me trompe, la Finlande compte à elle seule plus d'écoles d'agriculture que tout le reste de la Russie !
(2) Voir M. Witte et les Finances russes, p. 190.
preuves palpables dans notre livre, et il nous à été particulièrement agréable d'entendre confirmer nos accusations pendant le dernier congrès tenu à Moscou, par les agriculteurs. Si les justes paroles prononcées à la clôture de l'assemblée par le prince Stscherbatof ont trouvé tant d'écho en Russie, c'est précisément parce qu'elles exprimaient la légitime indignation de toute la classe agricole contre l'admilnistration de M.Witte.
Le Ministre des Finances partage évidemment l'opinion insensée qui depuis 1860 a obscurci l'intelligence de tous nos politiciens avancés : il pense qu'il faut édifier la future prospérité de laRussie sur la ruine de la grande propriété foncière. C'est par suite de cette conception insensée que la grande réforme de 1861, au lieu d'être pour la Russie le point de départ d'une régénération économique et civilisatrice, a provoqué — indépendamment d'autres maux qu'il eût été facile d'éviter — la complète désorganisation de notre agriculture, tant dans la classe des propriétaires que dans celle des paysans. « Ce que voulaient nos réformateurs radicaux, ce n'est pas le bonheur du peuple, mais la ruine de la noblesse », avons-nous dit à ce sujet.
Mais, répliquera le lecteur, si M. AVitte est un si grand ennemi de notre propriété foncière, comment donc expliquer le large crédit qu'il ouvre sur des dépôts de blés et autres produits agricoles? Nous préférons répondre par les paroles du prince Stscherbatof : (c Je ne puis pas ne pas faire remarquer », a-t-il dit dans son discours de clôture au Congrès des Agriculteurs, « combien est fausse l'idée de venir en aide à la grande et à la moyenne propriété en abaissant les intérêts dus à la Banque pour les prêts à long terme. »
En effet, seuls gagnent à cela les marchands de blé en relation avec les « amis bien informés » de Pétersbourg.
Voici comment, par exemple, le Rousskoie Slovo répond à la Gazette du Commerce et de V Industrie, qui avait émis des assertions semblables : « Les conditions de notre marché sont telles, qu'une bandé d'accapareurs y fait décidément tout ce qu'elle veut, jusqu'aux choses les plus invraisemblables, les plus fantastiques inclusivement, л
Après avoir expliqué que ce qui fait la principale force de cette baaide, c'est qu'il dépend d'elle de donner ou de refuser le crédit aux propriétaires fonciers, l'auteur de la réponse continue : « Ils ne seraient jamais arrivés à leur position actuelle s'ils n'avaient pas trouvé un puissant concours chez nos zélés personnages de Pétersbourg — ces hommes d'action éclairés qui ont toujours à la bouche le bien du peuple, la culture spirituelle et matérielle»... (Rouss^ koie Sloço. Novembre 1895).
Citons encorela conclusion du discours du prince Stscherbatof : a Alors que depuis cinq ans le blé et la viande coûtent deux fois ou une fois et demie moins qu'auparavant, alors que le désarroi des transports par voies ferrées cause des pertes énormes à l'agriculture, quand par suite de la désorganisation de notre commerce intérieur et des mauvaises conditions du commerce extérieur, notre blé manque de demande régulière au dedans du pays et subit une dépréciation à l'étranger; quand dans beaucoup de localités le revenu du sol est presque réduit à zéro, — les branches de la vie nationale qui vivent presque exclusivement sur l'agriculture, non seulement sont florissantes, mais donnent un revenu qui s'accroît parallèlement à l'appauvrissement [des agriculteurs. Les actions du chemin de fer rapportent 20 et plus pour 100 de leur valeur primitive ; le revenu de l'industrie manufacturière n'est pas évalué à moins de 25 pour 100 et il atteint des proportions bien
supérieures; les gains des maisons de commerce et de banque leur permettent de doubler et de tripler leur valeur primitive, même dans les dernières années. Ce qui réagit d'une façon ruineuse sur la population rurale du pays, aussi bien sur les paysans que sur les grands propriétaires, ce n'est pas le bon marché des produits agricoles, mais la disproportion entre leur prix et celui que coûte leur transport, entre leur prix et celui des objets manufacturés.
La plus folle des mesures de M. Witte, c'est son dernier projet en vertu duquel la Banque des Paysans achèterait les biens de la noblesse et les donnerait c< en fermage héréditaire » (sic) aux paysans. Le Conseil de TEmpire a écarté le projet sous cette forme, mais il a émis Tavis, ratifié par l'Empereur, d'en autoriser une partie à titre d'essai. Les membres du Conseil de TEmpire ont évidemment compris à quoi tend cette modeste réforme de la Banque des Paysans et s'ils avaient saintement rempli leur devoir envers le Tsar et envers la Russie, ils auraient dû formuler carrément sur ce projet la conclusion suivante : « Attendu que ce projet n'est au fond qu'une tentative de réaliser par la voie législative le « Partage Noir », le fameux programme révolutionnaire de nos collectivistes, le Conseil de l'Empire estime qu'il n'y a pas lieu de l'examiner sérieusement et croit,^au contraire, de son devoir d'appeler l'attention de Fautonté suprême sur les tendances pernicieuses du Ministre qui, après avoir par ses réformes socialistes eatraîné la Russie dans la voie glissante du socialisme d'Etat, entre aujourd'hui ouvertement dans celle du collectivisme révolutionnaire ». La demi -шеьиге à laquelle s'est arrêté le Conseil de l'Empire peut, comme toutes les demi-mesures, avoir de funestes conséquences.
Pour apprécier de si dangereux « essais, » puisque
c'est à titre d' « essai » que le Conseil de l'Empire autorise ce projet, il faut aller au fond des choses et prévoir comment Texpérience sera interprétée dans la masse ignorante de nos paysans. Nos révolutionnaires n'auront qu'à leur expliquer que, sur le conseil du grand ministre Witte, le Tsar voulait acheter aux frais du Trésor les biens d^s nobles et les distribuer aux paysans, mais que les propriétaires ont empêché l'exécution de cette volonté impériale. La conclusion et les résultats sont faciles à prévoir. Grâce au monopole des spiritueux, M. Witte a organisé en Russie toute une armée de fonctionnaires dévoués et dépendant de lui — les cabaretiers : voilà des agents tout trouvés pour propager divers bruits dans le peuple et préparer une révolution. Est-il possible que les membres du Conseil de l'Empire n'aient pas prévu qu'à un moment donné M. Witte n'aura qu'à remuer la main pour susciter une nouvelle révolte de Pougatchef ?
La sagesse des hommes d'Etat consiste à prévoir et à prévenir le mal. Cette sagesse, le Conseil de l'Empire ne l'a pas montrée dans son jugement sur le projetde M. Witte. Des milliers de malheureux jeunes gens périssent chez nous en prison et dans l'exil, dont tout le crime est d'avoir eu chez eux des ouvrages soporifiques de Marx (i) ou des exemplaires de Terre et Liberté et du Partage noir. En même temps un ministre du Tsar applique également en Russie les plus folles théories de Marx et s'efforce de réaliser par la même voie législative le programme de Terre et Liberté, (« Terre et Esclavage » serait plus juste) et
(1) Si l'on avait chez nous le bon esprit d'autoriser la vente de ces livres, personne ne les Ijrait, et il n'y aurait pas lieu de perdre une jeunesse inexpérimentée en punissant avec une monstrueuse rigueur des peccadilles enfantines.
de Partage Noir, sans que cela étonne, émeuve ou révolte nos hauts dignitaires !
Seule la noblesse à tressailli. Les nouvelles réformes de la Banque des Paysans ont causé quelque émoi dans le monde des propriétaires, à en juger du moins par certains articles de journaux, notamment le bel article de K. Golovii;ie, dans le Novoie Wremia. Là on a saisi les intentions de M. Witte
Toutefois, de ce que ce dernier déteste les propriétaires fonciers, il ne s'en suit pas qu'il brûle d'amour pour le moujik russe. Loin de là, son désir de réaliser le « Partage Noir » à l'aide d'oukases impériaux procédait de vues tout autres, de même, au reste, que le souci d'améliorer la condition de nos ouvriers est complètement étranger à ses innovations socialistes. D'ailleurs, il serait trop absurde de rêver pour nos paysans une prospérité fondée sur la ruine des propriétaires! En Russie, plus encore qu'à l'étranger, les intérêts de tous les agriculteurs sont étroitement liés les uns aux autres; tout coup porté au grand propriétaire se répercute d'une façon quelconque sur le propriétaire-paysan et vice versa.
Si le malheureux sort de nos paysans, intéressait en effet notre Ministre, il n'aurait pas à chercher longtemps les moyens de l'adoucir. Tourmenté qu'il rst par le prurit législatif, il devrait d'abord supprimer remploi barbare de la fustigation dans le recouvrement des impôts. Les châtiments corporels conservés comme pénalité administrative sont, avec le système des exils administratifs (1), le plus honteux vestige qui subsiste de l'ancien temps. Le maintien de ces abus nous ôte le droit de nous considérer comme une
(1) Dans nos « Principes de l'Autocratie » {La Russie contemporaine, chapitre v), nous avons montré combien ces manifestations de l'arbitraire administratif et d'autres semblables, sont en opposition avec l'esprit même de l'autocratie véritoble.
nation cultivée, car la première condition d'un état civilisé c'est le règne de la justice et le respect de la personne humaine. Mais 4e tous les usages révoltants que Ton fait chez nous des verges, celui qui consiste à percevoir avec leur aide les impôts dus par d'infortunés paysans, est, sans contredit, la manifestation la plus éhontée, la plus sauvage d'un brutal arbitraire.
Bien loin de songer à affranchir nos moujiks de ce privilège à rebours, le socialiste Witte a présenté l'année dernière au Conseil de l'Empire, un projet de loi tendant à rendre plus rigoureux encore les cruels moyens de coercition dont dispose le fisc!
M. Witte a pensé moins encore à alléger les charges écrasantes qui pèsent sur la population rurale. Dès son arrivée au ministère il essaya de rétablir l'impôt sur le sel. C'est même ce début qui nous poussa à entreprendre en décembre 1892 dans la Nouçelle Reçue^ notre première compagne contre le Ministre. Son action ultérieure consista à inventer toute espèce de procédés fiscaux pour réduire à la dernière extrémité le paysan russe. L'énumération de ces diverses mesures nous mènerait trop loin. Bornons-nous à deux exemples. L'ivrognerie et le cabaret sont les principaux fléaux de nos campagnes. Faire perdre au moujik l'habitude de l'eau-de-vie et l'affranchir de la dépendance des cabaretiers (1), tel est en Russie le premier devoir d'un homme de gouvernement. Pour le remplir, il est indispensable d'instituer le monopole de l'alcool [que nous avons recommandé dès 1891, Principes de l'autocratie], et d'organiser des sociétés de tempérance en même temps que de favoriser la multiplication d'établissements où le thé soit la seule
(1) Dans la même Rtissie contemporaine (page 341), nous avions indiqué plusieurs mesures efficaces pour lutter contre les cabaretiers ; 'depuis lors, grâce h l'initiative de l'empereur défunt, elles ont reçu force de loi.
boisson autorisée. Tout cela est si naturel que M. Witte lui-même crut devoir tenter Tessai du monopole des spiritueux. Mais à^ cet homme persuadé qu'il suffit que le seul cerveau de M. Rothstein pense pour les cent millions d'âmes du peuple russe, et qu'on n'a qu'à édicter des lois et des règlements dans les sections d'un ministère pour que dans l'immense empire russe tout aille comme sur des roulettes, quelques jours suffirent pour élaborer sur le papier le projet d'une réforme aussi colossale et complexe que l'introduction d'un monopole qui touche à tant d'importantes questions sociales, économiques et financières. En quelques mois, la réforme traversa toutes les épreuves législatives ; on décida de l'introduire comme essai dans les quatre provinces les plus orientales de la Russie d'Europe; celles qui par leur immense étendue, par les conditions spéciales de leur population et leur éloignement du centre gouvernemental, se prêtaient le moins à une pareille expérience! La première condition pour le succès du monopole de l'alcool devrait être naturellement que le Trésor possédât les distilleries de rectification en mesure de fournir réellement au public des spiritueux de meilleure qualité que les horreurs avec lesquelles les cabaretiers l'empoisonnent. Ensuite il eût fallu organiser un personnel pour le nouveau commerce, trouver les locaux ad hoc, prendre des mesures pour sauvegarder les intérêts des débitants et des distillateurs existants; en un mot, dans la substitution d'un nouveau régime à l'ancien, brusquer le moins possible les habitudes de la population, afin que l'expérience pût en effet donner des résultats précieux quant au jugement à porter sur l'utilité de la réforme entreprise. Pour notre réformateur tout cela c'étaient des détails indignes d'attention. S'inquiéter des habitudes séculaires, des besoins de la classe pauvre, fi donc! Est-ce
que c'est l'affaire d'un hautdignitaire pétersbourgeois ? Donner de meilleure eau-de-vie au paysan et à l'ouvrier? Pourquoi? Il suffit d'acheter aux cabaretiers leurs provisions ou de faire préparer à la hâte un nouveau poison à l'aide de quelques vieux alambics par les titulaires des nouveaux débits; chercher des locaux convenables? Inutile, les moujiks et les ouvriers peuvent boire dans la rue, vu la' douceur du climat à Perm et à Orembourg, ce sera même hygiénique pour le peuple I
On devine quels résultats a donnés une expérience faite dans de telles conditions. 11 suffit de lire les lettres provenant des quatre gouvernements que le Messager des Finances lui-même a publié les 3 et 17 septembre, pour se faire une idée de ce qui s'est passé. Quelques citations seulement : d'Orembourg on écrit : « L'ivresse publique, ivresse contractée en pleine rue, fait son apparition en même temps que la
réforme et soulève un vif mécontentement Le
nombre des ivrognes arrêtés et conduits au poste, a été plus élevé pendant les sept premiers mois de 1895,
que pendant la période correspondante de 1894 »
La fermeture des cabarets, les seuls endroits où la population pauvre peut se réunir et la défense de boire sur le lieu de la vente Feau-de-vie achetée, forcent les habitants à boire dans les rues, à emporter l'eau-de-yie à leur travail, chez eux, à l'usine, c'est-àdire à s'eniçrer partout et toute la journée ! La nuit la population se réunit dans des bouges ignobles où elle boit de l'eau-de-vie de contrebande.
De Zlatooust on écrit : « On ingurgite l'eau-de-vie au grand air, sur les trottoirs ou sur les bancs des squares... les collines qui entourent la ville sont le rendez-vous favori des clients de la régie... Les cas d'ivresse publique ont augmenté... A Zlatooust, le nombre d'individus ramassés ivres-morts a augmenté
de 68 pour 100 ». De Samara arrivent les mêmes doléances. Le correspondant constate encore que, comme on est obligé de boire Геаи -de-vie achetée « à jeun et avec la précipitation qu'inspire la crainte de la police,
Геаи -de-vie abîme Testomac et grise rapidement
on voit dans les rues des attroupements dé pochards, et on reconnaît de loin remplacement du bureau de la régie aux cris et aux rixes (1). »
De partout on écrit aussi que si Tivrognerie a augmenté, si les scandales ont atteint des proportions extraordinaires, par contre les recettes du Trésor ont subi une diminution assez sensible, c'est-à-dire que le commerce de Геаи -de-vie de contrebande est en pleine prospérité. Comment, d'ailleurs, pouvait-on en douter, connaissant les usages locaux et policiers? Notons encore le fait suivant où se manifeste dans tout son éclat rintelligence gouvernementale de M. Witte. Dans le monde entier, quand on fait l'essai d'une institution nouvelle, c'est pour se former d'après les résultats de l'expérience, une idée juste de l'innovation. M. Witte estime cette précaution superflue : « Avant qu'il fût possible de tirer aucune conclusion ni conjecture de ce premier essai, le Ministre des finances crut devoir soumettre au Conseil de l'Empire un projet de loi instituant le monopole du Nord-Ouest, de l'Ouest, du Sud-Ouest et dans une partie du Midi. » Celui qui écrit ces lignes n'est autre que l'ineffable Barbet, le défenseur de M. Witte, dans l'organe officiel du Ministre, dans le Bulletin russe (octobre, page 190) ! Le 24 avril, le Conseil de rEmi)ire api)rouva le projet de M. Witte et, à partir de la présente année, la réforme sera introduite dans vingt-cinq nouveaux gouvernements !
Rappelons aussi que la réforme touche à une ques-
(1) Le Bulletin Russe. Octobre 1895.
tion vitale pour les populations de nos campagnes et qu'il y va pour le Trésor d'un revenu annuel de 300 millions de roubles I
Mais ce n'est pas tout. Préalablement à la fermeture des cabarets, il aurait fallu ouvrir des débits de thé. M. AVitte qui est toujours pressé, — comme s'il sentait que son règne sera de courte durée — ne s'inquiète pas de cela et nous avons vu plus haut les résultats. Depuis lors, du reste, le Ministre des finances s'est arrangé de façon à rendre l'ouverture des débits de thé superflue pour le bas peuple. Bientôt, en effet, il ne sera plus permis qu'à la population aisée de boire du thé : la réglementation de la production sucrière, décrétée par M. Witte pour mieux enrichir les fabricants (1), a tellement élevé les prix du sucre et de la cassonade que, de l'aveu presque unanime de la presse russe, ces objets de consommation sont devenus, pour le pauvre moujik russe un luxe inaccessible. Nos gens du peuple perdent ainsi les seules sensations douces de leur existence. « Nous voulons faire en sorte que, même le bétail anglais, se nourrisse de sucre russe, tandis que l'homme russe n'osera pas en manger un morceau », a très justement observé Nicolas Verestchaguine {Novoïe Wremia, 4 novembre).
M. Witte aime à rappeler dans ses rapports qu'il poursuit l'exécution des. heureux desseins du règne passé. Ne sait-il pas qu'Alexandre III, sur le conseil de Katkof, refusa, par deux fois, de ratifier la limitation de la production sucrière, mesure que le Goniité des Ministres avait adoptée, à" la presque unanimité, sous la pression du Syndicat des Sucriers ?
Nous devons nous arrêter, car sur les abus du
(1) Surtout ceux de l'Allemagne, car, par la suppression des primes d'exportation, M. Witte a rendu aux fabricants russes impossible la concurrence à l'Allemagne sur les marchés étrangers.
monopole des spiritueux et de la limitation de la production sucrière on pourrait écrire plusieurs volumes
Le monde industriel et commercial a-t-il lieu d'accorder plus de confiance à notre administration financière que le monde de l'agriculture ? Ли contraire, les sujets de défiance sont ici encore plus évidents et les plaintes contre un arbitraire ruineux encore plus bruyantes. Certaines branches de notre industrie, grâce à diverses circonstances heureuses ont fait de grands progrès dans les deux dernières années. Il suffît de rappeler le développement de l'industrie du pétrole et de la métallurgie, celle-ci, par suite de la découverte de minerais de fer dans le gouvernement d'Iekaterinoslof et de gisements de houille, dans les gouvernements limitrophes. Il ne serait pas difficile de prouver que l'augmentation des revenus de l'Etat depuis sept ou huit ans, là où elle n'a pas été provoquée par de nouvelles et onéreuses mesures fiscales ou par un accroissement considérable de la population, a été due excliiswement au développement de notre industrie métallurgique et au surcroît général d'activité qui en est immédiatement résulté pour le commerce. L'administration financière de M. Witte n'a pas eu plus de part à ce favorable concours de circonstances qu'à l'accroissement gigantesque de notre population, lequel nécessairement s'est traduit aussi par une augmentation dès facultés imposables du pays.
Du reste, comme nous l'avons prouvé dans le Bilan de la gestion financière de I. A. Wyschnegradski (1), l'élévation des dépenses de l'Etat a été beaucoup plus rapide que celle des recettes.
Pour ce qui est des progrès de l'industrie et du
(1) Voir Bilan etc. Lausanne, librairie Benda, page 28.
commerce, on peut dire hardiment que, sans la nuisible ingérence de Tadministration de M. ЛVilte, ces deux branches de la richesse nationale auraient atteint un développement dix fois plus puissant que celui auquel elles sont parvenues. Le premier coup et le plus rude leur a été porté par les traites de commerce avec Г Allemagne et Г Au triche. Nous Tavons prouvé, chiffres en main, de la façon la plus irréfutable dans notre livre, et le Barbet de Witte a encore souligné cette démonstration par ses tableaux comparés de Timportation et de l'exportation allemande en Russie avant et depuis le traité. Les comptes rendus publiés chaque année par le bureau allemand de statistique montrent, on ne peut mieux, quelle influence bienfaisante ce traité a exercé sur la prospérité de l'industrie allemande et, en particulier, de la métallurgie. Ceux mêmes qui avaient le plus vivement défendu M. Witte contre ses accusateurs sous ce rapport ont dû depuis reconnaître, comme un fait indéniable, la concurrence victorieuse de l'Allemagne en Russie. Nous jugeons donc superflu d'insister. Bornons-nous à donner ici un extrait du dernier compte rendu officiel allemand qui prouve combien l'exportation germanique s'est encore accrue en 1895. Ce tableau est spécialement intéressant en ce qu'il indique le pour 100 de l'exportation allemande en Russie par rapport à l'exportation totale de l'Allemagne, laquelle, d'une façon générale, a augmenté depuis deux ou trois ans dans des proportions énormes. L'élévation de ce rapport du pour 100 a donc une éloquence particulière.
Part de l'exportation en Russie dans l'ensemble de l'exportation allemande (1) :
(1) Pour éviter les malentendus nous donnons le tableau dans le texte allemand.
Eck-und Winkeleisen * . 5.5
Stabeisen 10.8
Platten und Bleche 10.9
Locomotiven und Locomobilen 2.8
Maschinen und Gusseisen 13.6
Nahmaschinen 8.1
Grobe Eisenwaaren 9.9
Sur une exportation totale de 8 millions Doppelcentner, la part delà Russie a été d'environ 3 liiillions.
La sollicitude de M. Witte pour Tindustrie allemande est telle que la prospérité de certaines entreprises industrielles russes, en dépit du traité avec l'Allemagne, — comme nous l'avons montré déjà dans le chapitre précédent, — cause une extrême irritation au Ministre et à ses scribes officieux. Dans les articles intitulés « Atrocités turques », la Gazette du Commerce et de V Industrie s'efîorce de déshonorer des entreprises industrielles absolument privées et nullement des monopoles, qui donnent de beaux dividendes. Le secrétaire scientifique du Ministre s'indigne des 20 pour 100 que rapportent les usines de Briansk et de Poutiiof (voir page 80), et le Messager des Finances^ en publiant au plus fort de la panique l'article déjà cité, cherchait à tuer le crédit de ces établissements! Ainsi que le lecteur s'en est déjà convaincu, le krach et la panique avaient été provoqués par M. le Ministre lui-même et ce non seulement dans le but d'enrichir ses « amis initiés » (un Ministre des Finances a tant d'autres moyens pour cela!) mais encore afin de ruiner l'industrie et le commerce russe. Gomment expliquer autrement son refus de renforcer le comptant de la Banque d'Etat, quand la caisse de celle-ci était à sec, pour venir en aide au marché commercial et financier?
Mais en dehors même de toutes ces mesures violentes dirigées contre le développement de Tindustrie russe, est-ce que tout le système de M. Witte n'est pas en opposition directe avec les plus essentielles conditions de sa prospérité? Un large champ laissé à Tinitiative individuelle, des garanties légales contre ringérence et l'arbitraire de l'administration, l'attention prêtée aux besoins exprimés par les personnes compétentes intéressées, surtout l'absence de tout favoritisme et l'égalité de traitement assurée à tous les concurrents, — qui ne sait que sans ces éléments fondamentaux aucun commerce, aucune industrie, un peut, nous ne disons pas fleurir, mais seulement exister? Or, tout le système de M. Witte tend précisément à supprimer ces conditions. Le Ministre des Finances réglemente la quantité de sucre que chaque fabrique peut produire et vendre, la quantité qu'elle peut avoir en entrepôt, le prix auquel elle doit vendre ce sucre et ce/ que le peuple russe a le droit de consommer sans payer une accise double (3 r. 50 кор. par poud au lieu de 1 r. 75 кор.). Il faut l'autorisation du Ministre pour que dans le coin le plus reculé de la Russie un aubergiste ait le droit de vendre un petit verre d'eau-de-vie (1) à un homme du peuple. A présent M. Witte s'occupe de la fabrication du vin en Russie et tout dans cette branche de travail va être soumis à la réglementation et au contrôle administratif. Toute activité propre qui se manifeste dans la société, dès lors qu'elle peut intéresser, si indirectement que ce soit, le département des finances, est entravée par des lois et des circulaires dont chacune se termine invariablement par la phrase stéréotypée : « Pour cela il faut une autorisation
(1) Bulletin russe,.. Octobre 1895, page. 184. «Pour Tendre hors des Tilles de l'eau-de-Tie au verre..., il faut une autorisation du Ministre des Finances... »
particulière de M, le Ministre des Finances », c'est-àdire que M. Witte se réserve la faculté d^interpréter ces règlements et d'y déroger selon son bon plaisir.
Sans Fautorisation du Ministre les Compagnies privées à qui appartiennent des chemins de fer n'osent commander ni un wagon, ni une locomotive (1); autrement dit, elles sont forcées de les commander aux industriels, allemands pour la plupart, qui jouissent de la protection spéciale de MM. Witte et Rothstein. Les usines n'osent distribuer des dividendes à leurs actionnaires qu'après avoir obtenu au préalable l'autorisation de M. Witte (2). Il terrorise les banques privées comme il terrorise toutes les entreprises industrielles et commerciales de quelque importance. Jamais, pas même pendant la Terreur de 1793 en France, les agents du Comité de salut public ne sont intervenus aussi despotiquement dans la vie économique du pays que ne le font les employés de M. Witte.
A la concussion, à la dilapidation des deniers de l'État et à l'exploitation effrontée du malheureux public ont été ouverts des horizons que n'avaient pas rêvés nos budgétivores même dans les époques les plus lointaines de notre histoire.
Le mal de la Russie est dans une centralisation démesurée, dans l'extraordinaire puissance de la bureaucratie la plus routinière, la plus malfaisante qui par son formalisme, son arbitraire, son esprit pétrifié tue toute initiative vivante, tout heureux germe, toute manifestation de la volonté et de la pensée humaine. 11 semblait impossible de resserrer encore les mailles du filet administratif qui enveloppe la société. — M. Witte a trouvé moyen d'aggraver ce
(1) Circulaire expédiée к la un de janTier.
(2) Voir plus haut l'incident relatif à la Société de Sormof.
fléau 'de la Russie. Le rachat des chemins de fer, le monopole des spiritueux, la réglementation de la production sucrière, des centaines d'autres mesures prises par lui ont décuplé le nombre des employés et le Trésor, naturellement aux frais de la masse des contribuables, doit chaque année grossir ses dépenses de centaines de millions pouf entretenir cette foule de nouveaux budgétivores. Mais qui comptera combien de millions passent directement de la poche des particuliers dans les mains de cette armée de M. Witte?
De tous les systèmes socialistes le Ministre des Finances a choisi pour la Russie le plus meurtrier, ce socialisme d'État qui tend à transformer le pays en une vaste caserne, où une armée de fonctionnaires règle despotiquement toutes les manifestations de la vie sociale, — où il n'y a de place ni pour la liberté individuelle, ni pour la pensée originale, où tout et tous obéiront passivement au bâton d'un caporal galonné de vert. — Cette homme pousse cependant le cynisme à un tel point qu'en même temps qu'il transforme ouvertement et par la voie législative l'empire russe selon la formule de Karl Marx, il a l'impudence d'accuser auprès de l'Empereur ses adversaires de tendances socialistes !
A l'occasion de l'Exposition de Nijni-Nowgorod, la Société impériale pour l'encouragement du commerce et de l'industrie russe avait résolu ,de convoquer le 10 août un congrès, dans lequel seraient examinées les questions relatives au développement économique de la Russie depuis dix ans. Le président de la Société, le comte Ignatief, sollicita de M. Witte l'autorisation de réunir ce congrès et elle lui fut refusée sous prétexte que dans cette assemblée pourraient être émises des théories socialistes II Quelques jours plus tard, le 12 janvier, M, Witte obtint de
r£mpereur rinterdiction de ce congrès. On comprend qu'après celui des agriculteurs à Moscou, M. Witte ne tenait guère à ce que les représentants de Tindustrie et du commerce russe le fassent à leur tour « passer par les baguettes ». Mais n'est-il pas vrai que le prétexte choisi est instructif au plus haut degré (1) ?
Les chefs d4ndustrie. sont tenus d'assurer leurs ouvriers contre la mutilation et autres accidents du travail. Les Compagnies d'assurances abusent de cette obligation pour exiger des primes exorbitantes, au préjudice deâ ouvriers aussi bien que des patrons !
En conséquence, il se forma un groupe d'industriels qui demandèrent au Ministre l'autorisation d'organiser une société pour cette assurance spéciale, sur des bases beaucoup plus avantageuses aux ouvriers. Après avoir écouté d'un air très bienveillant les pétitionnaires, M. Witte leur demanda si à cette assurance les usiniers ne voudraient pas y joindre l'assurance des ouvriers contre les besoins de la vieillesse. Les industriels répondirent qu'avec le temps leur société ferait aussi entrer cette assurance dans le cercle de son action. Au bout de quelques Jours ils ne furent pas peu étonnés de receçoir un refus catégorique ! Evidemment encore ici M. Witte projette quelque nouvelle application du socialisme d'État.
Même dans une œuvre aussi bienfaisante, l'initiative privée qui n'exige aucun sacrifice de la part du Trésor, lui est odieuse.
Tout ce qui précède montre suffisamment que dans la défiance générale inspirée par M. Witte, mon livre n'a joué qu'un rôle auxiliaire. J'ai seulement le premier attiré l'attention sur le vrai caractère de son
(1) Voir la Frank f ur lev Zeitung du 7 février.
MÈNE LA RUSSIE lOl
activité, je Tai fait envisager d^une façon plus critique et j'ai aussi hâté de quelques années le réveil du bon sens. Mais « les mensonges répandus systématiquement » par M. Witte, surtout dans un domaine aussi positif que les finances, où les chiffres permettent des jugements d'une exactitude mathématique, se seraient tôt ou tard révélés d'eux-mêmes.
A rétranger et particulièrement en Allemagne, dans les cercles bien informés, on n'avait pas attendu Tapparition de mon livre pour apprécier à sa valeur l'activité de M. Witte. Seulement on s'en taisait dans la presse, parce que cette activité servait les intérêts germaniques.
M. Witte se trompe pourtant quand il assure dans son Rapport que si les Français voulaient se débarrasser de leurs fonds russes, les Allemands les achèteraient volontiers. Tant que M, Witte restera à la tête de nos finances — certainement- non. En Allemagne on lui sait beaucoup de gré des immenses services qu'il a rendus au commerce et à l'industrie ie ce pays, surtout à l'industrie métallurgique; cette gratitude est, du reste, fort relative car les « cercles bien informés » sont loin d'ignorer à quel prix ces services ont été payés (1). Mais « in Geldsachen hôrt die gemuthlichkeit auf » ; acheter par pure reconnaissance les fonds d'un pays dont M. Witte gère les finances de la façon que l'on connaît, les Allemands ne le feront pas. Cette seule circonstance que M. Witte a pu conserver quelque temps ses fonctions après avoir été publiquement convaincu d'actes si criminels, a dû forcément détruire la confiance dans nos finances, car pour les gens informés le fait ne comporte qu'une seule explication : a Evidemment les révélations de Gyon n'ont pas été une
(1) Voir M. Witte et les Fitiances misses, page 22 et suivantes.
surprise en Russie dans les sphères gouvernementales, mais les finances du pays se trouvent dans un état si déplorable qu'on ne peut pas se passer du système de M. Witte ». Chez nous malheureusement on n'a pas compris qu*ime pareille conclusion était inévitable; autrement au lieu de loukase du 26 juillet qui n'a fait que mettre dans un plus grand relief le bien fondé de mes accusations, il eût paru un oukase instituant une commission d'enquête et renvoyant M. Witte devant la justice. C'était le seul moyen de prouver qu'aucune solidarité n'existe entre notre gouvernement et le Ministre accusé.
Toutefois l'équité nous fait undevoir reconnaître que la défiance dont M. Witte est l'objet et qui est si outrageante pour un Ministr3 desFinances,il ne la rencontre pas partout. Chez nous et à 1 étranger, en dehors même de ses « amis bien informés », il y a des gens que son activité remplit de confiance et d'espoir, — ce sont précisément nos révolutionnaires. Dans le volume consacré aux- grandes actions de notre ministre, j'ai dit qu'elles devaient à coup sûr obtenir l'approbation de tous les éléments faxstieux de la Russie. Je ne me trompais pas. Dans le concert d'aboiements par lequel notre presse a accueilli mon livre, les aboyeurs les plus acharnés n'ont pas été les organes officieux, pas même ceux à qui M. Witte a donné pour cela des raisons sonnantes. Non; les plus enragés furent nos journaux et périodiques radicaux : les fervents socialistes du Messager da Nord^ les fruits secs du professorat attachés à la rédaction des radicales Nouvelles russes et autres représentants de notre presse révolutionnaire légale. Non moins significative fut l'attitude de nos organes révolutionnaires à l'étranger: seuls dans toute l'Europe, ils gardèrent un profond silence sur les prouesses de M. Witte!
Le Ministre des Finances, comme nous l'avons
montré à plusieurs reprises, n'est pas seulement socialiste, mais encore, à en juger par ses projets de lois,- en partie collectiviste. Du reste, en vrai provincial qu'il est, même comme nihiliste il retarde de plusieurs dizaines d'années. 11 croit encore à l'effet salutaire de la malpropreté physique et de la grossièreté voulue des façons, à la rédemption des femmes déchues par le mariage, et à beaucoup d'autres chimères dont se nourrissaient les esprits avancés de 1860. Les programmes de Terre et Liberté et du Partage Noir lui paraissent maintenant encore le dernier mot de la sagesse économique et politique.
Pendant un temps toutefois faiblirent les espérances que nos révolutionnaires avaient conçues à l'arrivée d'un de leurs coreligionnaires politiques au ministère. Leur principal organe, les Petites Feuilles çolanteSy publia, il y quelques mois, des extraits de la correspondance du docteur Bielogolovy, radical pur sang, qui n'a jamais caché ses convictions et qui, contrairement à l'usage de ses frères et amis, a toujours fait fi des emplois publics.
Voici comment il juge les premiers actes de M. Witte comme ministre des finances : « Pour le moment toutes ces mesures se réduisent à Taugmentation des anciens ijupots indirects dont la classe
indigente supporte exclusivement tout le poids
quant à l'impôt sur le revenu, il est encore remis aux calendes grecques (1) ». Mais depuis lors M. Witte a réparé le temps perdu et 11 est rentré en grâce auprès des révolutionnaires. Non seulement ils gardent le silence sur ses exploits, mais à l'occasion ils profitent de la franchise des a amis personnels de M. Witte (2) » (sic) pendant ses séjours à l'étranger,
(1) Les Petites Feuilles volantes, n» 25, 15 octobre.
(2) Ces mots sont en italiques dans le texte des Petites Feuilles volantes du 15 septembre. Depuis que j'ai rapporté dans mon livre
pour recueillir divers renseignements de caractère intime sur des prétendues discordes intestines au palais.
Si la personnalité de M. Witte leur semble peut-être un peu sujette à caution, en revanche ils ont pleinement raison de fonder sur son activité les plus belles espérances. Nos révolutionnaires savent très bien quel rôle prépondérant joua dans la chute de la monarchie française, la ruine générale du pays provoqué par les folles spéculations de John Law et les monstruosités financières de Galonné. Or M. Witte, ainsi que nous l'avons prouvé (1), copie avec une minutieuse exactitude, dans sa politique financière, ces deux protagonistes de la Révolution française.
De plus, il y a deux ans, M. Witte a failli nous mettre aux prises avec TAUemagne. Si la guerre douanière ne s'est pas transformée en conflit armé, c'est seulement parce que nous avons signé un traité tel que l'Allemagne n'aurait pas i)u nous en imposer un plus ruineux même après l'écrasement complet de la Russie. L'année passée il a fait tout ce qui dépendait de lui jjour nous lancer dans une guerre avec le Japon. N'y ayant pas réussi, il a fourni plusieurs centaines de millions de francs au Japon, pour que ce dernier fasse bonne contenance au prochain conflit qui éclatera çntre lui et nous (2).
On sait que nos révolutionnaires comptent, pour la réalisation de leurs criminels desseins, sur la défaite de la Russie. « Il y a des hommes intelligents qui déblatèrent longuement sur toutes les vilenies contemporaines et qui, quand on leur demande :
les innombrables interviews du ministre, ses conversations avec les journalistes publiées soas le nom des « amis de M. Witte ». Le иаЦг/ Chronicle du 1 4 septembre a aussi publié une fort instructive interview de ce j^enre.
(1) Voir M. Witte, etc., pagps 145, 166, П1, 172.
(2) Voir plus haut, chapitre ii.
a Mais comment tout cela finira-t-il ? » répondent : « Nous aurons peut-être la gtïerre au printemps, les Allemands nous flanqueront une bonne raclée ». — En un mot ce sont toujours les mêmes espérances séculaires fondées sur un peut-être et sur la défaite qui seule 'peut nous rendi*e raisonnables.» Celui qui a écrit ces lignes n'est autre que le docteur Bielogolovy (1), et il connaissait parfaitement ses amis politiques.
Les catastrophes intérieures et extérieures sont également désirables pour nos radicaux et nos révolutionnaires (2). Et qui mieux que M. "Witte, le ministre « tout-puissant et décidant de tout » peut amener une catastrophe semblable? Il est même obligé de la provoquer, ne fût-ce que pour rejeter sur elle la banqueroute de sa politique financière.
Les « amis de M, Witte » (3) comparent la situation actuelle du gouvernement russe à certaines éjjoques du siècle passé et menacent même d'une révolution dynastique. Sur un point on serait volontiers d'accord avec eux : Ce n'est qu'aux époques les plus troublées du siècle dernier qu'on peut rencontrer des aventuriers-dictateurs du type de M. Witte. Mais jamais les plus puissants d'ehtre eux n'ont concentré dans leurs mains une autorité aussi illimitée que celle dont jouit notre héros. Un ministre des finances qui jongle avec des centaines de millions, qui a su soumettre à son bon plaisir non seulement toutes les forces vives du gouvernement, mais encore la destinée économique du pays et de toute la population, un ministre dont
(1) Les Petites Feuilles volantes, 1. c.
(2) Dans son ouvrage, Au pays de V absolutisme (chapitre vu), le critique danois G. Brandès, constate avec surprise « ce souhcait presque unanime d'une grande et désirable défaite, que l'étranger entend partout en Russie ».
(3) Voir plus haut.
106 ou LA DICTATURE DE M. WITTE MENE LA RUSSIE
le principal instrumentum regni est la corruption, dispose en réalité d'un "pouvoir que pas un autocrate n'a encore possédé en Russie.
Les exploits des favoris du xviii* siècle sont inscrits en lettres de sang dans l'histoire russe. Il n'est pas difficile de dire ce que leur domination a coûté aux tsars et au peuple. •
Et sans être grand prophète on peut prédire où un favori nihiliste, dévoué de corps et d'âme à une puissance étrangère conduira la Russie...