‹ Oubliés et dédaignésChapitre 2 sur 26 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

histoire, l'étude de certaines intelligences nous a paru asseï intéressante pour que nous ayons cru devoir y consacrer ce volume.

On reconnaîtra que nous avons évité l'enthousiasme et le parti pris, deux dangers dans ce genre d'études, et que nous n'avons fait plier devant aucun système ces personnalités diverses.

Il nous a semblé que le mouvement d'attention que nous voulions essayer de diriger sur ces écrivainSy tombes en disgrâce, avait son équivalent dans le mouvement de vogue qui s'est déterminé, depuis trente ans, en faveur d'un asse^ grand nombre d'artistes français du dix-huitième siècle, longtemps négligés, tels que Jeaurat, Chardin, Lépicié, Moreau le Jeune, Debucourt. Les analogies de manière et de tempérament nous ont paru nombreuses. Excès de naïveté ou de préciosité, tout, datis l'une et l'autre œuvre, est empreint du même cachet national. Pastellistes de cuisinières, romanciers d'alcôve, graveurs de courtilles, ils disent bien les mœurs de leur époque, surtout les mœurs d'exception, et ils ont cette qualité énorme, la vie, qui fait parfois défaut aux grands maîtres.

Ces auteurs sont surtout des hommes avant d'être des auteurs; la préoccupation du public n'est que secondaire che^^eux, et tout est bien dès qu'ils sont satisfaits. Ils maltraitent le style pour arriver à l'effet plus rapidement. Déjà déconsidérés

PREFACE. >*r^

dans leur temps, on ne s'étonne pas s'ils disparaissent complètement sous l'Empire, refoulés par les pâles restaurateurs du bon goût. Il fallait une époque comme la nôtre, dégagée de toute rhétorique, idolâtre d'individualisme, interrogeant l'art avec des yeux avides et agrandis, pour venir réveiller leur mémoire, remettre leur talent en question, et leur restituer une part d'influence dans le passé aussi bien que dans le présent.

Peut-être nous reprochera-t-on, malgré cela, de n'avoir pas repoussé à coups d'aviron quelquesunes des ombres informes qui se cramponnaient à notre barque. Si Linguet. si Mercier, si Fréron, si Rétif de la Bretonne rencontrent une certaine indulgence, les autres courent le risque d'être rejetés une seconde fois par l'opinion. Cela ne nous regarde plus. Nous avons cru nécessaire de distribuer sur les derniers plans de notre composition plusieurs figures à demi confuses, autant pour renforcer les figures principales que pour indiquer les limites où doit, selon nous, s'arrêter l'investigation littéraire.

En tous cas, la sympathie relative et la préoccupation des procédés ne nous ont jamais fait perdre de vue le sens moral. Si parfois nous avons montré peu de vigueur dans le blâme, c'est que le scandale, partant de bas et n'ayant plus aucune portée, ne nécessitait pas une grande déperdition

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d'indipiation. Nous avons mieux aimé plaindre que flétrir. A quoi bon un masque de verre pour étudier les frivolités de Dorat-Cubicres et de la Morcncy ?

Chemin faisant, nous avons redressé les erreurs des biographies officielles. Aux documents que les faiseurs de dictionnaires se passent de main en main avec une sérénité imperturbable, nous avons préféré les notes de famille, les souvenirs des contemporains, les correspondances. A défaut de ces témoignages, nous avons demandé la physionomie d'un homme à son œuvre, et l'œuvre nous a souvent donné plus que la biographie.

LINGUET

|l y a visiblement, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une bande d'hommes auxquels Voltaire semble avoir ouvert le chemin de l'universalité ; hommes bons à tout faire et à tout dire; aventuriers des lettres, des sciences, de la politique et de l'industrie, gens à qui le hasard ou les circonstances improvisent des vocations. Signaler cette bande active et extraordinaircment intelligente, c'est nommer Linguet, Beaumarchais, Mercier, Brissot, — quelques autres encore, mais beaucoup plus bas placés. Le bruit que font ces hommes aux approches de la Révolution s'entend de toutes parts, et leur influence sur les événements est d'autant plus considérable qu'elle s'exerce sous la pression des censeurs, du fond de l'exil, ou môme derrière les portes des prisons d'État. Us s'attaquent à l'attention publique non seulement

par le livre, par la comédie et par le journal, mais encore par le barreau ; ils ne se contentent pas d'être écrivains, ils sont avocats, ils sont imprimeurs, ils sont négociants. Beaumarchais édite Mahomet et invente Figaro. Mercier fait des plaidoyers dans les entr'actes de ses drames. Linguet, tour à tour historien, poète, manufiacturier, astronome, pamphlétaire, corrige les vers de Dorât et s'occupe des savons de suifs, compose une tragédie sur Socrate et relève les erreurs de d'Alembert en mathématiques.

Ces hommes ont certains côtés supérieurs qu'on ne peut nier sans injustice : courage, vigueur de forme, et cette persévérance fougueuse qui est au talent ce que Tépcron est au cheval. Ils reflètent avec une fidélité cruelle leur époque embrasée. Ils ont surtout ce front d'airain qui leur sert successivement de bélier et de rempart. Loin de redouter le scandale, ils sont les premiers à le provoquer, à le guetter, à l'attirer; ils l'exploitent au grand jour, avec ce cynisme qui voudrait passer pour de la franchise ; la moitié de leur réputation est assise sur le scandale. Mais ce qui les grandit dans le passé est justement ce qui les rabaisse dans l'avenir. Fondateurs d'une publicité éhontée et criarde, il ne reste plus d'eux que leur œuvre, mais débarrassée du prestige des circonstances, mais isolée, mais muette, sans preneurs comme sans détracteurs, rendue à sa juste taille enfin.

LINGUET

De tels écrivains ne peuvent manquer d'être fatalement révolutionnaires ; quelques-uns le sont sans le savoir et sans le vouloir, mais ils le sont dans l'essence, lis le sont par les luttes qu'ils se trouvent portés à soutenir contre les ministres, contre les grands, contre les rois. Ils le sont par le prestige des persécutions, par les excès d'autorité qu'appelle leur intempérance de langage.

Un livre anonyme, sorte de roman satirique, publié à Paris en 1790 (rue des Poitevins, hôtel Bouthilier) sous le titre très heureux des Bohémiens, réunit la plupart de ces individus dans une action vagabonde, au milieu de la Champagne pouilleuse. Linguet y est représenté comme un personnage assez laid, qui ne rit que de malices, et désigné comme chef de la secte des despotico - contradictorio -parodoxico - clabaudeurisU's. Ce livre, qui renferme des détails beaucoup trop libres pour être rapportés ici, est écrit dans le mauvais goût étrange des pamphlets poétiques des savetiers allemands. Voici, par exemple un Coucher de soleil : « La nuit déjà noire s'avançait dans ses lugubres atours ; son char, traîné par des hiboux, avait pour roues des ûmes du purgatoire pliées en cycloïdes ; de grandes chauves-souris au nez en fer à cheval l'éventaient par le mouvement de leurs ailes. Deux vampires, montés sur des loups-garous, escortaient la voiture ; et trois ogres, à cheval

OUBLIÉS ET OÉDAIGHÉS.

sur ses orfraies, couraient devant en criant hou, hou! pour faire ranger Téquipage de la lumière. »

€ Il brûle, mais il éclaire! « disait Voltaire en parlant de Linguet ; et personne n'a mieux défini le genre de talent de cet avocat-littérateur. Pendant plus de vingt ans, Linguet a tenu la France occupée de ses moindres actions ; ses écrits ont eu le privilège de bouleverser le gouvernement, même après Rousseau et les encyclopédistes, — honneur funeste qui le fît embastiller sous la monarchie et guillotiner sous la République.

Linguet a souvent fait montre de son origine plébéienne, à une époque où il était de bon goût chez les auteurs de se débaptiser, ou du moins de s'anoblir. Que Linguet ait gardé son nom, rien de mieu.x; mais qu'Arouet ait pris celui de M. de Voltaire, Lerond celui de M. d'Alcmbcrt, Nicolas celui de M. de Chamfort, je ne vois aucun mal à cela. Tout homme qui entre dans la vie publique et qui, par conséquent^ se préoccupe de l'influence qu'il veut exercer, me semble parfaitement libre de choisir son nom, d'autant plus que ce nom est appelé à retentir, et que le déterminer par les lois de l'euphonie c'est à mon sens faire acte de prévenance vis-è-vis du public. Le même sentiment guide les comédiens dans l'adoption de leurs pseudon)'me$ redondants :

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Florîdor, Bcllcrosc, Montfleury, Saint-Phar. Il est d'ailleurs entre les noms et les individus des relations secrètes, mystérieuses (Sterne les avait signalées avant moi), qui équivalent parfois à une sorte de fatalité. Scarron fait la grimace comme son nom ; Dorât offre le petit-maître doré et langoureux; Chateaubriand exprime la pompe et la hauteur.

Chez les contemporains, ces mômes rapports, que j'appellerai cabalistiques, si vous voulez, se reproduisent avec une égale évidence. Hugo et Balzac disent les tourments de la pensée et de la forme, tandis que le nom de Lamartine résonne comme un bruit de ruisseau sur un lit de cailloux blancs et polis.

D'après ces motifs, que beaucoup trouveront puérils, je ne vois pas pourquoi Linguet aurait changé son nom si fin, si expressif, si approprié. Je vais môme plus loin, je dis qu'il ne pouvait pas le changer sans mentir en quelque sorte à sa destinée. Une charade-épigramme lui prédisait un sort funeste, en jouant sur les deux syllabes lin et guet :

Mon premier sert i pendre, Mon second mène à pendre. Mon tout est à pendre.

Une femme de beaucoup d'esprit, amenée à tirer l'horoscope de Beaumarchais, répondit : Il sera pendu, mais la corde cassera. Linguet, h

qui moitié seulement de cette prédiction av 't été faite, eut la douleur de la voir s'accomph.-. non pas à la lettre cependant.

Simon-Nicolas-Henri Linguet naquit à Reims, en juillet 1736, d'un greffier et d'une fille de procureur. Dans plusieurs occasions il s'est honoré de n'avoir jamais fait précéder son nom d'un de vaniteux et mensonger, contrairement à l'usage introduit chez les littérateurs ses confrères. En cela encore j'approuve Linguet, mais je ne saurais déprécier ceux qui, venus à une époque d'orgueil et de privilèges, ont cru devoir réparer l'injustice du hasard ; je ne reproche à aucun des poètes, philosophes, musiciens du dix-huitième siècle, cette particule d'emprunt : elle était pour eux presque une nécessité, elle les mettait en cour, elle leur épargnait les humiliations des gentilshommes imbéciles. Aujourd'hui, il y aurait faiblesse pour les hommes de lettres à perp>étuer cette usurpation que n'autorise plus la composition de notre société.

Linguet fit à Paris des études excessivement brillantes, et, par son aptitude autant que par le sérieux de son esprit, il parut promettre de continuer cette race de studieux Rémois qui a donné à la France Robert de Sorbonnc, Gerson, Mabillon, un contingent énorme de bénédictins. Sa jeunesse fut remplie de hasards heureux propres à développer sa pensée, je ne parle pas de son coeur rien n'indique que Linguet ait beaucoup

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vécu par là. A la suite d'un grand seigneur, le duc de Deux-Ponts, qui l'avait emmené en qualité de secrétaire, il parcourut la moitié de l'Europe et augmenta de la sorte, dans les conditions les plus agréables, ses connaissances déjà nombreuses et vastes.

On a dit que les voyages entrepris de trop bonne heure par les Français détruisaient ou du moins diminuaient en eux le caractère, l'esprit national ; cela est généralement faux. S'ils ont à un degré moindre que les autres peuples ce qu'on nomme mal du pays, c'est parce que, dans leur entrain perpétuel, ils s'attachent à franciser tout ce qui les entoure. Ils emportent véritablement la patrie à la semelle de leurs souliers, et ils la rapportent non moins Hdèlement.

Secrétaire du duc de Deux- Ponts ou aide de camp du prince de Beauvau, Linguct visita successivement la Pologne, l'Espagne, le Portugal, la Hollande. Il prit de bonne heure le goût du déplacement, et hésita longtemps entre de diverses carrières sans en adopter aucune. Une parodie représentée à la Comédie italienne, quelques petits vers sans amour, des fragments de tragédie trahissent çà et là des velléités poétiques, réprimées presque aussitôt. On verra cependant Linguet parler plusieurs fois avec complaisance de ses aspirations vers la littérature, et du regret qu'il ressent d'avoir abandonne lé culte des Musc*^ NV(i< il ne faut pas impré-

coûter : c'est une manie chez lui. Ce qui tend à prouver que sa vocation poétique n'était que vision, c'est que, dans le moment où il feuilletait d'une main le dictionnaire des rimes, de l'autre il écrivait le Traité des canaux navigables.

De retour de ses pérégrinations, qui lui a>..n.ni pris les plus belles et les meilleures années de sa jeunesse, il se fixa à Paris, où bientôt il entra dans la ligue contre les philosophes ; ses premières brochures furent peu remarquées : elles n'étaient pas, il est vrai, saupoudrées de ce sel qu'il versa depuis à pleines fK)ignccs sur ses ouvrages. Linguet se contentait d'avoir des vues judicieuses, un style facile ; il comprit plus tard que ce n'était pas assez. 11 éclairait seulement, il ne brûlait pas encore

A ce moment, il fut atteint d'une noire mélancolie et d'un dégoût profond des choses de la gloire, motivé, cela va sans dire, par son peu de succès. Il avait vingt-huit ans, il était inconnu. Que faire pour percer la foule ? Linguet se décida à descendre lentement les d^rés gazonnés du Parnasse, et à choisir une profession dans la société : il prit celle d'avocat, non sans une répugnance bien marquée et qu'il exprimait de la sorte à un ami, quelques jours avant la consommation du sacrifice .

< J'étais ne dans l'état médiocre où un homme sage doit se renfermer, s'il veut être hcureiu ; une fortune bornée me liait à cet état obscur qdi,

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seul, cache et d(^fcnd la vertu. Une famille sans reproche, le nom d'un père estimé, quelque lueur détalent m'y assuraient un rang honnête. 11 ne tenait qu'à moi d'y vivre ; je n'avais à y craindre ni les regrets de l'ambition tromp<îe, ni les chaînes brillantes de l'ambition satisfaite. J'ai fait la folie de le dédaigner et de le fuir. J'ai osé aller chercher la fortune à la suite des grands. J'ai cru trouver la gloire et la considération dans la carrière littéraire ; je me suis promis de la douceur dans le commerce de ceux qui s'appliquent à cultiver leur esprit.

» Ces idées étaient flatteuses, et il a fallu du temps pour m'en désabuser. J'ai donné les dix plus belles années de ma vie à la poursuite de ces chimères, et j'ai vu qu'après bien des travaux, tout ce que je pouvais en attendre, c'étaient des sujets de chagrin et de repentir pour le reste de mes jours. Je me suis donc éloigné du théùtrc des lettres, où j'ai eu l'imprudence de faire quelques pas, et où le rôle d'acteur produit toujours bien plus d'humiliations que d'applaudissements. Hélas ! depuis mon enfance, je n'avais point eu d'autre affaire ni de passion plus vive que la littérature ; et aujourd'hui que la raison m'éclaire sur ses dangers, dans ce moment où elle s'apprête à briser des nœuds qui n'ont encore que trop de force, mon cœur s'effraie du coup qu'elle va lui porter.

» Jb n'ai jamais estimé H- MhlItK UAVucAT ET

lO OUBLIÉS BT DéDAlGirAft.

JE VAIS LE FAIRE. C'eST QU*IL FAUT ÊTRE QUELQUE CHOSE DANS LA VIE ; C'eST QU'iL Y FAUT GAGNER DE

l'argent, et qu'il vaudrait mieux être CUISINIKR riche que savant pauvre et inconnu. .•

Voilà Linguet.

Le barreau était alors, comme aujourd'hui, cette profession qui mène à tout, — la première étape de l'ambitieux. Au dix-huitième siècle, quiconque n'était ni poète, ni philosophe, ni comédien, ni grand seigneur, ni financier, se devait d'être au moins avocat au parlement, sinon il n'existait pas. Le parlement comptait plusieurs illustrations , Target , Legouvé , et principalement Gcrbier, avocat modèle, type parfait de l'éloquence onctueuse, ce qu'on appelait un des /lambeaux de l'art oratoire. Linguet se promit de souffler sur ce flambeau; mais souffler n'est pas éteindre, et, dans cette lutte qui va être racontée tout à l'heure, le flambeau Gerbier, après des intermittences d'éclat et d'ombre, finit par éclipser le flambeau Linguet.

On voit que l'auteur du Fanatisme des Philosophes voulait être un avocat réel, c'est-à-dire un avocat plaidant, fût-ce pour le diable. Ce souhait fut en partie réalisé, car il se chargea, peu de temps après, de la cause du jeune che\'alier de La Barre, accusé d'athéisme, conunc on sait.

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