CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT SUR RÉTIF DE LA BRETONNE
« On vient de nous annoncer la mort de M. Rétif de la Bretonne, auteur d'un grand nombre de ro-
dcus étages et de mansardes. Rétif l'avait remplie du haut en bas de SCS ouvrages, dont, après sa mort, la vente en bloc fut effectuée per ses filles au libraire Ducheanc.
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mans, qui ont au moins de Tori^'nalité, s'ils ne sont pas tous avoués par le goût, et parmi lesquels il faut distinguer le Paysan perverti, ainsi que le Nouvel Abailard. » Ce fut en ces termes que s'exprima le Journal de Paris ^ le 8 février.
Le lendemain, le même journal consacra à Rétif une notice de trois colonnes, très peu bienveillante, et dans laquelle on disait : « M. Nicolas Rétif de la Bretonne vient de mourir à Paris, âgé de 68 ans, dans la misère et l'obscurité. Sa vie elle-même ne fut qu'un triste roman, dont la moralité pourrait être celle-ci : que le talent sans conduite est un mauvais présent du ciel. »
Dans le numéro du i5, les deux filles de Rétif répondirent de la sorte à cette notice anonyme :
« Messieurs,
» La lecture de votre article sur notre père, M. Rétif de la Bretonne, nous fait sortir de l'état d'accablement où nous a jetées le sentiment de sa perte, pour rétablir quelques vérités.
» Plus instruites que vous à cet égard, nous ne devons pas souffrir que le public, qui fut toujours le confident préféré de notre père, que ce public impartial, qui a tant de fois daigné l'accueil-
lir, soit abusé sur le compte de l'ami de la vérité.
» Notre respectable père a terminé sa vie à 73 ans, le 3 février, à midi, entouré de sa maison, composée de ses enfans, de sa domestique et de sa pardc, sans souffrances, sans crainte. En le disant mort à 68 ans, vous avez sans doute daté de l'époque où il est devenu infirme.
> Jamais il n'a manqué d'un honnête nécessaire : ses enfants et petits-enfants, ses sœurs, ses amis, et même ses voisins ne l'auraient pas souffert. Son infortune venait de malheurs, et non d'un manque de conduite ; quel homme fut plus que lui laborieux et infatigable ? Certes, il ne pouvait être dans l'aisance, après avoir essuyé et des banqueroutes et des remboursements en mandats ; mais sa position, pour avoir été difficile, n'a point été humiliante. Le gouvernement d'un Empereur aussi humain que grand, pourvoit à» tout avec dignité.
» Si cet hommage public, que nous devons à la mémoire du plus digne des pères, est accueilli de vous, Messieurs, notre reconnaissance égalera la considération distinguée avec laquelle nous avons l'honneur d'être vos très humbles servantes.
» A. Rétif, femme Vignon.
» M. V* Ri'rriF-n'ANNAV. »
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Quelque temps ensuite, M. Beuchot donna dans la Revue philosophique ( ancienne Décade ) une nomenclature des ouvrages de Rétif de la Bretonne (numéro du ii avril 1806; article signé : A. J. Q. B. )
En 181 1, Cubières publia sous le titre de Histoire des Compagnes de Maria, deux volumes de manuscrits de Rétif, attestés par sa fille cadette et son gendre. Cubières fît précéder cette publication d'une longue notice sur la vie de l'auteur, où l'on trouve cette lettre fort intéressante de madame Lebègue :
t Paris, 18 octobre 1806.
» Je suis trop charmée. Monsieur, de l'honneur que vous m'avez fait, par la demande de quelques traits qui puissent être insérés dans l'éloge de mon mari, pour ne pas y répondre avec empressement; mais des malheurs, que toute la prudence humaine ne pouvait prévoir, m'ayant séparée de cet homme de mérite dès 1784, je ne puis me livrer au plaisir que j'aurais à chanter ses louanges, si le démon de la discorde n'avait pas empoisonné l'esprit de cet homme naturellement bon. Cela fut cause que durant vingt-six années, je n'eus aucune connaissance ni de ses affaires, ni de sa conduite : en vain je lui écrivais, on interceptait mes lettres. Ainsi tout ce que je puis dire, c'est que du-
RÉTIF DE LA BRETONNE. aiQ
rant tout le temps que j'ai passé avec lut, j'ai eu la satisfaction de vuir dans mon mari un homme fort utile au public, de plusieurs manières. J'ai vu avec admiration plus de vingt pères de famille ne subsister un nombre d'années considérable que sur le travail que leur procurait cet auteur si laborieux. 11 donnait toujours la préférence aux pères et mères charges de nombreuse famille, car il était fort charitable. Si un vieillard, homme ou femme, lui demandait l'aumône, il le conduisait dans une petite auberge pour lui faire donner un ordinaire et une chopine de vin. Pour refuser un homme âgé, il aurait fallu qu'il n'eût rien eu sur lui. etc., etc.
» Veuve Rétif, née Lebègue. »
A ces renseignements , Cubières en ajoute quelques autres, que nous croyons devoir reproduire : < La taille de Rétif de la Bretonne, dit-il, était moyenne, c'est-à-dire d'environ cinq pieds deux pouces ; il avait le front large et découvert, des yeux grands et noirs qui lant^-aient le feu du génie, le nez aquilin, la bouche petite, les sourcils très noirs, qui, dans sa vieillesse, descendant sur ses paupières, formaient un mélange singulier qui rappelait à la fois l'aigle et le hibou. Je l'ai vu, dans les jours d'été, travaillant à une imprimerie avec l'habit d'ouvrier, et par conséquent
la poitrine découverte, velue comme celle d'un ours. Il n'y avait pas dans sa jeunesse un homme plus robuste que lui. L'ensemble de sa 6gure était admirable. Une dame fort honnête le voyant pour la première fois dans sa vieillesse, s'écria : — Oh ! la belle tète ! et lui demanda la permission de l'embrasser. Rétif ne se fit pas demander cette permission une seconde fois. »
L'ouvrage de M. Marlin, Jeanne Roye^ ou la Bonne mère, d'où nous avons eu l'occasion de détacher un passage, fut édité en i8 14. On y lit cette dédicace : « a Nicolas-Eome Rétif. Auteur profond du Paysan et de la Paysanne pervertis^ auteur ingénieux de l'Homme volant^ historien varié des Contemporaines ^ c'est à votre exemple et sur vos encouragements que j'ai osé esquisser la vie d'une bonne mère : agréez cet ouvrage, et puisse-t-il quelquefois humecter vos joues de pleurs! Vous reconnaîtrez cette Jeanne dont je vous ai entretenu dès longtemps et qui intéressait toujours votre attention, etc., etc. > M. Marlin ajoute en post-scriptum : c M. Rétif de la Bretonne n'est plus; mais il avait accepté l'hommage de mon livre, et je ne pourrais, sans me montrer ingrat ou inconstant, le faire paraître sous d'autres auspices. >
M. Marlin, qui signait ses livres de l'anagramme Milran, se vit plusieurs fois mis en scène par Rétif sous le sobriquet de Milpour-
mil. Sur In fin, leur liaison paraît avoir été envenimée.
Les notices sur Rétif de la Bretonne contenues dans la Biographie Michaud et la Biographie des Contemporains (Jay, Nor\'ins, etc.) sont fort incomplètes et surtout fort inexactes. Nous ne parlons pas des autres Biographies; elles ont toutes copié ces deux-là. KUes propagent cette étrange erreur : « Sa femme ayant été assassinée par son gendre le 3o juin 1793, il se remaria l'année suivante, avec une femme de 63 ans. 9
Ce prétendu assassinat a servi de thème à M. S. Henry Berthoud pour composer un article purement de fantaisie, dans la Presse du 4 septembre i836 : « Causeries sur la littérature et sur les arts; Restif de la Brktonne. « Dans cet article, le plus mensonger qui ait été écrit sur l'auteur des Contemporaines, M. Berthoud fait mourir Rétif dans la rue Pastourel ; il le fait s'enivrer dans des verres sales; il le représente malmenant une vieille femme et vomissant des invectives contre ses deux filles. Le cœur se soulève de dégoût à la lecture de ces inventions. Hàtons-nous de dire toutefois que la Presse publia, dans son numéro du 27, une rectification, envoyée par un des petits -fils de Rétif de la Bretonne.
Il ne fut guère plus question de Rétif jusqu'en Tannée 1849, époque à laquelle j'imprimai dans
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le Constitutionnel (n~ des 17, 18 et 19 aoAt) une esquisse qui a servi de base à cette étude.
L'année suivante, Gérard de Nerval fit paraître dans la Revue des Deux-Mondes, sous le titre des Confidences de Nicolas , une analyse du Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé '. Ces confidences disent l'homme plutôt que l'écrivain, et plutôt l'amoureux que l'homme ; elles ne montrent qu'un côté de Rétif de la Bretonne. En outre, Gérard partage avec les biographes la croyance dans le mariage avec Jeannette Rousseau ; mais cette part accordée aux susceptibilités de la critique, il ne reste qu'à mentionner la grâce de son récit, et sa bonne volonté manifeste à remettre en question la valeur méconnue du romancier.
Envisagée de très près, l'œuvre de Rétif n'est pas sans analogie avec l'œuvre de Balzac, la Comédie humaine. Ce sont les mêmes procédés matériels : des personnes qui reviennent toujours, telle que madame Parangon, ce lis dans Pimprimerie ; tel que l'Edmond du Paysan-Paysanne ; tel encore que le petit Nougaret, ce poète de tréteaux, successivement désigné sous les noms de Gronavet, de Progrès, de N^çret, et du Mamonet. Comme Baluc, Rétif de la Bretonne a un idéal de femme qu'il doursuit et qu'il rencontre quelquefois. I.e sentiment paternel , fortement
I. i.c« Conpàençei ae .Sicpiot tont aujourj nui parue a un tolumc intitulé : l« tUmmhiés m Im Précuntim et SocMinw.
développé chez lui, nous a valu des pages hors ligne dans la Vie de mon père, et des scènes énergiques dans la Prévention nationale, qui rappellent le beau drame de la Marâtre. En suivant complaisamment ce parallèle, on trouve encore plusieurs points de conformité entre le cynique Gaudet ('"Ar. .>; et le type trop caressé de Vautrin.
Mais en outre de i :ipprochements, aux-
quels je n'accorde qu'une importance secondaire, il est un autre trait d'union entre ces deux romanciers qui vaut la peine celui-là d'être indiqué : c'est la prétention, égale pour chacun d'eux, de peindre les mœurs de son époque. Cette prétention s'exerce chez Rétif dans une plus basse sphère, mais elle n'embrasse pas des proportions moins énormes. Lui aussi fut un voyant ; et l'ensemble de ses deux cents volumes est la reproduction fidèle des mœurs, du costume, du langage et des habitudes du peuple de 1770 à 1794. A trente ans de distance, la Comédie humaine se développe sur une échelle semblable : là se retrouve tout entière la société de i83o à 1848. Balzac continue Rétif de la Bretonne, en l'élevant.
Tous les deux ont quelquefois dépassé le but et été immoraux à force de conscience et de zèle, l'un dans les Contemporaines, Talitre dans les Parents pauvres. Tous les deiLx ont voulu corriger ; tous les deux ont touché à la politique, à U
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reli<;[ion, à la philosophie. Nous avons dit plus haut que les socialistes avaient beaucoup consulté les volumes de Rétif de la Bretonne, surtout les cinq volumes des Idées singulières. M. de Girardin a (icrit à ce sujet, dans une série d*artic!es intitulée : les Résolutions et les Ré/ormes, ces lignes, qui confirment notre assertion : « Aucune des idées émises aujourd'hui par ceux qu'on appelle réformateurs, idées qui serviront de point de départ à la révolution nouvelle, n'est essentiellement neuve. Toutes apparaissent en germe, souvent, et quelquefois très nettement formulées dans les ouvrages des écrivains antérieurs. Ainsi, dans Law, on trouve des idées sur le crédit et les banques de circulation, que beaucoup croient être nées d'hier. Dans Rétif de la Bretonne, il y a des idées d'organisation sociale et d'association que Fourier s'est souvent appropriées. » { Presse du 28 septembre i852. )
Balzac, lui aussi, est plein de ces lueurs, dont s'éclairera la génération future. Je n'ai pas besoin de dire combien, dans ce parallèle, la supériorité est, de toutes les façons acquise à ce dernier, à l'auteur de tant de chefs-d'œuvre serait faire injure au bon sens du lecteur ; mais, enfin, j'ai voulu constater que Rétif de la Bretonne n'est pas indigne d'être mis en regard de Balzac. J'espère y avoir réussi.
Ifrcier, un de ces énergiques et singuliers talents que nous n'avons pas toujours \oulu comprendre en France, a longtemps joui d'une réputation considérable à l'étranger, dans le Nord et surtout aux pays allemands. Ce n'est pas la première fois que de telles bizarreries se produisent, et cela devrait nous donner à réfléchir.
Mercier s'est pour ainsi dire installé par force au milieu de la littérature de son époque, qui ne voulait pas de lui. Et, s'il n'a pas fini par avoir raison de tout le monde, du moins a-t-il fini par avoir'raison de lui-même, ce qui est déjà quelque chose, et par se constituer une ittcbran-
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labilité de résolution, une volonté littéraire qu'il faut admirer.
Il naquit à Paris, le 6 juin 1740, d'une famille de commerçants. Ses dcu.x prénoms furent Louis- Sébastien. Ce fut tout d'abord un jeune homme exclusivement épris de sciences et de belles-lettres, car à rage de vingt ans on le trouve professeur au collège de Bordeau.x. Il débuta par toutes sortes de choses, par des héroïdes, par des discours académiques, par des traductions, par de mauvais petits romans, dont lui-même a fait plus tard assez bon marché, et dont notis ne parlerons pas. Il ne commença guère à être connu — et à se connaître — que du jour où il aborda le drame, auquel l'avaient prédi$p>osé ses études des langues anglaise et allemande. Alors seulement Mercier sentit qu'il venait de trouver un terrain à son pied, un moule à sa fantaisie^ le drame, qui se moque d'Aristote et de sa permission de vingt-quatre heures, qui accouple le rire et les larmes, qui se fait aussi grand et aussi bas que possible ! Voilà ce qui convenait à notre jeune enthousiaste, lequel avait quelque chose en lui de la nature bouillante de Diderot.
Mais, si le drame lui convenait, en revanche le public ne s'accommodait guère du drame, que les critiques bornés s'obstinaient à qualifier de genre bâtard. Le public supportait tout au plus La Chaussée, parce que c'était un homme de transition et de petit talent. Empreints d'une sponta-
néité plus franche, revôtus d'une couleur plus vraie, les drames de Mercier ne réussirent qu'à l'offusquer. Mercier ne se rebuta pas devant l'insuccès ; ce furent les comédiens qui se rebutèrent en ajournant indéfiniment la représentation d'une de ses pièces déjà reçue, et en lui en refusant successivement deux ou trois autres. Sébasbasticn Mercier, irrité à juste titre, publia contre eu.x un mémoire virulent , et se fit recevoir avocat, dans le seul but de leur intenter un procès.
Sans doute, c'est de ce moment-li que datent ce fier orgueil et ce talent irascible qui devaient tour à tour faire de lui un sujet de risée et un sujet d'admiration. Nouveau Coriolan, retiré chez les littératures étrangères, il revint un beau jour mettre le siège devant la littérature de sa patrie, V Essai sur l'art dramatique à la main. Ah I nous' parlons, nous autres, des romantiques et de leur croisade contre le grand siècle ! Lisez Mercier, et vous verrez combien auprès de lui les novateurs de i83o paraissent petits en audace et en violences. On a appelé, je crois, Racine et Boileau des polissons ; lui les appelle les pestiférés de la littérature. Cet Essai, composé sous l'impression des refus outrageants de la Comédie française, produisit un certain émoi dans le monde littéraire et ébaucha sa réputation d'écrivain paradoxal. Dans cet écrit, remarquable cependant par beaucoup de côtés, il établit que Plante n'est qu'un
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misérable farceur, que VIliade ne vaut pas les contes de Perrault, et que Racine a perdu la poésie française. Pour le temps, c'était hardi.
Ne voulant pas renoncer au théâtre sur le simple caprice de trois ou quatre comédiens, Merder se décida à faire imprimer ses drames, laissant au hasard le soin de les acheminer vers la scène. Presque tous furent représentés en province et y obtinrent beaucoup de succès, ce qui, au bout de quelques années, força la main aux théâtres de Paris et les amena à composition. L'Habitant de la Guadeloupe, le Déserteur et la Brouette du Vinaigrier attirèrent principalement la foule aux Italiens. Ce qu'il y eut de singulier pour la première de ces pièces, c'est qu'on la joua sans sa permission. O retour des choses d'ici-bas ! Mercier, cloué sur son lit, tremblait la Hèvrc, tandis qu'on l'applaudissait au théâtre. Le Déserteur, représenté plusieurs fois devant Leurs Majestés, lui valut une p>cnsion de 800 livres ; sur le désir de Marie-Antoinette, il changea le dénoûment, dont l'clfet était terrible, et il y substitua une variante à l'usage des âmes douces.
Le plus discuté de ces drames, la Brouette du Vinaigrier, est aussi le plus caractéristique et celui auquel la curiosité attacha le plus de vogue. € Quand je rencontre dans la rue la brouette d'un vinaigrier, écrit-il quelque part avec complaisance, je me dis : Et moi aussi, je l'ai fait rouler à ma manière sur tous les théâtres de
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l'Europe, au grand ëtonncmcnt des critiques ; et maintenant la brouette y est naturalisée, comme le coffre doré de Ninus dans Scmira-
mis '
Ainsi qu'on le pense bien, cet orgueil naïf dut éprouver un assez grand nombre d'échecs. En 1777, Mercier s'étant brouillé avec son libraire, ce dernier fit publier l'avis suivant : « Le sieur Ruault, libraire, rue de la Harpe, à Paris, avertit le public qu'il offre au rabais les quatre meilleurs drames de M. Mercier, qu'il donnera à raison de la modique somme de dix sous l'exemplaire broché, savoir : Childcric /", roi de France, drame héroïque; Nathalie, le Juge et Jean Hcnnuyer, cvèque de Lisieitx. Ces drames, les seuls dont il ait fait l'acquisition, se vendaient ci-devant, quand on le pouvait, trente sous la pièce. Le libraire prévient les amateurs de la dramaturgie que, passe le mois d'avril prochain, il ne sera plus possible d'en trouver, parce qu'il est déterminé à faire un autre usage des six mille exemplaires qui lui restent. » Mercier ne trouva pas l'annonce plaisante.
Jusque-là, en effet, ce que ses drames lui avaient rapporté de plus positif, c'était un fort bel habit tirant sur le violet, avec lequel il alla faire sa première visite à Voltaire. Du plus loin
I. I-e sujet Je la Brouette du Vinaifcrier n'appartient cependant pas à Mercier ; il l'a trouvé dans le Gag» UMcJté, recueil de nouvelles d'Eustache Le Noble.
aSo OUBLIÉS ET DÉDAIGNÉS.
que le grand homme l'aperçut : < Parbleu ! s'écria-t-ii, voilà l'habit de Jean Hennuyer! » Il ne se dit et ne se passa rien autre chose de remarquable dans cette entrevue. Plus tard, lors du dernier voyage de Voltaire à Paris, dans l'année où il mourut. Mercier retourna le voir, et le grand philosophe daigna cette fois laisser tomber un bon mot de ses lèvres à demi expirantes. « Vous avez si fort surpassé vos confrères en tout genre, lui disait Mercier, que vous surpasserez encore Fontenelle dans l'art de vivre longtemps. — Ah! monsieur, répondit Voltaire, Fontenelle était un Normand : il a trompe la nature ! » Le mot était des plus jolis, et Mercier s'inclina avec un sourire flatteur. Ce n'était pas cependant qu'il aimât Voltaire; loin de là. Il n*a jamais laissé passer une occasion de le tancer vertement. C'est ainsi qu'il dit quelque part, à propos de Rabelais, déprécié par l'auteur de Zadig : « Quiconque a lu Rabelais et n'y a vu qu'un bouffon, à coup sûr est un sot, s'appelAt-U Voltaire. »
Mais dans ce temps-là, Mercier, qui était encore jeune et qui voulait connaître le monde, ne se faisait pas faute d'aller frapper au seuil de tous les hommes de lettres. Un jour, il prit le chemin du Marais, pour aller contempler dans sa gloire le vieux Crébillon, qui demeurait alors rue des Douze- Portes. Il frappe. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se font entendre.
MBRCIER. a3l
Ils l'environnent, filleule txJante, et l'accompagnent jusqu'à la chambre du poète. Mercier voit une chambre aux murailles nues, un prabat, deux tabourets et sept à huit fauteuils déchires, dont les chiens s'emparent en groj^nant de concert. Au milieu, Crébillon le tragique, âgé de quatreving^-six ans, la tôte et les jambes nues comme un athlète au repos, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait de grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie fortement caractérisée. A l'aspect de Mercier, il ôta sa pipe de la bouche en manière de salut, la remit, et, commandant silence aux chiens, il lui fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. Après quoi, il se remit à fumer sans mot dire, l'œil fixe et tourné vers le plancher. Peu à peu revenu de son étonnement. Mercier lui demanda si son Cromwcll serait bientôt fini.
— Je ne sais pas, répondit laconiquement Crébillon.
— Oserai-je vous supplier de m'en faire connaître quelques vers?
— Quand j'aurai fini une seconde pipe.
Sur ces entrefaites, une femme entra, haute de quatre pieds et large de trois : c'était la maîtresse du poète. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Bientôt Crébillon posa sa seconde pipe, et commença à réciter des vers fort obscurs d'une tragédie qu'il avait comp<jséc de mémoire et qu'il récitait de même ; Mercier
a3a ovBuis et dédaignés.
n'y comprit rien. Cependant il se crut obligé d'adresser force compliments au bonhomme, lequel parut tellement enchanté, qu'il le gratifia immédiatement d'une petite carte sur laquelle était son nom écrit en caractères très fins. C'était un passe-port pour voir une de ses tragédies. Ensuite Crébillon revint à sa pipe et ne la quitta plus. Au bout d'un quart d'heure, .Mercier comprit qu'il était temps de prendre congé. 11 se leva. Les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau et l'accompac^nèrent jusqu'à la porte de la rue.
Le lendemain — vivant contraste — notre Sébastien Mercier entrait sur la f)ointe de l'escarpin chez Crébillon le fils. « Celui-ci, raconte-t-il, était taillé comme un peuplier, haut, long, menu : il contrastait avec la taille forte et le portrait de son père. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce réunies. 11 avait vu le monde, il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître : il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Nos principes littéraires étaient d'accord: il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des pièces de son père, mais que cela viendrait. Du reste, il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer le genre humain. » On comprend que l'auteur du Sopha dut bien vite devenir l'homme de Mercier,
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qui depuis e^ralta souvent son talent et son caractcrc.
Les premières années de Mercier furent employées de la sorte h s'introduire dans le monde littéraire et à s'y créer des relations. 11 gravit l'escalier sombre de la rue Plàtricre, et causa quelques minutes avec Jean-Jacques Rousseau, qui le prit pour un espion de la police. 11 hanta le café Procopc% et y acquit de bonne heure l'habitude de pérorer bruyamment à propos de tout. Au café Procope, il y avait la chambre des communes et la cjiambrc haute, comme en Angleterre : ce fut dans la chambre des communes qu'il rencontra le poète La Louptière et qu'il fit connaissance avec lui. La Louptière était le plus indigent et le plus honnête des auteurs ; il se contentait, par jour, d'une tasse de café au lait dans laquelle il trempait un morceau de pain. Touché de sa détresse, Mercier lui proposa une fois à dîner ; à quoi le poète répondit humblement : « Je vous remercie, monsieur, j'ai dîné hier. »
Il connut aussi dans sa jeunesse le musicien Rameau : « Un grand homme sec et maigre, qui n'avait point de ventre et qui, comme il était courbé, se promenait toujours les mains derrière le dos pour faire son aplomb ; il avait un long nez, un menton aigu, des flûtes au lieu de jambes , la voix rauque et l'humeur difficile. » 11 connut encore le neveu de Rameau, moitié abbé, moitié laïque, et qui vivait dans les cafés.
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Par exemple, je ne sais pas ce qu'il fitàChamfort, ou ce que Chamfort lui fit, mais l'auteur de Mustapha et Zéangir ne fut jamais de ses amis, Mercier le poursuivit partout de sa rancune et ne cessa de l'appeler l'académicien Champsec. Les inimitiés de Mercier étaient rares, mais elles étaient durables.
Souvent il se promenait avec labbc Maury, alors simple prestolet,- qui n'avait pas de quoi diner non plus et qui s'en consolait en parlant de son élévation future ; t Voyez-vous, disait-il à Mercier, j'entrerai à l'Académie française bien avant vous. » L'abbé Maury n'avait rien écrit encore, pas môme un mauvais sermon, mais il avait un vrai talent de prédicateur et une grande audace d'antichambre.
Un jour on vint annoncer à Mercier qu'un de ses jeunes amis venait d'être atteint d'un accès de fièvre chaude à la suite d'une chute de cheval, et conduit à l' Hôtel-Dieu. .Mercier s'y transporta en toute hûte et aperçut, sur le lit indiqué, le satirique Gilbert, qui se tordait de douleur et ne cessait de répéter, en montrant son gosier : La clef, la clef! Ce ne fut qu'après sa mort, et à l'ouverture du cadavre, que l'on comprit le sens de ces paroles attribuées à la folie. Gilbert, cr t
qu'on ne lui enlevât certains papiers, ava.i .: la clef dune cassette. Au dire de Mercier, i; .. trouvait dans une certaine aisance au jour de ce trépas horrible, ce qui détruit un peu la légende.
Lorsqu il connut bien Paris, hommes et choses, Sébastien Mercier songea à rassembler tout ce qu'il avait vu dans une vaste composition encyclopédique. Nul que lui ne pouvait mieux exécuter ce travail ; enfant de Paris, observateur pittoresque et puéril, œil curieux, plume ardente, il réunissait les conditions nécessaires f)Our intéresser et surtout pour étonner. Déjà, dans VEssai sur l'art dramatique et dans /. 1// 2240, rêve s'il en Jut jamais, il avait laissé entrevoir ce projet qu'il commença à réaliser en 1781, sous le titre de Tableau de Paris.
Tout le di.x-huitièmc siècle est contenu dans le Tableau de Paris, surtout le dix-huitième siècle de la rue ; il y a de tout : des tréteaux, des auberges à quatre sous, des réverbères, du guet, des greniers, de Bicôtre, des chiens tondus, enfin tout ce qui fait retourner la tète. Aussi Mercier avait-il pour habitudedcdirc qu'il Pavait écrit avec ses jambes. Cela ne ressemble guère aux Lettres persanes. « Si, en cherchant de tous côtés matière à mes crayons, j'ai rencontré plus fréquemment dans les murailles de lacafSitale la misère hideuse
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que l'aisance honnête, le chagrin et Pinquiétude plutôt que la joie et la gaieté, jadis attribuées au peuple parisien, que l'on ne m'impute point cette couleur triste et dominante. II a fallu que mon pinceau fût fidèle. Il enflammera peut-être d'un zèle nouveau les administrateurs modernes, et déterminera la généreuse compassion de quelques âmes actives et sublimes. Je n'ai jamais écrit une ligne que dans cette douce persuasion, et, si elle m'abandonnait, je n'écrirais plus. > Sans doute ce but était très louable, et cependant la police crut devoir s'en inquiéter après l'apparition des deux premiers volumes. Informé que plusieurs personnes étaient soupçonnées pour cet ouvrage et sur le point d'être poursuivies. Mercier alla trouver .M. Lenoirct lui dit fièrement : « Ne cherchez plus l'auteur, c'est moi !» II partit alors pour la Suisse, où il se lia d'amitié avec le célèbre Lavater, qui se vanta ( peut-être était-ce une douce raillerie ) d'avoir deviné l'auteur du Tableau de Paris sur le seul examen de ses traits.
Mercier choisit Neufchâtel pour résidence, et y acheva cette originale encylopédie, dont le nombre des volumes s'accrut bientôt jusqu'à douze. La publication n'en fut terminée qu'en 1788, un an avant l'explosion de la Révolution. Elle se répandit à une très grande quantité d'exemplaires et fut infiniment goûtée hors de France. C'est inouï ce qu'il y a de verve, d'ampleur, de
variété, de savoir et d'esprit au fond de tout cela. Le dix-huitième siècle, qui, à l'heure où parut le Tableau de Paris, avait déjà sa provision de chefs-d'œuvre toute faite, s'entêta à repousser celui-ci ' .
Je ne saurais mieux donner une idée de l'enthousiasme soulevé en. Allemagne par le Tableau de Paris qu'en extrayant d'un livre intitulé Menschliches Leben, etc., par C. F. Cramer, le morceau suivant qui s'élève jusqu'aux hauteurs du dithyrambe : « S'il arrivait qu'on rencontrât un ouvrage en douze volumes d'un Mercier latin, qui nous peignît l'ancienne Home, avec ses mœurs locales, ses habitudes, ses folies, ses vices et ses vertus ; un ouvrage écrit avec l'esprit d'obser>ation le plus réfléchi, démasquant avec le coup d'œil le plus pénétrant mille préjugés en fait de littérature, de politique et de morale, un
I . Gtont : ■ Une émcuie, i Paris, qui dégénérerait en sédi* tion, est devenue moralement impossible. La surveillance de la police, les régiments des gardes suiues et (nnçaises casernes et tout préisù marcher, les maréchaussées répandues de toutes parts, sans compter un nombre immense d'hommes attachésaux intérêts de la cour, tout semble propre à réprimer ù jamais l'apparence d'un soulèvement sérieux et ù maintenir un calme qui devient d'autant plus assuré qu'il dure depuis longtcmi^s. Si le Parisien, qui a des moments d'effervescence, se mutinatt, on l'enfermerait bientôt dans la cage immense qu'il habite, on lui refuserait du grain, et, quand il n'y aurait plus rien dans la mangeoire, il serait bientôt réduit à demander pardon et miséricorde. • Plus tard, Mercier, qui manquait parfois de mémoire, a soutenu qu'il avait été le véniable prophète de la Kévolution.
338 OUBLIÉS ET DÉDAIGNAS.
livre écrit enfin sous le regard de la sainte humanité ; si, je le répète, l'on trouvait un trésor semblable, pensez-vous bien quel sort l'attendrait en Europe, et, de proche en proche, dans les autres parties du monde ?... Quel sort ? le plus brillant de tous ! La trompette de la Renommée en sonnerait pendant six mois ! Tous les docteurs de la terre accourraient, la poitrine haletante de plaisir, pour déchiffrer le manuscrit ; les Didot, les Unger, les Baskerville l'imprimeraient ; les Strange , les Wille l'enrichiraient de figures en taille douce et de culsde-lampe. Dans tous les pays vous en verriez naître des éditions de toute forme. Ces éditions seraient publiées avec une f>omf>e qu'égaleraient à peine celle du catalogue d'Oxford, le Nouveau Testament cophte de Woide et la description de la Turquie par d'Ohsson. Bref, vous entendriez retentir dans les quatre coins de l'Europe un tel cri d'admiration, de joie et de surprise, que peut-être, pour quelque temps, les savants en oublieraient VIliade sanglante du chantre de l'Ionie et son Odyssée qui fourmille de tant d'erreurs géographiques !... » Il est supposable que Mercier fut satisfait d'un tel éloge, ou bien ce serait à désespérer de l'orgueil humain : car jamais sympathie plus effrénée n'accueillit un auteur, surtout un auteur français.
Dans cette période de sept années, il ne s'occupa pas seulement du Tableau de Paris; il fit
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encore paraître Mon Bonnet de nuit, en quatre volumes, et, pour y faire suite, Mon Bonnet du matin, en tout huit volumes de mélangées assez agréables. Il continua également à augmenter la série de ses pièces de théùtrc. Une d'entre elles, qui met en évidence un caractère comique et fort bien saisi, est intitulée r Homme de ma connaissance. Cet homme devient amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre : d'abord épris d'une jeune veuve, il rend visite à la maîtresse de son meilleur ami et lui fait une déclaration ; puis, c'est la soubrette qu'il veut emmener dans son chûteau ; ensuite, il voit une dame de cinquante ans et se laisse captiver par son amabilité. Surpris à ses genoux, il reconnaît qu'il était le jouet de toutes ces femmes, — lorsque, pour le consoler, on lui apf)ortc un portrait. Le voilà sur-lechamp devenu amoureux de l'ange qui y est représenté, et il se mettrait immédiatement à sa recherche si son ami ne lui apprenait en riant que ce portrait n'est autre que celui de la reine Cléopûtre. Par-ci, par-là, les faiseurs d'épigrammes exerçaient leur malice contre Mercier, malice encore inolfensive, car il n'avait pas alors mis au monde ces foudroyants paradoxes astronomiques qui devaient plus tard augmenter de moitié sa renommée et diminuer d'autant son mérite. Voici comment se terminait un petit dialogue composé à propos de son Indigent, un de ses drames les plus pathétiques :
240 OUBUÉS ET DÉOAIGIféS.
Mardi p«ué, j'eus un besoin urgent
De m'attendrir ; j'allai voir l'Indigent.
J'y versai um de larmes que ma nièce
En les voyant me crut devenu fou...
— Moi, j'ai pleuré ce jour-là tout mon saoul
Rien qu'en lisant l'affiche de la pièce.
On lui a attribué une comédie semi-c:,'ril larde sur Charles II, roi d'Angleterre, composée à l'occasion d'une aventure scandaleuse arrivée au comte d'Artois en 1789, et dont il est fiait mention dans les mémoires secrets du temps. Disons que cette pièce, si elle ne peut supporter la représentation, peut du moins être lue sans danger.
Lorsque arriva la Révolution, Mercier était, si je peux m'exprimer ainsi, un talent sourdement célèbre. 11 avait une activité prodigieuse, une imagination inépuisable ; tous les jours il travaillait régulièrement jusqu'à deux heures du matin. C'était à cette époque un homme dans toute la force de l'ûge, un peu gros, mais doué d'une physionomie des plus expressives : l'œil ouvert et souriant, le nez mobile, la bouche serrée, fine et spirituelle, un grand air de franchise. Plus que ses pièces, disait-on, il avait eu des succès dans les coulisses de la Comédie française. Lorsque la politique vint détrôner la littérature, et que le peuple se fut improvisé dramaturge à son tour, Sébastien Mercier, comme tous les écrivains de France, se demanda ce qu'il allait devenir.
Un matin de l'an V, Mercier traversait le jardin du Palais-Koyal, lorsque, devant un café, il se rencontra face à face avec un vieillard qui fredonnait une petite chanson, un vieillard cassé, maigrelet, vôtu d'un habit de tapisserie, ample comme une maison. Il attachait sur Mercier deux yeux malins et curieux. Celui-ci cherchait dans sa mémoire où il avait déjà vu cette figure, dont l'âge n'avait pas éteint l'etTronterie. Tout à coup il crut se rappeler : « Le neveu de Rameau 1 s'écria-t-il. — Moi-môme, monsieur le dramaturge ; Rameau le fainéant, fils de Rameau le violon et neveu de Rameau le compositeur. » Mercier ne revenait pas de sa surprise. « Est-il possible ! disait-il, vous ici ! mais vous ne savez donc pas que tout le monde vous croit mort ? Voyons, parlez vrai : ôtes-vous bien sûr d'être encore vivant ? » Le neveu de Rameau sourit et murmura : « Ai-je jamais été bien sûr de quelque chose ? .Mais vous, monsieur Mercier, qu'ètcsvous devenu depuis le temps où vous faisiez jouer de si beaux drames, que je n'ai jamais été voir ? Vous n'avez pas vieilli, vous, et je vous retrouve tel que je vous ai laissé, la tête toujours
droite, le jarret toujours ferme. On voit bien que vous n'avez fait que prospérer. A chacun selon ses œuvres. — Ah ! mon pauvre Rameau I il s'est passé terriblement de choses depuis .que nous ne nous sommes parlé, et je peux dire que j'en ai vu de grises ou plutôt de rouges! Je ne marche plus que sur des ruines. Bien m'en a pris de faire mon Tableau en douze volumes car aujourd'hui le modèle est tellement effacé, qu*il ressemble au portrait décoloré d'un aïeul relégué dans un galetas. — C'est vrai, monsieur Mercier ; mais qu'avez-vous donc vu de si extraordinaire ? — Hélas ! j'ai vu la Révolution française. Vous savez que je l'avais toujours prédite. (Ici Rameau sourit un peu.) J'ai éprouvé le sort de tous les prophètes, et si je suis debout à cette heure, c'est que le hasard s'en est mêlé. — Comme moi, soupira le neveu de Rameau ; mais ne serions-nous pas mieux à une table de café? Vous me raconterez vos misères et je vous ferai grâce des miennes. Et puis, voyez-vous, s'il faut que je vous le dise en secret, il y a un mois que je n'ai pris une bavaroise. — Ah ! Rameau ! Rameau ! je vous reconnais maintenant tout à fait. >
Quand ils furent assis dans le café : < Ktiezvous à la prise de la Bastille ? demanda Mercier. — Parbleu! j'étais dedans, répondit le musicien; grùce à M. de Saint-Florentin, qui m'y avait fait enfermer pour se débarrasser de mes demandes
MCTCIP. d^
d'argent. — Eh bien, donc, reprit Mercier, vous saurez que, peu de jours après la prise de la Bastille, enflammé comme tant d'autres de l'amour du bien public, je me fis journaliste et fondai les Annales patriotiques. Ah ! le beau journal ! quel feu ! quel style ! quelle logique I C'était le soufflet de forge de nos années naissantes. Je le rédigeais de moitié avec un charmant garçon nommé Carra, qui n'avait que le tort d'être timoré. Au bout de quelque temps, aidé de mon éditeur, il m'arracha la plume des doigts, sous préte.xte que j'allais trop loin. Du reste, je ne lui en veux pas. Il est mort sur l'échafaud, et moi je suis arrivé tout droit à la Convention. — A la Convention ? — Oui : Mercier le dramaturge est devenu Mercier le député, le député de Seine-ct-Oisc. Mais alors, révolté des excès démagogiques que j'avais chaque jour sous les yeux, je rompis avec les jacobins. Je m'étais trompé, je l'avouai ouvertement ; j'avais pris la populace pour le peuple, cette affreuse populace, insatiable de sang, et qui fit l'horrible commentaire de cette phrase de Montaigne : « La populace, par tous les pays, déchiqueté les cadavres et s'en met jusqu'aux coudes. » Quand le mensonge était à la tribune et le crime dans le fauteuil, que Robespierre était le seul orateur qui eût le droit de se faire entendre, je me souviens qu'un jour il osa comparer aux Romains ses complices sanguinocrates. Alors,
344 OUBUés ET hÈùAlGHis.
moi, les apostrophant, je leur criai de toutes mes forces : Non, vous n'êtes pas des Romains ! La sonnette de Collot d'Herbois, furieuse, s agitait sur ma tête. J'ajoutai : Vous êtes l'ignO' rance personnifiée ! »
A son tour le neveu de Rameau leva les yeux sur Mercier comme pour s'assurer qu'il avait bien réellement encore la tête sur les épaules. Celui-ci continua : a Une autre fois, pendant que Ton débattait la proposition de ne pas traiter avec Tcnnemi tant que celui-ci occuperait le territoire français, je m'écriai : Avez-vous fait un pacte avec la victoire ? Bazire me répondit : c Nous en avons fait un avec la mort ! > Tel était l'exécrable langage des scélérats coiffés de laine. Je les ai vus tous cos, meneurs de peuple, tous ces remueurs de systèmes. J'ai vu Poultier, moine, joueur de gobelets, stentor de spectacles forains, acteur chez le Grimacier, ptiis enfin, pour couronner tant de gloire, représentant du peuple. J'ai vu Henriot le domestique, Hébert l'escroc, Sergent-Agate, Jacob Dupont, qui se vanta publiquement à la tribune d'être un athée, et qui demanda à installer une chaire d'athéisme sur la place de la Révolution. J'ai entendu David, peintre du roi et barbouilleur de la République, crier ù tue-tête : ■ Tirez, tirez à mitraille sur tous les artistes, vous êtes sûr de ne tuer aucun patriote parmi ces gens-là ! » Que n'ai-je pas vu enfin et que n'ai-je pas entendu ? Toutes
les grandes «cènes historiques m'ont trouvé au premier rang des spectateurs. Que de visions flamboyantes et sinistres ont passé devant mes yeux ! Une entre autres, dont je me souviendrai toujours. C'était le lendemain des massacres de septembre ; je descendais à pas lents la rue Saint-Jacques, immobile d'étonnemcnt et d'horreur, surpris de voir les cieux, les cléments, la cité et les humains tous également muets. Déjà, deux charrettes pleines de corps morts avaient passé près de moi : un conducteur tranquille les menait, en plein soleil et à moitié ensevelis dans leurs vêtements noirs et ensanglantés, aux plus profondes carrières de la plaine de Montrouge que j'habitais alors. Une troisième voiture s'avance... Un pied dressé en l'air sortait d'une pile de cadavres ; à cet aspect, je fus terrassé de vénération : ce pied rayonnait d'immortalité ! Il était déjà céleste ! Je le vois encore, ce pied, il portait un signe de majesté que l'œil des bourreaux ne pouvait apercevoir ; je le reconnaîtrai au grand jour du jugement dernier , lorsque rKterncl, assis sur ses tonnerres, jugera les rois et les septembriseurs ! »
Mercier , comme toujours , s'échauffait aux lueurs de son éloquence. L'insouciant musicien l'écoutait en savourant sa bavaroise.
« J'étais de la fameuse séance qui termina le sort de Louis XVI et qui dura soixante-douze heures. Vous vous représente/ ^^ans doute dans
cette salle le recueillement, le silence, une sorte d'efFroi religieux ? Point du tout. Le fond de la salle était transformé en loge où des dames, dans le plus charmant négligé, mangeaient des glaces, des oranges, buvaient des liqueurs. On allait les saluer, on revenait. Les huissiers, du côté de la Montagne, faisaient le rôle des ouvreuses de loges à lOpéra : on les voyait ouvrir à chaque instant les portes des tribunes de réserve et y conduire galamment les maîtresses du duc d'Orléans-Egalité, caparaçonnées de rubans tricolores. L'ennui, Timpatience, la fatigue se caractérisaient sur presque tous les visages. C'était à qui dirait : .Mon tour approchet-il ? On appela je ne sais quel députe malade ou convalescent ; il vint affublé de son bonnet de nuit et de sa robe de chambre, cette espèce de fantôme fit rire l'assemblée. Passaient à cette tribune des visages rendus plus sombres par de paies clartés, et qui, d'une voix lente et sépulcrale, ne disaient que ce mot : la mort ! Toutes ces physionomies qui se succédaient, tous ces tons, ces gammes différentes ; tel député, calculant s'il aurait le temps de manger avant d'émettre son opinion ; tel autre qui tombait de sommeil et qu'on réveillait pour prononcer; Manuel, secrétaire, escamotant quelques suffrages en faveur du malheureux roi, et sur le point d'être mis à mort dans les corridors pour pnx de son întidélité : voilà ce que j'ai vu, voilà le spectacle
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auquel, navré de douleur, j'ai assisté, et à la peinture duquel l'histoire ne saura jamais atteindre. — Comment votâtes-vous ? demanda le neveu de Rameau. — Je me prononçai pour la détention perpétuelle, ce qui était un des moyens les plus probables de sauver cet infortuné monarque. Mais tout fut inutile. J'ai vu le fils de saint Louis bousculé par quatre valets de bourreau, déshabillé de force, garrotté à une planche et recevant si mal le coup de la guillotine qu'il n'eut pas le col mais l'occiput et la mâchoire horriblement coupés. Son sang coule, les cris de joie de quatre-vingt mille hommes armés ont frappé les airs ; son sang coule et c'est à qui y trempera le bout de son doigt, une plume, un morceau de
papier.; l'un le goûte et dit : // est b salé !
Autour du cadavre royal on crie des gàteau.x et des petits pâtés. »
L'auteur du Tableau de Paris s'essuya le front et resta muet pendant quelques minutes, oppressé par ses souvenirs.
« Hélas ! reprit-il, j'en ai vu mourir des plus dignes et des plus grands ! Une heure avant sa fuite, je serrai la main à Condorcet, en lui remettant un itinéraire pour le comté de Neufchàtel, au moyen duquel il pouvait éviter Besançon, Pontarlier et passer le Doubs. Mais il n'en profita guère. Arrêté à t^lamart, il fut jeté dans un cachot infect, où, au bout de trois jours, oublié par son geôlier, on le trouva mort de faim. La-
voîsîer m'écrivit deux Viprnes avant de monter en charrette. Autour de moi, poètes, savants, jeunes filles sont tombés sans que j'aie pu leur tendre un bras secourablc. Enfin, un jour, je crus que le ciel allait m'appeler sur le trône rouge dont il semblait, depuis quelque temps, avoir fait le marchepied de ses élus. Après la journée du 3i mai, je signai une protestation contre les décrets arraches par la violence à la Convention , et je fus un des soixante-treize membres mis en arrestation ' . Pendant quelque temps, nous flottâmes entre la vie et la mort, disant chaque jour : Allons, c'est sans doute pour demain ; encore une nuit à dormir î -Mais il y a une justice là-haut, et cette justice ne dédaigna pas de se manifester pour nous. Vous souriez, mon cher Rameau ? Toutefois est-il qu'après la chute de Robespierre nous fâmes réintégrés comme en triomphe au sein de l'Assemblée. Voilà toute mon histoire. Il y en a de plus gaies. Mais aussi pourquoi m'étais-je avisé de prédire la Révolution ? Enfin au mois de septembre 1795, je passai au Conseil des Cinq- Cents, créé par la constitution directoriale. Vous voyez où m'a conduit le drame ! Encore m'esti-
I. Mercier (Sebastien). L. A. S. i M fcnuiM, ttae plane ptgt in>S. Dans cène letue écrite pendant a détention, il 'Vttt^f des livres et deui de ses pièces d« thélm : te M*i$m et Socrair et U Vieillard et stt (roif Faki. — (Bollciin d* Ch»nnf, n«34.)
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merais-je trop heureux, malgré mes traverses politiques et littéraires, si les sympathies des honnêtes gens m'étaient acquises en compensation des sifflets des mauvais jugeurs ! »
Le neveu de Rameau l'avait écouté ; sa bavaroise allait être Hnic. Tout à coup Mercier, tirant sa montre de son gousset : « Onze heures, s'écria-t-il. — Où allez-vous ? — A la loterie générale de France. — Bah ! — Oui, murmura Mercier, d'un air moitié embarrassé, moitié souriant ; je viens d'en être nommé contnMeur général. — Quoi ! après en avoir autrefois si vivement combattu le rétablissement dans votre 7atleati de Paris ? — l-^t depuis quand n'est-il plus permis de vivre aux dépens de l'ennemi ■ i cpondit notre dramaturge avec une certaine emphase comique.
Tous deux se levèrent. Le musicien regrettait de quitter un endroit où il se trouvait si bien. 1 A votre tour, lui demanda Sébastien Mercier, où allez-vous ? — Ma foi ! dit le neveu de Rameau, il n'y a guère plus rien à faire pour moi dans ce monde nouveau. Adieu, je m'en vais mourir. >
25o OUBLIÉS ET DéOAICNÉS.
Peu de temps après cet entretien, Mercier livra au public le Xouveau Paris. Cet ouvrage tant calomnié des biographes qui ne Pont pas lu, qualifié par eux d' œuvre du cynisme et du sansculottisme, est peut-être la production la plus admirable, la plus curieuse, la plus énergique qui soit sortie de sa plume, celle qui réunit le mieux ses qualités d'écrivain et qui accuse au degré le plus éminent la force nerveuse de sa pensée, plus jeune qu'au premier jour. Tel chapitre semble avoir été tracé avec le pinceau noir de Ribeira ; tel autre ( celui par exemple de la description du Palais - Royal) rappelle les colères radieuses de Rubens. C'est un vaste et turbulent tableau de la Révolution, où Ton a déjà beaucoup pris, où Ton prendra davantage encore. En composant le Noui'cau Paris, Mercier n'avait pas la prétention de se faire l'historien d'une époque si prodigieuse. , « Pour peindre tant de contrastes, écrit-il dans son avant-propos, il faudrait un historien comme Tacite ou un poète comme Shakspeare. S'il apparaissait de mon vivant , ce Tacite , ce
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Shakspeare, je lui dirais : Fais ton idiome, car tu as à peindre ce qui ne s'est jamais vu, l'homme touchant dans le môme moment les extrêmes, les deux termes de la férocité et de la grandeur humaines. Si, en traçant tant de scènes barbares, ton style est féroce, il n'en sera que plus vrai, que plus pittoresque; secoue le joug de la syntaxe, s'il le faut ; oblige-nous à te traduire ; impose-nous non le plaisir, mais la peine de te lire. » Kn conséquence, ce n'est qu'à l'état de notes, d'ébauches, d'improvisation que nous est parvenu le Nouveau Paris; mais tel qu'il est, je le répète, c'est le livre le plus précieux et le plus fidèle qui nous ait été transmis par le Directoire, en dépit de quelques contradictions politiques.
En 1801, Mercier publia sa Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux ou à renouveler, ouvrage qui appartenait de droit à l'indépendance absolue de ses idées, et qui fit jeter les hauts cris à la secte des académiciens, les étouffeurs, comme il les appelle. La préface de ce livre, écrite avec un emportement vraiment très beau, remue d'excellentes idées au milieu de quelques folies sur lesquelles il faut fermer les yeux avec indulgence : « C'est la serpe académique, instrument de dommages, qui a fait tomber nos antiques richesses ; et moi, j'ai dit à tel mot enseveli : Lève-toi et marche ! Quand Corneille s'est présenté à l'Académie avec son mot invaincu^
on Ta mis à la porte. Mais moi, qai sais comment on doit traiter la sottise et la pédanterie, je marche avec une phalan^^ede trois mille mots, infanterie, cavalerie, hussards. S'il y a beaucoup de morts et de blessés dans le combat, eh bien, j'ai une autre armée en réser>'e, je marche une seconde fois, car je brûle de culbuter tous ces corps académiques, qui n'ont servi qu'à rétrécir l'esprit de Ihomme. » Tels sont les termes vivaces dont il se sert ; ses phrases pétillent comme une poignée de sarments dans un brasier. Un peu plus loin, il ajoute : « Pour prix de mes intentions libérales et d'un assez long travail, on me prodiguera ces injures qui m'ont toujours trouvé calme et indifférent. Je serai un barbare. Mais il y a vingt-cinq ans que j'ai mis sous les pieds louanges et critiques, éloges et satires, non par orgueil, mais pour être plus libre dans ma manière de voir et d'écrire. Je donne, c'est au public à recevoir. Je le dispense de toute reconnaissance ; mais qu'il apprenne une bonne fois de ma bouche que je me regarde comme son instituteur, et non point comme son esclave ! » Tout cela est entraînant, on ne peut se dispenser d'en convenir. Il y a comme une réminiscence de la fameuse apostrophe d'Huripide aux Athéniens, un jour que ceux-ci s'obstinaient à demander qu'il retranchât d'une de ses pièces certain passage : « Apprenez, leur dit Euripide, en s'avançant sur le bord du théâtre, que je ne
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compose point mes ouvrages afin d'apprendre de vous, mais afin de vous ensei^er. >
La Néologie est un des ouvrages qui ont été le plus reprochés à Mercier, pour le grand nombre et pour l'énormité des paradoxes qu'elle renferme. Ce n'est pas seulement, comme jadis, les littérateurs qu'il attaque et qu'il fronde, ce sont les philosophes, les savants, les astronomes; c'est Copernic, dont il déclare le système impossible; c'est Locke et Condillac, qu'il surnomme les idéologues; c'est Newton l'absurde, qu'il se vante d'avoir anéanti. Selon lui, la terre est ronde et plate, et autour d'elle le soleil tourne comme un cheval de manège. On ferait une immense et joyeuse collection de ses hérésies en toute matière d'art. Selon lui, les peintres, les sculpteurs et les graveurs ne sont bons qu'à être jetés à la rivière ; il appelle les statues des poupées de marbre, et il voudrait supprimer jusqu'au nom des Raphaël, des Corrège, des Titien, dont les œuvres, dit-il, ont été si pernicieuses pour les mœurs, a Un amateur de l'antiquité frémit en lisant que les Arabes démolissent le temple de Jupiter-Sérapis, et qu'ils fendent des tronçons de colonnes pour en faire des meules de moulin. Un philosophe aimera mieux la meule de moulin que la colonne, et il trouvera fort inditTércnt que ces débris restent debout ou séparés. i>
Ceci est le mauvais côté du talent de Sébas-
a54 OUBLIÉS ET DÉDAIGNÉS.
tien Mercier. Il ne s'en est jamais relevé dans l'opinion de quelques rigoristes.
A bout de paradoxes, il alla jusqu'à s'en prendre au rossignol, et dans une page ou deux le voilà qui se met sérieusement à démolir la réputation musicale de cet oiseau : c D'où vient, ditil, cette espèce d'opiniâtreté à louer le chant du rossignol, à le prôner le premier des chantres des bois ? Qu'une oreille impartiale l'écoute avec attention ; qu'elle entende ses sons souvent aigus, sans variété, sans modulation, sans nuances, et elle éprouvera une sensation désagréable. Que peut-on comparer au clappement dur et déchirant que l'oiseau tant vanté fait entendre au milieu ou à la fin de son chant imphrasé? Je souffre quand je réfléchis aux eflforts des muscles de son gosier. » Pauvre rossignol ! le voilà bien lotti, en vérité!
En revanche, si Mercier dénigre le rossignol, il s'empresse de réhabiliter la grenouille, il se pâme d'aise à ses coassements. Quel charme ! quelle douceur ! quelle poésie agreste et mélancolique ! Il n'y a réellement que la grenouille au monde !
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Ces cxcentricitcs, — pour lesquelles le mot n'avait pas encore été adopté, — n'empêchèrent pas l'auteur du Tableau de Paris de faire partie de l'Institut, et d'être nommé, après sa sortie du Conseil des Cinq-Cents, professeur d'histoire à l'Ecole centrale. 11 faut le dire aussi : Mercier était généralement aimé et estimé ; son bonheur était de rendre ser\'ice, et il le faisait avec une délicatesse, un empressement qui lui gagnaient tous les cœurs. Jamais il ne connut l'envie, et ce fut un des premiers qui signalèrent Chateaubriand à l'attention du public « .
On a paru lui reprocher ses liaisons avec Rétif de la Bretonne et Dorat-Cubièrcs, et l'on a dit qu'à eux trois ils formaient le triumvirat du mauvais goût. En ce qui concerne ce dernier, je
I. « Atala porte le caractère d'un écrivain fait pour imposer lilence à la tourbe des niais critiques dont notre sol abonde. J'aime le style d'/lla/o, parce que j'aime le style qui, indigné des obstacles qu'il rencontre, éUnce pour les franchir ses phrases audacieuses, offre à l'esprit étonné des merveilles nées du sein même des obsudes. Allumez-vous au milieu de nous, vokaiu des arts I... •
{NMogù. xlii.)
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n'en fais pas beaucoup de cas ; mais, pour Rétif de la Bretonne, c'est autre chose : je comprends les affinités qui devaient unir l'auteur du Tableau de Paris à l'auteur des Contemporaines ; il y a une parenté incontestable dans leur talent et surtout dans la forme de leur talent. Tous deux sont bien les annonciateurs d'une révolution littéraire, et tous deux devaient se rencontrer.
Si Rétif de la Bretonne fut un Diogène, Mercier fut un Érostrate. Il pénétra, au grand jour, la torche à la main, dans ce que nous appelons notre Temple de mémoire; il renversa les bustes couronnés, gratta les inscriptions, jeta au feu les livres sacrés : on fut stupéfait de cet acte téméraire; mais, comme les crimes de lèse-talent n'ont pas de juridiction, notre tueur de poètes demeura impuni. « Je le ferais encore! • s'écriait-il après son forfait, impassible comme Polyeucte. L'impression était obtenue, le coup avait porté : .Mercier n'en demandait pas davantage pour le moment. Le chêne classique avait reçu sa première entaille.
Sébastien Mercier laissa donc son siècle lever les épaules. 11 avait une confiance imperturbable dans la postérité; il ajournait ses lecteurs et donnait rendez-vous à sa gloire dans le siècle suivant, c La génération actuelle n'est pour moi qu'un parterre qui doit se renouveler demain, > avait-il habitude de dire. Hélas ! le parterre s'est
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renouvelé ; seale, la gloire a manqué au rendezvous.
Après les premiers balbutiements, il rompit hardiment avec la tradition et se créa une langue à laquelle on ne peut refuser ni lu franchise, ni la couleur, ni la souplesse. Il n'écrivait pas toujours en pur français : mais cela lui était égal ; il n'a jamais aspiré qu'à se faire comprendre. Bien qu'il eût la grammaire infuse, il semblait prendre à tâche de l'oublier : on eût dit un écolier hargneux, devenu savant malgré lui, et se vengeant sur la science des coups de férule qu'elle lui a valus.
11 est principalement l'homme de l'inspiration, de Texaltation : il n'écrit jamais une ligne à froid. Sa fougue se trahit dans les sujets les plus abstraits en apparence, il dramatise tout ce qu'il touche, a J'aime à faire vite, et surtout j'aime à faire seul : car, pour qu'un ouvrage ait une physionomict il faut qu'il soit empreint d'une volonté une et despotique. >
Ce qui a manqué à Mercier, ce sont des juges, des juges consciencieux, impartiaux. Son mérite, ses efforts sont longtemps demeurés inappréciés et indéfinis. La meilleure formule de son talent, c'est lui qui l'a donnée : car il avait pour coutume de se payer de ses propres mains, afin d'éviter l'ingratitude. Voici donc ce qu'il disait de luimôme dans une conversation particulière retenue par M. Delort et rendue dans ses Voyages au-
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tour de Paris : * Grcuze et moi, nous sommes deux grands peintres : du moins, Greuze me reconnaissait pour tel. Nous nous connaissions depuis longtemps ; il a mis le drame dans la peinture, et moi la peinture dans le drame. Greuze, qui m'aimait, voulut me céder son logement à la galerie du Louvre, parce qu'il n'avait point de soleil ; et moi, je n'ai pas besoin de soleil pour écrire, car j'ai écrit dans les cachots. Tous les peintres ne font rien sans le soleil ; et nous, écrivains, nous faisons tout sans le soleil, même quand Louis XIV et lui ne faisaient qu'un. Greuze me reconnaissait pour son frère. Indépendamment de mes pièces de théâtre, qui sont des peintures morales, j'ai fait le plus large tableau qui soit dans le monde entier. »
A CCS traits nous ajouterons que, de même qu'à Greuze, la gaieté lui a manqué presque complètement. C'est un des reproches littéraires les plus importants qui puissent lui être faits. Il n'avait pas le rire, et il ne l'aimait pas chez les autres. 11 intéressait, il charmait quelquefois, mais il n'était pas joyeux. « Il n'y a que les caractères extravagants qui fassent rire, écri>'ait-il ; il est un sourire Bn qui vaut bien mieux, et qui naît, celui-là, lorsque l'auteur est naïf, et qu'il répète l'accent de la nature. « Le rire du sage se voit et ne s'entend pas, > dit Salomon. Les sensations mixtes sont les plus agréables de toutes; elles apportent à l'àmc une sensation
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nouvelle et plus délicieuse. » Nous nous permettrons de n'être pas entièrement de l'avis de Mercier à ce sujet, et de placer les sensations franches, — non pas extrêmes, — tout à fait audessus de ce qu'il appelle les sensations mixtes, de la même fat^on que je place Molière au-dessus d'Andricux.
Les quelques citations qui ont trouvé asile dans cet article ont dii sullîre pour faire connaître les principaux caractères de la prose de Mercier. Fin outre du nerf, il avait quelquefois aussi la grâce, et même le tour élégant. Connaissez-vous rien de plus ingénieux que cette vérité : « L'honneur d'une fille est à elle, elle y regarde à deux fois ; l'honneur d'une femme est à son mari, elle y regarde moins? » L'oeuvre de Mercier pullule de traits semblables; et M. Victor Hugo lui a emprunté un de ses mots : « Je vis par curiosité, » devenu maintenant un des hémistiches de Marion de Lorme.
Cet homme, avec ses amis si plein de douceur et d'amabilité, devenait intraitable avec ses ennemis. Sa rancune contre La Harpe, Morellet et plusieurs autres, lui tint jusqu'au tombeau. 11 avait ses principes à cet égard. « Quand nous avons déjà à combattre le superbe et dédaigneux public, disait-il, il est fâcheux que la guerre se soit établie entre les gens de lettres. S'ils avaient su faire le faisceau, ils seraient les maîtres du monde. Mais la guerre existe : il n'y a
a6o ouBuis rr dédaignés.
que le lâche qui recule devant un adversaire quelconque. Les armes dont nous nous servons ne font point couler le sang; mais quand Tagresseur est blessé jusqu'au vif, qu'il est châtié dans son impertinence, le cri de douleur qu'il jette satisfait l'homme de bien, parce que justice est faite et que l'impunité en ce genre ne ferait que doubler l'insolence du sot et du méchant. 11 est inutile d'être bon, modéré, au milieu de gens chez lesquels existe une certaine dose de perversité acquise, qui met le comble à leur perversité naturelle. »
Nous l'avons déjà dit, il eut beaucoup à lutter pour faire repésenter ses drames : les comédiens étaient alors fort routiniers ' , et une lourde, longue et plate tragédie, telle que les Chérusqiies, de Bauvin, ou l'Orphattis, de Blin de Sainmorc, faisait bien mieux leur affaire que tous les drames ensemble de Sébastien Mercier. Chacun de ses succès fut donc une conquête ; et au bas de son Nouveau Doyen de Killerine, on trouve ces mots imprimés : .1 l'Envie^ che\ tous les libraires du royaume.
Cependant le théâtre de Mercier a tomreot
I . • Poncz-Icur une pi^e d'un genre ncai, ils cbcrcheroot dans leur Rtétnoire, et, ne trouvant aucune reaicatbitaoe arec Ict pièces déjib donn^ ils soutiendront que l'ouvrage ne vaut rica. Il leur tout des poiob d'appui, et plus la pièce qu'on leur pré> sentera sera calquée sur celles qu'ils oooiiaUscnt, mcilkare elle i leurs yeux. ■
{EtuH fur TÀrl Jramjlùtt*^ rase 3?0 1
été mis à contriburion, même du vivant de Fauteur. Patrat a refait, et corrigé {sic) le Déserteur. Plus tard, ce fut au tour de la Brouette du Vinaigrier^ dont Brazier jugea opportun de faire un vaudeville en un acte. Charles II., roi d'Angleterre, a fourni à M. Alexandre Duval l'idée de la Jeunesse de Henri V. Deux drames, la Destruction de la Ligue ou la Réduction de Paris^ et Philippe II, roi d'Espagne , ont servie M. Vitct pour sa trilogie du règne de Henri III. Enfin, M. Casimir Delavigne n'a pas dédaigné de prendre deux ou trois scènes à la Mort de Louis X/, que l'on a réimprimée en 1827 pour constater ces emprunts.
II ne faut pas croire toutefois, d'après cela, que Mercier ait dit le dernier mot du drame et résumé en hii la poétique du théûtre. Ses pièces sont loin d'être irréprochables, et le praticien, trompé dans ses ciTorts, reste souvent au-dessous du théoricien. Quelques-uns de ses essais se rapprochent plutôt de la tragédie bourgeoise que du drame proprement dit ; la boursouflure s'insinue entre deux scènes d'intérieur domestique, et à de certaines tirades il ne manque parfois que la rime, grelot d'or tant conspué par lui. C'est toujours, comme on le voit, la vieille histoire de l'athée qui s'écrie : O mon Dieu ! L'exclamation, dont il a le tort d'abuser, emprunte sous sa plume des formes impossibles; telles que : Arrête., ô le plus généreux d'entre les mortels! et
26a OtULlK.s Ki UÉDAIGNéS.
toute cette phraséologie ambitieuse et ridicule, puisée aux sources les plus troubles de Jean- Jacques.
Un des amis de Mercier étant allé ii. ^"li, rue Jacob, où il demeurait, a dépeint son intérieur dans les termes suivants : « Je le trouvai dans son cabinet, entouré d'un gros tas de livres jetés sans ordre sur le plancher ; je fus contraint d'enjamber pour arriver au fauteuil qu'il me d- ••nait. Trois petites filles, que j'ai vues btli<.> femmes quinze ans plus tard, exerçaient librement sa patience philosophique, en frappant comme des lutins sur les carreaux de vitre d'un cabinet, où je pouvais croire qu'il les tenait momentanément renfermées, afin de sentir les douceurs de la tranquillité durant notre entretien. Un jour que l'un des verres était remplacé par une feuille de papier, on aperçut deux ou trois petits bras, qui l'avaient crevée, faire divers mouvements dont Mercier ne montrait pas une joie trop paternelle. » Il paraît, du moins à cette époque, que son union était boiteuse au point de vue de la loi.
« Ses amusements étaient simples. Sous le Directoire, il se rendait tous les soirs au jardin du Wauxhall, près de la maison de Voltaire. Tandis que Ton dansait ou bien que l'on buvait, lui se tenait à l'écart dans un coin, ou il se promenait la tète baissée, plongé dans ses rêveries. Mercier avait alors soixante ans, et de beaux cheveux de
MKRCIER. 363
neipe sous son chapeau lnclin(î. Ce fut au Wauxhall û'été que M. Salbifjoton Qucsnc, homme de lettres normand, lui fut prcsenttJ pour la première fois. M. Qucsné rapporte ainsi cette entrevue : « Vous faites sans doute des vers, me dit Mercier, car c'est ordinairement par la poésie que commencent la plupart des jeunes gens. — Non, lui rcpondis-je. — Vous travaillez donc à des romans ? — J'en ai composé trois, dont deux sont imprimés. — Avez-vous lu mon Tableau de Paris? — Je n'en connais que trois ou quatre tomes. — Lisez-le tout entier : c'est un bon ouvrage. — J'ai lu avec plaisir votre Je^ennemmirs.
— C'est une production échappée à ma jeunesse.
— Oserai-jc vous demander si quelque travail littéraire est maintenant l'objet de vos soins?
— Non, je n'ai point de sujets, et les bons s'inspirent. »
Ce fut son terme.
Le même monsieur étant allé lui rendre visite quelque temps après, pour lui soumettre un éloge de Pascal, raconte le trait suivant : « Je commençai ma lecture, dont le sujet me parut l'intéresser vivement par l'attention qu'il me prêta, surtout au moment où Pascal, revenant un matin de Saint-Sulpicc, rencontre une trca belle paysanne qui lui demande des secours. Au mouvement de tête de Mercier, je ne pus retenir un sourire, ayant la veille appris dune jolie femme qu'il avait longtemps suivi ses pas, alors
964 OUBUés ST DiOAIGWéS.
quelle prenait un malin plaisir à prolonger cette poursuite. »
11 aimait la table. Il avait été à l'école de Grimod de la Reynière, dont il était un des commensaux les plus assidus. En face des viandes e.xquises, des flacons de cristal enflammé, des surtouts splendides, au milieu des hommes et des femmes de condition, Mercier sentait se délier sa langue et s'élever son esprit. On le recherchait pour ses folies sérieuses et pour la chaleur avec laquelle il les débitait: car alors, pour nous servir d'un de ses néologismes, son feu était prompt, vif, bien soutenu ; il girandolait.
11 avait une manière de parler, à lui, surtout dans les derniers temps : il prononçait un peu plus du côté gauche de la bouche que du côté droit ; on aurait dit qu'il avait entre ses dents la pratique des gens qui font parler Polichinelle. Néanmoins il était entraînant, et il séduisait d'autant plus que sa belle physionom: on
regard fin s'animaient.
On a raconté qu'il avait un scortt.iirc tort original, lequel imitait sa voi\ Je manière à tromper tout le monde. Ce secrétaire, arrivé plus tard, comme Mercier, à la C-'>nvcntion, n'avait d'autre plaisir que de se signaler par des interruptions saugrenues, que l'impassible Moniteur, tromjK' par l'accent, attribuait le lendemain à l'auteur du Tableau de Paris.
Nodier, lyù l'a connu un peu, en parle ainsi
liSRCiBR. a65
dans ses Souvenirs de FEmptre : « Mercier, plus original encore dans son lang^age que dans son style. Qui n'a pas vu Mercier, avec son chapeau d'un noir équivoque et fatigué , son habit gris de perle un peu étriqué, sa longue veste antique, chamarrée d'une broderie aux paillettes ternies, relevées de quelques petits grains de verroterie de couleur, son jabot d'une semaine, largement soupoudré de tabac d'Espagne, et son lorgnon en sautoir ? »
La langue de Mercier était un peu prompte à la censure, et elle faillit parfois lui jouer de mauvais tours, un, entre autres, que les Mémoires de Fleury racontent de la sorte :
« Mandé d'un style assez impératif chez M. le duc de Rovigo, il crut cette fois qu'il fallait se préparer à soutenir un rude assaut ; il s'arrangea ce jour-là de pied en cap : bel habit tabac d'Espagne, à larges boutons ; manchettes faisant la roue ; bien poudré, superbe queue, abajoues à l'oiseau-royal, et pour couvre-chef un chapeau à trois larges cornes dont la forme n'avait pas varié depuis 1781. Ce fut ainsi soigné qu'il se présenta au ministre de la police.
« — Ah ! vous voilà ! C'est donc vous, monsieur ?
» — Sébastien Mercier, le premier livrier de France.
» — Et grand causeur aussi. Vous dites de belles choses, monsieur !
» M. de Rovigo accompagna cette phrase d'un rapport circonstancié qu'il naît sous les yeux de l'cx-conventionnel.
» — Eh bien ! qu'en dites-vous ?
» — Que vous êtes parfaitement instruit ; on ne vous vole pas votre argent.
» — Ce rapport est un de vos moindres méfaits : vous vous donnez bien d'autres libertés à l'égard de l'empereur !
» — Oh ! seulement comme confrère de l'Institut. Entre académiciens on se passe l'cpigrammc.
» — Est-ce pour attaquer l'académicien que vous appelez Sa Majesté Impériale l'hommesabre?
» — On vous a trompé : j'ai nommé Sa .Majesté Impériale sabre-organisé. C'est bien différent ' !
» — Monsieur I monsieur ! vous cassez les vitres! s'écria M. de Rovigo, devenu cette fois fu rieux.
» — Monsieur! monsieur! répondit Mercier en se levant et prenant le diapason donné, pourquoi diantre avez-vous des vitres ?
» A ce mot, et surtout à la façon de le dire, le duc ne se contient plus ; il court de long en large dans son bureau. Mercier, à qui ce mouvement agace les nirfs .>n fait autant. Tons dc!» v"»
I . Il a\-ait U;t plui : Jccoré par l'empereur, il lui *\m renvoyé >a crois.
MKRCIBR. 367
viennent, se croisent, se regardent, l'un avec courroux, l'autre avec bravade. Knfm, chezM.Savary, les habitudes du camp l'emportent ; il avance vers Mercier, qui continuait ses allées et venues, il le prend par une basque de l'habit et lui crie :
B — Je vous ferai f..... à Bicôtrc !
» A cette menace, réciprocité de fureur du côté de Mercier : il accroche à son tour le duc par un pan de son frac, et, enflant la voix :
» — Mercier à Bicôtre !... Vous ? Apprenez que je porte un nom européen, et qu'on ne m'escamote pas incognito. A Bicôtre !.... Je vous en défie : ! :
» Il s'éloigne jusqu'à la porte, place fièrement et un peu sur l'oreille gauche son superbe chapeau à trois cornes, revient avec dignité, mesure héroïquement ses pas, et, cambrant sa taille :
» — Je vous en défie ! ! !
» Le ministre resta pétrifié ; il laissa sortir l'audacieux auteur, et il n'en fut que cela. »
Les dernières années de Sébastien Mercier s'écoulèrent sans lui faire perdre rien de son étonnante verdeur et de sa grande activité. Impénitent jusqu'au lit de mort, il lançait encore ses foudres contre Boileau, les peintres, et Descartes. Son paradoxe d'adieu fut celui-ci. La municipalité de Cambrai, ayant exhumé les restes de Kénelon, avait ortjanisé une souscrip-
368 OUBLIÉS BT DADAIGNÉS.
tion pour élever un monument à Fillustre prélat et y déposer ses cendres. Mercier, alors âgé de près de soixante-dix ans, trouva dans cette circonstance l'occasion de se signaler, et il écrivit la lettre singulière que nous reproduisons :
« Louis-Sébastien Mercier, membre de tlnstitut national, au maire et aux habitants de Cambrai.
» Avoir découvert le crâne ou la ci-devant calotte noire ou rouge de Fénelon, c'est absolument la même chose : car ce n'est point ce crâne, pas plus que la calotte, qui a enfante les bons et •xcellents ouvrages de l'archi-pontife.
> Laissez la dépouille des morts où elle se trouve ; ne touchez point à leurs cendres. Et qu'allez-vous faire ? Allumer des flambeaux en plein jour, sonner toutes les cloches, vous prosterner en procession, payer un statuaire pour couvrir de colonnes jaspées des ossements ! Je vous le dis d'une voix haute : l "li .mmc n'est point là !...
» Les cabaretiers, aubergistes et limonadiers seront enchantés du tombeau et des pierres qui pleurent ; ils y gagneront, ils diront aux voyageurs : < Restez chez nous jusqu'à demain, nous vous ferons voir des marbres sculptés et des épitaphes en or. > Mais la gloire de Fénelon n'en sera pas plus étendue pour cela.
MBRCiBiu aôg
» Fénelon n'est plus sur cette misérable terre, il est dans le monde des esprits. Bùtisscz une chaumière, donncz-Ia à un indigent et mettez sur la porte : L'esprit de Fénelon est ici. Fénelon aimera mieux que Ton fasse quelque bien à un pAtre qu'à un doreur. Autorités constituées ! les tombeaux ne logent personne.
» Laissons la pourriture c nous
attachons point au matériel ; l'union de l'àme avec le corps est accidentelle, passagère, humiliante ; quand la séparation est faite, n'allez pas rappeler Yaccident. Le squelette de Fénelon m'afllige, je suis bien fâché qu'on l'ait trouvé : ce n'est ni l'avant-bras ni les phalanges de ses doigts qui ont écrit ce que nous lisons.
» J'ai vu Jean-Jacques Rousseau manquer de bois pour se chauffer pendant l'hiver ; à sa mort, on fit venir des sculpteurs. Il y a peut-être dans vos murs un Fénelon qui manque de soupe : apprenez à le connaître , déterrez ce mérite, voilà un estimable orgueil. »
Sébastien Mercier fut plusieurs fois mis en évidence par sa qualité de membre de l'Institut ; peu de temps avant sa mort, il fit partie de la députation qui alla complimenter Monsiei
A l'ûgc de soixante-quatorze ans, il se croyait encore vert. Un jour, quelqu'un lui offrant le bras pour monter l'escalier de l'Institut : « Oh l
ayo oLBués rr DéDAicifés.
laissez-moi atteindre encore cinq ou six ans avant de recevoir votre service. Palissot, que vous voyez dans la cour, est un vieillard : il a besoin de secours ; mais moi, je suis toujours agile ! » Cette agilité n'était que pure illusion : car il ne paraissait guère plus ingambe que Palissot, alors très affaibli par ses quatre-vingtcinq ans. Du reste. Mercier ne s'abusa pas longtemps sur ce chapitre, et, dès les premières approches de la maladie qui devait l'emporter, on l'entendit dire à voix basse : « Je vais bientôt rendre mon corps à la nature. » AN'ant d'expirer, il adressa la question suivante à un jeune homme envoyé par M. Ladoucette pour s'informer de son état : a Etes-vous docteur ou diplomate ? parlez. » Ce fut le dernier 'mouvement de ses lèvres. On était au 25 avril 1814 '.
Il avait composé lui-môme son épitaphe :
Ci-git Mercier, qui fui académicien.
Et qui. cependant, ne fut rien.
Parmi les ouvrages manuscrits qu'il a laissés, on cite un Cours de littérature en six volumes
I. M. Valenttnde Lapclouic in'ëcri<«ii, ••> •>|ut.^tj«iaaii^a: t J'ai connu assez intimement Mercier, depuis 1799 {nqu'à ta mort en 1814. Il venait tous les mois i l'admiiiàtntioa de te loterie chercher ses appoiaicments de cootrôleur de te caisse. J'étais alors chef de te compttbilité de cette «(hiiiiwtnnion.
in -S*. Il avait également commencé un Dictionnaire. Les treize premières feuilles de cet ouvrage sont déposées à la Bibliothèque impériale.
Les restes de Sébastien Mercier reposent au Père-Lachaise auprès des tombes de Suard et de Gingucné, ses contempArains.
C'était un tris bon homme... Il trouvait incommode les livres reliée, et lorsqu'il en achetait qu'il n'avait pu trouver autrement, il en Élisait Jes brochures en les dépouillant de leurs cartons; il appelait cela leur casser le dos... Je le rencontrai une dernière fois rue du Coq, dans un état asseï visible d'ébriété... ■
l'aBBK de CUBIÈRES. — UE CHEVALIER DE CUBIÈRES. M. DE PALMÉZEAUX.
|oRAT vit entrer un matin chez lui un jeune homme de vingt ans à peu près, qui venait solliciter son patronage littéraire et lui montrer quelques vers, enfants de son loisir. Dorât , probablement attendu chez une belle, l'écouta d'un air distrait, et, après lui avoir demande la permission de se faire poudrer devant lui : n — D'où sortez-vous ? dit-il. — Du petit séminaire de Saint-Sulpice, d'où mes poésies amoureuses m'ont fait renvoyer pas plus tardqu'hicr soir. — C'est déjà un titre, dit en riant l'auteur des Baisers ; mais que comptez-vous faire noaintc-
274 OUBLIES ET DKDAIGNES.
nant ? — Des vers. — Et puis après ? — Des vers. « Dorât leva les yeux sur ce jeune homme, et l'examina avec une attention qui n'excluait psa entièrement un certain air de raillerie. » Gageons que vous êtes du Midi, continua-t-il. — C'est vrai. — Votre nom ? — Michel de Cubières. »
Le jX)ète-mousquetaire était poudré. Tout en se penchant sur son miroir et en mettant sonépée pour sortir, il ne dédaigna pas de donner quelques conseils au jeune abbé défroqué, comme, par exemple, de troquer son vilain habit noir contre un autre de taffetas à lames roses, de rechercher les faveurs des femmes de condition, et surtout de relire les Tourterelles de Zulmis, de lui, Dorât, un modèle de grâce musquée et de délicatesse ; puis, en fin de compte, il l'envoya papillonner dans l'Almanach des Muses.
Le jeune Cubières avait l'intelligence heureuse ; il était bien né ; son grand-père avait autrefois été honoré des bontés de Louis XIV; son frère aîné, le marquis de Cubières, était vu d'un fort bon œil dans les appartements de Versailles, voire môme sur les |}elouses de Trianon, où il herborisait comme Jean-Jacques. Il ne fiit pas extrêmement difficile d'obtenir pour l'échappé du séminaire une place d'écuyer auprès de madame la comtesse d'.'Vrtois. L'habit galonné remplaça le petit collet, l'air de tête du gentilhomme se retrouva sans eiTort sous la tonsure encore fraîche, et ainsi fut remplie la première condition de
programme tracé par Dorât. « Bravo J ■ lui dit celui-ci dès qu'il le vit venir une seconde fois dans son cabinet.
L'Almanacli des Muses, ce bosquet toujours vert, d'où s'échappaient les gazouillements de tous les poètes de France, accueillit Michel de Cubières comme un de ses hôtes naturels. A peine entré, il charma le voisinage par ses dccents mélodieux, par son aimable délire, par sa magique ivresse ; qn le cita bientôt parmi les rossignols de l'élégie et les pinsons de la fable, parmi les linots de l'églogue et les moineaux de l'épithalame. 11 relut les Tourterelles de Zulmis et fit les Grâces retrouvées ; les arbitres du raffinement lui reconnurent du tour, de la légèreté, de l'enjouement, quelquefois même de l'esprit. Peut-être Icncouragca-t-on un peu plus qu'il ne fallait ; mais il était jeune et il promettait plus qu'il n'a tenu.
Il ne lui restait qu'une dernière formalité à accomplir pour rendre sa transformation parfaite : Dorât lui avait recommandé de s'attacher à quelque dame de condition. L'écuyer de la comtesse d'Artois crut pouvoir se dispenser d'aller chercher fort loin ce qu'il avait presque sous la main. A force de monter et de descendre l'escalier de Dorât, il avait fini par remarquer une jolie femme avec laquelle il se croisait souvent : c'était madame de Bcauharnais, fille d'un receveur général des finances, et connue elle-même
par une Infinité de poésies fugitives. Dorât passait gcncralcment pour son teinturier, et des indiscrets ne craignaient pas de lui donner un titre plus doux. Il faut croire que cette dernière supposition était dénuée de fondement, ou du moins que le jeune Cubières, dans la candeur de son âme , n'y accordait aucune créance, car ce fut à madame de Bcauharnais qu'il résolut d'adresser ses premiers hommages.
En conséquence, il choisit dans son carquois une flèche acérée, et, après avoir imploré le dieu de la double colline, il lui décocha le madrigal suivant :