‹ Oubliés et dédaignésChapitre 25 sur 26 · PORTRAIT DE MADAME DE B · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME DE B

Comme La Fayette elle écrit, Et comme Ninon elle est belle ; Elle a leur grâce, leur esprit.

Toutes deux revivent en elle.

Ah ! ses talents ingénieux Méritent bien tous nos sufirages, « Car ce n'est qu'en voyant ses yeux Qu'on peut oublier ses ouvrages. »

Cette fois, l'abbc de Cubiùrcs était tout à fait devenu le chevalier de Cubières. Je ne sais ce que Dorât pensa des progrès de son élève ; mais Dorât était plus poète qu'amoureux, et plus homme d'esprit que poète. Il fit, dit-on, semblant

CLBIKRES. 377

de ne rien voir : c'était ce qu'il avait de mieux à faire.

Le chevalier de Cubières, que la marquise d'Antrcmont appelait jeune et brillant Cubières^ ne s'arrêta pas en si beau chemin. Tout en cueillant des fleurettes sur les rives enchantées du Permesse, il arriva à la Comtidic française, où il eut toutefois moins de succès qu'à l'Almanach des Muses. En peu d'années, il acquit la réputation du poète le plus fécond de la ville et de la coufy de l'improvisateur le plus étourdissant. Les coquettes le recherchèrent, surtout à cause de son aptitude singulière pour l'adulation. C'était un madrigalier ou arbre à madrigaux : il suffisait de le toucher pour en faire tomber un distique ou un quatrain.

Afin de voiler sa trop grande fécondité et de donner le change à la critique, le chevalier de Cubières se dédoubla un beau matin et inventa un M. de Palnié{eaux, qu'il rendit responsable du trop plein de sa verve poétique. Le chevalier de Cubières d'un côté, et M. de Palmézeaux de l'autre, inondèrent h la fois de leurs rimes clarifiées le Mercure de France. l'Almanach des Grâces, les Étrennes de Mncmosyne, les Ktrennes lyriques, les Étrennes du Parnasse, les Veillées des Muses, et généralement tous les cahiers quelconques où il était permis de venir brûler de l'encens sur l'autel d'Af>ollon.

Au milieu de ses triomphes , Cubières-Pal-

mézcaux fut troublé par une lettre qui lui fut remise un soir de 1780 : au cachet, il reconnut son maître Dorât ; — mais l'ccriture était informe, tremblée, presque illisible : c'étaient des vers. Le chevalier sentit un froid pressentiment lui traverser le cœur.

Voici ce qu'il déchiffra :

Je touche A mes derniers instants :

L'ardente sève de ma vie

iNe circule plus dans mes sens;

Hélas I sans douce rêverie

Je vois renaître le printemps.

Cubières s'étonna. Etait-ce bien Dorât qui parlait ainsi, l'amant gâté des comédiennes de l'Opéra et des comédiennes du monde r Ses derniers instants ?...

Cubières poursuivit sa ieciurc. Je ne citerai pas tout au long cette pièce douloureuse de l'auteur des Sacrifices de l'Amour^ médiocre pièce après tout, échapp>ce à une main déjà glacée et où se rencontrent des vers sans rime. Dorât y repasse sa vie et parle avec amertume de l'affreuse carrière des lettres.

Excepté les momenu consacrés au plaisir.

Que j'en ai perdus dans ma vie !

Je sens plus que jamais que vivre c'est jouir. Ue>-ais-ie n'adopter cette philosophie

Qu'à l'insum où je vais mourir I

CUBIÈMCS. 379

Il donne ensuite des conseils à Cubières, en l'engageant surtout à fuir son exemple :

Du ciel tu re^us en panage Ceue facilitd, don funeste et charmant.

Crains cette perfide sirine ; Polis tes vers longtemps ; des vers faits avec peine Avec plaisir sont toujours lus.

Dorât mourant voyait la v<îrité, et il avait le droit de la dire, môme à son ami. Pourquoi Cubières ne l'a-t-il pas mieux écouté, ou pourquoi at-il oublié si vite ses derniers préceptes ?

Il n'alla pas au bout de cette épitre ; il courut chez Dorât, qui habitait, je crois, rue Jacob. A son chevet étaient réunies mademoiselle Fannier, de la Comédie française, et madame de Beauharnais. Le poète-mousquetaire tendit la main au poctc-écuyer, et lui dit avec un sourire que la fièvre décolorait : « Je vous ai envoyé de bien mauvais vers, mais ne m'en veuillez pas : ce sont les derniers. .

On connaît cette mort héroïque et charmante, digne de l'Opéra et digne de la Grèce. Le chevalier de Cubières en fut tellement alFecté, que, pour honorer la mémoire de Dorât, il ne trouva rien de mieux, après lui avoir pris sa maîtresse, que de lui prendre son nom. Voilà pourquoi, à

a80 OUBUÉS ET DÉDAIGNÉS.

partir de ce moment, il se fit une loi de ne plus signer ses productions que Dorat-Cubières '.

DORAT-CUBIERES. — MARAT-CUBIERES.

Il faudrait la plume dorée et moqueuse d'Angola pour raconter toute cette première pcriode de l'histoire de ce poète zinzolin, en qui devait se trouver un jour l'étoffe d'un greffier révolutionnaire. Jusqu'en 1789, on le voit marcher dans les roses à mi-corps, comme un poussin dans l'herbe haute de la Normandie. La m>thologie n'a pas assez pour lui de Nymphes, d'Amours et de Zéphirs ; la mode n'a pas assez de médaillons, d'éventails, de pipeaux, de luths, de guirlandes, de chiffres, de boucles, d'urnes, et

I . Rivarol disait de Cubi^res, en bilânt tlltuioo i wo ration pour Dont : — Cot un ciron en délire qui *vut imiter U fourmi.

U y a une autre épigramme de Rirarol ; c'est une charade, mais ânes maltéante. Faut-il ladter? Pourquoi pas?

Avant quVn moa deraior ma» umI m laiM* dMir. Sc> var* à mon ptemiar atrviraii da imwichoèr.

Le mol ea Cmbiirt

de tout ce quî compose l'inventaire des poètes de ce temps. Les lauriers du marquis de Saint- Marc, du chevalier Berlin, du marquis de Pezay et de tant d'autres jolis chifTonneurs de rubans et de brimborions, empêchent son sommeil ; il veut les surpasser. Hélas ! il ne réussit qu'à devenir leur caricature ; ils sont délicieux, il est insupportable. Dorât n'avait jeté que quelques grains de musc dans le sein et sur la parure de la poésie ; Dorat-Cubières veut la noyer dans un torrent d'eau de senteur. Il exagère une manière qui est elle-môme une exagération. Sous le titre des Hochets de ma jeunesse, il public deux volumes de fadeurs, où il loue tout le monde, les vivants aussi bien que les morts. Pope, le comte d'Artois, madame Deshoulières, Buflfon, le peintre Vernet, saint Jérôme et la princesse de Lamballe :

Du haut des cclcste» rcmpans Quelle Immortelle est descendue.'

C'est cette flatterie perpétuelle et à outrance, c'est cette facilité torrentielle, cette prolixité méridionale qui ont toujours tenu Dorat-Cubières enfermé dans les barrières de la médiocrité, souvent même dans celles du ridicule.

Il n'eut du talent que par hasard, comme beaucoup de son pays ; et, sans la place qu'il occupe dans l'histoire des mœurs littéraires de la fin du dix-huitième siècle, sans l'époque exceptionnelle

a8a OUBLIÉS rr dédaigitâs.

et terrible à laquelle il s'est mêlé activement, sans quelques côtés réjouissants de son humeur, il est probable que l'idée ne me fût jamais venue de ressusciter ce brouillon.

Son intempérance poétique se trouvant bientôt contrariée par les nécessités de son service auprès de la comtesse d'Artois, il obtint la permission de traiter de sa charge. Jetons un vaste linceul sur la montagne de volumes que, depuis lors, il a fait peser sur son siècle. On n'entasse pas des n'eus avec plus de gravité et d'empressement que Dorat-Cubières : il ne voudrait pas faire tort à la postérité d'un hémistiche seulement. La postérité a roulé en cornets l'édition entière de ses œuvres...

Le chevalier Dorat-Cubières se trouvait chez madame de Bcauharnais, occupe sans doute à broder quelque galant rondeau, lorsqu'il entendît gronder le canon de la Bastille. Il laissa là son rondeau et commença immédiatement un dithyrambe; la Liberté prit, au bout de ses alexandrins, la place de Thémirc. Après deux jours passés dans un délire métrique, l'idée vint à Dorat-Cubières d'aller visiter cette Bastille, tombée. Il arriva un peu tard,on n'entrait plus sans une permission des électeurs ; heureusement que Dussaulx lapcrçut et le prit sous le bras. « Arrivés dans la troisième cour, raconte Dorat-Cubières, nous rencontrâmes M. le comte de Mirabeau qui conduisait une jolie femme, apparemment pour lui

CUBlèRES. 383

montrer son ancien lojrcmcnt. Nous vîmes aussi le chevalier de Manvillc, jeune homme distin;:jué par son courage, et qui, ayant été mis injustement à la Bastille, cinq ans auparavant, n'en était sorti que depuis six mois. Le chevalier de Manville portait à la main, en guise de badine, une grosse barre de fer qui avait appartenu à la fenêtre de son cachot. »

Cubières, comme on le pense bien, s'empressa de composer une relation en prose et en vers du peu qu'il avait vu, — et la signa vaniteusement : « Michel de Cubières, citoyen et soldat. »

La Révolution apporta quelques changements dans son dictionnaire de rimes et de notables modifications dans ses principes. Il dut reléguer au grenier bien des carquois, bien des cœurs, bien des bouquets devenus hors de saison ; il n'était guère Romain, il essaya de le devenir pour sacrifier au goût public. Cette seconde transformation du chevalier de Cubières a fait sourire la moitié de Paris et révolté l'autre. Le ridicule qu'il avait côtoyé jusqu'alors commença à l'envahir complètement ; il devint la proie des journaux royalistes, qui lui demandèrent, celuilà, un morceau de sa houlette brisée, celui-ci, un de ces nœuds d'épaule qui allaient si bien à son habit d'aristocrate; un autre enfin, les stances charmantes qu'il avait adressées jadis à Marie- Antoinette. Dorat-Cubières, qui avait une constitution poétique à l'épreuve des huées, ne ac

s84 ODBués rr DéDAiCNis.

laissa pas étourdir par ce concert railleur; il continua à faire rimer patriotes et despotes, esclaves et entraves, tyrannie et patrie.

Toutes ces dcclamations appelaient une recompense : la Commune de Paris fit de lui son secrétaire général. Ce jour-là, il y eut bien des poètes étonnés. Dorat-Cubières s'accommoda de ce singulier emploi qui flattait sa vanité politique, et il se vit incorporé dans la machine de l'Etat avec les personnages les moins faits pour le comprendre. A ceux qui lui en feront un reproche, je répondrai qu'il n'est pas impossible que Dorat-Cubières eût conçu l'espérance d'adoucir par les sons de sa lyre les ours et les tigres de la république naissante.

Et voyez! le 22 août 1792, il se présente à l'Assemblée législative; il demande à être entendu, malgré l'heure avancée, — il était onze heures du soir; — peut-être avait-il quelqties révélations importantes à faire. Pas du tout. Laissons parler le Moniteur : t M. Dorat-Cubières, admis à la barre, prononce un discours dans lequel il soutient et prouve par des exemples que la poésie et l'éloquence, loin de ne fleurir que sous les rois, n'ont, au contraire, jamais eu plus d'éclat, plus d'élévation, de g;nui* deur, que dans les républiques ou dans ce$ grandes secousses politiques qui donnent même aux monarchies l'énergie républicaine. (Drôle de style, n'est-ce pas ?) L'Assemblée ordonne la men-

cuBiÈRxs. a85

tjon honorable et accorde à M. Cubièrcs les honneurs de la séance. >

Cette phase nouvelle et inattendue de sa vie n'est pas certainement la moins piquante. Pendant quelque temps, nous pouvons le voir, assis à son pupitre ofllcicl et écrivant — en prose — sous la dictée d'.Anaxagoras Chaumctte. Lors de l'abjuration du culte, il joue un certain rôle, et le conseil général de la Commune le charge de convertir le pape et les cardinaux, et de leur envoyer à cet effet la traduction de tous les procès-verbaux de déprôtrisation. Il n'y a pas de la faute à Cubières si le pape ne s'est pas converti.

En tant que poète, son embarras et sa gaucherie sont souvent risibles. Ses habitudes d'élégance le gênent, il ne peut pas rompre avec elles tout d'un coup. Il essaye d'abord de prendre la Révolution en riant, de la tourner vers le badinage : il publie les États Généraux de Cythère ; ensuite, sous le titre de Ma nouvelle maîtresse, il célèbre la loi. — De toutes les citoyennes qui fréquentent les clubs et les tribunes publiques, Olympe de Gouges lui semble la moins laide : il fait un poème à la gloire d'Olympe de Gouges. Mais ce ne sont là que des faux-fuyants, des souvenirs de boudoir, des réminiscences aristocratiques ; il s'agit d'entrer plus résolument dans les idées nouvelles, et surtout dans la poésie nouvelle. Domt-('uhicrcs hjsitc un peu.

a86 OUBLIÉS ET DÉDAIGNÉS.

puis enfin, ne vuulant point passer pour suspect, il entonne :

Salut, Hébert ! et salut, Pache!

Rivaux des Brutus, des Catons I Permettez que ma muse attache Un brin de châne sur vos fronts, etc., etc.

Le fossé est franchi. Il ira maintenant plus loin, comme enthousiasme démagogique, que cet autre berger son confrère, le berger Sylvain Maréchal, Infidèle à ses dieux, il brûlera ce qu'il a adoré, il appellera la cour un repaire de tyrans, la reine une Kuménide, le roi le dindon Capet. Enfin il attachera un brin de chêne sur le front de Marat, — de Marat, en qui il reconnaît un mélange étonnant d énergie et de grâce.

Tu n'iras pas plus loin, Dorat-Cubières !

Mais que dis-je ? Convient-il bien encore de l'appeler Dorât ? Lui-même ne se repcnt-il point d'avoir pris un peu à la légère le nom de ce poète aristocrate ? Écoutez-le s'exprimer à ce sujet : « 11 est douteux, dit-il, que la Révolution française eût fait beaucoup de plaisir à Dorât ; son genre de vie vraiment fastueux pour un homme de lettres, ses habits brodés et son carrosse, son valet de chambre et le luxe de ses éditions, ne lui eussent guère permis d'en sentir le prix ; et moi, j'en ai paru si enchanté, que je n'ai fait que la célébrer depuis qu'elle est ar»

Ct'BIÈKKS. 387

rivco, et qu'il ncst pas sorti de ma plume féconde et variée un seul ouvrage qui n'y eût quelque rapport ; la liberté et Tcgalité sont mes idoles ; et les idoles de Dorât n'étaient pas à beaucoup près si populaires ni si bourgeoises ; il aurait rougi sans doute, il se serait fâché peutêtre si on l'eût appelé un poète sans-culotte ; et moi, à qui les mots ne font pas peur, je me suis sans-culottisé de la meilleure grâce du monde. > Je ne dirai pas toutefois que sa poésie fût en grand succès auprès des sans-culottes. D'ailleurs il avait le tort de leur en rebattre les oreilles : un festin patriotique ne pouvait avoir lieu sans être couronné au dessert par un dithyrambe de Cubières. L'applaudissait-on ? il ripostait par un impromptu. Ahnanacit des Muses ou Commune de Paris, tout lui était bon pour épancher son inspiration de circonstance. Chaumette, qu'il poursuivait de ses odes et de ses épîtres, l'envoyait volontiers à tous les diables ; mais Cubières ne se déconcertait pas pour si peu. Un jour, il se présenta chez le procureur de la Commune, une liasse de papiers à la main : t Est-ce encore des chansons que tu m'apportes là? — Non, citoyen. — A la bonne heure! — C'est simplement un poème, que je voudrais dédier à ta femme. — A ma femme ! s'écria Chaumette ; est-ce que tu la prends par hasard pour une femme de lettres ? Tiens, ses œuvres sont dans le tiroir de ma commode. ■ Ouvrant alors ce

a88 OUBUÉS ET OÉDAICNÉS.

tiroir, il montra de vieux bas que sa femme ravaudait. Le tendre ami de la comtesse de Beauharnais dissimula assez mal une grimace de cidevant ; il fut obligé de remporter son poème.

Il fut plusieurs fois envoyé au Temple lors de la détention de la famille royale. « Se trouvant un jour d'inspection, raconte M. Mahul, et ayant vu Texactitude avec laquelle Louis XVI observait le jeûne des Quatre-Temps et faisait ses prières, il en rendit compte et conclut que ce prince était un dévot, et par conséquent un tyran, attendu que Louis XI et Philippe II, roi d'Espagne, avaient été à la fois dévots et oppresseurs. »

D'un autre côté, — car tout est incertitude et nuage dans cette période de l'existence de Cubières, — on trouve dans le livre des Girondins un fait qui, s'il est vrai, restitue à l'auteur des Hochets de ma jeunesse une partie de ses premiers sentiments aristocratiques. « Dorat-Cubières, dit M. de Lamartine, membre de la Commune, homme plus vaniteux que cruel, fanfaron de liberté, écrivain de boudoirs, déplacé dans les tragédies de la Révolution, était de ser\'ice dans l'antichambre du roi le jour qu'arriva xVl. de Ma- Icshcrbes. Dorat-Cubicres, qui connaissait et révérait le vieillard, le fit approcher du foyer de la cheminée et s'entretint familièrement avec lui : c — Malesherbcs, lui dit-il, vous êtes Tami de

> Louis XVI ; comment pouvcz-vous lui apporter

> des journaux où il verra toute l'indignation du

CUBIKRES. 280

B peuple exprimée contre lui ? (Fn fouillant Ma- » lesherbes, on avait trouvé sur lui le journal » des séances de la Convention. ) — Le roi n'est » pas un homme comme un autre, répondit le > vieillard ; il a une âme forte, il a une foi qui » l'élève au-dessus de tout. — Vous ôtes un » honnête homme, vous, reprit Cubières, mais » si vous ne l'étiez pas, vous pourriez lui porter » une arme, du poison, lui conseiller une mort » volontaire... » I-a physionomie de M. de Malesherbes trahit h. ces mots une réticence qui semblait indiquer en lui la pensée d'une de ces morts antiques qui enlevaient l'homme à la fortune et qui le rendaient, dans les extrémités du sort, son propre juge et son propre libérateur; puis, comme se reprenant lui-même de sa pensée. « Si le roi, dit-il, était de la religion des philoso- » phes, s'il était unCatonou un Brutus, il pourrait > se tuer; mais le roi est pieux, il est chrétien : il » sait que sa religion lui défend d'attenter à sa » vie, il ne se tuera pas. » Ces deux hommes échangèrent à ces mots un regard d'intelligence et se turent. »

La gloire j>olitique de Dorat-Cubières ne fut pas de longue durée. Malgré ses antécédents patriotiques, il se vit compris dans la loi qui éloignait tous les nobles des emplois publics. Sa douleur ne saurait se rendre en termes assez pénétrés ; il fit le diable à quatre pour prouver qu'il n'était qu'un simple roturier, urt vilain, ce

aÇO OUBUÉS ET DEDAIGNES.

qu'il y a de plus peuple au monde. Il entra dans une grande colère contre ses imprimeurs, qui, dans quelques-uns de ses ouvrages, avaient fait précéder son nom du titre de chevalier. Enfin, il déposa sur le bureau du conseil général de la Commune différentes attestations, constatant que son père, sa mère et lui-même n'avaient jamais été que de francs bourgeois. On ne l'écouta pas. Il dut abdiquer ses fonctions de secrétaire et rentrer dans la vie exclusivement poétique, après en avoir été pour ses frais d'humilité ambitieuse.

Déjà, à propos du décret contre le noblesse, Dorat-Cubières, auprès de qui le madrigal ne perdait jamais ses droits, avait composé une très agréable boutade :

J'admire le sage décret Dont tout noble murmure encore ; Mais l'Amour sera-t-il sujet A cette loi qui vient d'éclore ?

L'Amour, on n'en saurait douter.

Est le pur sang d'une déesse ; On ne saurait lui contester Sa naissance ni sa noblesse.

De l'aimable fils de Vénus Vous connaissez les armoiries :

Ce sont des chiflb«s ingénus.

Couronnés de roses chéries.

Ces chiffres ne sont pM anspecu :

Enfanu de la délicatesse,

S'iis inspirent peu de respect».

Ils font éciorc la tendresse.

Depuis cette époque, Dorat-Cul.n.i<.> no fi^ra plus qu'en sous-ordre parmi les Jacobins. Insensibles au.x accords de sa lyre, les ours et les tigres avaient mis Orphée à la porte de leur caverne.

On s'est beaucoup élevé contre la conduite tenue par Cubièrcs pendant la Révolution ; cependant nous y cherchons vainement un acte violent ou sanguinaire. Peut-être a-t-on pris trop au sérieux cet homme d'improvisation et de souplesse qui saisissait son inspiration dans le vent. Une femme, à qui notre sympathie n'est acquise qu'avec des restrictions, madame Roland, en a parlé avec une aigreur méchante, et dans des termes qui ne conviennent pas à une bouche de rose :

« Venu chez moi, je ne sais comment .^ lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté ; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insuppor-

2^2 OUBLIES ET DRDAIGNKS.

table à la seconde. Plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont à faire. (^ubicres l'entendit ; et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation, où j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune. »

Madame Roland ne s'en tient pas à cette appréciation méprisante ; elle trouve à Dorat-Cubières une figure répugnante, insolente et basse; et, après lui avoir reproché la versatilité de sa muse, elle ajoute : « Mais qu'importe ! pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain ! C'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou en signant un ordre de police. »

Il y, a erreur dans ces lignes. Dorai-<^upicres était riche, ce n'était pas pour gagner du pain qu'il écrivait des quatrains. Le jour qu'il se présenta à la barre de l'Assembl -lative, il offrit une somme de cent livres pour les veuves qu'avait faites le massacre du lo août. Il a dit lui-même : « Je suis entré avec une fortune dans la Kcv"''iti'.iv i'rn >:i!i>; sorti pauvre ' » P<Mit-

I . Œurres dramattqua de C. dt Pmbmé^eamx. Paris, Desniarets. 1810, 4 vol. in-i8. Consulter ravertûaeinent piaoé eo t£tt da premier volume.

CUBrëRES. 993

être aoraîs-fe laisuî de côté cette objection de mauvaise foi, si les Mémoires de madame Roland ne faisaient autorité en littérature comme en politique.

Quelque chose qui prouve également que Dorat -Cubières , loin d'avoir à gagner du pain, pouvait encore en donner aux autres, c'est ce passage d'un livre publié en 1816 sous le titre de Martyrologe littéraire : « Nos arquebusiers du Parnasse ont décoché sur le chevalier de Cubières toutes les flèches du ridicule pour ses opinions philosophiques et ses erreurs littéraires; mais, parmi ces tirailleurs, il en est beaucoup qu'il a obligés, et nul n'a dit un mot de sa modeste bienfaisance. >

Au nombre de ses ennemis, on regrette de rencontrer l'abbé Morellet, — homme de goût, mais plus encore homme de passion, — qui, dans un long chapitre de ses Mémoires, le charge indignement et ctourdiment. L'abbé Morellet avait été mandé à la Commune pour rendre compte de sa conduite politique : il se sauva, comme beaucoup de monde, par des réponses mensongères ou tout au moins ambiguës. On ne lui fit aucun mal; mais son domestique l'ayant informé que, pendant son interrogatoire, Dorat- Cubières avait dit quelques mots à l'oreille du procureur général, l'abbé conclut à une dénonciation, et c'est ce fait absurde qui lui dicta plus tard les péages grossières que nous indiquons.

394 OUBUÉS ET DÉDAIGNÉS.

Lors du procès de Chaumette, où il comparut comme témoin , Cubières se conduisit avec mesure, et borna sa déposition à des faits insignifiants, qui, s'ils ne changèrent pas la conviction du tribunal, n'en accélérèrent pas toutefois l'arrêt terrible. Et cependant, quel autre mieux que lui aurait pu raconter les épisodes de cette Commune, en bas de laquelle il avait siégé r

Lui-même, dans une trop courte apologie de ses actes soi-disant révolutionnaires, n'a parlé qu'avec une rare discrétion des ser>'ices qu'il a rendus et du mal qu'il a empêché. Il a cru devoir passer sous silence une action qui l'honore infiniment, et que madame Roland ignorait sans doute. Puisqu'il s'est trouvé des désœuvrés pour faire le procès à Dorat-Cubières, cette pièce e$t d'un trop grand poids pour que nous imitions sa réserve.

Un royaliste émérite, M. le comte de Barruel- Beauvert, se trouvait au château des Tuileries lors de l'attaque du lo août. Placé entre la fuite et la mort, il tenta de s'échapper, l'épée à la main, par une galerie qui conduisait vers l'escalier du cabinet des médailles, au bout de la place du Carrousel. Il n'y arn>'a pas sans difficultés, ayant été obligé de briser les panneaux de plusieurs portes. Sur le quai, il voulut se jeter dans un fiacre ; mais le cocher lui dit : ■ Vous sortez du chùtcau, je ne vous mènerai point. — Il t'appartient bien de me répondre de

CUBliM». 995

la sorte ! répondit le comte de Barruel-Beauvcrt ; conduis-moi tout de suite chez le président de la section de l'Unité, rue des Saints-Pères. — C'est différent, murmura le cocher, à qui ces mots imposcrenf. » Kt il fouetta ses chevaux.

Ici, laissons M. de Barruel-Beauvcrt prendre la parole :

« Ce président de la section de l'Unité était un ancien écuyer de main de S. A. K. Madame, comtesse d'Artois; et, la reconnaissance ne m'étant. point à charge, je le fais connaître publiquement pour mon sauveur : c'est le chevalier de Cubièrc i chevalier avait toujours eu du gnùt pour le gouvernement populaire. La lecture, l'étude de certains livres lui avaient donné de fausses idées de liberté. Knfin, je dois cette justice au chevalier de Cubières : me voyant entrer chez lui, et se doutant bien que je venais des Tuileries, il m'embrasse et me dit : — Je justifierai la noble confiance que vous avez en moi ; nous ne sommes point du môme parti, mais nous pouvons toujours nous estimer et nous aimer. Restez ici : vous y serez en sûreté ; personne ne s'avisera de venir vous y chercher. Vous me permettrez de vaquer à mes afTaires et à celles de la section. Voilà ma bibliothèque. J'irai moimême avertir votre valet de chambre que vous êtes chez moi, afin qu'il ne soit pas en peine de vous et qu'il vous apporte ce dont vous aurez besoin; mais je lui recommanderai de ne pas

296 OUBLIES BT HÉOAIGiris.

venir pendant le jour, de crainte qu^on ne le suive et qu'il ne vous fasse découvrir, ce qui nous perdrait l'un et l'autre.

> Le chevalier de Cubicres, ajoute M. de Bar ruel, a eu des torts dans l'esprit des royalistes ; mais, dans mon cœur, ses torts sont tous lavés : il m'a sauvé la vie, je ne suis point ingrat •. >

Un pareil trait, on en conviendra, n'est pas du fait d'un révolutionnaire forcené. Cette phrase, que l'on aura remarquée : c Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire », semblerait en outre détourner de lui ou du moins atténuer le reproche d'apostasie qui lui a été adressé.

Pour moi, je crois à la réalité de tous les enthousiasmes de Cubières. Il a accepté la Révolution française comme un nouveau sujet proposé par Dieu pour le concours de poésie. Un fait à l'appui, c'est son acharnement à se parer du nom de poète de la révolution, et son obstination à en solliciter publiquement le titre officiel. « Je Tai mérité plus qu'un autre, s'écrie-t-il dans une de ses préfaces : d'abord c'est moi qui. le premier, ai salué Tavénement de la Révolution ; ensuite c'est moi qui lui ai consacré le plus de vers ! > Cette dernière raison surtout lui semble concluante.

I . Leiiret sur qptlqmit pariicmUirilét McrtU» ée rkisktirtpem' dam rinterrègm des Buwrhvm, par k ooattt de Barrud^Bcauvert, tome I, p. 19».

cuiiteis. «97

Si l'on ne jugeait, en ciïet, les poètee que par le nombre de leurs productions, Dorat-Cu bières l'emporterait facilement sur tous ses rivaux. Dans la foule de ses ouvrages, je dois citer deux volumes qui parurent en 1793 avec ce titre l<îgèrement étrange : « Œuvres chbisies de Dorat- Cubières, recueillies et publiées par Annette Dklmar, pour servir de suite aux poésies de Dorât. » Quelle était cette Annette Delmar ? quelle était cette admiratrice fanatique du sccrétaire-greflicr de la Commune de Paris ? — Madame de Beauharnais aurait pu nous rcnseit^ner peut-être.

Plus tard , Dorat-Cubièresdonna au public trentesi.x hymnes civiques pour les trente-si.x décadis de Tannée (Gosscc a fait la musique de quelquesunes) et un poème sur le calendrier républicain.

Voici de quelle manière il met en vers les nouveaux douze mois :

Germinal me verra caresser ma Liseue ; Florcal, de bouquets orner sa collerette ; Prairial, la mener sur de riants gazons; Messidor, avec elle achever mes moissons ; Thermidor, près des eaux détacher sa ceinture ; Fructidor, lui servir la pèche la plus mûre ; Vendémiaire, enivrer ses esprits amoureux ; Brumaire, sous un voile abriter ses cheveux ; Frimaire, au coin du feu la déclarer vestale ; Nivôse, i sa blancheur offrir une rivale ; Pluviôse, pour elle affronter le» torrents ; Et Ventôse, braver les sombres ouragaoa.

ag$ OUBUts KT DÉOAICNés.

Dans ce môme poème du Calendrier républicain, on trouve des vers semblables à ceux-ci :

Des fleurs, des frui^, des bois et des gra» pâtangcs

Le nom à retenir est toujours plus aisé

Que celui d'un brigand jadis canonisé.

Le cheval, le baudet rendent les champs fertiles ;

Et j'aime cent fois mieux les animaux utiles

Que tous ces fainéants confesseurs, confessés.

Qu'une pieuse main a, sous verre, enchâssés.

... 11 dit. Au même insunt, de la voûte azurée

Déménage des saints la famille éplorée.

Où saint Pierre agitait les clefs du paradis.

S'élancent deux coursiers vigoureux et hardis :

L'un écarte Joseph, l'autre poursuit Antoine.

Des palais étoiles tombent moine sur moine.

La vigne se marie à son arbre chéri

Dans la chaire où prêchait Philippe de Néri.

Tout est bouleversé : la tendre marjolaine

Fleurit où soupirait la douce Magdeleine;

Le grand Thomas d'Aquin, plus humble qu un ciron.

Fuit et cède la place au large potiron, etc., etc.

Dorat-Cubières avait dédié son Calendrier républicain à Lalandc, qui lui répondit : « Vous avez bien mérité de l'astronomie. > Lalande maniait donc répigramme ?

Le salon de madame la comtesse de Beauharnais est le seul qui soit resté ouvert à toutes les époques et pendant toutes les crises de la Révolution française. On peut dire que c'est à la fois le dernier salon du dix-huitième ëiccle et le premier du dix-neuvième. Terrain neutre et exclusivement consacré à la conversation légère, il a été traversé successivement par les hommes les plus divisés d'opinions et de partis : l'abbé de Mably, Cazotte, Mercier, Bitaubé, le baron de Clootz, le comte de Saint-Aldegonde et l'infortuné Bailly. On dînait plusieurs fois par décade chez la comtesse de Beauharnais ; et, comme les dîners ont toujours eu beaucoup de succès sous tous les gouvernements, ce fut là sans doute ce qui fit fermer les yeux sur ce que son logement de la rue de Tournon avait peut-être de trop somptueux et d'antirépublicain.

Dorat-Cubicrcs y remplissait les fonctions de majordome, ce qui scandalisa quelques bonnes âmes et fit un tort réel à madame de Beauharnais. Le Cousin Jacques, dans son Dictionnaire néolngique, s'exprime à ce propos de la manière suivante : « Je n'examine pas de quelle nature

3o2 OUBLIAS ET DÉDAIGNÉS.

écrites avec élégance ; le reste n'est qu'une paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé :

La mer éuit u-anquille ; et, pleins de ses douleurs, Nous étions sur la rive et noiu versions des pleurs. A son char attelés, ses coursiers intrépides L'attendaient sur le bord des campagnes liquide* ; Il monte, le front triste et le cœur agité ; Le char rouie et fend l'air avec rapidité. Des yeux nous le suivons : mais il entrait à peine Dans l'aride désert qui termine la plaine. Qu'un bruit épouvanuble aussitAt retentit ; Des coursiers étonnes l'essor se ralentit ; Us s'arrêtent, du pied ils frappent la pou<'-è-f Et dressent, hennissant, leur superbe crin ^

Dégoûté des collaborations posthumes, Cubières-Palmézeaux composa, avec Pelletier-Volmérange, une pièce intitulée Paméla mariée, qui renferme quelques bonnes scènes. Il s'adjoignit également Moline pour quelques o|>éras, dont Porta et Catruffo Brent la musique. La plupart de ces pièces, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais vu le jour de la rampe, sont imprimées. Il en est deux qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie de Sylla, attribuée par lui à l^ierrc Corneille, et une autre, la Mort de Caton, publiée sous le nom de l'abbë Geoffroy. Le fiameux aristarque, qui n'entendait pas la plaisanterie, cita Cubières devant le juge

CUBIÈRKS. 3o3

de paix, lequel déclina humblement sa compétence et renvoya les parties devant le tribunal des Muscs ( style DoratCubièrcs ).

Ce n'était pas la première fois que notre poète se rendait coupable de cet étrange délit ; déjà il lui était arrive, en 1788, de signer ies États Généraux de l'Église du nom de l'abbé Raynal. Une autre fois il se fit passer pour mort, afin sans doute de voir la vogue s'attacher à ses ouvrages ; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le troisième jour.

J'ai dit que le chevalier de Cubicres avait eu souvent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien de plus joli, dans le genre précieux, que cette chanson adressée à la comtesse de Beaahamais :

Vous m'ordonnex de U brûler

Ccne Icnrc charmante, Seul bien qui pût me consoler

De vous savoir obsente :

Eb bien I au gré de vos désirs,

Le feu l'a consumée.

Et j'ai vu mes plus doux plaisirs

S'exhaler en fumce I

Un spectacle si douloureux Eût enchanté votre âme ;

Mais pour moi quel revers affreux Que voire leure en flamme I

Inurprites de mes douleurs,

3o2 OUBUis ET DÉDAIGNÉS.

écrites avec élégance ; le reste n'est qu'une paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé :

La mer ëuit u-anquille ; et, pleins de tes douleurs, Nous étions sur la rive et nous versions des pleur». A son char attelés, ses coursiers intrépides L'attendaient sur le bord des campagnes liquide* : Il monte, le front triste et le cœur agité ; Le char roule et fend l'air avec rapidité. Des yeux nous le suivons : mais il entrait à peine Dans l'aride désert qui termine la plaine, Qu'un bruit épouvanuble aussitât retentit ; Des coursiers étonnés l'essor se ralentit ; Ils s'arrStent, du pied ils frappent la poussière. Et dressent, hennissant, leur superbe crinière.

Dégoûté des collaborations posthumes, Cubières-Palmézeaux composa, avec Pelletier- Volmérange, une pièce intitulée Paméla mariée, qui renferme quelques bonnes scènes. Il s'adjoignit également Moline pour quelques opéras, dont Porta et Catruffo firent la musique. La plupart de ces pièces, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais vu le jour de la rampe, sont imprimées. Il en est detu qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie de Sylla, attribuée par lui à Pierre Corneille, et une autre, la Mort de Caton, publiée sous le nom de l'abbé Geoffroy. Le fameux aristarque, qui n'entendait pas la plaisanterie, cita Cubières devant le juge

CUBIÀRKS. 3o3

de paix, lequel déclina humblement sa compé> tencc et renvoya les parties devant le tribunal des Muses ( style Dorat-Cubières }.

Ce n'était pas la première fois que notre poète se rendait coupable de cet étrange délit ; déjà il lui était arrive, en 1788, de signer les États Généraux de l'Église du nom de l'abbé Raynal. Une autre fois il se tit passer pour mort, atin tans doute de voir la vogue s'attacher à ses ou« vrages ; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le troisième jour.

J'ai dit que le chevalier de Cubières avait eu souvent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien de plus joli, dans le genre précieux, que cette chanson adressée à la comtesse de Beauharnais :

Voui m'ordonne! de la briUer

Cette lettre charmante.

Seul bien qui pQt me con>oler

De vous Mvoir absente :

Eh bien I au gré de vos désirs.

Le feu l'a consumée.

Et j'ui vu mes plus doux plaisirs

S'exhaler en fumée !

Un spectacle si douloureux EOt enchanté votre âme ;

Mais pour moi quel revers affreux Que votre lettre en flamme !

Inicrprétcs de mes douleurs.

304 OUBUÉS KT DÉDAIGNÉS.

Et ne tachant point feindre.

Mes yeux ont uni vcr»c de pleurs Qu'ils ont failli l'éteindre.

Quel que doive cire mon destin

Dont vous êtes l'arbitre, Si je reçois de votre main

Une nouvelle cpitre, A vos ordres pleins de rigueur.

Empresse de me'rendre, Je la poserai sur mon cœur

Pour la réduire en cendre.

La manière coquette de Cubières aide peu à comprendre son admiration excessive pour Mercier et pour l'auteur du Paysan perverti, avec lesquels il demeura toujours Hé. C'est sans doute sous l'influence du premier qu'il écrivit la diatribe Sur la funeste influence de Boileau en littérature, et qu'il gratta plusieurs fois avec ses ongles le buste de Racine. Quoi qu'il en soit, au milieu de ses paradoxes, il y a des cho6es à recueillir dans sa correspondance avec Mercier et M. Simon, publiée en 1810. Ses nombreux Éloges, qui n'ont pas été rétmis, contiennent quelquefois d'intelligents apefçus.

On peut évaluer les œuvres de Cubières à cent cinquante volumes et brochures. Ses manuscrits, que, par testament, il avait légués à la Bibliothèque royale, ont été refusés. Peut-être renfermaient-ils de curieux Mémoires.

cuBiiRis. 3o5

Au commencement de l'Empire, il obtint un emploi dans les postes, grâce au crédit de madame de Beauharnais, qui était devenue la belletante de Napoléon. Depuis lors, le nom de Cubières tomba peu à peu dans Toubli, malgré ses efforts pour entretenir l'attention, et malgré ses publications non interrompues. Son dernier ouvrage, daté de t8i6, est intitulé : Chamousset, ou le Fondateur de la petite poste, poème en qua. tre chants.

Jusqu'à son dernier jour, le chevalier de Cubières conserva une humeur gaie, turbulente même. Il ne détestait pas un bon festin, et, sous ses cheveux blancs, il gardait les goûts d'un dameret. Plusieurs personnes lui en ayant fait le reproche, il se crut obligé d'écrire son panégyrique en forme de dialogue, au commencement d'un de ses volumes. Voici cet original document :

UN KPin^RIEN.

« Il est permis d'aimer les jolies femmes, la bonne chère et le bon vin ; moi, par exemple, je les aime modérément, car jamais je ne me grise; mais Cubicrcs se grise quelquefois, et alors il adresse aux dames des madrigaux, des sonnets, des triolets, des chansons bachiques ; il se met à leurs genoux devant tout le monde pour leur baiser la main, ce qui est vraiment scandaleux.

Jo6 OUBUéS ET OtOAlGNÉS.

Page 1