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RETOUR EN BRETAGNE

Une chaise de poste roule sur la route de Vannes à Quimper. Elle emporte Fréron, qui va

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se remarier en Bretag^ie. Nous sommet en 1766. II a quitté Paris sans rien dire à personne, car les philosophes auraient été dans le cas d'illuminer. II est parti nuitamment, le manteau sous le nez, avec son domestique Bris, pour vivre pendant quelques semaines de la vie privée, de la vie de tout le monde. Fréron redevient Breton, Fréron respire ! La chaise roule, par un soir d'août, entre deux haies de genêts ; délicieux bruit de grelots, hennissements joyeux ! Encore quelques côtes, encore quelques cahots, et les deux hautes tours de Saint-Corentin vont se dresser dans le ciel aux regards attendris de l'ancien petit élève des Jésuites, devenu le gros, le redoutable et redouté Fréron !

II va prendre une seconde femme. II s"est souvenu qu'il avait au fond de son pays une cousine, jeune fîlle élevée dans l'ignorance des libelles et des épigrammes ; il a demandé sa main, et on la lui a donnée ; car, chose inouïe ! Fréron est demeuré prophète dans sa province. 11 a conservé toutes ses relations d'enfant et de jeune homme. Sa ville natale lui rend l'atTection qu'il lui a gardée; et ce n'est pas uniquement chez cette vieille Bretagne, linstinct maternel qui la pousse à Fréron, c'est aussi la reconnaissance. Elle le regarde justement comme le défenseur de ses croyances; elle lui sait gré de son dévouement imperturbable ; elle reconnaît et salue en lui une de ses tètes dures, si fameuses dans le monde entier!

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La chaise de poste roule toujours. Fréron est parti de F'aris un samedi, et voilà que nous touchons à la fin du jeudi. Il est vrai qu'il s'est arrêté deux jours au château d'Arraden, près de Vannes, chez la marquise d'Agouh, une de ses protectrices. Knfin, ses chevau.x font résonner le pavé inégal et pointu de Quimper; mais il n'y met point pied à terre; là n'est point le but de son voyage. Il pousse plus loin encore, du côté de la mer, dans une contrée aride et sauvage. 11 ne descend que dans la petite ville de Pontl'Abbé, chef-lieu d'une des onze grandes baronnies de Bretagne, devant une forteresse du xiii' siècle.

C'est là qu'habite sa fiancée.

Elle s'appelle Anna ou Annétic ; elle est la fille de M. Penanreun-Royou, procureur fiscal de la baronnie de Pont-l'Abbé. Pour peu que ce changement de décor vous amuse, et que vous vous intéressiez à cette idylle de Cornouailles, si étrangement jetée dans la vie de cet homme qui était une des dix ou douze incarnations du mouvement parisien, vous pouvez assister à ses noces, les plus plantureuses qui aient jamais été. Tout Pont-l'Abbé et les environs, jusqu'à Loc- Tudy, furent en liesse pendant huit jours.

L'intention de Fréron était de repartir sur-lechamp pour Paris, mais Quimper le retint au passage. A Quimper, tout recommença ; et voici la rointinn émerveillée qu'il envoie lui-même à

madame Pcnanreun-Royou, sa bcllc-mère. Ceux qui aiment à surprendre les gens dans l'intimité seront contents ; ils trouveront dans cette lettre un Fréron inconnu, heureux, simple, — mais toujours porté sur sa bouche.

■ A Quimper, ce samedi i3 sepcembrc 1766.

» Ma très chère et très aimable cousine, nous nous portons à mer\eille, ma chère petite femme et moi. Nous sommes fêtés ici au delà de ce que je peux vous dire. Toute la ville est venue nous voir, et nous avons reçu des visites des personnes de la plus grande condition. Mercredi au soir, en arrivant, M. Gazon nous donna un grand souper, où se trouvaient madame Gazon la jeune, M. et madame de Kerourin, M. Le Clerc, M. le procureur du roi, madame de Malherbe '.mademoiselle sa fille et M. son fils, madame Perrin et deux autres personnes dont je ne me rappelle pas le nom. Le lendemain jeudi, nous dînâmes chez .M. de Silguy ; il y avait au moins trente personnes ; le soir, nous sou pâmes chez le procureur du roi, qui avait encore plus de monde; il y avait deux tables, et j'ai compté quarante-trois personnes. Hier vendredi, nous allâmes dîner à Laniron, chez rbvéque, qui nous avait invites. Il y avait mademoiselle de Cuillé, sasœurmadameWarts.M. Dubot, de Carhaix, son fils l'abbé, M. le principal du

I Fréraa «Icicendait du poète Malherbe ptr m

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collège, M. Denis, et plusieurs autres ecclésiastiques; nous soupàmcs chez M. Gazon. Aujourd'hui samedi, nous dînons chez M. Basse-Maison et nous soupons chez M. de Silguy. Demain dimanche, dîner au collège; M. l'Kvêque, mademoiselle de Cuillu et plusieurs dames y seront ; souper chez M. Le Thou. Lundi, dîner chez M. l'abbé du Laurent et souper chez M. Blot. Mardi, dîner chez madame (lu Lech et souper chez madame Kerourin. Mercredi, dîner chez madame Gazon la jeune, et souper au Pont-l'Abbé. Notre temps est bien rempli, comme vous voyez, ma très-chère cousine. Je suis bien fâché de ne pouvoir aller au Pont-l'Abbé- que mercredi au soir; mais il n'y a pas moyen de se dépêtrer plus tôt de Quimper. J'aurais désobligé bien du monde si je n'avais pas accepté toutes ces invitations. Je vous assure, ma très-chère cousine, que, malgré toutes les fôtes qu'on nous donne, j'aimerais bien mieux être au Pont-l'Abbé avec vous, avec mon cousin et ma chère femme. Ce qui me fait beaucoup de plaisir, c'est qu'elle réussit très bien, qu'elle n'est point du tout embarrassée, et qu'elle a le maintien le plus honnête et le plus aimable; je suis encore bien content d'elle par rapport au manger ; elle s'est modérée dans tous ces grands repas, et n'a pas eu jusqu'à présent .la plus légère incommodité. Elle est charmante en tous points ; je l'aime de tout mon cœur ; c'est trop dire, je l'adore, j'en suis fou.

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» Vous lui avez envoyé, ma chère cousine, de» crêpes qui ne sont pas bonnes ; on les a troarées trop épaisses, trop grasses, et pas assez sucrées. Nous vous serons bien obligés si vous voulez bien nous en envoyer vingt-quatre douzaines, et recommander à la crépière qu'elles soient meilleures.

» Adieu, ma très chère et très aimable cousine ; je vous embrasse mille et mille fois de toute mon âme. Vous avez fait le bonheur de ma vie en me donnant Annétic, et je ne l'oublierai jamais. J'embrasse aussi de tout mon cœur mon très cher cousin, ma petite Thérèse, Yvonne, Jacquic, M. et madame Calvcz, Claudic, Jéphic et tout le monde.

» Nous fimes vendredi dernier notre visite à la charmante Kerliézec ; elle nous reçut froidement, mais honnêtement.

» Annétic vous écrirait en même temps que moi si Clcrmont ne la tenait pas par les che-

veux'.

On conviendra que c'est là en eflfet, une réception fort belle et fort honorable ; le récit de Fréron amène Teau à la bouche. Il n'y a qu'une chose qui me passe : c'est la demande de inngt-quatre douzaines de crêpes. Que peut-on faire de deux cent quatre-vingt-huit crêpes, je vous prie r *

La Camille Royuu était nombreuse. .Avant d'y

I . Celte lettre, et «tx autres ooe moins iotérMMntas, om M publiifn par M. Do Chatellier, cormpoodut de i'Iattilai, Jaas le ioumal tOeéM, «le Brest (ami iWi).

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entrer, Fréron s'était déjà occupé de placer plusieurs de ses membres ; en outre, il avait auprès de lui, à Paris, Tabbé Thomas Royou, qui devait devenir son collaborateur et son continuateur. De ses trois autres beaux-frères plus jeunes, nous allons tout à l'heure en voir un, Corentin Koyou, se déclarer contre Fréron avec une inconcevable frénésie.

En6n, Fréron quitta Quimper, et la petite maison de Fantaisie le reçut, lui et son Annétic. C'est de là qu'il date ses compliments de bonne année et ses remerciements à sa nouvelle famille : « Je crois, en vérité, ma très chère et très aimable cousine, écrit-il toujours à madame Penanreun-Royou, que vous perdez la tête. Il n'y a pas de raison d'envoyer des étrennes aussi considérables à des marmailles d'enfants comme les miens. Ils sont bien enchantés de vos présents, il n'y a que moi qui en suis bien fâché ; vous avez une famille assez nombreuse, sans que vous répandiez encore vos dons sur la mienne. Nous avons reçu tout ce que vous nous avez envoyé : douze andouillcs, sept bécasses et trois pluviers. Je vous en remercie de tout mon cœur, ma très chère cousine ; mais, au nom de Dieu, ne nous faites plus de présents si chers. »

11 a dans cette môme lettre un souvenir pour la maison natale, qu'il louait depuis longtemps : « Et mes petites affaires, mon très cher cousin, où en sont-elles ? Que devient cette maison de

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la rue Obscure ? Les Dcsrinières ne veulent-ils donc rien payer ? Vous m'avez écrit que je me trompais quand je disais qu'il y avait vingt ans qu'ils n'avaient pas donné un sou ; M. Guillard, qui avait ma procuration, s'est peut-être fait payer, c'est ce que j'ignore... Je vous demande mille pardons de tous ces petits tracas ; mais je suis comptable envers mes enfants de ces misères-là, et il faut que je me mette en règle. >

Tous ces détails sont d'un bon homme ; je m'y complais, je m'y arrête, parce que, comme dit M. Du Chatcllier, ils montrent par un côté peu connu de sa vie « celui qu'ont certainement le plus défiguré ses adversaires, en le présentant comme un homme sans cœur, sans sentiments et sans délicatesse. »

Aussi comprendra-t-on que je lomoc de mon haut lorsque, trois ans plus tard, je vois l'avocat Corentin Royou déclarer une guerre sanglante à Fréron. Compromis dans l'affaire de M. de la Chalotais, ce jeune homme avait été forcé de se réfugier à Londres ; de là, il adressa à Voltaire un mémoire contre Fréron, où sont entassées avec une rage sans égale les imputations qui constituent les plus grands scélérats. Un échantillon suffira : « Fréron, dit-il, épousa ma sceur, il y a trois ans, en Bretagne. Mon père donna vingt mille livres de dot. Il les dissipa avec des..., etc., etc. Après quoi, il fit partir ma sœur pour Paris, dans le panier du cin-ho. et In fi»

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coucher en chemin sur la paille. Je courus demander raison à ce malheureux ; il feignit de' se repentir. Mais, comme il faisait le métier d'espion, et qu'il sut qu'en qualité d'avocat j'avais pris parti dans les troubles de Bretagne, il m'accusa en présence de M. de..., et obtint une lettre de cachet pour me faire enfermer. Il vint luimôme, avec des archers, dans la rue des Noyers, un lundi, à dix heures du matin, me fît charger de chaînes, se mit à côté de moi dans un iiacre, et tint lui-mômc le bout de la chaîne. »

Faut-il frissonner ? faut-il hausser les épaules ? Décidément Fréron n'est pas heureux en beauxfrères. L'exaltation fut toujours un peu le partage des Royou, et Corentin me paraît avoir été dosé plus fortement que les autres. Sa vie ne fut qu'une colère perpétuelle. Empiétant sur les événements, je le vois, à plus de soixantedix ans, auteur tragique et sifflé, s'élancer hors des coulisses sur la scène de l'Odéon, en présence du public, et arracher son manuscrit des mains du souffleur '. Si le vieillard était aussi bouillant, qu'avait dû être le jeune homme ?

En ce qui concerne madame Fréron, son propre témoignage me semble plus sérieux que celui de son frère; or, dans tous ses actes et dans tous ses écrits, elle n'a jamais cessé de protester de son attachement à son mari. Ce voyage dans le

I . Premiire rcpréMntation de la Mort d» César, en i8ai. Voir les Almanachs des spectacles.

Il6 OUBUés ET DÉDAIGNÉS.

panier du coche, après les lettres que je viens de citer, n'est que pure imagination. Le reste, que voulez-vous que je vous en dise ? Voltaire luimême le traite à' extraordinaire*, ce qui ne Tcmpôche pas de s'en emparer avidement, t Si vous avez quelqu'un à f)endre, écrit-il à d'Argental, je vous donne Fréron. Lisez, je vous prie, le mémoire ci-joint, que m'a envoyé son beau-frère... Je me flatte que vous distribuerez des copies de ce petit mémoire. > Il en écrit autant à Elie de Bcaumont et à d'Alembert, et il charge ce dernier de parler à Duclos en faveur de son nouveau protégé, l'avocat Royou.

Mais voyez le malheur, et comme la pendaison de Fréron ya se trouver forcément ajournée I D'Alembert a fait la commission de Voltaire, il a vu Duclos : « Je n'ai rien eu de plus pressé, dit-il, que de lui remettre le mémoire du sieur Royou. 11 m'a demandé un peu de temps pour faire des informations, et c'est ce qui a retardé tant soit peu la réponse que je vous dois à ce sujet. Il s'est donc informé à différentes personnes de Bretagne, qui sont à Paris, et qui lui ont toutes assuré que ce Royou est, à la vérité, un homme de beaucoup d'esprit, mais un très mauvais sujet. > Et voilà le scandale à l'eau ! Le seigneur de Ferncy, qui n'aimait pay à se compromettre, retira sa protection àCorentin Royou, qui passa en Espagne, et il n'en fiit plus ques-

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