‹ Oubliés et dédaignésChapitre 22 sur 26 · AU BIEN INFORMÉ · texte numérisé non relu

AU BIEN INFORMÉ

Catéchisme universel, par Saint- Lambert.

« Je ne connaissais que superficiellement Saint-Lambert. Son ouvrage vient de me pénétrer d'estime pour lui. 11 a eu le bon sens, la saine philosophie, en parlant de morale, de la rendre indépendante de tout système religieux.

» En effet, rien nest si dangereux (l'expérience le prouve) que de baser la morale sur une religion, telle qu'elle soit, surtout chez une nation éclairée. Le christianisme catholique est celle qu'il faut le moins choisir pour fondement à la moralité. Cette religion a un grand défaut, pour ne rien dire des autres, c'est d'être arrivée au bout de dix-huit cents ans à un point diamétralement opposé à son institution. Les conciles, les Pères, la discipline, l'ont absolument changée. Il n'est pas resté un seul point inattaqué ! L'amour des richesses et les richesses elles-mêmes ont remplace la pauvreté recommandée ; le despotisme, 1 inégalité, la souveraineté ont remplacé l'égalité fondamentale et de précepte. 11 était textuellement défendu d'appeler personne son père ou seigneur, et les évèques apostats se fiaisaient appeler monseigneur ; des moines célibataires.

RÉTtr DE LA BRETONNE. SOQ

de stériles moincsses, forçaient à les appeler mon pèr^y ma mère !

» Jesuah, fondateur du christianisme, ne serait pas chrétien s'il reparaissait. La messe, la cène, l'unique sacrifjcc des chrctiens, est dénaturée ! C'était un souper fraternel qui réunissait, nourrissait à une môme table tous les frères, et l'on sait aujourd'hui ce que les catholiques ont fait de leur messe. Quel homme de bon sens, en voyant ces contradictions, croira une religion, qui a trois fois changé depuis son établissement ? et, si elle ne peut être croyable que pour les sots et les ignorants, quel est l'homme sensé qui osera la donner pour base à la moralité ?

» La ma.xime par laquelle l'auteur dit que l'homme reçoit ses idées morales comme toutes les autres, par les sens, est d'une éternelle vérité. Un fou, un enthousiaste qui sent comme la pythonisse un dieu au dedans de lui, peut seul la contester. L'auteur de la nature ne nous parle que par les sens. Ce sont les hommes fourbes qui nous parlent par l'illusion et les miracles. Tout miracle est un blasphème contre l'ordre éternel, qui est Dieu.

» Un fat, un énergumène, un monstre superstitieux, peut seul avancer que c'est outrager la raison, les mœurs et la saine philosophie de dire que l'éducation est indépendante de tout sentiment, de tout principe religieux. Fondez la morale, fous atrabilaires , sur la réciprocité ; c'est la

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seule base raisonnable, et Dieu est Fauteur de la raison ! C'est un blasphème de dire que notre raison nous trompe ! Toutes les religions furent une erreur, commode aux premiers in='i"î»— irs des sociétés, nuisible aux trompés.

> On ne conçoit rien à la haine qu'ont témoignée contre la religion quelques sophistes. Homme vil et fourbe qui parle ainsi, regarde le mal qu'ont fait et que font ses prêtres.... Regarde la Vendée, la Belgique, et sors de ton étonnement !

» Quant au culte à rendre à lÉtre suprême, il est louable. Mais c'est encore une absurdité de dire qu'il a été laissé à la disposition de l'homme, qui pourrait en priver l'Ktre suprême ! Non, non, rhommagc physique que rend toute la nature, et qui ne dépend pas de l'homme, est le seul nécessaire.

» L'hommage moral est nécessaire à l'homme s'il ne l'est pas à Dieu. C'est convenir avec moi de son inutilité.

» Rétif de la Bretonne. >

Son dernier ouvrage, paru en i8o3, porte le titre des Posthunu cttrcs du Tombeau ; le

pauvre homme se lui:>ait alors si peu d'illusion sur son crédit auprès du public, qu'il le publia sous le nom de Cazotte, à l'aide d'une fable tant bien que mal forgée : « Nous soupions ensemble, dit'il, deux fois par semaine, ensuite par décade,

chez la comtesse de Bcauharnais, rue de Tournon. Cazotte m'aimait et aimait mes ouvrages. Il me remit son travail quand il eut des craintes d'être arrêté, et il me chargea de le publier sous mon nom, croyant alors que ce serait un moyen de succès et d'éviter la persécution. Ces deux motifs n'existent plus ; Cazotte est réconcilié avec ses bourreaux, et ma réputation est tombée. » Par malheur, cette supercherie eut un résultat tout autre que celui qu'il en attendait ; la police saisit le soi-disant livre de Cazotte, sous prétexte qu'il renfermait de scandaleuses révélations sur quelques personnes touchant de très près au gouvernement. Cet ouvrage, véritable fruit d'une imagination en délire, est à la fois un conte fantastique, une apologie des idées pythagoriciennes, un précis de la Révolution française et un système de physique. Dans ces vagabondages de la pensée, on est quelquefois surpris d'apercevoir des lueurs étranges et soudaines ; jamais tant de ver\'e ne se rencontra dans autant de folie, jamais les dernières heures d'un vieillard ne furent illuminées d'une plus flamboyante audace *. Rétif

i. Le fragment suivant fera juger du reste : « Une puissante comité, déjû plus grosse que Jupiter, s'était encore augmentée dans sa route en s'amalgamant six autres petites comités languistantes. Ainsi dérangée de sa ruute ordinaire par ces petits chocs, elle n'entila pas juste son orbite elliptique, de sorte que cette infortunée vint se précipiter dan<i le centre dévorant du soleil... On prétend que la pauvre coraitc, brûlée vive, pouvuit Jc< crii épouvantables. ■ Tome IV, p. 74

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de la Bretonne avait mis son dernier écu dans l'impression des Posthumes ; aussi, à la fin du quatrième volume, le voit-on faire un dernier appel au public, et tendre ses bras de tous côtés vers un gcncrcux éditeur : « Que le lecteur sensible, dit-il, se représente un vieillard de soixante-huit ans commencés, qui a tant travaillé pour Tutilité publique... Je ne me suis jamais occupé qu'à indiquer à mes semblables différentes routes de bonheur, surtout dansTétat de mariage, qui est le plus ordinaire... Dans /« Contemporaines, j'ai tracé 273 de ces routes, 34 dans les Françaises, 45 dans les Parisiennes, 6 1 o dans les Provinciales, plus de 60 dans les Filles du Palais- Royal, plus de 80 dans F Enclos et les Oiseaux, etc.. Je ne parle pas de tant d'autres ouvrages : ils m'avaient procuré un avoir de 74,000 fr., qui ont été engloutis par les assignats. Ainsi ont disparu l'espoir et la dernière ressource de ma vieillesse ; car que ferai-je à soixante-huit ans ?... L'homme qui vient de s'épuiser pour imprimer cet ouvrage n'a que son prompt débit pour tout moyen de subsister avec trois orphelins en bas âge. Aidez-moi du moins à imprimer quatre ou cinq ouvrages manuscrits, dont j'hypothéquerai

la première rentrée pour les frais venez à

mon secours, s'il est possible ; jamais on n'en eut autant de besoin 1 «

Ce cri déchirant tui à peine entendu, et la saisie des Posthumes, en lui enlevant sa dernière

espérance, frappa le dernier coup au cœur de Réùf de la Bretonne. Le directeur Carnot lui était déjà venu en aide plusieurs fois ; mais Carnot n'était plus rien, Rétif se voyait donc menacé de tomber dans la plus complète infortune, lorsque M. Le Comte lui fit avoir, au ministère de la police générale, une place de quatre mille francs environ. On a dit que c'était dans la division de M. Dcsmarcts, section du Cabinet noir, où se décachetaient les lettres suspectes, saisies à la poste.

A cette époque, il avait coutume d'aller chaque soir au café Manouri, sur la place de l'École. Il y faisait réfjulièrement sa partie d'échecs. Il portait en toute saison un manteau court , c'est-à - dire qui lui arrivait à peine aux genoux, et un grand chapeau rabattu. Joignez à cela une grosse voix, et vous aurez le personnage. Sur les derniers temps de sa vie, il poussait la négligence un peu loin, car il avait absolument cessé de voir le monde, et le monde ne courait plus après lui. Vers le lo brumaire, il se fit arrêter deux ou trois fois (on le relâchait aussitôt) pour ses boutades en pleine rue contre l'ordre de choses politique, bien que cependant son admiration fût toute acquise à Bonaparte ; mais il tenait pour le principe républicain. Kn d'autres circonstances, tous les biographes se sont acharnés à dire qu'il fut poursuivi par le peuple à coups de pierres dans l'île Saint-Louis ;

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ce n'était pas le peuple, ce n'étaient que quelques enfants que son gendre avait ameutés con* trc lui.

Sur les parapets de cette même île, ainsi que sous le porche de la rue de Bretonvillicrs, il avait la manie de graver les dates importantes de son existence. L'une d'elles incrustée plus que les autres profondément dans la pierre, attirait, encore les regards en 1847, sur le quai d'Orléans, vis-à-vis le n° 38. Elle offrait ce mot : « Navare » et audessous : « février 1793. » Ce qui prouve l'authenticité de cette inscription, c'est l'orthographe du mot Navare, où le double emploi de la consonne r est évité, comme dans tous les ouvrages de Rétif.

Puisque nous nous trouvons amené sur le terrain des documents intimes nous dirons que son écriture est souvent illisible à force de rapidité. Ses autographes sont très rares. Ajoutons qu'il ne composait pas sans manuscrit aussi souvent qu'on a bien voulu le dire; lorsqu'il le faisit comme dans quelques notes de Monsieur A; colas et du Drame de la Vie, il avait d'ailleurs le soin de mettre à la suite : imprime sans copie.

Assailli par les infirmités, il fut obligé de donner sa démission de sa place au ministère. Il se retira dans sa maison de la rue de la Bùcherie S

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