FRKRON ET LES COMEDIENS
En jouant f Écossaise, les Comédiens- Français n'obéissaient pas seulement au ressentiment de M. de Voltaire ; ils donnaient aussi satisfaction à leurs rancunes personnelles. Fréron ne les ménap^eait pas ; il leur disait sensément et nettement la vérité, ce qui est la chose que les comédiens aiment le moins à entendre. Ils furent donc charmés de ce succès, et ils représentèrent la pièce trois fois par semaine. Pendant ce temps. Voltaire en faisait imprimer une seconde édition, augmentée de la Requête aux Parisiens,
76 OUBUÉ8 ET DÉDAlGNés.
et d'un Apertisscment où il continue de parler au nom de Jérôme Carré. On n'en lira pas sans stupeur l'extrait suivant :
« Comme ce Fréron avait eu l'inadvertance de se reconnaître dans la comédie de l'Écossaise^ le public le reconnut aussi. La comédie était sue de tout le monde par cœur avant qu'on la jouât, et cependant elle fut reçue avec un succès prodigieux. M. Jérôme Carré, au sortir du spectacle, fut embrassé par plus de cent personnes. « Que vous êtes aimable, monsieur Carré, lui » disait-on, d'avoir fait justice de cet homme » dont les mœurs sont encore plus odieuses que » la plume ! — Eh î Messieurs, répondit Carré, » vous me faites plus d'honneur que je ne mé- » rite ; je ne suis qu'un pauvre traducteur d'une » comédie pleine de morale et d'intérêt. » Comme il parlait ainsi sur l'escalier, il fut barbouillé de deux baisers par la femme de Fréron. « Que je » vous suis obligée, dit-elle, d'avoir puni mon » mari ! Mais vous ne le corrigerez point. »
D'aussi épouvantables plaisanteries se passent de commentaires.
Que faisait Fréron cependant ? Le cruirau-on : il retournait à la deuxième représentation de l'Écossaise, comme s'il avdt voulu en appeler du publii. i public à jeun. Cette nouvelle
épreuve ne servit qu'à le convaincre de la puissance et de la ténacité de ses adversaires. 11 essaya de prendre sa revanche sur son pn^>re
ndoum. 77
terrain, dan» F Année littéraire ; mais là encore il se heurta contre les chicanes des censeurs, qui lui biffèrent sans pitié ses moindres badinages ; son compte rendu de l'Écossaise sortit tout mutilé d'entre leurs mains. Tel qu'il est cependant, c'est une page charmante : on y voit le « Sénat philosophique > se réunir pour faire chanter un Te Voltarium. Je n'en finirais pas à raconter ce qu'il en coûta à Fréron de démarches et de lettres pour qu'on lui tolérât ce Te Voltarium. 11 fut obligé de s'adresser à M. de Malesherbcs, qui donna son autorisation en écrivant au censeur que « le pauvre Fréron était dans une crise qui exigeait quelque indulgence. > De l'indulgence, pas davantage !
Si l'on consulte les registres de la Comédie- Française, on verra que l'Écossaise fit de grosses recettes. Il est vrai quelle était jouée à ravir, et par les meilleurs sujets : Préville faisait Freeport, Brizard faisait Fabrice ; les rôles de Lindane et de PoUy étaient remplis parmademoisellc Gaussin et mademoiselle Dangeville.
Mais ce qui passe toute idée, c'est que, deu.x mois ensuite, en septembre, les Comédiens Italiens jouèrent sur leur théâtre l'Écossaise^ mise en vers par un M. de la Grange.
Ah ! j'allais oublier l'Opéra-Comiquc de la foire Saint-Laurent, qui, lui aussi, dans la môme année, voulut avoir son Écossaise ou plutùt son Jîcusseusc, une parodie en un acte, écrite par
78 OUBUAt WT DÉDAIGNÉS.
Poinsinet, cette parodie humaine. Frérony jouait son personnage, sous le nom de Moucheron, i côté de Fabrice, devenu Propice le gargotier, et de Frceport, devenu Francporc le marchand de bœufs. Lindane et lady Alton avaient été travesties en Marianne ctcn Jcanneton. Vous voyez que la parodie était aussi avancée alors que maintenant •.
Ainsi tous les théâtres faisaient leur cour à Voltaire ; et Fréron, après avoir mérité le surnom de bête noire des philosophes, était en train d'acquérir celui de bête noire des comédiens. Pourtant, il avait droit à plus d'égards de la part de ces derniers : il leur avait rendu des services ; c'est à lui qu'ils durent de connaître l'existence d'un descendant de Corneille, et c'est par Fréron que ce descendant de Corneille se vit arraché à la misère. Plus tard. Voltaire demanda chez lui la fille de ce pauvre homme; il la logea et lui trouva un mari. Cela est fort louable assurément, mais cela n'empêche pas que si Voltaire avait découvert la fille , Fréron avait trouvé le père, et qu'il avait sollicité et obtenu pour lui une représentation à bénéfice. On a fait grand fracas de la belle action de Voltaire, on n'a pas soufflé un mot de celle de Fréron. Les détails de cette
I. Votuire est aux aguets ; vite un mot A Thiriot : ■ Si FÊ' ewMMM est pbtsante, conme oa me le mande, ajrea k diarité de la mettra «lus k paquet, car il Ciat rire. > (Lcttra do a) septembre 1760.)
nÈM<M, 79
histoire oubliée, j'allais dire inconnue, sont relatés dans l'Année littéraire du ao mars 1760, — l'an de l'Écossaise :
« Jean-François Corneille, écrit Fréron, malheureux dès le berceau, n'a pas môme eu l'avantage de recevoir l'éducation la plus commune ; il sait seulement lire et écrire. 11 vivait à Kvreux dans la misère et dans l'obscurité, lorsqu'on lui apprit qu'il avait dans M. de Fontenelle un cousin dont le nom était célèbre, et qui d'ailleurs pouvait par lui-même ou par son crédit changer sa triste situation. 11 vint à Paris dans cette espérance; mais, par malheur, M. de Fontenelle était âgé de près de quatre-vingt-dix-sept ans ; sa mémoire ne le servait plus avec fidélité. Jean-François Corneille s'annonça chez lui comme un petit-fils de Pierre Corneille. M. de Fontenelle et tous ceux qui l'entouraient crièrent à l'impKJSture, parce qu'ils confondaient Pierre Corneille le poète, dont la postérité était éteinte, avec Pierre Corneille, avocat et secrétaire de la chambre du roi, grandpère, en effet, de Jean-François Corneille. Celuici, qui n'avait jamais lu les ouvrages de son oncle, ni môme entendu parler de lui que vaguement, n'était pas en état de faire cette distinction. 11 ne put donc détromper son parent, qui ne lui a fait aucun bien ni pendant sa vie, ni après sa mort. »
Fréron raconte l'existence déplorable que traîna pendant longtemps ce naïf rejeton d'un grand homme.
8o OUBLIAS KT DÉOAIGMis.
c Les secours qu'il avait reçus des généreuses héritières de M. de Fonteneflc ne pouvaient soulager que pour un temps sa misère; il retomba bientôt dans l'indigence; il n'avait pour toute ressource qu'un emploi très médiocre. M. Titon du Tillet, ce citoyen si noble, si vertueux, si sensible, gémissait de son infortune. Comme son ftge et ses infirmités ne lui permettaient pas de faire des démarches, il me fit l'honneur de penser à moi, m'adressa M. Corneille, et me chargea d'imaginer quelque moyen de lui être utile. Il me vint dans lesprit de solliciter pour lui une représentation dune des pièces de son oncle. J'en parlai d'abord à deux ou trois comédiens, qui goûtèrent ma proposition. Je menai M. Corneille chez des personnes du premier rang et les plus propres à faire réussir mon dessein... Lorsque je vis que tout était favorablement disposé, je dictai à M. Corneille la lettre suivante^ qu'il fit tenir aux comédiens assemblés le lundi 3 de ce mois... Le même jour, les Comédiens Français répondirent à M. Corneille ; les termes de cette réponse leur font beaucoup d'honneur.
c Monsieur,
> Il nous serait difficile de vous peindre et notre surprise d'avoir ignoré jusqu'à ce moment qu'il existât un neveu du grand Corneille et notre satisfaction en apprenant cette nouvelle. Les acclamations les plus touchantes ont été
PRÉRON. 8l
d'abord les seules interprètes de notre sensibilité. Revenus de ce premier trouble d'une joie imprévue, nous n'avons pas hésité un instant à vous accorder la représentation que vous souhaitez et qui vous est due à tant de titres. Mais permettez-nous, monsieur, de n'avoir aucun égard à votre généreuse discrétion. Vous vous âtes restreint à nous demander un mardi, un jeudi ou un vendredi. Nous nous croyons obligés de vous céder un de nos beaux jours. Il a été décidé d'une voix unanime, dans notre assemblée, que nous représenterions lundi prochain, lo de ce mois, à votre profit, la tragédie de Rodo^ gune, un des chefs-d'œuvre de Pierre Corneille. Nous vous prions aussi, monsieur, d'accepter pour toujours vos entrées à notre spectacle, d'y choisir votre place et de l'occuper le plus souvent qu'il vous sera possible. Nous devons au grand Corneille, à la nation, à nous-mêmes, ces témoignages, bien faibles sans doute, mais les seuls que nous puissions donner, de notre respect, de notre vénération, de notre gratitude pour le fondateur de la scène française. Un descendant de ce grand homme est en droit de tout exiger de notre reconnaissance. Nous vous supplions, monsieur, de la mettre à toute épreuve ; vous ne l'affaiblirez ni ne l'épuiserez jamais ; elle est aussi forte, aussi vive et aussi durable que les écrits de votre oncle immortel.
■ Nous avons l'honneur d'être, avec un pro-
83 OUBUéS ET DÉDAIGNÉS.
fond respect, au nom de tous nos camarades, monsieur, vos très humbles et très obéissants 8er>'iteurs.
» De Bellecour, Le Kain, Bubois, Brizard, Bernal'lt, Blainville, Gaussin, Drouin, Hus, de Bonneval, Durancy, etc. »
» On ne peut donner, dit Fréron, qu'une bien faible image de la sensation vive excitée dans le public par le désintéressement des comédiens, qui non seulement ont renoncé aux honoraires qui leur reviennent toutes les fois qu'ils jouent, mais encore ont pris sur eux tous les frais de cette représentation ; par la générosité d'un grand nombre de particuliers, qui, pour une place de six livres, ont donné, les uns vingtquatre, les autres quarante-huit, ceux-ci soixantedouze, ceux-là quatre-vingt-seize livres ; une protectrice éclairée des lettres et des arts a envoyé dix louis à la boite, sans faire prendre un seul billet. Plusieurs personnes qui ont des \ogei à l'année les ont ce jour-là payées au-dessus de leur prix, en faisant dire qu'elles ne les occuperaient pas et qu'on pouvait y laisser entrer de» payants. Les danseuses mêmes de la Comédie, qui ont une loge aux troisièmes, après avoir payé leurs places, les ont aussi abandonnées au public. Je ne vous dis rien de l'afflucncc du monde attirée à ce spectacle. La salle eût été remplie quand elle aurait été deux fois plus grande; on
PRÉRON. 83
a renvoyé plus de quatre-vingts carrosses, et dès trois heures il n'y avait plus de billet
L'enthousiasme de Frtron ne laisse pas que de faire sourire, bien qu'il parte d'un sentiment respectable ; il est pousse si loin qu'après avoir réclamé le buste de Corneille pour la Comédie- Française, Fréron demande aussi celui de Voltaire. Vous ne le croyez pas ? rien de plus vrai pourtant : « 11 serait agréable et glorieux pour la nation, dit-il, que notre théâtre par excellence fût décoré à perpétuité des bustes de nos grands auteurs dramatiques. Quel Français, quel étranger môme n'aimerait pas à voir d'un côté Corneille et Racine, de l'autre Molière et Rcgnard ? On y placerait après leur mort MM. de Crébillon et de Voltaire^ et tous ceux qui, comme eux, illustreraient la scène française. » Pour le coup, voilà de l'abnégation, et de la plus haute ; il y a là de quoi désarmer un adversaire moins irascible que Voltaire.
Fréron termine par quelques renseignements sur la fille de .M. Jean-François Corneille: « Si le neveu de Corneille n'a pas les talents de son oncle, il en a les vertu*. Comme eux il pense avec noblesse, et son àme est aussi sensible que la leur. Vous apprendrez avec plaisir, monsieur, l'usage qu'il a fait des cinq mille francs que lui a valus sa représentation. Il a commencé par payer ses dettes, et, sur ce qui lui est resté, il a mis une somme à part pour donner à sa fille, âgée de dix-
84 OUBUÉS ET DÉDAIGNÉS.
sept ans, une éducation digne de «a nr-'-i-'-e, de son sexe et de ses heureuses disj is.
Elle est entrée à l'Abbaye de Saint-Antoine, où elle aura pour se former les conseils d'une prieure vertueuse, aimable et polie, et les exemples de plusieurs demoiselles de condition comme
elle. B
En voilà assez pour démontrer que Fréron était bon à quelque chose. Lorsque, huit mois ensuite, il apprit que la jeune pensionnaire avait fait ses paquets pour Ferney, il ne put retenir cette exclamation : « Il faut avouer que mademoiselle Corneille va tomber en de bonnes mains ! »