‹ Oubliés et dédaignésChapitre 21 sur 26 · SES MALHEURS, SA VIEILLESSE ET SA MORT · texte numérisé non relu

SES MALHEURS, SA VIEILLESSE ET SA MORT

C'est maintenant à la décadence de Rétif de la Bretonne que nous allons assister, décadence souvent douloureuse.

En 1794, il commença la publication de son Monsieur Nicolas^ ou le Cœur humain déyoUè^

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sur lequel il avait bâti les plus grandes espérances ; ce nouvel ouvrage, conçu dans le goût des Confessions de Rousseau, imprimé sur mauvais papier, en caractères souvent illisibles, comprend l'histoire générale de sa vie, de ses relations et de ses aventures secrètes ou publiques. « C'est Nicolas-Edme qui s'immole, dit-il dans son introduction, et qui, au lieu de son corps malade, lègue aux moralistes son âme viciée pour qu'ils la dissèquent utilement. Je suis né avec des passions vives ; elles m'ont rendu heureux et malheureux. J'ai été cynique par un sentiment superbe de mon mérite. Lisez-moi, me voilà devenu un livre à mon tour. » Monsieur Nicolas est divisé en dix-neuf parties :'la première, consacrée à la peinture de son enfance au sein des campagnes de la Bourgogne, est une idylle d'une forte venue, odorante et chargée de fleurs sauvages comme un buisson au printemps. Celles qui suivent n'ont plus cette âpreté naïve ; et plus on avance dans la vie du héros, plus on regrette de le voir grandir. Ses amours surtout sont racontées avec une verdeur de langage qui eût effarouché même les grandes dames de Duclos, qui cependant n'étaient pas des bégueules, tant s'en faut ; ses inclinations majeures sont imprimées en très forts caractères. Plus tard, il écrit minutieusement l'histoire de ses maladies, sans omettre une seule indigestion, entrant dans des détails de la plus

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désespérante puérilité. Cette publication, qui dura trois ans, fut interrompue plusieurs fois par le manque de ressources. Adivers intervalles, il s'arrête au milieu de son livre, coupant court au récit commencé, pour exhaler l'amertume dont son àme est remplie, et pour retracer sa misère profonde : « Lecteurs, je vous livre mon moral pour subsister quelques jours de plus, comme l'Anglais condamné vend son corps. A quoi tient ma vie i Je mangue de chemises. Tout mon travail, quoique redoublé, ne suffit plus, depuis sept ans, à payer mes dettes. » Néanmoins, il poursuit son œuvre jusqu'à la fin. Une fois l'heure donnée aux découragements, l'énergie reprend le dessus, et il retourne à sa tâche. Monsieur Nicolas lui sert, en outre, de petites affiches ; il y rédige ses annonces au public, ses avis et demandes, comme dans le passage suivant, empreint d'une bonhomie navrante : t J'ai soixante-trois ans ; je vis seul, isolé. Ma fille Marion, chez laquelle je mange, est veuve, a l'embarras de trois enfants et point de fortune. Il me faudrait une compagne de quarante à soixante ans, assez aisée pour me nourrir. J'ai encore d'excellents ouvrages à faire dont les plans sont tracés ; je les ferais paisiblement et produirais au delà de ma dépense. »

Les luttes incessantes de ce viciiiarU, qui se débat dans le silence, voyant la ruine et l'oubli le gagner peu à peu, rendent ce livre d'une lec-

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turc vraiment pénible, et font qu'on se sent tout à coup attriste, au milieu d'une folle amourette, par quelque confidence du genre de celle que nous venons de citer. Il ne faut donc pas être trop surpris si, au terme de cette vie exubérante et remplie comme pas une, après mille traverses et mille aventures, il est quelquefois arrivé à Rétif de la Bretonne de chanceler dans sa raison et de sentir monter à son visage de grandes bouffées d'orgueil. Une patrouille de nuit Tarrètaitelle dans ses promenades et lui demandait-elle son nom : — Je suis le Paysan perverti et le Contemporanisie ! répondait-il, en relevant fièrement sa tète. Personne ne prit plus que lui son rôle au sérieux, personne ne s'e.xagéra plus fermement l'importance de ses ouvrages. Le treizième volume de Monsieur Xi colas porte cette inscription au bas de son frontispice : « Se vend à Paris et chez tous les libraires de l'Europe. cet ouvrage étant destiné à toute la terre. »

Le quatorzième volume est intitulé Morale: le quinzième Politique; il contient quelques conversations de l'auteur avec Mirabeau, et développe des théories gouvernementales que l'on a souvent traitées d'absurdes, et où nos socialistes, Fourier, Proudhon et Pierre Leroux ne se sont pas fait faute de puiser à pleines mains. Un autreest consacré à la récapitulation historique des filles et femmes du royaume qu'il a connues, particulièrement de celles qu'il a rendues mères.

ao4 ovwui» kt dédaignés.

< Lorsque je faisais mon Pnrnographe, mes s»n8 étaient trop accessibles pour que je ne suc- Mtnbassc pas quelquefois. Il est résulté de là qu'au bout d'un terme, comme de quinze à vingtquatre ans, j'avais rendu mères, dans l'espace de

dix ans, une soixantaine de ces infortunées >

{Monsieur Nicolas, IX* époque, page 32 lo.) Jamais écrivain n'atteignit un chiffre de bonnes fortunes aussi exorbitant ; on peut dire en cela qu'il a payé pour plus de cinquante littérateurs.

Monsieur Nicolas eut peu de succès, très peu ; Rétif essaya vainement d'en faire une édition nationale à dix louis l'exemplaire ; il ne put réussir à trouver un nombre suffisant de souscripteurs. Il avait aussi annoncé des estampes qui n'ont jamais été gravées. En même temps que Monsieur Nicolas, il faisait paraître un autre ouvrage, où les mômes scènes de sa vie sont découpées en petites pièces de théâtre destinées à être jouées par des ombres chinoises. Tout est bizarrerie chez Rétif de la Bretonne, on est fixé là-dessus. La réunion de ces .Mémoires en dialogues est intitulée : le Drame de la vie, contenant un homme tout entier.

Le décret de la Convention du 14 nivAse an III, qui accordait des indemnités à plusieurs gens de lettres, comprit Rétif pour deux mille francs dans cette répartition.

Il en avait bien réellement besoin, car quelque temps ensuite il sollicitait du secours auprès

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de Beaumarchais, et voici ce que Beaumarchais lui répondait :

• 7 frimaire, tn v. •

» En eflFet, mon pauvre Nicolas, vous aviez oublié de m'indiquer votre demeure, et je ne savais où vous prendre. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que le diplôme honorable, qui m'a rendu à mon pays après trois ans de proscription, en attendant les idées de justice qu'adopte le gouvernement actuel, n'a pas réparé le pillage, la dilapidation entière d'une fortune considérable. Depuis cinq mois que je suis revenu, je n'ai, sur tous mes capitaux et mes arrérages échus, touché que trois louis et demi. J'ai perdu, mon ami, le plus touchant plaisir de mon aisance, la possibilité d'obliger, du moins jusqu'à des temps moins désastreu.x. Je souffre, j'attends et j'espère : c'est toujours bien fait d'espérer! Mais, auprès d'un luxe effréné, voir une misère effroyable! Ceux qui étaient derrière les fiacres, insulter, du fond des voitures, tous ceux qu'ils en ont fait descendre, en déshonorant les grands mots de liberté, d'égalité, les lois, la morale publique! 11 faut être bien philosophe pour voir tout cela de sang-froid!

» Je vous aime, et ne puis vous aider.

n Beaumarchais. ' »

I . Beaumarchais lui avait propose autrefois de diriger s«a im-

ao6 OUBLIÉS rr DéDAIGNÉS.

Grâce à la loi du divorce, il se sépara de sa seconde femme, Agnès Lebègue. Presque tous les biographes ont prétendu qu'il s'était remarié, en troisièmes noces, avec une vieille personne de plus de soixante ans, nommée Jeannette Rousseau, et qu'il avait adorée en secret autrefois. En cela, les biographes ont été abusés par Rétif luimôme, chez qui les aspirations étaient tellement vives qu'il s'est complp maintes fois à leur donner les couleurs de la réalité ; aussi ne faut-il pas toujours prendre au pied de la lettre les affirmations de ce passionné rêveur. Du reste, l'histoire de ce prétendu mariage est contenue tout entière dans deux notes imprimées de Monsieur Nicolas. Voici la première (quatrième époque, page 996) : « Aujourd'hui, 16 nivôse (6 janvier 1794), attaqué en divorce par Agnès Lebègue, je médite une lettre pour demander en mariage Jeannette Rousseau, née le 19 décembre 1731. ■

La seconde note est marginale ; elle se trouve à la quatrième époque, page 1235. t Aujourd'hui 34 mars 1794, j'apprends que Jeannette Rousseau est morte depuis quelques années. •

De ces deux notes, les biographes n'ont lu sans doute que la première; de là leur erreur.

primerie de Kell ; car, biMiu-te icnanincr, RMf ttùx un (xote evcelleat, qui ganl«il pour lui tes lytttaK» et te montrait fort soucieui de U langue et de l'octbognphe pour lo oun^n an autres.

Rétif de la Bretonne avait eu, de son maria^^e avec Agnès Lebègue, deux filles, jolies toutes deux. L'aînée s'appelait Agnès, la cadette Marion. Mariée en premières noces avec un sieur Auge, qui ne la rendit pas heureuse, Agnès profita, elle aussi, du bénéfice du divorce et épousa M. Vignon. Marion avait épousé un de ses cousins, du nom de Rétif; mais elle devint veuve en 1778, et clic retourna chez son père, que dès lors, elle ne quitta plus.

Il avait acquis une petite imprimerie, qu'il faisait marcher avec un ou deux ouvriers seulement; bientôt il fut obligé de la vendre. Il continua cependant d'écrire, mais sans avoir les moyens d'imprimer. Ce fut de la sorte qu'il composa les Alille et une Métamorphoses, l'Enclos et les Oiseaux, et les Tours de passe-passe des Epouses de Paris, dont les manuscrits ont été sans doute égarés.

Forcé de renoncer à la publicité du roman, il essaya de la publicité des journaux; car il voulait toujours jouer son rôle et prendre sa part dans le mouvement intellectuel. Voici une lettre qui fut insérée dans un journal du Directoire (le Bien Informé, n" 489, 7 frimaire an Vil) et que nous transcrivons d'abord à cause de la rareté de ce journal, ensuite parce qu'elle donne une idée assez complète des sentiments philosophiques et anti-chrétiens de Rétif de la Bretonne :

ao8 ouBués bt dédaignés.

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