BERNE
Le i5J27 Mai i895 N•431
Monsieur de Cyon à Territet.
« Sur l'avis du Ministère des Affaires Étrangères, la Légation Impériale a l'honneur d'informer \^otre Excellence, que par ordre impérial, le Ministère de rhitérieur s>ous interdit le séjour à Paris et en général à l'étranger, en vous accordant pour le retour en Bussie un délai de deux mois depuis la communication de cet avis.
« Dans le cas où vous n'exécuterez pas l'exigence du Ministère de l'Intérieur de revenir en Russie dans le
délai indiqué, vous vous exjioserez aux poursuites légales dans Tordre établi.
« La Légation Impériale prie Votre Exeellen^re de Thonorer d'un accusé de réception de cet avis, i»
Sfié per ГАяЬшЛмг, hercbtf« filai, A« Haxburgeb.
Je dois ajouter pour le lecteur français que les titres de Conseiller d'Etat actuel et dTxcellence que me donne cette lettre officielle n'indiquent nullement que j'étais au service, au moment où cette lettre m'avait été adressée Ce sont en Russie des titres purement honorifiques; ils m'étaient accordés par Alexandre II en 1877 pour services distingués dans renseignement. En réalité j'étajs démissionnaire depuis plus de dix-huit ans; pendant tout ce temps je n'ai pas cessé dЪabiter Paris, Même pendant mon court passage au Ministère des Finances de Russie en 1887-1888, je suis resté domicilié en France.
Ije Ministre de l'Intérieur n'avait donc aucun ordre к me donner. Homme privé, j'avais le droit de demeurer en Russie ou â l'étranger selon mon bon plaisir.
Le lecteur voit qu'il ne s'agissait ni d'une invitation à venir faire la preuve de mes accusations contre Witte ni d'un sauf-conduit, d'ailleurs inconnu en Russie et inapplicable à un sujet russe. Comme le prouve l'exposé de toute l'affaire publié dans l'édition russe de cf;tte étude, il s'agissait tout simplement d'un infâme guet-apens: Pour mettre fin à mes révélations, on voulait m'attirer en Russie, où l'ordre de m'arréter a éU'f donné à toutes les frontières; une résidence forcée dans quelque trou aux confins de la Sibérie devait rn'ajiprendre ce que coûte en Russie l'audace de vouloir examiner de prés la gestion de ministn;s d^!S finances.
TJn de rn^'S arnis, haut fonctionnaire du Ministère de
llntérieur, m'avait averti de ce guet-apens, bien avant que je n'aie reçu l'avis officiel de quitter « Paris et en général l'étranger ».
Malgré cet avertissement j'avais décidé de me rendre à Pétersbourg, vu qu'à tort ou à raison le Ministre de rjntérieur affirmait agir sur un ordre impérial. Mais j'avais pris les précautions nécessaires afin de forcer le gouvernement à porter la question devant les tribunaux. La loi russe, dont l'avis du Ministre me menaçait, me donnait pour cela un moyen sûr : cette loi, — l'article 326 du code pénal russe — stipule que dans- le cas ou un sujet russe vivant à l'étranger se refuserait d'obtempérer à l'ordre du gouvernement de rentrer en Russie, les tribunaux sont seuls compétents pour prononcer sur le bien-fondé des motifs invoqués par le récalcitrant pour se soustraire à cet ordre. La privation des droits civils, la mise sous séquestre de ses biens et l'exil perpétuel, telles sont les pénalités légales en cas d'absence des motifs. Sur le conseil de mon. avocat j'avais donc avisé le Ministre de l'Intérieur, dans les délais indiqués, de mon intention de me conformer à l'ordre reçu et de rentrer en Russie ; je demandais seulement un délai de quelques mois pour le règlement de mes affaires, ainsi que pour cause.de maladie, dûment certifiée par plusieurs médecins. Conformément à l'article 326, les tribunaux devaient être saisis de l'affaire, afin de décider sur le bien-fondé de ma demande. J'aurais eu ainsi l'occasion de faire porter par mon avocat devant le tribunal tout mon conflit avec M. Witte. Le Ministre des Finances a flairé le danger, et, de complicité avec ses deux collègues de l'Intérieur et de la Justice, qui lui sont acquis de longue date, il a, en violation flagrante de la loi, obtenu de l'Empereur, sous des prétextes mensongers, la signature de l'inique oukase du 26 juillet.
Ma réponse officielle à l'ambassadeur de Russie à Berne, chargé de me communiquer cet oukase, établit bien la situation :
a Excellence, j'ai l'honneur de vous accuser réception de la communication faite par ordre du Ministre des Affaires étrangères, m'informant que par un décret du 26 juillet, j'ai été exclu du nombre des sujets russes, pour refus de rentrer en Russie sur l'ordre du Gouvernement.
a En preaant note de cette communication, et tout en ne me permettant pas de doutes sur son authenticité, je crois pourtant de mon devoir d'attirer l'attention de Votre Excellence sur les circonstances suivantes :
« 1° Le 13 juillet, j'avais informé M. le Ministre de l'Intérieur par lettre recommandée, que je considérais comme un devoir sacré de remplir exactement l'ordre de rentrer en Russie.
« Un avis de réception du 16 juillet iti'informait que ma lettre est parvenue à destination. Gomment admettre que le Ministre de l'Intérieur eût caché à Sa Majesté ce fait?
« 2° L'article 326 du Gode pénal russe stipule que tout sujet russe qui refuse d'obtempérer à l'ordre de rentrer en Russie est poursuivi devant les tribunaux, seuls compétents à établir, si ce refus est appuyé par des motifs légitimes et à prononcer éventuellement la peine édictée par la loi.
« 3° Gonformément aux lois russes, la privation des privilèges et droits obtenus au service de l'Etat ne peut être prononcée que par décision du tribunal. Quant à l'exclusion du nombre des sujets russes, pareille pénalité n'existe même pas dans notre législation.
(c La décision des trois ministres, si contraire aux lois russes, a été évidemment prise afin de soustraire
Vaffaire aux tribunaux réguliers^ devant lesquels la preuve est admise.,,. ,
28 Août 1895. {Signé) : E. de Gyon.
Cette lettre fut publiée à l'époque par la plupart des journaux français. Cela n'empêche que la calomnie dont j'ai parlé plus haut, trouve encore dee crédules en France.
Je dois pourtant ajouter que depuis que cette lettre fut écrite j'avais appris que le Ministre n'avait pas., caché à l'Empereur la réception de ma lettre. Il s'est contenté seulement dans son rapport d'en dénaturer complètement le sens. Ce n'est pas uniquement afin de soustraire l'affaire aux tribunaux que les Ministres avaient préféré de prononcer contre moi une sentence, toute platonique d'ailleurs dans ses effets, plutôt que de faire prononcer contre moi les dures pénalités prévues par l'article 326.
Les trois Ministres, conjurés pour pousser l'Empereur à commettre un déplorable acte d'arbitraire, avaient particulièrement insisté dans leur rapport sur la nécessité de me discréditer en France par un oukase retentissant. Sans cela M. Witte se déclarait hors d'état de continuer à faire des emprunts en France! Le texte de l'oukase visait mon livre ili. Witte et les finances russes, mais en réalité il s'agissait de frapper mon Histoire de Ventente franco-russe, alors sur le point de paraître et dont j'avais adressé au Ministre de l'Intérieur un exemplaire, en le priant de le soumettre à l'Empereur, afin de l'éclairer sur mon activité à l'étranger et sur la large part, aussi désintéressée que spontanée, prise par moi au rapprochement entre la France et la Russie, part qui avait été à maintes reprises reconnue par le défunt Empereur. Les fortes têtes de notre camarilla allemande croyaient nécessaire de paralyser l'influence que je
114 ou LA DICTATURE DE M. WITTE MENE LA RUSSIE
pouvais exercer en France pour contrecarrer certains de leurs projets contre Talliance des deux pays...
En cela, les espérances que ЛVitte et ses complices fondaient sur l'oukase se sont en grande partie réalisées : M. Witte a réussi à refaire l'épargne française encore de 800 millions de francs — emprunt chinois de 1895 et emprunt 3 pour 100, de 1896 — et l'entente franco-russe, grâce à l'extrême habileté de M. Hanotaux a abouti à la rentrée de la Russie dans le concert européen, c'est-à-dire au rétablissement de Talliance <le trois Empires!...
• II Mars iSg6.