UNO U ET
cent mille livres de dettes! Dorât vold!) alors qu'ils vivaient tous deux sous le même toit et qu'ils collaboraient à des comédies. Ce débat, déshonorant pour les lettres, occupa les badauds pendant quelques jours.
L'avocat écrivait au mousquetaire : « Le courage et la vérité sont calmes; les transports de fureur ne vont qu'au mensonj^e et à la lâcheté. Ne vous présentez jamais devant moi ; d'après vos lettres, qui ne sortiront plus de ma poche, il n'y a pas de considération qui pût mempécher de vous faire éprouver l'ascendant qu'a un galant homme sur un liche, ni de loi qui pût me punir de m'étre fait justice. » Le mousquetaire répondait à l'avocat :
« Un petit ex-avocat, chassé, conspué et couvert du mépris public, ne doit point parler d'honneur. Encore une fois, ce que vous savez serait la seule arme dont je puisse me ser\'ir avec une espèce telle que vous ; mais quand je vous aurais battu, vous n'en seriez pas moins un fripon.
» Vous avez raison de ne point ra'inviter à me présenter devant vous, car vous ne soutiendriez pas aisément les regards d'un honnête homme. Vous ressemblez à l'une de la fable, qui croit faire peur parce qu'il sait braire. 11 me semble que je mets votre valeur à de terribles épreuves. Je suis visible tous les matins ; arrivez, votre chevalerie sera la bienvenue, et je vous donnerai un petit
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essai de la mienne. Eh bien, monsieur le coquin, ètes-vous content ? Je suis de meilleure comr 'tion que vous, car je vous permets de . présenter devant moi, et soyez sûr que cela se passera le mieux du monde.
» Il me fait rire, ce pauvre Linguet, avec son honneur ! D'où diable tombe-t-il ? N'importe, il faut voir ce que c'est que cet homme-là, il doit être curieux. A demain, mon gentilhomme. Pour vous réconforter, je vous préparerai une tasse de chocolat. Quant à mes billets doux, s'ils peuvent être de quelque utilité pour votre réputation chevaleresque, vous pouvez les montrer ; si vous voulez même, j'en donnerai les copies. Je dicte à mon secrétaire, qui sera bien aise de vous connaître ; il aime les gens de cœur, et vous voyez que je ne néglige pas une seule occasion de vous ménager des suffrages. »
En vérité, les dieux d'Homère, qui cependant sont assez forts en bouche, ne se disputent pas en termes plus vifs. Il n'y eut du reste dans cette affaire que de l'encre de répandue. Ce fut Dorât qui, malgré sa jactance, désavoua son accusation dans une lettre insérée au Journal de politique et de littérature. Lui-même annonça confidcndellcment au lieutenant de police que la paix était signée : t Mille fois pardon, monsieur, si je vous ai importuné pour ma malheureuse affaire avec M. Linguet. J'ai eu occasion de le voir, tout s'est passé à ma pleine sadsfturtton, et je vous supplie
UNGUBT. 39
de vouloir bien me renvoyer mes deux lettres, désirant ne faire aucun cclat et ne point donner ce scandale aux lettres et à la société. *
On voit que le chantre des nez retroussés avait, par prudence, prévenu le magistrat du cartel qu'il proposait à Linguct ; — c'était un conseil que lui avaient sans doute donné ses mille et une maîtresses...
A côté de ces faits pénibles, on est heurcu.x de rencontrer des témoignages d'estime, tels que celui que je lis dans les Mémoires de M. F. Marlin, publiés en 1814 chez Le Normant, libraire : — « J'étais abonné aux Annales de Linguct : il m'écrivit de Londres, à l'occasion de notre rade de Cherbourg qu'on enfermait et qu'on fortifiait. Nous restâmes en correspondance. 11 passa de Londres à Vienne, et de Vienne à Bruxelles, où il m'invita à lui faire une visite. Nos rapports étaient libres et pleins de franchise ; il recevait toutes mes observations sur ses écrits et souvent il en a fait usage. On peut dire de Linguet qu'il était trop homme de lettres pour un avocat, et trop avocat pour un homme de lettres ; mais je n'ai pas connu un homme plus désintéressé, plus généreux, plus vrai, plus estimable par le cœur. Ceux qui ont parlé autrement de lui, ou ne l'ont pas connu, ou l'ont calomnié. »
40 OUBUés ET DiDAIGIfés.
La Révolution, pour laquelle Linguet avait travaillé sans le vouloir, par son opposition constante à tous les gouvernements et à tous les hommes, ne trouva d'abord en lui qu'un a^! assez tiède. Peu ù peu cependant, il se familiarisa avec les idées nouvelles, et l'homme qui avait écrit cette phrase : < La société vit de la destruction des libertés comme les bêtes carnassières vivent du meurtre des animaux timides, » se fit recevoir au club des Cordeliers, sous le patronage de Camille Desmoulins et de Danton. On fit de lui un secrétaire de la Société des amis de la presse.
Pendant quelque temps, il espéra jouer encore un rôle parmi tous ces terribles acteurs ; il se présenta une ou deux fois à la barre de l'Assemblée nationale ; — mais là, comme dans le parlement, sa violence habituelle excita des réclamations unanimes ; le président fut obli!::;^^ de le faire taire par un ordre du jour.
Brissot a insinué, dans ses Mémoires posthumes, que Linguet avait coopéré au journal l'Ami du peuple y de Marat, mais cela n'est pas prouvé.
Linguet habitait une petite campagne, près du joli village de Ville-d'Avray, lorsqu'il fut arrêté et conduit dans une des nouvelles et nombreuses bastilles de Paris. On se rappcne,dit Des Essarts dans ses Procès fameux^ que, depuis la loi du sa prairial, le& fournées se succédèrent avec une ra-
UNGUET.
piditd effrayante. Linguct fut compris dans une de CCS fournées. Lorsqu'on lui remit son acte d'accusation, il appela quelques-uns de ses compagnons d'infortune pour leur prouver combien les motifs de sa captivité* et de sa mise en jugement étaient ridicules. « Ah î s'écria-t-il, je me fais une fête de dévoiler la sottise et l'atrocité de mes ennemis! Ils verront demain ce qu'on gagne à me persécuter! »
11 se croyait encore dans la grand'chambrc.
Linguet mourut comme il avait vécu, par le paradoxe. Ce fut un de ses parado.xes qui le dénonça et qui le tua. Le tribunal révolutionnaire, devant lequel il fut traduit, l'accusa d'avoir mal parlé du pain. Voici, en effet, comment Linguet s'était exprimé dans un de ses pamphlets : « Le pain, considéré comme nourriture, est une invention dangereuse et très nuisible. Nous vivons de cette drogue dont la corruption est le premier élément, et que nous sommes obligés d'altérer par un poison, pour la rendre moins malsaine. Le pain est plus meurtrier encore cent fois par les monopoles et les abus qu'il nécessite, qu'utile par la propriété qu'il a de servir d'aliment. Le plus grand nombre des hommes n'en connaît pas l'usage, et chez ceu.x qui l'ont adopté, il ne produit que de pernicieux effets. C'est le luxe seul qui nécessite le pain, et il le nécessite parce qu'il n'y a point de genre de nourriture qui tienne plus les hommes dans la dépendance. L'cscla-
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vage, Taccablement d'esprit, la bassesse en tous genres dans les petits, le despotisme, la fureur effrénée des jouissances destructives, sont le$ compagnes inséparables de l'habitude de manger du pain et sortent des mâmes sillons où croît le blé ! »
Linguct, dont le tribunal ne voulut pas entendre la défense, fut condamné à mort. « Hélas ! dit-il en rentrant dans sa prison, ce ne sont pas des juges, ce sont des tigres ! > Au moment de prendre place dans la charrette, il demanda un prêtre ; on le lui refusa : il se contenta de Sénèque et porta avec courage sa tête sur Téchafaud, le 27 juin 1794.
Ses papiers et ses manuscrits, qui étaient en grande quantité, furent transportés à l'Ecole militaire. On fit des cartouches de ses paradoxes ; — et ce qui avait tué pendant sa vie tiia encore après sa mort.
VOYAGE A QUIMPF.R.
|k me trouvais à Quimpcr au mois de
mai ; c'est là que le souvenir deFré-
ron vint me frapper tout à coup. Frtîron est ne a Quimpcr, en effet ; cela ne doit pas surprendre : il ne fallait rien moins qu'un Breton pour la tâche de résistance que représente l'Année littéraire. Depuis longtemps, je m'étais proposé d'étudier cet homme, autour de qui s'est fait tant de bruit et se sont agitées tant de passions ; ce projet me revint naturellement à l'esprit. I.c deuxième jour de mon arrivée, je me rendis à la bibliothèque do Quimpcr et j'y demandai, sans
46 OUBLIÉS rr DÉDAiciiib.
croire beaucoup au succès de ma demande, les œuvres d'Elie-Catherine Fréron. Je savais l'indifFérence de certaines villes de province pour leurs enfants. Eh bien, à ma surprise et à ma satisfaction, l'aide-bibliothécaire me conduisit devant une dizaine de rayons où s'étalait, en très convenable état et à hauteur de main, la collection, complète des trois cents volumes environ de l'Année littéraire.
Une fois à ce râtelier, j'y pris goût. J'étais comme bien des gens, je n'avais lu de Fréron que quelques numéros isolés. L'ensemble de son recueil, difficile à rencontrer, et la commodité où je me voyais de le consulter, gagnèrent pendant huit jours un habitué de plus à la bibliothèque de Quimper, qui dut m'en être reconnaissante. J'aime ces bibliothèques de province, calmes et propres comme des dortoirs de couvent, toutes parfumées de la bonne odeur des boiseries, et des reliures, à peine hantées par quatre ou cinq lecteurs silencieux. Chaque matin, je m'installais dans celle-ci, par un clair soleil, seul à une table longtie, à côté d'une écritoire en liège, ayant devant moi plusieurs tomes de mon auteur. D'abord un peu distrait, je m'enfonçais insensiblement dans les cercles de son enfer, m'arrùtant devant chaque damné, touchant du doigt et réveillant des rancunes seulement assoupies. Je n'avais eu jusqu'alors qu'une pitié instinctive, presque secrète, pour Fréron, pour ce
niaion. 47
vaincu du dix-huitième siècle. En feuilletant son immense r<îpertoire, j'arrivai peu à peu à la sympathie. Qu'on ne s'étonne donc pas si ces pages, commencées en Bretagne et finies à Paris, ont parfois les allures d'un plaidoyer. Jamais homme n'eut tant besoin d'être défendu, jamais écrivain ne mérita plus de l'être.
L ABBK ^i^ll<u.^. il, «^HhVAUtK KRIJRQN.
LA COMTKSSK FKl H(1V.
C'est dans la rue Obscure, aujourd'hui rue Nationale, que Fréron naquit en 1719. La rue Obscure devait son nom aux vieilles maisons dont les toitures rapprochées faisaient ombre sur son parcours. Le père et la mère de Fréron y avaient une boutique de joaillerie. II me plaît de me représenter le polémiste de l'avenir en culottes bouffantes , en veste bleue à boutons blancs, avec les cheveux en mèches sur les épaules. On ne sait rien de son enfance, qui, à l'en croire lui-même, n'aurait été marquée par
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aucun trait vocationnci, — à moins qu'il ne faille consid<îrcr comme un signe irrévérencieux de prédestination la surveillance d'une bande de dindons, à laquelle ses parents l'avaient commis dans leur arrière-cour. Ce détail est de Frér-" lui-môme, et je conçois aisément qu'il ait suquelques froncements de sourcil parmi ses justiciables
Le petit Breton de la rue Obscure fit ses études chez les Jésuites de Quimper et devint mpidemcnt un de leurs brillants élèves. Je l'a"- ' ensuite au collège de Clermont, à Paris, con , du duc de Choiscul. Au collège de Louis-lc-Grand il professe, et c'est tout au plus s'il a vingt ans. Pourtant, l'enseignement ne parait pas être son fait, car il le quitte, et dit adieu aux Révérends Pères, — un adieu reconnaissant, quoi qu'on en ait pu écrire, et qu'il a toujours prouvé dans ses ouvrages.
Il garda pendant quelque temps le petit collet sans être abbé. C'était le ton alors, cela vous sortait du peuple.
S'il faut en croire Palissot (mais auquel croire parmi tous ces déchaînés?) Fréron aurait été sous - lieutenant d'infanterie. On veut aussi qu'il ait pris pendant quelque temps le titre de chevalier. Il n'y a rien d'impossible à tout cela. Cependant ses t&tonncments ne furent pas de longue durée, car on le voit à vingt et un ans faire sa visite à l'abbé Dcsfontaincs et s'essayer dans
son recueil périodique : Observations sur tes écrits modernes. Je lui aurais souhaité un autre ftatron ; celui-<:i avait un détestable renom dans le monde. Mais on doit convenir que, pour apprendre le journalisme, Fréron ne pouvait s'adresser mieux : l'abbé connaissait à fond tous les secrets et toutes les ressources de cet art nouveau ; le Normand ouvrit son sac au Breton, qui ne se fit pas faute d'y puiser. A quelque temps de là, l'abbé récompensait son jeune collaborarateur par ce paragraphe des Observations : t M. Fréron est connu d'un grand nombre de personnes d'esprit et de lettres comme un jeune homme d'un goût sûr et parfait, d'une fine littérature, et surtout comme un excellent humaniste. Il consacre ses talents à l'histoire, qu'il étudie avec une extrême application depuis plusieurs années. Il a môme entrepris un ouvrage très considérable, V Histoire d'Allemagne, qui manquait dans notre langue et qui, à en juger par ce qu'il m'a fait l'honneur de m'en communiquer, doit effacer tout ce qui a été écrit sur cette matière. Il contiendra de grandes recherches, jointes à une scrupuleuse e-xactitude et à une élégante simplicité de style. •>
A coup sûr, de pareilles occupations ne sont pas le fait d'une jeunesse dissipée.
Lorsque Fréron se sentit assez fort, il créa tout seul un journal qu'il appela : Lettres de la comtesse de"\ titre bien mondain pour lui. KUea
se transformèrent plus tard en Lettres sur quelques écrits du temps, et finalement en Année littéraire. Ces transformations et ces prises de po»session ne s'accomplirent pas sans entraves. Comme il avait eu tout de suite le succès, il eut tout de suite la persécution, il fut, à plusieurs reprises, tancé, dénoncé, menacé, suspendu ; on prétend môme qu'il tàta un peu de Vinccnnes. Il ne se rebuta point : tout cela avait été prédit. 11 se rompit à la lutte. Il se fit un st)'le court comme une épée de combat. On le craignit du premier coup; on craignit son impartialité, sa franchise, sa dialectique, son érudition ; sa modération même fut tenue pour suspecte, — et c'est pourtant cette modération qui est le caractère dominant de son œuvre. Il fut fort parce qu'il fut contenu. Aussi, quand on le relit aujourd'hui, ne comprend-on vraiment rien aux malédictions dont son époque l'a chargé. Ses critiques les plus malicieuses, et j'en fournirai bientôt des exemples, revotent toujours une forme calme et désintéressée. Voilà ce qu'on ne sait pas assez, voilà ce que je cherche à établir. C'est à peine si, dans quatre ou cinq occasions, on le voit perdre la notion du bon goût. Et encore combien son sarcasme est arrêté ; et comme cela paraît tiède, anodin, timide, auprès de nos discussions d'à présent, brutales comme des trombes, et qui roulent dans leurs périodes enflammées la personnalité et l'invective I
II n'avait pas été difficile, le premier jour, de connaître le but et les intentions du disciple, devenu l'hcritier, de l'abbé Desfontaines. Son programme était bien simple : réagir contre les philosophes au nom de la religion et de la monarchie; ramener la littérature aux traditions sévères du xvii* siècle. On peut refuser ses sympathies à ce double rôle, on n'en peut méconnaître la noblesse. Du jour où Fréron l'accepta, il comprit qu'il devait rechercher l'appui de ses protecteurs naturels : le clergé lui était acquis à l'avance; restait la cour à gagner. Tous ses efforts se tournèrent de ce côté-là. A défiaut de Louis XV, inébranlable dans son insouciance systématique, il eut Marie Leckzinska ; à défaut du roi, il eut la reine. Les philosophes avaient les favorites.
Fréron arriva à la reine par le roi Stanislas, son père ; Fréron qui avait plus de souplesse que n'en annonçait son extérieur, fut {jcndant assez longtemps le commensal de la cour de Lunéville. Ces deux hautes protections, dès qu'elles lui furent acquises, ne lui faillirent jamais, en dépit des accusations et des calomnies dont il fut constamment l'objet. Il y a, ce me semble, dans ce fait, de quoi présener sulVisammcnt sa moralité, et c'est avec une certaine complaisance que je m'y arrête. J'ai besoin de m'appuyer sur ces deux témoignages, afm de n'être pas assailli moi-môme par ledi)utc, tant les imprécations que je m'apprête à
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traverser m'apportent de trouble par leur unanimité. Peut-on admettre qu'un roi aussi entouré que Stanislas ait ctc aveuglé sur le compte de Fréron ? Kst-il possible d'imaginer que la religion de la reine de France ait été surprise,sa vie durant, par un homme que ses ennemis dotaient de tous les vices et de tous les crimes ? Cela n'est pas supposable. Les souverains sont mieux instruits qu'on ne veut le dire. Ni Stanislas ni Marie Leckzinska n'ont ignoré la funeste renommée de Fréron ; les rapports ne leur ont certainement pas manqué ; ils ont tout su, et ils n'ont rien cru. Eux aussi, ils y ont mis de l'obstination; eux aussi ont été frappés de cette conscience et de ce courage. Ne soutenez pas que leur patronage fut un patronage banal, ou qu'il ne s'exerça que sous l'elTet de l'importunité : nous verrons tout à l'heure Stanislas tenir sur les fonts baptismaux le fils de Fréron ; nous verrons Marie Leckzinska balancer à faire de Fréron son secrétaire des commandements.
FKÉnoN. 53
>»i.i.ilKE.
Dès que Fréron paraît, Voltaire se dresse.
On ne le voit pas d'abord, mais on l'entend siffler. C'est, pour commencer, un petit compliment de condoléance à Marmontel : « Je n'ai pu empocher qu'on fît devant moi la lecture d'une feuille qu'on dit qui paraît toutes les semaines, dans laquelle votre tragédie d'Aristomène est déchirée d'un bout à l'autre Je vous assure que cette feuille excita l'indignation de l'assemblée, comme la mienne. »
Avec d'Argental, Voltaire est plus libre et en prend plus à son aise : « Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à ce maraud de Desfontaines ? Pourquoi souffrir Rafiat après Cartouche ? Est-ce que Bicètre est plein ? »
Voilà le début.
Regardez ce ruisseau noir qui traverse la France et l'Europe, éclaboussant les gens sur son passage, sans cesse grossi, sans cesse bouillonnant, sans cesse fangeux : c'est la haine de
OUBLIÉS n* DÉDAIGNÉS.
Voltaire. Elle rejaillit sur les plus petits comme sur les plus grands, sur les plus infimes comme sur les plus glorieux ; elle n'épargne ni le talent ni la sottise ; elle ne s'arrôte ni devant le malheur ni devant la mort. Jamais haine ne fut plus ardente, plus tenace, plus subtile, plus terrible; elle veille toujours, elle s'inquiète toujours, elle agit toujours. Elle est infatigable. Elle laisse inachevé le conte ou le poème, pour traiter Jean- Jacques Rousseau de vil scélérat et de polisson ; elle se relève après les soupers de Berlin, pour apprendre à lunivers que Maupcrtuis est malade d'un excès d'eau-de-vie ; elle refait une à une les tragédies de Crébillon, en l'appelant insolent et misérable; elle barbouille sur tous les murs la biographie mensongère de la Beaumclle; elle rêve chaque jour de nouveaux supplices pour Fréron !
Je suis loin de sacrifier à la réaction contre Voltaire ; j'espère qu'on voudra bien m'épargner ce ridicule. A côté de la haine de Voltaire, il y a le génie de Voltaire, et ce génie n'est pas en cause ici. L'auteur de Mcmnon et du Siècle de Louis XIV est prodigieux, c'est entendu, et je ne conçois pas qu'il faille revenir sur certaines opinions générales. Il me confond, il me conquiert, il m'impose comme la Révolution; mais de Voltaire comme de la Révolution je ne veux saluer que l'ensemble. Tapi dans sa Correspondance, je le vois, caillette gigantesque, s'enquérir
niÉitoir. 55
auprès de tout le monde des faits et gestes de Frëron. Entre tous s«s ennemis, Frdron est l'clu de son choix. C'est pour lui qu'il réserve ses fureurs les plus grondantes, c'est pour lui qu'il aiguise ses traits les plus acérés. Il l'attaque de toutes les manières, en prose et en vers :
L'auire jour, au fond d'un vallon, Un serpent piqua Jean Fréron ; Devinez ce qu'il arriva :
Ce fut le serpent qui creva.
Epigramme qui serait parfaite si elle ne renfermait une faute de français ', et si elle n'était renouvelée de l'Anthologie pour la troisième ou quatrième fois.
Après répigramme, voici le petit poème. J'ai nommé le Pauvre diable, triste chef-d'œuvre, dont la lecture laisse une vive impression de terreur et de honte.
Faut-il murmurer ici ces vers inspirés par le a;énie de l'atrocité ?
I-Infîn, un jour qu'un surtout emprunte Vitit à cru ma triste nudité, Après midi, dans l'antre de Procope (C'était le jour que l'on donnait Mérope),
I. Averti par quelques puristes, Voitairc donna un nouveau tour au troisiimc vers:
'Que pcnacS'Tou» qu'il arriva \
56 OVBUÈS BT DÉDAIGIfés.
Seul en un coin, pensif et coQsterné, Rimant une ode et n'ayant point diné, Je m'accostai d'un homme i lourde mine, Qui sur sa plume a fonde sa cuisine.
Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, De Loyola chassa pour ses fredaines.
Vermisseau aé du cul de Desfontaines, Digne en tout sens de son extraction : Cet animal se nommait Jean Fréron.
J'étais tout neuf, j'étais jeune, sincère. Et j'ignorais son naturel félon ; Je m'engageai, sous l'espoir d'un salaire, A travailler à son hebdomadaire, .
Qu'aucuns nommaient alors patibulaire.
Il m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait. Comme on jugeait du tout par la préface. Comme on louait un sot auteur en place. Comme on fondait avec lourde roidcur Sur l'écrivain pauvre et sans protecteur. Je m'enrdlai, je servis le corsaire ; Je critiquai, sans esprit et sans choix. Impunément le théâtre, la chaire.
Et je mentis pour dix écus par mois.
Quel fut le prix de ma plate manie ?
Je fus connu, mais par mon infamie.
Comme un gredin que la main de Tbémis. A diapré de nobles fleurs de lys.
Par un fer chaud gravé sur l'omoplate.
Triste et honteux, je quittai mon pirate, Qui me vola, pour prix de toat labeur. Mon honoraire en me parlant d'honneur.
Et si Ton demande pourquoi ce (lot d'insultes,
FAKIION.
je répondrai : pour cinq ou six articles du journalistc, pleins de justes remarques, d'honnêtes conseils, et d'une raillerie toujours tempérée par la convenance. Un exemple va le prouver.
Une mauvaise comédie imprimée, portant le nom de M. de Voltaire, la Femme qui a raison, était parvenue sous les yeux de Fréron, qui en parla avec une sévérité parfaitement justifiée. Voltaire écrivit au Journal encyclopédique ^ non pour repousser la paternité de sa pièce, mais pour en désavouer l'édition, selon lui défi<,'uréc et publiée sans sa permission. Il se défend le plus qu'il peut du reproche de grossièreté et d'indécence'. Cette lettre, qui a dû lui coûter un certain effort de mesure, n'appartient encore qu'au style dédaigneux, a J'ai été assez surpris, dit-il ', de recevoir, le dernier de décembre, une feuille d'une brochure périodique intitulée : l'Année littéraire, dont j'ignorais absolument l'existence dans ma retraite. » On sait ce qu'il
I . Plus urd, nous voyons Voluirc convenir, avec une étrange aisance, de la licence de cette comcJic. Il adresse, le i6 septembre 1765, ses rcmcrciemneis au maréchal de Richelieu, qui venait d« faire jouer le Duc de Foix ù Bordeaux-: • ... Je ne désespère pas, tandis que vous êtes en train, que vous ne rcssuscities aussi la Femme qui a raison. On prétend qu'il y a quelques ordures, mais les dérotes ne les haïssent pas. .
a. Pas si surpris ! car trois semaines auparavant il mandait ft Thiriot: » Je vous prie de m'envoyer par M. Bouret, ou par quelque autre, la Femme qui a raison, et la malsemaine dans laquelle Fréron répand son venin de crapaud. • (i5 décembre .759.)
58 OUBUés ET DÉDAICmb.
faut penser de cette ignorance. Il ajoute : € Je me suis informé de ce qu'était cette Année littéraire, et j'ai appris que c'est un ouvrage où les hommes les plus célèbres que nous ayons dans la littérature sont souvent outragés. C'est pour moi un nouveau sujet de remerciement. Je dois dire en général, et sans avoir personne en >'ue, qu'il est un peu hardi de s'ériger en juge de tous les ouvrages, et qu'il vaudrait mieux en faire de bons. » Voilà, pour Voltaire, un point de vue bien banal et bien mesquin.
Mais j'arrive au morceau le plus important de cette lettre, au paragraphe le plus gros d'étonnements et de révélations inattendues. Chaque mot mérite d'en être relu et pesé : « La satire en vers, et même en beaux vers, est aujourd'hui décriée ; à plus forte raison la satire en prose, surtout quand on y réussit d'autant plus mal qu'il est plus aisé d'écrire en ce pitoyable genre. Je suis, très éloigné de caractériser ici l'auteur de l'Année littéraire, qui m'est absolument inconnu. On me dit qu'il est depuis longtemps mon ennemi. A la bonne heure ! on a beau me le dire, je vous assure que je n'en sais rien. Si, dans la crise où est l'Europe et dans les malheurs qui désolent tant d'Etats, il est encorç quelques amateurs de la littérature qui s'amusent du bien et du mal qu'elle peut produire, je les prie de croire que je méprise la satire et que je n'en fais point. »
raÉRON. 59
N'est-ce pas qu'otv est forcé de sourire, surtout si l'on songe que l'auteur de cette belle profession de foi vient de rimer le Pauvre Diable^ et a la plume levée pour écrire l'Ecossaise ?
Frcron répliqua fort poliment. Au sujet de la question d'inimitié, il s'exprime de la sorte : « M. de Voltaire est trop judicieux pour penser, avec une foule de petits auteurs, qu'un critique est l'ennemi de ceux dont il censure les ouvrages ; c'est le refrain ordinaire et pitoyable de l'amour-proprc blessé. On aurait dû plutôt dire à M . de Voltaire que je suis longtemps son ami, car je l'ai beaucoup plus loué que critiqué. Mais je ne suis ni son ami ni son ennemi, n'ayant pas l'honneur de le connaître personnellement ; je suis son admirateur, son panégyriste et son critique. »
Eh ! c'est justement ce ton de courtoisie qui exaspère Voltaire ; c'est ce sang-froid constant qui le met hors de lui. Aussi, peu de jours après cet échange de lettres, il fait imprimer l'Écossaise, cette nouvelle vengeance.
Le Café ou l'Ecossaise fut représenté à la Comédie- Française le a6 juillet 1760.
6o OUBUés KT DÉSAlGIfés.
'Éc
PREMIERE REPRESENTATION DE \. t-COSSOlSe.
(La Mlle de U ComMie-Françaite. — Fouk orageuae. — Le parterre debout ; un garde-ftan;aitc, l'arme au bn», à chaque iaauc. — SU heurea du «oir.)
Voix au parterre. — Holà ! reculez-vous, je vous prie. — Il est imfwssible de rien voir derrière une perruque de ce volume. — Quelles sont les personnes qui viennent d'entrer dans l'avant-scène des secondes ? — C'est, je crois, M. le comte et madame la comtesse d'Ar^rental. — Que de monde ! — Pourquoi ne commcncct-on pas ? — On étouffe.
Chevrier, à un groupe de petits clercs. — Ah î vous voilà, mes amis ! vous êtes là... très bien ! Je vais à l'amphithéâtre ; ne quittez pas les yeux de dessus moi.
Les prrrrs Clercs. — Oui, monsieur Chc%'ricr.
L'abbé de la Porte, de tautre côté du parterre, à un groupe de Savoyards. — Vous aurez chacun douze sous à la fin du spectacle, si vous n'oubliez aucune de mes recommandations.
FRÉRON. 6l
Les Savoyards. — Soyez tranquille, monsieur l'abbé.
Um Quidam, à son voisin. — L'afTaire sera chaude, à ce qu'il paraît.
Le Voisin. — Quelle affaire, s'il vous plaît ?
Le Quidam. — Eh mais ! vous ne savez donc pas que la pièce qu'on va jouer est de M. de Voltaire, quoiqu'elle soit annoncée comme une traduction de l'anglais ?
Le Voisin. — Excusez-moi, monsieur, j'arrive de Chartres, et je ne suis au courant de rien absolument. Ah! la pièce est de M. Voltaire? J'en suis aise.
Le Quidam. — Et, de plus, elle est presque tout entière dirigée contre Fréron.
Le Bourgeois de Chartres. — Fréron?
qui est ce Fréron? Je ne crois pas le connaître.
Un Militaire. — Je vous en fais mon compliment, morbleu! un pédant de collège qui mériterait d'avoir les oreilles coupées !
Un Abbé. — Un faquin qui décide impcrtinemment des productions d'autrui !
Un Pilier de Café. — Un àne bâté !
Deux Fe.mmes, à l'amphithéâtre. — Les hommes ne nous regardent guère aujourd'hui. Qu'estce que cela signilie ? Jamais cependant notre rouge ne fut mieux placé, et nous avons tous nos diamants. Y comprends-tu quelque chose, Cléophile ?
Cléophile. — Ma foi! non... Jusquuumar-
62 OLBI.IKS ET DKDAIGNéS.
quis qui fait semblant de ne pas nous apercevoir !
Marmontel, avec plusieurs Encyclopédistes, dans une loge grillée. — Cela est impossible.
Grimm. — Je vous dis que rien n'est plus certain ; voyez vous-même, le voilà, lui, Fréron, au beau milieu de l'orchestre
La Harpe. — Fréron ici r Lt- trait est incroyable.
Diderot. — C'est du courage 1
La Harpe. — C'est de l'impudence !
Marmontel, — Il a l'air encore plus insolent que de coutume.
Diderot, bas à Grimm. — Marmontel ne lui pardonnera jamais la critique de ses tragédies.
— Avec qui est Fréron ?
Grimm. — Avec Favart, je crois...
Marmontel. — Oui, et le petit Sautereau de Marsy, un de ses collaborateurs.
Une Grisette, se plaçant aux troisièmes toges.
— Par ici, ma tante, par ici ! .Monsieur est assez honnête pour vouloir bien se presser un peu.
Le Monsieur. — Je n'ai aucun mérite à cela, mademoiselle.
La Tante. — Faites excuse... Eh! c'est M. Gervais, le chirurgien de la rue des Boucheries. Est-ce que tu ne connais pas monsieur, Manon ? Vous voilà donc ici, vous aussi ? Nous, ce n'est pas étonnant, parce que nous blanchissons plusieurs de ces messieurs de la Comédie.
PRÉRON. 63
Est-ce qu'on vous a bien recommandé, comme à nous d'applaudir aux beaux moments ?
Le Chirurgien. — Non; moi, je suis ici pour siffler.
La Tante. — Tiens ! que c'est drôle I et on vous a donne un billet pour cela ?
Le Chiri-' ■■ V — Lntcndons-nous...pour siffler Fréron.
La Tante. — Qui, Fréron ? un comédien ?
La Grisette. — Ma tante, tu sais bien, c'est ce gros monsieur qui demeure rue de Seine, dans la maison de M. Lelièvre, le distillateur du roi.
La Popelinière, à Helvétius, dans une loge. — Ht vous dites qu'il est là?
Helvétils. — En personne, mon cher confrère ; j'en demeure confondu.
La Popelinière. — Quelle bravade ! Nous aurons double spectacle, alors. La bonne nouvelle à annoncer à Thiriot ! Il faudrait lui expédier un émissaire, pour qu'il écrivît sur-le-champ l'aventure à Voltaire.
Helvêtius. — Thiriot, où est-il donc ?
La Popelinière. — Je l'ai laissé à table, il boude les comédiens depuis qu'ils lui ont retiré ses entrées. — Avez-vous des renseignements sur la pièce nouvelle ? Cela vaut-il quelque chose ?
Helvétius, souriant. — Si Voltaire vous entendait !
La PoPELiNièRE. — Eh ! eh ! le cher g^nd homme a la faiblesse de s'inquiéter de l'opinion d'un pauvre traitant tel que moi ; il rtie donne du Pollion dans ses lettres. Aussi je souhaite de tout mon cœur que son Ecossaise réussisse.
Helvétius. — Elle réussira ; nous somme» en nombre.
La PortLi.MERE. — Je n'aperçois pourtant ni d'Alembert ni Duclos.
Helvétius. — Ils ne sont pas venus, et ils ne viendront pas. D'Alembert est trop fier pour paraître s'intéresser à l'exécution d'un faiseur de feuilles, et Duclos est trop circonspect. En revanche, vous voyez Sedaine au parterre. C ' mouvement il se donne! Ne dirait-on pas qu ;. w prend pour un Encyclopédiste ?
La Popelinière. — Vous ne m'avez pas répondu à ce que je vous demandais au sujet de la pièce ?
Helvétius. — C est juste. Elle est imprimée depuis plusieurs mois, sous le nom d'un .M. Jérôme Carré ; mais personne n'y a été trompé, grÀce aux indiscrétions des familiers des Délices. Je n'en ai d'ailleurs rien retenu, si ce n'est que Fréron y est appelé Frelon et y joue un rôle pendable. Ces choses-là sont meilleures à voir qu'à lire.
Voix au parterre. — Quoi ! Fréron est dans la salle? — Est-ce certain? Oui, oui... tenez, à l'orchestre... làl — Laisscz-tnot le voir. — Il est vigoureusement bâti !
PRÉRON 65
Favàrt, à Fréron. — Tous les regards sont dirigés sur vous. Vous avez eu tort de vous exposer aux brocards d'un public entièrement composé de vos ennemis.
Fréron. — Qui sait? Attendons l'événement, il est impossible qu'une telle rapsodie soit écoutée jusqu'à la fin. {Favart hoche la tête.) J'ai une opinion plus favorable du bon sens et du goût des Français.
Favart. — Hélas! Avez-vous eu connaissance de la Requête aux Parisiens qui a paru hier et qui a été répandue à profusion ?
Frkron. — Oui ; j'y ai vu que le nom de Frelon serait remplacé ce soir par celui de Wasp, qui en est l'équivalent dans la langue anglaise. Wasp ou Frelon, cela m'est fort indifférent. J'avais même engagé les comédiens à mettre Fréron, s'ils pensaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. Ils étaient assez portés à m'obliger; apparemment qu'il n'a pas dépendu d'eux de me faire ce plaisir.
Sautereau de Marsv. — Sept heures! d'où vient qu'on tarde tant à commencer? La police s'opposerait-elle à la représentation, ou les comédiens se sentiraient-ils pris de remords? {On frappe les trois coups.)
Fréron. — Voici la réponse.
(La toite M tire au milieu du plus profonJ âilcnca et laiaaa voir PinUrieur d'un café i Londrc*. Un homme *eul, v<iu de noir, eu at- »!i lupiis d'une table, sur laquelle il jr a un« éailoire et de* plumaa.
66 OUBUis ET DÉDAIGNÉS.
U Ut la guette. — Lùê murmurM «ortto à la fois «le fhiiiyripotol» d» la Mlle temblent indiquer que c'cM le héroa iJe la coméàm. RadoMMemenl d'attention.)
Wasp. — Que de nouvelles afifligeanies I Des grâces répsndues sur plus de vingt personnes ! toctuie sur moi ! Cent guinces de gratification A un bas officier, parce qu'il a fait son devoir ; le beau mérite! Une pension à l'inventeur d'une machine qui ne »en qu'à soulager des ouvriers! ime & un pilote ! Des places à des gens de lettres; et à moi rien! Encore, encore, et i moi rien ! [il jette ' ■c et
se promine.) Cependant je rends service à 1 . , ^.ris
plus lie feuilles que personne, je fais enchérir le papier... et à moi rien ! Je voudrais me venger de toiu ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal ; si je puis parvenir à en faire, ma fonunc est faite. J'ai loue des sots, j'ai dénigré les t«lenu; à peine y a-t-il de quoi vivre. Ce n'est pas à médire, c'est à nuire qu'on fait fonunc. {Au maître du café.) bonjour, monsieur Fabrice, bonjour. Toutes les affaires vont bien, hors les miennes ; j'enrage.
Fabrice. — Monsieur W asp, vous vous faites bien des ennemis.
Wasp. — Oui, je crois que j'excite un peu d'envie.
Fabrice. — Non, sur mon âme, ce n'est point du lotn ce ■entimcnt-là que voiu faites naitre...
Le Parterre, applaudissant. — Très bien I très bien
Frëro.n, a 1 atarl, en souriant. — Le débat promet.
La Harpe. — En vérité, il n'y a que ce Voltaire pour savoir présenter un personnage.
L'abbé de la Porte, à son groupe. — Vous
niÉRON. 67
allez en entendre bien d'autres. Attention ! {La pièce continue \
Wa»i>. — vui^i un nouveau débarqué : c'est un grand aeigneur aans douic, car il a l'air de ne »e soucier de {personne. Milord, permettez que je vous présente mes hommages et ma plume.
MoNROSK. — Je ne suis point milord ; c'est être un sot de se glorifier de son titre, et c'est ixit un faussaire de s'arroger un titre qu'on n'a pas. Je suis ce que je suis; quel est votre emploi dans la maison ?
Wasp. — Je ne suis }X>int de la maison, monsieur; je pMie ma vie au café ; j'y compote des brochures, des feuilles ; je sers les honnêtes gens. Si vous avez quelque ami à qui vous vouliez donner des éloges ou quelque ennemi dont on doit dire du mal, quelque auteur à protéger ou à décrier, il n'en coûte qu'une pistole par paragraphe. Si vuus voulez faire qucK{ue connaissance agréable ou utile, je suis encore votre homme.
MoNROSK. — Et vous ne faites point d'autre métier dans la ville ?
W&sp. — Monsieur, c'est un très bon métier.
MoNROSE. — Et on ne vous a pas encore montré en public, le cou décoré d'un collier de fer de quatre pouces de hauteur ? (Explosion d'applaudissements.)
Favart, bas à Fréron, lui serrant la main. — Mon ami... mon ami !...
Fréron, très paie. — Ce n'est rien. Ne vous affectez pas de cela. Voyez, je suis calme.
Sautereau de Marsy. — Quelle infamie !
Fréron. — Eh non ! c'est le droit de la comédie.
Chevrier. — Pardieu ! la plaisanterie est di-
68 OUBUÉ8 ET DÉDAIGNÉS.
vine ! Un collier de fer, c'est charmant. Ah l ah !...
Plusieurs voix. — Vu ai pour le collier de fer!
Crébillon fils, à Dorât. — Adieu. (// se lève.) DoRAT. — Où allez-vous ?
Crébillon fils. — Je pars.
DoRAT. — Déjà ?
Crébillon fils. — J'en ai assez. Je n'aime pas Frëron, mais ce spectacle me soulève le cœur. {Il sort.)
Marmontel. — Hum ! il me semble que l'auteur a là main un peu lourde.
Diderot. — Bah! bah ! il faut exterminer tous les ennemis de l'Encyclopédie !
La Harpe, se penchant. — Et ce Fréron qui ne bouge seulement pas ! Quand je disais qu'il avait un front d'airain !
Fréron, à Favart. — Allons, Voltaire est en verve. Mais nous ne sommes encore qu'au premier acte. Comment continuera-t-il ce ton? Après le carcan, je ne soupçonne vraiment pas ce qu'il pourra trouver. Le carcan est fort joliment imaginé, mais c'est ce qui s'appelle conamencer par la 6n ; c'est manger son dénoûment en herbe.
Voix au parterre. — Chut ! chut ! Ecoutez I {Le deuxième acte commence.)
La&t Alton. — Gazetier linéraire, «pprodtcs ; m'ntarvou* MTvie ? «ves-vou» employé vos corrwpoodaiia» ?
niÉROif. 69
avex-Totn déconven quelle est cette insolente qui fait le malheur de ma vie ?
Wast. — J'ai rempli les volontés de votre grandeur : je sais qu'elle est Écossaise et qu'elle se cache.
Ladv Altom. — Voilà de belles nouvelles !
Wasp. — Je n'ai rien découvert de plus jusqu'à présent.
Ladv Alton. — Et en quoi m'as-tu donc servie ?
WAsr. — Quand on découvre peu de chose, on ajoute quelque chose ; et quelque chose avec quelque chose fait beaucoup. J'ai fait une hypothèse.
Laoy Alton. — Comment, ptidant ! une hypothèse ?
Wasp. — Oui, j'ai supposé qu'elle est mal intentionnée contre le gouvernement.
Laov Alto.s. — Je ne le vois pas, mais je voudrais que la chose fût.
Wasp. — Je ne le parierais pas, j'en jurerais. (Rires.)
Frérom. — Le trait est plaisant, mais Voltaire n'en a pas les pants : ill'a emprunté à une anecdote normande rimce par Piron.
Ladt Alton. — Voilà, je l'avoue, le plus impudent et le plus lâche coquin qui soit dans les trois royaumes. Nos dogues mordent par instinct de courage, et lui par instinct de bassesse. (A Fabrice.) .Adieu, mon maître, vou.<i êtes un honnête homme, vous, mais vous avez dans votre maison un vilain griffonneur!
Fréron. — Vilain griffonneur est faible et ne soutient pas l'énergie du reste du morceau. Qu'en dites-vous, mon cher Marsy ?
Sautereau de Marsy. — Je dis que tout cela est absurde quand tout cela n'est pas révoltant.
70 OUBLlés BT DÉDAIGNéS.
Favart. — Dites que cela est l'un et l'autre à la fois.
Fréron. — \'oilà de la sévérité, et l'on s'aperçoit aisément que vous n'êtes pas encore façonné au bon comique. Quel est ce mouveau personnage ?
Fabrice. — Ah ! Dieu soit béni ! vous voilà de retour, monsieur Freeport ; comment 'vous trouvez-vous de votre voyage à la Jamaïque ?
Freeport. — Fort bien, monsieur Fabrice. J'ai gagné beaucoup, mais je m'ennuie. (Au garçon de café.) Hé ! du chocolat, les papiers publics ! On a plus de peine à s'arouaer qu'à s'enrichir.
Fabrice. — Voulez-vous les feuilles de Wasp .'
Fkbsport. — Non. Que m'importe ce fatras 't Je me soucie bien qu'une araignée, dans le coin d'un mur, marche MIT sa toile pour sucer le sang des mouches!
Fréron, prenant des notes. — Bon ! tout à l'heure, j'étais un dogue ; à présent, je suis une araignée. Les trois règnes y passeront.
Favart. — J'espérais que les comédiens auraient eu la pudeur de faire des supprc^*îiAns dans la pièce imprimée.
Fréron. — Que vous ne les connaissez guère! Ils y auraient ajouté plutôt.
(Lm m<in« trmiisportt aemnpafMM h fia dn
La Grisktte des- TROisiiMBS. — Ah! quel honune abominable que ce M. Wasp ! Je ne pour-
niiRON. 71
rai plus passer devant I«« (Vrlvains du Charnier sans penser à lui.
La Tante. — Se peut-il qu'on ait voulu représenter le locataire de M. Lelièvre ? •
Le Chirurgien. — Oui, madame, je vt)us l'affirme, et encore les traits sont-ils beaucoup adoucis. — Mais j'entends la voLx du limonadier; permettez-moi de vous oflfrir, ainsi qu'à votre charmante nièce, un verre de limonade.
La Tante. — C'est trop d'honnôteté, monsieur Gervais.
Chevrier, dans le parterre. — Eh bien! cela se passe à merveille. Courage, mes amis ! Il est temps de faire justice de cet avorton du Parnasse.
Un PoèTE. — 11 a déchire mon poème, je serai sans pitié pour lui.
Un autre. — 11 a sifflé mc^ '^'T-m-'"*. je le sifflerai à mon tour.
Chevrier. — Sifflez Fréron, mais applaudissez l'Ecossaise !
Le Bourgeois de Chartres. — Moi, c'est aux malheurs de I.indanc que je m'intéresse le plus. Ah ! vnici la toile qui se relève.
(On joue le troitiime acte, où Wstp m paraît point. MMppoinw ment général).
Grimm. — Diable ! la pièce baisse.
La Popelinikre. — ICnirc nous, la conicdie de .M. Jérôme Carré est singulièrement médiocre.
73 OUBUés BT oéoAiGtrés.
Helvétius. — Cinq actes, c'est beaucoup trop long.
Friîron, à Sautereau de Marsy. — N'avais-jc pas raison de vous exhorter à la patience ? Voyer comme l'action languit et comme le public s'en détourne! Il n'y a là-dedans ni vraisemblance, ni liaison, ni marche, ni chaleur. Sans moi. cela ne serait pas supportable.
Un Homme du parterre. — Dites donc, monsieur Sedaine, est-ce que je peux m'en aller ?
Sedaine. — Veux-tu rester, butor, et montrer plus de zèle pour la philosophie, ce flambeau de l'univers !
Diderot. — Voltaire a broché cela en moins de huit jours ; il serait injuste de juger cet ouvrage aussi sérieusement que ses autres écrits.
La Harpe. — Le quatrième acte va tout réparer ; Fréron ne triomphera pas longtemps, je vous le prédis.
Au parterre. — Paix là !
(Le quairièiM acte oomoMnce ; Wup «H «n tcèac vnt. Fabri» «t Fraeport.)
Fabrice. — Je suis obligé de l'avouer, monsieur Wasp. si tout ce qu'on dit est vrai, vous me feriez plaisir de ne plus fréquenter chex noiu.
Wasp. — Tout ce qu'on dit est toujours faux. Quelle mouche votu pique, monsieur Fabrice ?
Fab«ici. — Vous venex écrire ici vos feuilles : mon café passera pour une boutique de poison. (AppUmdUMWieiiii.)
Frbnrt. — Ceci mérite qu'oo y pense, voyes^oot.
ruÉROM. 73
Fabmcs. — On prétend que vous dite* do mal de tout le
monJe.
FuKTORT. — De tout le monde, entendez-vous ? C'est trop.
Fabricc. — On commence même à dire que vous £tes un délateur, un fripon ; mais je ne veux pas le croire.
FnKBroRT. — Un fripon, entendez-vous ? Cela passe la raillerie.
Wabp. — Je suis un compilateur illustre, un homme de goût.
Fabrice. — De goût ou de dégoût, vous me faites tort, vous dis- je. (Battements de mains redoublés ; trépignements.)
Wasp. — Au contraire, c'est moi qui achalandé votre café ; c'est moi qui l'ai mis à la mode ; c'est ma rcpuiaiion qui vous attire du monde.
Fabrice. — Plaisante réputation ! celle d'un espion, d'un malhonnête homme... (Acclamations.)
Le Parterre. — Oui ! oui ! à bas Wasp I à bas Frelon !
Favart, a t'rcron. — Eh bien ! mon ami ?...
Fréron. — Eh bien ! je boirai la ciguë jusqu'à la lie.
Sautereau de Marsy. — Le malheureux !
(L« siknce se rtobliL)
Wasp, à lord Murrajr. — Monseigneur, permettez-voiw que je vous dédie un tome ?
Lord Murrav. — .Non, il ne s'agit point de dédicace. Vous m'avez rendu service sans le savoir. Je ne regarde pas à l'intention ; on prétend que vous vouliez nuire et que voua avez fait du bien. Tenez, voici pour le bien que vous
74 OUBUéS ET DÉDAIGNÉS.
avez fait. (// lui donne quelques guinées.) Mai* ri voas vous avisiez jatnai» de prononcer le nom de mademoiiellc Lindane, je vous ferai jeter par lea fenêtre» de votre grenier.
Wasp, — Grand merci, monseigneur. Tout le monde me dit des injures et me donne de l'argent, je suis bien ploa habile que je ne croyais. (// sort.)
L'ABBI^ DELA PoRTE, à SCS STetti. — Allrin<î dr>nc f ferme !
Voix nombreuses. — A bas Wasp ' a 1 i> Frelon !
Sautereau de Marsy, à Fréron. — Mon ami, votre supplice est fini : Wasp ne se montre plus dans la pièce.
Fréron. — C'est une faute, et je ne reconnais là ni rhabiietc ni la méchanceté de l'auteur. N'importe ; voilà un triomphe que les amis de Voltaire essayeront de racheter bien cher dans l'avenir. Ce n'est pas moi qu'on immole en scène, c'est la liberté d'examen. A vouloir étouffer une voix, on risque un principe. Et il est heureux, croyez-moi, que cette attaque se soit ruée contre une volonté aussi énergique et une conviction aussi solide que la mienne. Sans cela, c'en était fait de la critique. Pour la première fois de ma vie, je ressens un mouvement d'orgue'il et je me trouve au niveau de mon devoir. Quittez donc vos visages désolés, mes amis, et regardez-moi en face : les insultes de cet bonune sont passées, et j'existe ! le vent de sa haine a
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soufflé, et je suis debout ! Ne croyez pas aux invectives ; elles n'ont jamais artirm<5 que l'impuissance de celui qui s'y abandonne. Les colères ont une fin, le droit est éternel. La représentation de l'Ecossaise est finie ; à mon tour, maintenant.
Favart. — Qu'allez-vous faire, Fréron ?
Fréron. — Continuer. (// se lève et sort, accompagné des huées du parterre.)