‹ Oubliés et dédaignésChapitre 17 sur 26 · PB · texte numérisé non relu

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Là s'arrêta ce roman.

Quelque temps après, Lucien Bonaparte, revenant d'Allemagne, adressait d'alFectucuses et sincères condoléances au futur éconduit, et il lui exprimait hautement une estime sur laquelle je suis heureux de m'appuyer : « Je te suis attaché, non pas parce que je te dois de la reconnaissance, mais parce que ton caractère, ton cœur et la supcriorité de tes talents t'ont concilie à jamais mon estime et mon amitié!... Adieu, mon cher Fréron; le torrent peut nous rapprocher... »

Le torrent éleva l'un et engloutit l'autre. L'existence politique de Fréron était finie. Après avoir essayé vainement de ressaisir un peu de cette popularité dont il avait tant joui, il retomba dans l'obscurité. Ajoutons : dans la ptauvreté; cela est tout à son honneur. Il n'obtint du souvenir de Bonaparte qu'une place infime dans l'administration des hospices, tout juste ce qu'il faut' pour ne pas mourir de faim. Il s'en contenta pendant quelque temps ; puis, sur ses demandes plus énergiques, il fut désigné pour une des sous-préfectures de Saint-Domingue.

En 1802, un vaisseau appelé l'Océan sortait de la rade de Brest ; il portait à son bord le général Leclerc et sa femme, Pauline Bonaparte. Il portait Esménard et Norvins. Il portait Stanislas Fréron. La destinée a de ces rencontres. Quelles durent être les pensées des deux amants en se retrouvant d'une si étrange manière?...

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Et, comme si la fatalité avait voulu jusqu'au bout unir le sort des Royou à celui des Fréron, en dcpit d'eux-mêmes, le vaisseau emportait aussi Claude Royou, un des nombreux oncles de Stanislas, et Frédéric Royou, le fils de l'avocat Corentin.

Peu de temps après son débarquement à Saint- Domingue, Fréron mourut, tué par le climat, disent les uns ; massacré par les nègres, selon les autres; empoisonné dans un festin, murmurent de plus informés.

Aujourd'hui, le nom de Fréron est complètement éteint.

)!ci bien la figure la plus étrange qui se soit jamais présentée sur le seuil d'une littérature . Pourtant, n'ayons pas peur. Entrons hardiment dans la vie et dans les œuvres de ce romancier aux bras nus, qui fut la dernière expression littéraire du dix-huitième siècle.

Rétif de la Bretonne était inévitable. De même que les folies parfumées du Parc-aux-Cerfs , les scandales de madame de Pompadour et les joyeux éclats de rire de la grisette qui lui succéda, devaient aboutir à la Révolution ; ainsi les p>etits romans roses et dorés de Crébillon fils , de Duclos, de la Morlière et de tant d'autres, conduisent par une pente sensible aux gros livres

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terreux de Rétif de la Rrctnnne. imprimés avec des tètes de clou.

Du jour où ce fut le peuple qui se prit à lire, il fallut au peuple des ouvrages de haute saveur. Le roman eut ses père Duchcsne, mais ses père Duchesne de bonne foi. Or, Rétif de la Bretonne, c'est le peuple-auteur. La France savante et lettrée, la France de l'Institut, la France qui n'a pas cessé de porter du linge blanc sous sa carmagnole, cette France-là n'a jamais eu pour lui que surprise ou dédain. Il n'y a que la France ignorante, la France des boutiques et des mansardes, qui ait lu, qui ait acheté et qui ait fait vivre Rétif de la Bretonne et sa littérature ; puis aussi la province et l'étranger, qui repoussent si souvent ce que nous admirons et qui se passionnent plus encore pour ce qui nous répugne. Voilà ceux qui ne lui ont pas ri au nez, qui ne lui ont pas craché au Nnsage, qui ne lui ont pas dit : Diogène littéraire, rentre dans ta niche. S'ils ont eu tort ou raison, c'est ce que nous allons voir. Auparavant, hâtons-nous de détruire en partie ce préjugé qui consiste pour beaucoup de personnes i regarder l'auteur des Contemporaines comme un écrivain exclusivement infâme, perdu, horrible, souillé, impossible à lire, comme un romancier lépreux dont le nom salit la mémoire, dont les livres salissent le cœur. Rétif de la Bretonne a pu avoir ses heures d'égarement ;

mais en revanche, comme, Jean-Jacques, il a eu de lonjTucs heures de mélancolie et de douleur expiatoires. S'il en eût été autrement, jamais cette cendre ncùt âtc remuée p.ir nous.

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