‹ Oubliés et dédaignésChapitre 18 sur 26 · SA JEUNESSE ET SES AMOURS · texte numérisé non relu

SA JEUNESSE ET SES AMOURS

Nicolas-Edme Rétif ', qui ajouta plus tard î^ son nom celui de la Bretonne, petite propriété de son père, naquit à Sacy, département de l'Yonne, le 32 novembre 1734. Sacy est un villaj^e situé à sept lieues d'Auxerre et à cinquante lieues de Paris.

Nicolas était l'aîné d'un second lit et le hui-

I. « Notre nom, «Jit-il ilans l'avani-propos de la Vie de mon pin, s'écrit inditléremmcnt Restif, Rcciif ou Kétif. » A côté de cela, il produit un acte où son pire signe : Rdtif. C'est cette dernière orthographe, consacrée d'ailleurs par l'usage et par l'euphonie, que nous avons adoptée. Tous ses ouvrages jusqu'à la Révolution sont signés : Rétif de la Brctone; ce n'est qu'.î partir de cette date qu'il jugea i propos de changer Rétif en Restif. Quant à la Bretone, s'il l'a toujours écrit avec un n seulement, c'est qu'il s'était fait une loi de proscrire les doubles conioanes; mais nous, qui nous conformons aux régies admises, notrt devoir «tt de rétablir les deux n.

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tièmc de quatorze enfants. On voit que cela conï-

mcnce à peu près comme un conte de Perrault :

« Le bûcheron et la bûcheronne étaient des gens

qui allaient fort en besogne. » Son père, honnête

et simple laboureur, en fit tout de suite un gar-

dcur de troupeaux, un véritable berger, avec une

peau de mouton sur le dos et de la paille dans

les cheveux. Deux gros chiens avec lui, Pinçard

et Friquctte, il passait des journées entières

dans les champs de serpolet ou dans le vallon

de Nitry, abondant en mûres sauvages. Le soir,

aux époques de regain et des vendanges, on

le voyait courir dans la prairie, pour jouer au

Loup, quand il y avait de grandes filles, et aussi

à la Chèvre, à la Belle Mère ou à la Pucelle.

Ce dernier jeu était le plus amusant et affectait !c<

formes dramatiques. On couvrait une jeune lillc

des tabliers de ses compagnes et des vestes des

garçons, jusqu*à ce que le tout formât une sorte

de pyramide : entourée et défendue par les filles,

la pucelle était alors assiégée par les garçons :

Nous voulons l'épouser par mariage, disaient -

ils. — Non, non, vous la battriez avec rage! Kt

leur adresse consistait à enlever, sans toucher

à une seule fille, tout ce qui couvrait la pucelle ;

ce résultat obtenu, elle leur appartenait, et les

filles se lamentaient en disant : Comme la rose

effeuillée, elle sera bientôt ; comme la prune se'

couée, elle sera mangée par le rapousio ! — Puis

elles I:i livraient aux garçons en poussant des

RETIF DB LA BRETONNE. l^ij

cris de douleur ; l'une d'elles lui éparpillait les cheveux, tandis que les j^ar^jons s'avançaient et l'environnaient ; elle se mettait à genoux en élevant les mains ; ils feignaient de se laisser fléchir et lui disaient : Viens, viens ; mieux te garderons que ces filles à cotillons, qui te garder ne pouvont. — La pucelle se levait et donnait la main à celui qui lui plaisait le mieux. C'était son mari, et le jeu finissait là.

Sous son attifement champêtre, le petit Rétif qui avait de grands traits à l'italienne et des cheveux frisés à l'ange, fut trouvé si joli qu'il eut bientôt toutes les filles à la joue, selon son expression pittoresque. Aussi l'amour vint-il de bonne heure lui allumer les sens. Dans l'ûgc le plus tendre, il se montrait déjà sensible à la beauté du pied féminin et à l'élégance de la chaussure. Ce goût qui ne l'abandonna jamais devint plus tard une passion chez lui. Une femme était-elle horrible de visage, pour\u qu'elle eut un joli pied, il en tombait amoureux fou. Le pied était tout pour lui. On peut dire qu'il a passé sa vie aux pieds des femmes. Le premier qui lui fit impression fut celui d'Agathe Tilhicn. Il avait quatre ans. Le second, fut le pied de Su/anne Colas , chaussé en étoffe. Kctif enfant promenait ses amours de TEcurieaux-Mules aux vignes de Jeux ; c'était un petit garçon rougissant et timide, dont les filles se moquaient tout haut lorsqu'il passait auprès du

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puits Babillard et qu'elles embrassaient tout bas derrière les haiesT Elles lui firent une belle éducation, les paysannes de Sacy, de Courgis, de Charmclieu et de Vaux-Germain ! A peine sut-il tenir une plume entre ses mains qu'il s'en servit pour composer un poème erotique à ses dou^e premières maîtresses. Douze, ni plus ni moins. Le drôle avait quinze ans.

Le père, effrayé d'une précocité que n'excusait pas suffisamment le sang bourguignon, le mit en apprentissage chez un imprimeur d'Auxerre, après avoir vainement essayé d'en faire un enfant de chœur. Peines perdues! Une fois à Auxerre, Rétif n'eut rien de plus pressé que de séduire la femme de son patron, une grande blonde, dont le souvenir a toujours tenu une large place dans sa vie, et qu'il a dé])einte en maint endroit sous le nom de madame Parangon. Comme elle avait un pied délicieux, ce fut au fond de son soulier qu'il s'avisa d'aller fourrer son premier billet doux.

En 1755, Rétif de la Bretonne quitta Auxerre, pleuré de toutes les grisettes de la ville, et s'en alla faire son compagnonnage à Paris. Il entra dans l'imprimerie royale, sous la direction de M. Anisson-Dupcrron, au prix de deux francs cinquante centimes la joumci.

Jusqu'à présent, la vocation littcraire ne s'ctait encore annoncée chez lui que par quelques mauvaises chansons composées pour ses camarade»;

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et peut-être va-t-on croire qu'à Paris son premier soin fut de hanter les sociétés savantes, de rechercher l'entretien des écrivains célèbres ; on se trompe dans ce cas. Peu importait alors à Rétif la Sorbonne et le Mercure^ les jésuites et le Théâtre-Français ; il voulait vivre avant d'écrire : or, vivre pour lui c'était aimer. On le rencontrait dans les caves du Palais-Royal, repaires des militaires et des comédiens de province, contant fleurette aux nymphes de comptoir; ou bien, joyeusement assis au cabaret de la Grotte flamande, manp;cant une fricassée de petits pois entre Aline-rAraignéc et Manette Latour. Il faudrait la plume d'Homère pour tracer le dénombrement des maîtresses de l'inconstant Bourguignon ; avec lui, les aventures galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et la blonde s'y rencontre souvent en môme temps que la brune. Sur la fin de sa vie, à l'heure des cheveux blancs et des voyages mélancoliques au pays du passé, luimême s'est mis à faire son calendrier amoureux, une patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre, et les plus belles du monde ! des marchandes, des griscttes, quelquefois même des grandes dames. — Bah ! les grandes dames du dix-huitième siècle ! — Je cite au hasard : Hélène Clou, Pèlerine, Ksther-la-Noirc, Maine-Blonde, Jaquette, la comtesse d'!'!gmont, une demoiselle Camargo (Armidc) du Théâtre

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Français, et un chapelet entier de religieuses : sœur Claire , sœur Mélanie , sœur Augustin , Éléonore Guichard, sa mère et sa tante. C'est à faire regarder Juan Tenorio comme un écolier. Puis une fois son calendrier terminé, voilà que Rétif se trouve sur les bras un excédant de soixante et quelques femmes! Où les placer? Quelles niches supplémentaires offrir à ces pécheresses ? Notre héros ne s'embarrasse pas dun détail aussi minime. Il ajoute une sainte à chaque dimanche et il en met trois aux jours de fête.

Il se maria en 1760, avec Agnès Lebègue, dont il a dit beaucoup de mal à tort ou à raison, et avec laquelle il vécut en guerre continuelle. .Mais le mariage ne l'empêchait pas de suivre sa chasse aux bonnes fortunes, bien au contraire : il se consolait des soucis de son ménage tantôt avec Rosette, tantôt avec Appolinc Canapé, avec toutes les petites lève - ne{ des magasins de modes.

Cependant la misère le guettait au détour des folles passions. Il avait trente-trois ans et ce n'était encore qu'un pauvre ouvrier imprimeur, souvent sans ouvrage, jamais sans amour; or l'amour ne se fait pas scrupule de laisser les siens en haillons. Rétif de la Bretonne, voulant sortir un matin pour aller déjeuner, trouva le diable assis sur le seuil de sa porte. 11 rentra chez lui, regarda le bout de ses ongles et écrivit

son premier roman tout d'une haleine. Puis, l'ayant fini, il le dédia : — Aux beautés!

PRKMIKR»; ot \i'»<;ks.

Aux beautés ! Tel est le cri de départ de Rétif de la Bretonne. Telle sera désormais sa devise. Tout par les femmes et pour les femmes. Le secret de sa vie est là, et aussi celui de son talent, de sa grandeur et de sa décadence.

Son premier roman est l'histoire de mademoiselle Rose Bourgeois, une belle personne dont il était alors épris à l'excès. Il l'intitula la Famille vertueuse. L'amour et la pauvreté n'ont produit là qu'un essai informe, quoique le censeur Albarct, dans son approbation, déclare que ce roman « a le double mérite d'intéresser et de remplir son titre ; » mais on sait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur la compétence de la censure. Ce premier début passa tout à fait inapertju, en dépit de la courtoisie de M. Albaret.

Ncanmoin?^. notre auteur ne se rebuta p:i>^ ; il

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écrivit Lucile en cinq jours et en eut trois louis d'un libraire. Cet ouvrage met en scène la fille d'un marchand de vin, Cadette Forterre, qui était partie avec un commis de son père, nommé Fromagcot et fils d'un tonnelier. Rétif voulut dédier cette belle invention à mademoiselle Hus, actrice du Théûtrc-Français, et voici la réponse qu'il en reçut : « Monsieur, soyez persuadé que j'ai » trouvé votre ouvrage très agréable, et que je

> suis très sensible à l'honneur que vous voulez » me faire ; mais vous ne devez pas trouver éton- » nant que je ne l'accepte pas. Quoique très » joli, votre roman est d'un genre un peu licen-

> cieux, et qui ne permet pas à quelqu'un de » connu de souffrir que son nom soit en tète. » Je vous prie de ne pas l'exiger, et de croire » que je suis avec considération, monsieur, etc. » Rétif de la Bretonne en prit fort tranquillement son parti ; il mit la lettre dans sa poche, et alla porter à la comtesse d'Egmont l'exemplaire en papier de Hollande qui était destiné à la comédienne.

Avec les trois louis de son libraire, il tr.ni\a le moyen de vivre quatre mois; à ceux qui scti.nneront de cette économie fabuleuse, nous renverrons à Rétif lui-même : « Je prenais chez Guillemot, traiteur-gargotier, qui avait deux filles chat' manies, un ordinaire de sept sous qui faisait mon dîner et mon souper ; je buvais de l'eau et je mesurais les morceaux de mon pain d^ six

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livres, de façon qu'il me fît la semaine. Une chose singulière, c'est que je n'eus jamais d'indispositions fKîndant ces quatre mois, quoique mon estomac fût très mauvais. J'allais voir quelquefois un de mes anciens confrères du Louvre, appelé .Maugcr : c'était un homme à son aise et sans enfants, qui vous forçait à manger dès que vous entriez chez lui. Mal nourri à l'auberge, l'odeur d'un bouilli bourgeois excitait en moi le plus grand désir d'en goûter, je sentais une sorte d'épuisement ; et cet homme qui donnait à tout le monde, qui cent fois m'avait contraint à me mettre à table, ne m'offrit pas une seule fois la soupe dans le temps de ma détresse qu'il ignorait ! » Ainsi vivait, ou plutôt ne mourait pas cet écrivain bizarre, attendant patiemment dans un grenier du collège de Presle son jour de richesse et de célébrité.

La Confidence nécessaire raconte sa liaison avec Marie Fouard et Marguerite Bourdillat, deux petites paysannes de Sacy. Un conte bleu, à la mode galante du temps, termine la seconde partie ; cela ne vaut pas mieux que les fadaises de Voisenon. Imaginez un pays fantastique où les fctnmes se nomment Jnue-de-Rose, Faitc-au - Tour , Cheveux- Dorés . Bouche - Mignonne, Jupe-Courte et Beau Brin-de- Femelle. Le pauvre Rétif se traînait alors sur les pas de tous les romanciers ; il tâtonnait pour chercher

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sa voie — mais il était écrit que c'était à un pied de femme qu'il devrait son premier et décisif succès.

Un matin qu'il se promenait, après avoir échappé aux turbulences du logis conjugal, il aperçut dans une boutique de modes, à l'angle des rues Tiquetonne et Comtesse-d'Artois, une jeune personne chaussée d'une mule rose avec un réseau et des franges d'argent. Son imagination s'embrasa à ce spectacle , et , onze jours après, il avait termine une fantaisie intitulée : Le pied de Fanchette, qui eut trois éditions en très peu de temps et dont il se vendait plus de cinquante exemplaires par semaine au Palais-Royal . La vogue en fut telle que madame de Montesson en composa une p>etitc pièce pour son théâtre de société. — Le Pied de Faitchette fut suivi presque immédiatement de la Fille naturelle, qxi'i contient quelques pages attendrissantes, et qui s'écoula assez bien.

A ce moment, le talent de Rétif se dédoubla; de romancier qu'il était, il voulut devenir législateur : après avoir amusé, il voulut réformer. Réformer quoi : les femmes d'abord, ensuite tout le monde, le ciel et la terre, l'homme et la religion, le gouvernement, les théâtres, la langue. Rétif de la Bretonne n'est pas moins curieux à examiner sous cet aspect. Le Pornographe est son premier essai dans ce genre et celui de ses livres qui fut la cause première du

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haro universel uont on n a cesse de le poursuivre jusqu'à notre époque. Le Pnrnngraphe est un plan de Iéj,nslation de Cythère, un code à l'usage des Phrynés de Paris. L'auteur a vu de très près les sujets hardis qu'il traite. Le Perron, le Cirque, l'Allée des Soupirs et la Cour Saint- Guillaume n'ont pas de mystères pour lui ; il en remontrerait sur ce thème à l'abbé Galiani luimême, qui fouillait le soir en costume de cour tous les boudoirs de la rue Saint-Honoré. M. de Sartine, à qui le Pornographe avait été dénoncé comme contraire aux bonnes mœurs, en permit la publication de sa propre main après l'avoir lu d'un bout à l'autre ; et l'empereur Joseph II en fit ordonner l'e.xécution à Vienne, au mois de décembre 1786. Un ouvrage utile n'est ja mais un ouvrage scandaleux, et Ton ne doit pas plus en vouloir à Rétif de la Bretonne pour son Pornographe, qu'on n'en veut par exemple à M. Parent-Diichûtelet pour son livre De la Prostitution.

Après avoir écrit encore la Mimographe ou le Théâtre réformé par une femme. Rétif de la Bretonne jui^ea cependant à propos de borner là sa réformomanie, du moins pour le moment. Il remit à une autre époque les livres en graphe qu'il avait annoncés sous le titre collectif d'Idées singulières, et il recommença de plus belle à jeter à droite et à gauche une foule de romans, qu'on nous permettra de ne pas analyser et des-

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quels lui-même faisait assez bon marché, dans ses heures de franchise.

Un de ces romans -là, le Ménage parisien, donna lieu à une anecdote qui fait infiniment d'honneur à Crébillon le Bis. Le livre contenait une satire contre les gens de lettres. — Que diable Rétif pouvait-il avoir à démêler avec eux ? — Parmi des épigrammes plus bizarres les unes que les autres, on en lisait une fort violente sur Crébillon le fils, qui vint justement à être nommé censeur de l'ouvrage. Loin de se fâcher de cette attaque, l'auteur de Tan\àl, qui avait déjà approuvé le Pied de Fanchette, approuva et parapha de bonne grâce le Ménage Parisien^ et, lors de son apparition, il alla jusqu'à en dire beaucoup de bien à ses amis et à l'auteur luimême. Rétif, qui lui en voulait sans trop savoir pourquoi, se sentit touché de ce procédé généreux, et il devint dès ce jour son plus chaud camarade. Camarade de Crébillon le fils, lui. Rétif de la Bretonne ! Le Sopha et le Pomograpke réunis ? Ne trouvez - vous pas cette alliance inouïe ! Songez-y donc : avoir été le romancier des grandes dames, le courtisan de madame de Pompadour, l'historiographe de Paphos; avoir dormi sur le sein des danseuses de l'Opéra, soupe avec Caylus, Duclos, la Clairon, .Maurepas ; avoir été l'homme des robes de soie chiffonnées ; et tout cela pour devenir i ta fin de ses jours le camarade de Rétif de la Bretonne I

RÉTIF DE LA BRBTONNK. I Sq

Voici cependant ce qu'écrivait à cette époque l'ami de Crébillun Ois : a Comme jY-tais alors à rentrée du Pont-Neuf, près la Samaritaine, j'achetai deux crêpes de deux liards pièce, pour mon souper, et je les mangeai en chemin ; puis je bus de l'eau h la fontaine du Trahoir. »

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