‹ Oubliés et dédaignésChapitre 3 sur 26 · LINGUET. I I · texte numérisé non relu

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pour avoir gardé son chapeau sur la tète lors dn passage d'une procession de capucins, et condamné, à propos d'une chanson de table, à la torture, au supplice de la langue arrachée, à la décapitation et au bûcher. Dans cette épouvantable affaire qui fit frémir la France, Linguet se vit fermer la bouche ; de plus, on lui défendit de publier le moindre écrit ; il fut réduit aux démarches, aux sollicitations, aux remontrances manuscrites, qui ne produisirent aucun effet. Il se montra d'autant plus affecté de ces déboires, que l'infortuné chevalier de I.a Barre était le fils d'un de ses meilleurs amis, lieutenant-général des armées, mort au service du roi.

« Je croyais, écrit-il avec amertume, je croyais, en m'attachant au Palais, avoir donné le change à mon étoile. Je m'étais bien trompé. Mon travail, mon désintéressement, le peu de talent dont on veut bien me gratifier, tout cela ne me sert de rien, et mes mémoires ne sont pas plus heureux que mes livres. La jalousie, la calomnie, la bassesse, tout ce qu'il y a d'avilissant se retrouve chez les écn'raillcurs de rôles. Je l'éprouve dès à présent que je n'ai pas encore seulement jeté un petit rayon dans le Palais. Que sera-ce si jamais j'ai le bonheur ou le malheur de me voir placé parmi les vers luisants qui rampent dans ce pays-là ? Je ne sais ce qu'il en adviendra, mais il est sûr que ma robe ne tient à rien, et qu'un degré de plus dans ma mauvaise hu-

meur me rendrait mon ancien état de cosmopolite »

En attendant une chance plus favorable, Linguet se reprit à publier quelques compositions littéraires, entre autres les Révolutions de l'Empire romain^ où il dit, avec une feinte résolution : « L'ouvrage que je laisse imprimer aujourd'hui n'est pas un retour vers une maîtresse avec qui j'ai rompu ; c'est plutôt le gage de la rupture, et la preuve que je ne veux rien conserver qui me la rappelle. » Mais ses rigueurs ne tinrent pas contre le demi-succès qui accueillit cette production, et aux Révolutions de l'Empire romain succéda bientôt Y Histoire impartiale des jésuites, que le bourreau brûla solennellement, — triomphe très recherché par les écrivains d'alors, en ce qu'il entraînait d'habitude, pour un ouvrage condamné, le sort glorieux du phénLx ressuscitant de ses cendres.

Dès que les liens qui l'attachaient à la médiocrité furent rompus, l'avocat champenois eut son cabinet encombré de clients. Plusieurs aflBeûres brillantes, telles que celle du duc d'Aiguillon, celle de la duchesse d'Olonne, celle du prince de Ligne, et particulièrement celle du comte de Morangiès, qui eut un retentissement incro)*able, portèrent à un très haut degré son talent et sa réputation d'avocat. Il put alors s'étonner de cette seconde vocation qu'il avait ignorée si longtemps, et à laquelle il ne s'était livré qu'à son

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corps défendant. Aux audiences, on se portait en foule pour l'cntcndrc, et il fallait des gardes pour contenir la multitude, ce qui ne s'était jamais vu. Les murs en suaient au cœur de l'hiver, dit un chroniqueur. Chez lui, il était assiégé par des curieux qui venaient acheter ses mémoires. Il fut forcé de proportionner son train à sa renommée ; il eut un carrosse, des valets ; il tint maison à la ville et maison à la campagne. Ce fut le pinacle. On le présentai la cour, et Ton grava son portrait, orné de tous les attributs qui caractérisent le mérite triomphant des obstacles.

Il paraît qu'en ces circonstances la fumée lui monta à la tète, car il ambitionna, dit-on, de se faire recevoir à l'Académie française. Soit que la fierté ou la méfiance ne lui permît pas de solliciter directement le fauteuil, soit que ce fût réellement à son insu que se firent les démarches, toujours est-il que son jeune frère se rendit un matin chez d'Alembert, le dispensateur suprême des brevets d'immortalité. D'Alembert répondit au petit frère que sa visite était infructueuse, « parce que M. Linguet s'était fait une infinité d'ennemis, et qu'il avait, môme au sein de l'Académie française, un parti furieux contre lui. »

Linguet bondit en apprenant cette réponse. Il commença par désavouer son frère, et il adressa à l'imprudent géomètre une apostrophe, dont je détache quelques passages très saillants :

« Si la différence des systèmes engendre des

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haines ; si des hommes qui réclament à grands cris la tolérance en faveur de leurs apophthegmcs, éclatent avec fureur au moment où Ton ose faire mine de les discuter; s'ils regardent comme un ennemi dangereux, s'ils tâchent de livrer à une excommunication flétrissante l'homme qui vit seul, qui met au jour ce qu'il croit vrai, sans entêtement, sans intérêt, sans politique d'aucune espèce, et qui n'a d'autre crime que de ne vouloir entrer pour rien dans leurs conventicules fanatiques, ma foi, monsieur, tant pis pour eux, je vous le déclare nettement. Kt si c'est moi qui suis l'objet de ces cabales déshonorantes pour leurs auteurs, loin d'en être affligé, je m'en ferai gloire; loin d'abandonner la conduite et les principes qui m'y ont exposé, je m'y attacherai plus que jamais. > Je dirai à vous, monsieur, et à tous ceux qui feront semblant de penser que j'ai beaucoup d'ennemis, et qui, par cette ruse, se proposent d'en augmenter le nombre : Que vous ai-je fait i Il n'y a pas dix gens de lettres qui connaissent ma figure. Plusieurs m'ont des obligations ; pas un, je dis pas un seul n'a à se plaindre de moi. Aucun ne m'a trouvé sur son chemin dans la carrière de la gloire ou de la fortune. Je ne veux ni pensions, ni places, ni accueil dans les cercles. Je n'ai jamais fait de critiques. N'a)'ant donc jamais manqué à aucun des auteurs vivants et ayant bien mérité de plusieurs, quelles raisons auraient-ils de me haïr ?

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» Seraient-cernes opinions? Mais outre qu'elles ne sont pas aussi révoltantes qu'on aiFccte de le dire, il serait bien étonnant que je n'eusse pas la liberté d'extravaguer à ma mode, lorsque toute la philosophaille du siècle s'abandonne sans danger au délire le plus absurde! Il est vrai que je n'ai point donné à mes nouveautés le vernis encyclopédique, ce passeport de toutes les ferrailles reblanchies, avec lesquelles tant de crieurs de vieux chapeaux philosophiques nous étourdissent. Mais, monsieur, ce n'est pas là un grand forfait.

» J'ai été étonné des préjugés, de l'absurdité qui régnent dans les principes de nos administrations européennes. J'ai été révolté et effrayé des conséquences que pouvaient avoir les découvertes prétendues de M. de Montesquieu dans ce pays, découvertes empoisonnées qui produiront au moral le même effet que celles de Chri.stophe Colomb au physique, qui augmenteront nos richesses et nos malheurs, et dont nos tristes cqntrées sentiront longtemps la pernicieuse influence. J'ai vu cela et je l'ai dit.

» Que j'aie eu raison ou non, on pouvait, on devait me répondre, me critiquer, tâcher de prouver que j'avais tort ; mais me haTr, mais publier que j'ai beaucoup d'enuetuis, mais travailler à vérifier cet oracle après l'avoir rendu, c'est en vérité, monsieur, la preuve d'une grande inconséquence dans vntre parti.

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» A regard de l'Académie, je n'ignore

pas que vous et M. Duclos disposez en despotes des places de ce sénat littéraire ; je sais à merveille que vous êtes les saints Pierre de ce petit paradis : vous n'en ouvrez la porte qu'à ceux qui sont marqués du signe de la bête. Je n'en suis ni fâché, ni jaloux. J'ignore si l'envie me prendra jamais d'essayer d'y être admis ; mais je sais bien que j'y renonce de bon cœur, s'il faut absolument se charger d'un sceau particulier, s'il faut faire autre chose qu'être ferme, droit et naïf, respecter ce qui est respectable, mépriser ce qui est méprisable, dédaigner les sectes et leur fanatisme, et enfin montrer sans cesse ce que l'on a dans le cœur, mais aussi n'y avoir que ce que l'on montre.

> Voilà, monsieur, ce que je pense ; voilà ce que je dirai toujours, voilà môme ce que j'imprimerai au premier moment, parce qu'ayant affaire à des insectes rusés qui cherchent par leurs bourdonnements à induire le public en erreur sur mon compte, je ne puis me dispenser de me justifier à ses yeux. >

Tout cela est vivement conçu, tcimcment écrit, et peut donner une idée assez exacte du style de Linguct dans ses bons moments, qui sont ses moments emportés.

De cette lettre datent ses luttes constantes, d'abord contre la littérature, ensuite contre le le barreau, et en6n contre le gouvernement.

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La prospérité de Linguct lui avait suscité des inimitiés. A la tôte de ses adversaires se faisait remarquer l'avocat (îcrbier, qui, dépossédé momentanément de sa supériorité d'éloquence, avait refusé, dans deux affaires, de se mesurer avec son heureux rival. Il y avait même eu une plainte au criminel de la part de Linguet, au sujet des propos tenus par Gerbier contre lui ; — mais Gerbier avait tout Tordre des avocats de son côté : aussi, désespérant d'en avoir jamais raison par la légalité, Linguet l'attaqua-t-il hardiment dans un mémoire, où il se disait le seul qui eût encore concilié d'une manière éclatante les lettres avec l'exercice du barreau, et où il avançait (avec orgueil, mais avec justesse) que, de cent causes dont il avait été chargé, il n'en avait pas perdu dix. Cet écrit exaspéra la masse entière des gens du roi ; on médita un grand coup, et, le II février 1774, sur le réquisitoire de M. Jacques Vergés, avocat général, le parlement rendit un arrêt qui rayait Linguet du tableau.

11 resta onze mois sous le coup de cette radiation ; au bout de ce temps il fut rétabli. Il pouvait croire les rancunes satisfaites, les haines endormies, tout ce délire robinesque (c'était son mot) apaisé, sinon éteint ; mais combien il était loin de la vérité ! — Un second mémoire le fit rayer de nouveau, et cette fois définitivement. Il sollicita plusieurs assemblées générales des avocats ; dans la première, il comparut au milieu d'une

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foule de militaires et de gens de qualité recrutés parmi ses partisans : cette cohorte, par parenthèse, se comporta assez indiscrètement ; elle enfonça la porte et pénétra l'épée nue, jusque dans la salle des délibérations.

Parmi ces gens de qualité, il y avait le comte de Lauraguais, le comte de La Tour d'Auvergne, le prince d'Hénin, etc. Le récit de cette journée, unique dans les annales du parlement, a été écrit par un avocat, M. 1 .M. d., a\cL un sentiment beaucoup trop partial, et avec des traits évidemment chargés : < On fit entendre à Linguet qu'il ne pouvait rester dans la salle avec cette foule immense de personnes : il se retira en proférant des menaces. Les opérations de l'assemblée finies, on le fit appeler par un des avocats qui se promenait dans le Palais avec sa nombreuse suite; il refusa ci, cndre à

l'assemblée pour subir les questions qu'on devait lui faire. On députa de nouveau deux avocats qui étaient familiers avec lui ; réponse insolente, sourire amer, propos ironique de sa part. Enfin, pour la troisième fois, on arrête de lui envoyer quatre des plus anciens membres de l'ordre; il résistait encore, lorsque le public, indigné, lui cria quil fallait obéir. Il part comme un furieux et entre dans rassemblée ; on ferme les portes ; il se trouble, il perd contenance, et proteste contre tout ce qui va se passer; il s'exprime d'une voix si douloureuse et en môme

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temps si forte, que ses accents entendus au dehors, ébranlent tout son parti. La comtesse de Béthune crie qu'on égorge son avocat ; toute la jeunesse indisciplinée qui l'accompagne enfonce les portes, et vient, par sa présence tumultueuse, troubler la délibération. On est obligé d'interrompre. Linguet se désespère, et cherche, pour dernière ressource,' à former une émeute ; quelques-uns de ses partisans tirent leur épée. Cependant la vaporeuse comtesse de Béthune se trouve mal ; on l'emporte, on la suit. Pendant ce temps-là on va aux voix, et la radiation de Linguet est prononcée par cent quatre-vingt-huit voix contre dix. »

En une autre circonstance, ce fut l'assemblée des avocats qui s'écoula doucement par une porte dérobée, laissant Ling«et, dans une chambre voisine, attendre ses résultats toute une demi-journée.

N'ayant plus rien à espérer des formes et du parlement, il ne restait à Linguet d'autre ressource que d'en appeler au Conseil. 11 alla luimèm© à Choisy présenter directement sa requête au roi. Sa Majesté la remit à M. de Malesherbes, pour qu'il en fît le rapport ; mais le Conseil ne jugea pas à propos de statuer sur cette demande. — Ainsi se termina, ou plutôt ne se termina pas, cette fameuse affaire, dans laquelle Linguet avait tant écrit et où il s'était donné tant de mouvement.

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Privé de son état, mais ne voulant pas en finir si tôt avec la célébrité, il se découvrit une troisième vocation, celle de journaliste. Moyennant dix mille livres par an, il accepta du libraire Panckoucke la rédaction du Journal de politique et de littérature qui se publiait à Paris sous la rubrique de Bruxelles. Pendant une année et demie, Ling^et ne sortit pas des bornes d'une discussion impartiale et modérée ; mais il se déchaîna bientôt à l'occasion de la réception de La Harpe à l'Académie française, et imprima un article où le récipiendaire était traité avec le plus cordial acharnement. Les académiciens, à qui les avocats avaient tracé l'exemple, demandèrent vengeance et l'obtinrent également. Quelques jours après l'apparition de l'article, le libraire Panckoucke reçut la lettre suivante de M. Le Camus de Néville, chargé de la police de la librairie :

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