‹ Outamaro; le peintre des maisons vertesChapitre 18 sur 36 · NEUVIÈME IMPRESSION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME IMPRESSION

La peinture d'un Ho-ô (oiseau fabuleux) dans une Maison Verte.

Dans l'admiration enfantine de femmes, dont l'une pour voir de plus près, est à quatre pattes sur le plancher, un peintre est en train de peindre sur tout un panneau d'un mur delasalle de l'exposition des courtisanes, un gigantesque Ho-ô — un peintre qui, par ses habitudes, pourrait bien vraisemblablement être Outamaro (4).

Aux temps, où a paru le livre desMaisons Vertes, les femmes se livrant à la prostitution dans le Yoshiwara, se divisaient en quatre classe*?.

La lre : les femmes de Nakano-tchô, (celles qui font la grande promenade) ;

La 2me : les femmes de Tchônami (une classe

(1) Cette dernière planche du second volume d'Outarnaro n'est pas. mentionnée dans la salle des illustrations. Du reste, cette table est assez négligemment faite, et le texte et les illuslralions ne concordent pas toujours.

jouissant à peu près de la même considération que la première) ;

La 3me : les femmes de Koghôshi (la petite grille) ;

La 4rne : les femmes de Kiri-mîssé (boutique de détail).

Le nombre des maisons de première classe était le tiers de la seconde, celui de la seconde n'était que le dixième de la troisième classe, et le nombre de la quatrième était d'un quart supérieur à la troisième.

Donc il y avait très peu de maisons de première classe, et le nombre des grandes courtisanes était fort restreint, et en général, c'étaient seulement les grandes courtisanes, que le pinceau des peintres, comme Outamaro, reproduisait.

Au fond, sur une population de deux millions d'habitants, que comptait Yédo à la fin du dixhuitième siècle et dans les premières années du dix-neuvième siècle, il n'y avait que 6.300 femmes,dans le Yoshiwara,etsurces 6.300femmes, on ne comptait que 2.500 prostituées de toutes classes (1).

(1) On le voit, la prostitution n'avait pas, n'a pas même aujourd'hui un développement aussi grand que l'ont pré-

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Maintenant, au service des Maisons Vertes se rattachent deux classes d'hommes et de femmes, dont les attributions sont assez mal définies, et dont les conditions d'existence sont très peu connues enEurope : les taïkomati et les guesha.

Le taïkomati était une espèce d'homme de compagnie amusant, de cornac drolatique, de cicérone élégant de la prostitution, prié ainsi quela guesha, au salon des noces, par l'invitation de la maison de thé, et chargé d'apporter de la gaîté dans la réunion. Ces taïkomati étaient,

tendu les voyageurs du siècle passé, du siècle présent. C'est l'occasion pour M. Hayashi de s'élever dans une note, à la suite de la traduction du livre de Jipensha Ikkou, contre l'accusation d'immoralité faite au Japon, et de s'écrier que les Anglais, qui ont passé une semaine à Paris, déclarent que c'est la ville la plus c:rrompue du continent, et de se demander, ce que pourrait penser un Français des Anglais, si on le transportait à Londres, dans certaine rue, à neuf heures du soir. Et il afiirme que le Boudhisme et le Confuciusisme ont apporté à sa nation des éléments de moralité tels, que s'il y avait un moyen, selon son expression, de laver les cœurs,ls. lessive morale du Japon, serait la lessive la moins sale des lessives, faites dans les cinq parties du monde.

Et dans la révolte de son patriotisme, il maltraite, sur un petit ton de colère fort amusant,, notre ami Loti, l'accusant d'avoir pris pour une grande courtisane, une rashamen, (littéralement mouton), une femme galante d'une race inférieure, et à l'usage spécial des étrangers.

disent les Japonais, deshommestrèsintelligents, très spirituels, au courant de tout ce qui se passait à Yédo. Et des hommes d'un caractère à ne pouvoir jamais se fâcher avec eux. Puis d'une discrétion à laquelle on pouvait tout confier, et n'importe quel secret, sans la moindre crainte! Des gens ayant une parole sur laquelle on pouvait facilement compter, et par là-dessus une honnêteté, passée à l'état de proverbe! Ils n'acceptaient rien que le gage payé par la maison, et la fleur (le rouleau d'argent) qu'il est d'usage de leur offrir.

Les taïkomati, dans leur bas métier, avaient une très bonne éducation, une instruction très suffisante, une instruction comparée malicieusement à l'instruction d'un candidat ayant échoué à l'académie deSeïdô (le centre scientifique de Yédo). Et même en dehors du Yoshiwara, pour qui était un peu argenté, il y avait un intérêt à engager un taïkomati pour une promenade en bateau, pour une excursion sur la digue de la Soumida,car il n'existaitpasune minute d'ennui avec ce diable d'homme, qui n'était juste bavard qu'autant que vous le vouliez, et. qui avaitletalent de se faire, avec ungrandtact, le compagnon assorti de votre humeur. Une vraie ressource que cet homme, quand vous

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aviez trop bu, pour rectifier les erreurs de la note, et mettre dans sa poche, en sûreté, votre portefeuille et vos objets précieux ! Vous reposiez-vous sur la digue, dans une baraque à thé, pour mieux admirer la Soumida à travers le paysage neigeusement rosé des cerisiers en fleurs? c'est vous qu'on servait le premier, au milieu de la foule. Entriez-vous dans un restaurant? vous aviez la meilleure cabine, et le menu commandé par votre compagnon, était exécuté dans la perfection. D'ailleurs ils étaient connus partout, et une maison mal vue par les taïkomati ne pouvait marcher. Etiez-vous en nombreuse société de guesha, il fallait un taïkomati qui se chargeât de la direction, et tout allait au mieux, et il mettait en belle humeur toute la troupe des guesha. Une science à part, une science par lui acquise au Yoshiwara, qui faisait que les plaisirs avec le prix de ses services vous coûtaient moins cher, que si vous vous chargiez de la dépense par vous-même.

Les taïkomati savaient chanter, danser, jouer la comédie, mais se gardaient bien,enleurs talents d'agréments, de ne jamais porter ombrage aux guesha, et ils ne condescendaient jamais à prendre du service dans les Maisons Vertes de deuxième classe. Les accompagnateurs

de gens fréquentant cette classe s'appellent Noda'iko, qui a le sens méprisant de taïko des champs, de taïko n'appartenant pas au Yoshiwara.

Les guesha (1), chanteuses ou danseuses qui fréquentent la grande rue du Milieu, s'appellent kemban. Elles vont toujours, deux par deux, ayant la défense de coucher avec un homme de la ville ians le Yoshiwara, et cette surveillance de l'une par l'autre, les sauve d'occasions, où elles pourraient faiblir (2). Dans le cas d'une faiblesse, la chanteuse est expulsée de Yoshiwara. En général, leur conduite passe pour être irréprochable, et c'est l'explication de tant de mariages de femmes de cette classe avec des hommes fort distingués.

La guesha et les taïkomati sont sous la direction du bureau central des artistes, sis à Nakano-tchô. Dans ce bureau, les fiches en bois dans lequel sont écrits les noms, pendent accrochées par ordre alphabétique. Arrive l'invita-

(1) M. Hayashi a fait l'observation qu'il existe encore chez les guesha, tous les types qu'a reproduits Outamaro, au commencement du siècle.

(2). On dit que ces femmes font vœu de chasteté jusqu'à l'époque de leur mariage, qui ne peut avoir lieu, que lorsqu'elles sont sorties d'une maison de thé.

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lion à la maison de thé, formulée dans une lettre contenant les noms des chanteuses demandées. Et aussitôt l'engagement, on retire les fiches des noms engagés, et on les porte sous les fiches des Maisons Vertes, qui se trouvent sur un autre mur : une tenue de livres très ingénieuse.

Les maisons de deuxième classe ont des chanteuses attachées à la maison, et qui y habitent.

Les Maisons Vertes ne peuvent pas inviter directement les guesha ni les taïkomati : c'est toujours par l'intermédiaire du bureau des artistes, que se fait l'invitation. On ne peut prolonger au-delà des heures connues, sauf le cas de grand incendie (1), et si cela arrive, lathaya doit payer une indemnité, et on lui refuse l'engagement d'artistes, pendant un temps indiqué par le règlement.

Lorsqu'on vient inviter la guesha pour une partie en dehors du Yoshiwara, il faut faire la commande plusieurs jours d'avance, et parl'in-

(1) M. Rodolphe Lindau écrit que pendant un assez long séjour à Yédo, il se passait à peine une nuit, sans qu'il entendît sonner le tocsin, et affirme que l'âge moyen des maisons japonaises ne dépasse pas quinze ans.

termédiaire de la maison, et les guesha font la promenade ou le petit voyage avec vous, toujours accompagnées d'un employé de la maison de thé et d'un ou de deux porteurs de boites de l'instrument de musique à trois cordes, appelé schamisen.

Une recommandation curieuse. Les taïkomati et les guesha, se trouvant dans les appartements des courtisanes, leur doivent le respect qu'un serviteur doit au maître, car il est de rigueur que les grandes courtisanes soient traitées comme des princesses.

Le Yoshiwara a été peint par tous les peintres japonais. Kitao Massanobou a fait la : Nouvelle

ILLUSTRATION DES JOLIES FEMMES LETTRÉES DU YOSHI- WARA ; Shunshô et Shighemasa : Le miroir des maisons vertes ; Hokkei : Les douze heures au yoshiwara; Harunobou : Les belles femmes des

maisons vertes, etc., etc. Je m'arrête , sachez

que M. Hayashi a, dans la bibliothèque qu'il possède au Japon, plus de deux cents livres, concernant le quartier élégant delaprostitution. Mais chez presque tous les peintres japonais, les images du Yoshiwara sont des prétextes à des groupements de femmes un peu idéaux, à de fastueuses théories dans la rue du Milieu, à des exhibitions d'éclatantes robes brodées, à de la mise en scène picturale de femmes ne signifiant pas les habitudes, les caractères, Je mélier de la cemiisane du Yoshiwf ra.

Il n'y a guère qu'un peintre, il n'y a guère qu'Outamaro, qui raconte avec du dessin et de la couleur, la vie privée de jour et de nuit de ces femmes, — et fait curieux ! — le peintre rival d'Outamaro, le peintredont les longues et sveltes figures de Japonaises vous laissent parfois incertain dans l'attribution, et vous font chercher la signature, oui, Toyokouui a publié un livre sur les Maisons Vertes. Et il est vraiment intéressant d'étudier ce livre, et de le comparer au livre d'Outamaro, d'autant plus que les deux livres sont de la même époque; les Maisons Vertes d'Outamaro ayant été publiées en 1804 et les Maisons Vertes de Toyokouni en 1802.

Mais avant d'analyser ce livre, je voudrais, pour donner une idée de cette prostitution, si différente de la prostitution brutalement sensuelle de l'Occident, montrer un côté de la prostitution presque poétique, de l'Empire du Lever du Soleil, de la prostitution, avec cette chambre de prostituée où il y a des instruments de musique et une bibliothèque, quoique le document que je republie, après M. Rosny, soit d'une date plus récente que les illustrations d'Outamaro et de Toyokouni, et d'un temps,

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où commence à se faire l'infiltration des étrangers dans le Yoshiwara (1).

Ce document, c'est une chanson populaire, sinico-japonaise, appelée : Etude de fleurs au yoshiwara. Ecoutez cette chanson :

« Voyez donc sur cette fleur ces deux jolis papillons. Pourquoi voltigent-ils sans se séparer?

— C'est sans doute, parce que le temps est beau, et qu'ils se sont enivrés du parfum des fleurs.

— Nous aussi, allons, comme ces papillons, visiter les fleurs.

— Avez-vous étudié la science des fleurs ?

— Je l'ai étudiée sous la direction d'un excellent maître du Yoshiwara.

(1) Voici la description à vol d'oiseau que fait du Yoshiwara M. Rodolphe Lindau, en 1865 :

« Le Yoshiwara forme une sorte de ville à part, isolée de Yédo par des murailles et des fossés, on y pénètre par une seule porte, qui est gardée nuit et jour par un poste de police. C'est un parallélogramme régulier, mesurant un kilomètre 1/4 en circonférence. Quatre rues longitudinales et trois rues transversales, coupées à angles droits, le divisent en neuf quartiers séparés par des grilles en bois, que l'on ferme à volonté, et qui permettent d'exercer une surveillance sévère. »

— Voilà la grande porte.

— Ne connaissez-vous aucun professeur ?

— Je connais le professeur Komourasaki (Pourpre foncée).

— Veuillez attendre un moment, le professeur Ousougoumo (Nuages légers), va venir.

— Le professeur se fait attendre bien longtemps ; je ne sais absolument pas pourquoi ?

— Les professeurs du Yoshiwara perdent beaucoup de temps, à cause des complications de leur toilette. D'abord ils aiment à employer,. pour l'arrangement de leur coiffure, la pommade de Simomoura et les cordonnets (1) de Tsyôzi. Il en est qui adoptent la mode de Katsouyama, d'autres préfèrent celle de Simada. Ils ne s'aperçoivent pas que leur peigne d'écaillé et leurs aiguilles de tête en corail, pour lesquels ils dépensent mille livres, augmentent leurs dettes. Poudre de riz pour le visage, poudre de riz pour le cou, fard pour les lèvres, et jusqu'à du noir pour les dents (2), il n'y

(1) En japonais : moto-yui, c'est une espèce de petit cordon avec lequel les Japonais attachent leurs cheveux.

- (2) En japonais : ha-guro. On désigne ainsi une sorte de poudre avec laquelle les femmes japonaises ont l'habitude de se noircir les dents.

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a .rien chez eux qui ne décèle la prodigalité.

Un instant après, le professeur se présente.

En vérité, il est très joli, distingué, aimable. A ses sourcils se dessine la brume des montagnes lointaines, à ses yeux s'attachent les frémissements des vagues d'automne; son profil est élevé, sa bouche petite, la blancheur de ses dents fait honte à la neige du Fuzi-Yama ; les charmes de son corps rappellent le saule des champs, pendant l'été. Son vêtement de dessus est orné de dragons volants, brodés en fil d'or sur du velours noir. Elle porte une ceinture en brocart d'or ; en un mot, sa toilette est irréprochable.

— Je suis venu m'entretenir avec vous à l'effet d'entreprendre l'étude des fleurs.

— Mais avez-vous bien réfléchi, combien est fatigante cette étude ?

Veuillez-venir dans ma chambre.

La description de ces chambres étant connue de tout le monde, il est inutile d'en parler avec détail. Sur l'estrade (1) disposée pour recevoir

(1) Dans les habitations de chambres japonaises, il y a une partie de chambres surhaussée, et où se placent ordinairement les nattes qui servent de lit.

six natles, on a suspendu trois stores du peintre Hôïtsou (1), représentant des fleurs et des oiseaux. On y a rangé le jeu de sougorokou (2), le jeu de go (3), des ustensiles pour faire chauffer le thé, une harpe, une guitare, un violon. A coté, dans une bibliothèque, on trouve depuis la célèbre histoire des Ghenzi, de Mourasaki Sibikou (4) jusqu'aux romans de TaménagaSiomisoui.

Voici la chambre, et voilà le cabinet de toilette de la courtisane, tout aussi bien que celui de la femme honnête, le cabinet de toilette à l'aspect élégant.

Une petite fenêtre, à peu près de soixante-dix centimètres et en saillie à l'extérieur, et fermée

(1) Peintre célèbre de Yédo.

(2) Espèce de jeu de jacquet pour lequel on fait usage de dés.

(3) Sorte de jeu de dames très compliqué, et qui consiste à gagner du terrain, tout en faisant le plus de prisonniers possible à l'adversaire. On y emploie des jetons de deux couleurs.

(4) En japonais Gen-zi-mono-gatari C'est l'histoire romanesque de la célèbre famille de Ghenzi ou Minamoto, qui tire son origine des filles du mikado Saga (810 à 823). L'auteur, Mura-saki Siki-bu, qui vivait sous le règne d'Itsi-doô (987-1011) était une des femmes les plus recherchées de la cour tant pour sa beauté que pour son talent.

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par un treillage en bambous des plus artistiques,, forme sur son rebord intérieur la table de la toilette. Une sorte de chaudron en cuivre sert de cuvette pour se laver. Un seau en bois, cerclé de bambous, contient l'eau qu'on transvase au moyen d'un godet à long manche.

Les objets de toilette de la femme sont dans un petit meuble en laque noir et or. Un miroir de métal est placé sur un chevalet laqué, et couvert d'un morceau de soie brodée. Ce petit meuble renferme également les" parures des femmes qui se composent de peignes en écaille de tortue, en laque d'or aux motifs les plus variés, et d'épingles de coiffures en or, en argent, — les seuls bijoux des Japonaises.

Or donc, lorsque le professeur se présente pour la seconde fois, il est habillé de ses vêtements de lit, comprenant une casaque de crùpe rouge, surmontée d'une robe de nuit de satin violet, ornée de pivoines et de lions (1) brodés avec des fils d'or. Il laisse tomber en arrière ses noirs cheveux, capables d'enchaîner le cœur de mille hommes, et permet d'apercevoir un corps

(1) C'est une erreur, les Japonais n'ont jamais peint des lions, la robe représente des chiens de Fô, au milieu d'un champ de pivoines.

dont la blancheur mortifierait la neige ellemême. Sa figure, au sourire de prunier, est semblable aux fleurs de poirier, émaillées de gouttes de pluie.

— La fleur est faible ; de grâce, arrosez-la souvent.

En parlant ainsi, la fleur de pêcher a rougi, comme le soleil quand il se couche (1).

Revenons au peintre Toyokouni, à l'illustration de son ouvrage intitulé : les moeurs d'aujourd'hui [Yehon Imayô-sugata), dont le premier volume représente des femmes honnêtes de toutes les conditions, mais dont le second volume est tout entier consacré au Yoshiwara.

C'est la grande courtisane, au moment de sa sortie pour une promenade dans la rue du Milieu, entre ses deux shinzôs, dont l'une met la dernière main à sa toilette, et ayant à sa suite ses deux petites kamourôs qui s'apprêtent à la suivre.

C'est la yarité, la sous-maîtresse, une femme

(1) Anthologie japonaise. Poésies anciennes et modernes des insulaires du Nippon, traduites en français par Léon de Rosny. Paris, Maisonneuve et Gie. 1871.

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âgée, chargée de la direction de la maison, disant à l'oreille de la grande courtisane, qu'on la demande au salon.

C'est la fête du carnaval , telle qu'elle est à peu près reproduite par Outamaro, au milieu de l'apport de grandes caisses de bois laqué, contenant les schamisen, et avec les guesha, en garçons.

Une planche curieuse, est le bureau de la maison, nous révélant dans les détails de l'image, son mobilier spécial : les casiers remplis de lettres aux longues enveloppes, le livre de caisse et le livre des comptes coui'ants, la planche laquée en brun, où s'écrivent au pinceau chargé de blanc, les choses à faire, les ordres à donner, les petits événements journaliers. Là-dessous, le coffre à argent sur lequel il y a un rouleau de papier à lettres, une écritoire, un kakémono roulé, un éventail fermé, un petit pot à thé, (tchiaré) dans son sac de soie.

Dans un coin, au-dessus d'un cabinet, l'arrangement d'un autel, au fond duquel s'élève une petite pagode, entourée de flambeaux pour l'illumination, et devant une bouteille de saké au milieu de lettres contenant des présents (des bouquets) d'argent. Au mur , accrochées

des enfilades de cocotes en papier, des enfilades de petits ronds rouges, représentant embryonnairement de petits enfants, qui sont des porte-bonheur , et avec ces porte-bonheur, encore un masque d'Okamé, dont le sourire dans le vestibule des maisons, est nous l'avons déjà dit dans la croyance du Japonais, une invitation à la bonne humeur du visiteur. « Le sourire, a dit le premier roi du Japon, Ooanamouti, est la source du bonheur et de la fortune. »

Au milieu de la pièce, la maîtresse est assise, une main appuyée sur sa pipe, toute droite posée contre terre, pendant qu'une servante lui masse les épaules, et qu'une femme couchée à plat ventre, examine des carrés de soie, étendus sur la natte du plancher.

Ces quatre planches de Toyokouni nous montrent la prostitution de la première classe, mais avec la cinquième planche, nous entrons dans la prostitution de la deuxième, de la troisième classe, — et cette cinquième planche, c'est le salon d'exposition des femmes, d'où à travers les barreaux de la fermeture, une diseuse de bonne aventure prédit de la rue aux femmes, l'avenir.

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Puis c'est l'intérieur de la maison (1), pendant les heures inoccupées, où on voit les femmes dans des poses lasses, agenouillées sur le rebord de la grande baie, regardant stupidement le paysage, ou assis sur ce rebord, le dos tourné à la rue, s'étirant nerveusement, ou penchées sur des terrines, mangeant goulûment de petits crabes bouillis, pendant que dans le fond on en voit une, le corps déhanché, le cou tordu, la bouche grande ouverte, son petit nez. ridicule en l'air, et ses sourcils en accents circonflexes, dans son délire musical, s'égosiller

(1) Voici Tassez iriste tableau, que fait M. Rodolphe Lindan d'une de ces expositions, dans son voyage autour du japon, publié en 1864 : « Nous nous étions approchés d'une de ces djorodja, et à travers les barreaux de la grille, nous distinguâmes une salle spacieuse, garnie de nattes en bambou, et faiblement éclairée par quatre grandes lanternes en papier de couleur. A nos côtés, se trouvaient une douzaine de Japonais qui, la figure collée contre la grille, examinaient,, comme nous, ce qui se passait dans la salle. Il y avait là, huit jeunes filles magnifiquement habillées de longues robes d'étoffes précieuses, accroupies sur leurs talons, suivant l'usage du Japon. Elles demeuraient droites et immobiles, les yeux attachés sur la grille qui nous séparait d'elles, et ayant dans leurs regards brillants, cett3 fixité particulière à ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'ils voient. Leurs beaux cheveux, d'un noir de jais, étaient arrangés avec art et ornés de-

de la façon la plus drolatique, en s' accompagnant frénétiquement du schamisen.

Enfin, c'est la vie de ces femmes dans les iardins.

Et c'est une femme montrant à une autre le tatouage d'amour de son bras, portant le nom de son amant de cœur, quelquefois son initiale, son armoirie.

Et c'est encore la toilette de la femme de ces maisons, se coiffant, se maquillant, se noircissant les dents.

Mais nous voici descendus tout en bas de la

longues épingles en écaille jaune. Elles étaient dans la première jeunesse, la plus âgée comptait vingt ans à peine, les plus jeunes n'avaient guère plus de quatorze ans. Quelques-unes se faisaient remarquer par leur beauté, mais toutes avaient un air résigné, fatigué, indifférent surtout, qui s'accordait mal avec leurs jeunes visages, et qui faisait peine à voir. Exposées comme le sont les bêtes curieuses dans une ménagerie, examinées et critiquées à loisir par chaque curieux, pour être vendues ou louées au premier offrant, ces malheureuses présentaient un spectacle qui me causa l'impression la plus pénible. Une vieille femme parut à l'entrée de la salle et prononça quelques mots ; l'une des jeunes filles se leva aussitôt, mais avec la lenteur d'un automate. Il y avait, dans cette manière de se mouvoir, quelque chose d'inconscient comme chez les animaux dressés, qui exécutent, sur l'ordre de leur maître, certaines manœuvres dont ils ont l'habitude. »

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prostitution, là, où descend bien rarement le pinceau d'un peintre japonais. Sur la porte d'une maison de thé, des courtisanes regardent, comme avec une curiosité dégoûtée, de hideuses vieilles femmes, couvertes de haillons, des aïeules raccrochant dans la rue, près des entrepôts de bois, et se livrant à la façon de nos pierreuses, en plein air, à côté de chiens montés les uns sur les autres.

Dans cette série, signalons une planche qui a un grand caractère en ce pays de l'eau : c'est la basse prostitution de la rivière et du fleuve, figurée dans la nuit du ciel, dans la nuit du paysage, dans la nuit de l'eau morte, par une longue femme noire aux pieds nus, une femme immobilisée toute droite, et qui se détache, dans les ténèbres, sur la blancheur d'une barque au toit de roseau.

En ce livre sur le Yoshiwara, Toyokouni, souvent l'égal d'Outam'aro dans ses planches tryptiques, est battu par son rival. Ses femmes n'ont pas l'élégance de corps, la grâce contournée des mouvements, l'aristocratie physique de la prostituée japonaise. Même il n'existe pas parmi ses images, l'esprit du dessin, la vie de là composition, la surprise d'un rien delà volupté de la femme de l'endroit. Puis la note comique,

que Toyokouni semble chercher de préférence, dans la représentation des scènes du Yoshïwara, ajoute de la trivialité au commun du travail. Du reste, pour juger le talent des deux peintres émules, il n'y a qu'à mettre en regard l'Exposition des femmes d'Outamaro et l'Exposition des femmes de Toyokouni : celle du premier est une petite merveille, celle du second est une planche, très, très ordinaire.

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La femme japonaise est petite, petite, petite et rondelette. De cette femme, Outamaro a fait la femme élancée, la femme svelte de ses impressions : une femme qui a les longueurs des pensées, des croquetons d'avant midi de Watteau. Peut-être, ayant Outamaro, Kiyonaga l'avait fait comme lui, plus grande que nature, mais charnue et épaisse.

Le visage de la Japonaise est court, ramassé, il a tin peu de l'aplatissement de nos masques à bon marché, et un rien dans les traits du cabossage de ces morceaux de carton, enfin ce visage, sauf l'intraduisible vivacité douce des yeux noirs, il est tel dans sa forme ronde, que nous le représentent Harunobou, Koriusai, Shunshô.

Eh bien, de ce visage, Outamaro a fait presque un ovale long! Et peut-être dans le hiératisme du dessin de la figure humaine au Nippon,

qui condamne le peintre à ne reproduire les yeux, que par deux fentes avec un petit point au milieu, le nez que par un trait de calligraphie aquilin, et le même pour tous les nez de l'Empire du Lever du Soleil, la bouche, que par deux petites choses, ressemblant à des pétales recroquevillés defleurs,Outamaroestlepremier, qui ait glissé dans ces visages d'une convention si peu humaine, une grâce mutine, un étonnement naïf, une compréhension spirituelle, — et le premier, qui tout en conservant les lignes et les formes consacrées, mais en les amenant presque d'une manière invisible à des lignes et à des formes humaines, dans certaines planches du beau temps de- son talent, met autour de ces lignes, tant de choses de la vie des vrais portraits, qu'en regardant ces figures, vous ne vous apercevez presque plus du hiératisme de ce visage, de ce visage universel, qui est devenu par miracle, chez Outamaro, une physionomie particulière pour chaque être humain, réprésenté en ses images.

Enfin la femme, dans l'ingrate façon de la reproduire, imposée à l'artiste par l'art de son pays, Outamaro s'efforce et réussit à l'embellir, à l'élégantifier, disons le mot, à l'idéaliser. Car Outamaro est un peintre idéaliste

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liste de la femme, mais un peintre particulier, un peintre idéaliste de son type, de son physique, de sa construction anatomique, mais tout en restant le peintre le plus naturiste de ses attitudes, de ses mouvements, de la mimique de sa gracieuse humanité.

Et comme les études d'Outamaro se portent presque toujours sur la femme des « Maisons Vertes » c'est la courtisane qu'il idéalise, et dont, selon l'expression d'un Japonais, — et l'expression est à noter, — il fait une déesse.

L'étrange, l'invraisemblable, l'incroyable chez ce dessinateur, ce dessinateur idéaliste de la femme, c'est, quand il le veut,. il se fait le dessinateur le plus exact, le plus rigoureux, le plus photographique, de l'oiseau, du reptile, de la coquille, oui, de la toute petite coquille, c'est quand il le veut, l'illustrateur le plus soucieux en même temps que le plus artistique de l'histoire naturelle qui soit. Et la reproduction de ces êtres et de ces choses de nature, il faut les voir dans ces trois livres portant pour titre :

Yéhon Momotidori. Les cents crieurs (oiseaux).

Yéh'on Moushi Yéràbi. Insectes choisis.

Shiohi-no-tsuto. Souvenirs de la marée basse.

Ah! ce sont d'autres dessins que les fameux vélins de notre fameux Cabinet d'histoire naturelle, et des dessins reproduits par des impres-

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sions en couleur, comme aucun pays de l'Europe n'est encore arrivé à en imprimer.

Dansle Yéhon Momotidori ,L?.s cents cmeurs, la charmante impression que celle des « colombes picorant » en son apparence d'un fin dessin à la plume, simplement lavé d'eau bleutée. Quelle admirable impression que celle de ce canard, qui grâce à un léger relief, semble être peint à l'aquarelle sur son plumage, un rien soulevé. Mais quelle merveille que cette autre impression, représentant des « grues et un martin-pécheur chassant » des grues qui ne sont, pour ainsi dire, en leur silhouette caractéristique, en leur savante construction, qu'un gaufrage blanc, et ce martin-pécheur à demisubmergé dont la moitié de corps plongeante en la rivière est un prodige du rendu de l'évanouissement de la couleur et de l'estompage de la forme sous Feau.

Dans le Yéhon Moushi Yérabi, insectes choisis, des planches tout à fait extraordinaires comme les jeux d'une grenouille dans une feuille de nénuphar, comme la poursuite d'un lézard par un serpent ; et dans toutes ces impressions, le détachement étonnant de la chenille, de la sauterelle, du cerf-volant sur la douceur du vert des feuilles, sur la douceur du rose des floraisons, et encore dans ces impressions le trompe-l'œil du bronze vert du corcelet des scarabées, de la gaze diamantée et émeraudée des ailes des libellules, enfin, l'introduction si savante, si habile dans la coloration des insectes, des brillants et des reflets métalliques, que la lumière fait apparaître sur eux.

Mais en dehors de la perfection miraculeuse des impressions en couleur de ce livre, il est d'une curiosité toute particulière pour l'écrivain

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français étudiant le talent de l'artiste, car il renferme en tête de ce volume une préface écrite par Toriyama Sékiyen, le maître d'Outamaro, célébrant le naturisme (sorti du cœur) de son petit, de son cher élève Outa.

Et voici cette préface, dont je dois la traduction ainsi que la traduction du texte des Maisons Vertes de Jipensha Ikkou, à l'intelligent, au savant, à l'aimable M. Hayashi, et, il faut le dire hautement, auquel tous les japonisants de l'heure actuelle sont redevables de tout l'intérêt documentaire de leurs travaux.

« Reproduire la vie par le cœur, et en dessiner la, structure au pinceau, est la loi de la peinture. L'étude que vient de publier maintenant, mon élevé Oulamaro, reproduit la vie même du mojide des insectes. C'est là, la vraie peinture- du cœur. Et quand je me souviens d'autrefois, je me rappelle que dès V enfance, le petit Outa observait le plus infime détail des choses. Ainsi à l'automne, quand il était dans le jardin, il se mettait en chasse des insectes, et que ce soit un criquet ou une sauterelle, avait-il fait une prise, il gardait la bestiole dans sa main, et s'amusait à l'étudier. Et combien de fois je l'ai grondé, dans l'appréhension qu'il ne prenne l'habitude de donner la mort à des êtres vivants.

Maintenant qu'il a acquis son grand talent du pinceau, il fait de ces études d'insectes, la gloire de sa profession. Oui, il arrive à faire chanter le brillant du tamanushi (nom d'insecte), de manière à ébranler la peinture ancienne, et il emprunte les armes légères de la sauterelle pour lui faire la guerre, et il met à profit la capacité du ver de terre, pour creuser le sol, sous le soubassement du vieil édifice. Il cherche ainsi à pénétrer le mystère de la nature avec le tâtonnement de la larve, en faisant éclairer son chemin par la luciole, et il finit par se débrouiller, en attrapant le bout de fil de la toile de l'araignée.

Il a eu foi en la publication des kiôka des Maîtres ; quant au mérite de la gravure (de la taille en bois) , il est le fait du ciseau de Fouji Kazumounè.

L'hiver de la T année de Temmei (1181), Toriyama Sékiyen (1).

On le voit clairement, cette préface est un manifeste révolutionnaire de l'école profane, de l'école vulgaire (appelée oukiyo-yé) contre la vieille peinture desécolesboudhistes deKano,deTosa.

(1) On lit sur le cachet noir: Toriyama, et sur le blanc Toyofousa.

On remarquera que Sékiyen appelait familièrement Outamaro, Outa tout court.

Toutefois, de tous ces livres d'histoire naturelle artistique, le plus exquis est le Shiohi-no-

tSlltO, SOUVENIRS DE LA MARÉE BASSE, poésies Slir

les coquillages par les membres d'une société littéraire.

Une première planche vous représente des femmes et des enfants cherchant des coquilles sur une plage, dont la mer s'est retirée, et c'est après une suite de planches imprimées en couleur, rendant le coloriage impossible des coquilles aux taches diffuses de pierres précieuses, de ces coquilles de nacre, de ces coquilles de burgau perlé noir, de ces coquilles à l'œil de rubis radié, rendant là, vraiment sur le papier, l'accidenté microscopique de ces coquilles, aux piqûres de mouche, de ces coquilles striées, feuilletées, lamelleuses, tubuleuses, vermiculaires, de ces coquilles frisées en choux de nier,

ou aiguillées de piquants, comme le dos des hérissons.

Et le livre se termine par une planche, représentant le jeu de kai-aivassé, un jeu spécial aux jeunes Japonaises, qu'on voit accroupies, dans un joli intérieur, autour d'un rond de coquilles.

Outamaro n'est pas seulement regardé au Japon, comme le fondateur de I'Ecole de la vie, n'est pas seulement considéré comme un admirable dessinateur d'oiseaux, de poissons, d'insectes, il est admiré comme un des grands maîtres de la peinture du printemps : peinture qui, au Japon ne veut pas seulement dire la peinture du renouveau de la terre, mais ce que nous qualifions en Europe de « peinture légère. »

Je possède un rare album, daté de 1790, et ayant pour titre : Foughen-zô ou promenades au

TEMPS DE LA FLORAISON DES CERISIERS (1) qui donne

(1) Il n'est pas un goût plus sincèrement national, dit M. Bousquet, dans le j:pon de nos jours, que le penchant des Japonais pour les scènes de la nature, leur amour de la végétation et des fleurs. Non seulement les riches entourent leurs demeures de plantations, mais il n'est si modeste cabane, dont le seuil ou la cour ne contienne quelque arbuste, et dont un vase de fleurs n'égayo l'in-

l'idée de cette peinture, en mettant dans la floraison des arbres à fleurs de la province de Yoshino-Yama, de jolies promeneuses.

A cette série se rattachent les albums : Yéhon Waka-yébisu, poésies japonaises du premier jour de l'an, Yéhon Guin-sékai, poésies sur la neige ; Yéhon Kiôghétsubô, poésies sur la lune.

térieur... Au printemps, on va voir fleurir les pruniers mumè à Mumeyaski, sur le Tokaïdo un peu plus tard, en avril, on se rend en foule à Muko-Sima, à Ileno, à Oji, pour admirer la neige rose qui tombe des cerisiers, formant un merveilleux contraste avec la sombre verdure des sapins qui les entourent. Du matin au soir, ces ■jardins sont remplis de promeneurs de tout âge et de toute condition, auxquels de petites cases de bambou, ornées de lanternes de papier, offrent un abri provisoire. On sert des gâteaux, du thé, des infusions de fleurs de cerisiers. On y vend des joujoux. Des jeunes filles y font de la musique, et tout inspire le bonheur, l'insouciance et la gaité. En juin, vient le tour des fudsi, glycines. Les pique-niques s'organisent. Les poètes déploient leur verve, et attachent un madrigal aux branches de l'arbre qui les a abrités. Peu de temps après, c'est encore sur le bord de sa rivière, que le peuple de Yédo va admirer les iris, qui poussent en quantité considérable, variés de couleur et d'aspect, au milieu des marécages voisins. Enfin en automne, le kihu chrysanthème est la fleur favorite. Les jardins, où elle est cultivée, ne désemplissent pas, jusqu'au moment où les frimas viennent tuer les fleurs, et confiner les Japonais chez eux.

Outamaro a dans son œuvre toutes sortes de compositions, et de compositions, où l'imagination de l'artiste témoigne d'une grande ingéniosité.

Je citerai, par exemple, la série des Quatre dormeurs, où Outamaro, donnant dans la petite image du fond de la planche, la reproduction d'un dessin ancien de maître, fait, pour ainsi dire, de l'œuvre consacrée, une parodie spirituelle par une grande scène de sa composition, une scène qui n'est pas sans rapport avec les scènes de l'Histoire ancienne, interprétées par le crayon puissamment bouffe de Daumier.

Je citerai encore cette série, où contrairement à Grandville cherchant aux animaux des silhouettes humaines, Outamaro donne à des hommes, grâce à sa savante étude des bêtes, donne par le contournement et la déformation,

une similitude inquiétante avec certains animaux (1).

Je citerai enfin, dans un tout autre ordre, cette série où l'on voit, en tête de chaque planche, une paire de besicles, dont l'un des verres porte : Yeux de 'parents, et l'autre : Enseignements, et dont la vraie traduction est : Conseils de parents, — et qui semblent une suite de petites actions de la vie privée, faites comme sous le commandement de ces vieux yeux, et à l'effet de les contenter et de les réjouir (2).

(1) Et le peintre est servi, aidé dans ces métamorphoses, par un des habillements les plus primitifs, ainsi que le décritM.Remy dans ses Notes médicales sur le Japon: des sandales de paille aux pieds, les membres inférieurs nus, une serviette blanche passée entre les jambes et attachée à la ceinture, une veste à large manches ouverte sur le devant, un chapeau hémisphérique sur la tête contre le soleil, un mouchoir bleu pour s'essuyer la figure : c'est là tout le vêtement du Japonais du peuple, quand il n'est pas seulement habillé de tatouages.

(2) Il y a même chez Outamaro des ingéniosités, non pas non seulement dans l'invention des sujet?, mais dans le faire. C'est ainsi que le Japon artistique adonné une servante d'une- maison de thé, une servante que la légende de l'image nous apprend servir dans la maison Maniba, et qui, dans l'original sur une feuille de papier, mince comme une pelure d'oignon, et où on la voit à la fois de face et de dos, est imprimée avec une telle exactitude de repérage, que la feuille, traversée parla lumière, ne laisse apercevoir qu'un seul personnage.

xxm

Parfois Outamaro abandonne la représentalion delà vie réelle, et se laisse aller à des imaginations charmantes dans le chimérique. On connaît de lui une série d'une douzaine de planches, intitulée : Les bons rêves : c'est autant de gagné, où derrière la tête de l'homme ou de la femme qui dort, il montre, dans le lointain de la planche, il montre en action, le rêve qu'ils font.

Un rêve qui leur sort, non du cerveau, mais de la poitrine, et un peu à la façon d'un phylactère sortant de la bouche de nos saints, et qui, dans l'image japonaise, s'étend et s'élargit en forme de cerf-volant.

On voit le sommeil d'une fillette évoquer une exquise dînette, qu'elle mange gourmandement; on voit le sommeil d'une charmante jeune fille, dont le visage transparait à travers

l'écran rabattu sur ses yeux, et qui rêve qu'elle est devenue une princesse, dont le norimon traverse la campagne sous l'escorte d'une nombreuse troupe de femmes de compagnie et de service; on voit le sommeil d'une courtisane du Yoshiwara, la transporter dans un petit intérieur, où la prostituée sortie de la prostitution, se livre avec l'homme aimé, aux soins du ménage ; on voit le sommeil d'un vieux domestique de samurai, le faire revivre au beau temps, où il était raccroché dans la rue, par une basse fille encapuchonnée.

Et dans cette série humoristique, il n'y a pas seulement les rêves des êtres humains, il y a les rêves des bêtes; et l'on assiste au sommeil d'un vieux chat, rêvant aux jours alertes et voleurs de son jeune âge, où il dévorait le poisson apprêté pour le repas de son maître, en dépit de ses efforts pour lui arracher de la gueule, en dépit de l'énorme bambou apporté par la femme pour le battre.

Outamaro jouissait de la plus grande popularité.

Au commencement de ce siècle, un voyageur de la province d'Ivaki, qui continuellement était en course dans la région du Nord pour ses affaires, et qui se trouvait être, en même temps, un amateur passionné de, gravures^ visitant les collectionneurs des villes où il passait, ce voyageur affirmait que dans toutes les provinces du Japon, Outamaro était considéré comme le plus grand maître de l'Empire, tandis q e Toyokouni était très peu connu.

Moi même, dans les images, je découvre un curieux témoignage de cette popularité : c'est un sourimono, ayant tous les caractères du dessin du maître, et qui est bien certainement d'un de ses élèves. Or, ce sourimono représente un grand bateau de plaisance, dont la

cabine est remplie de femmes, de femmes à l'élégante figuration desquelles travailla le pinceau de l'artiste, pendant toute sa vie: un bateau portant en gros caractères Outamaro, le bateau Outamaro (1).

A l'appui de ce récit du voyageur japonais, et de l'image du bateau Outamaro, l'on conte que dans les dernières années de la vie d'Outamaro, son atelier était, toute la journée, assailli d'éditeurs lui faisant des commandes, absolument comme s'il n'existait pas d'autre artiste que lui au Japon.

Le talent Outamaro était même apprécié en Chine, dont les bateaux marchands débarquant à Nagasaki, achetaient, en grand nombre, ses impressions en couleur.

(1) L'appellation a été facilitée par la fin du nom porté au Japon par tous les bateaux, et qui est maro.

Parmi les peintres contemporains, en dehors de Toyokouni, qui a été le rival et le concurrent d'Outamaro, et qui, dans ses compositions a eu le même objectif de grâce, il est un autre maître, avec lequel parfois Outamaro a la plus grande parenté, et dans les impressions duquel il faut quelquefois, au meilleur connaisseur des estampes japonaises, chercher la signature, pour être bien sûr que l'image n'est pas du fondateur de FEcole de la vie. Ai-je besoin de nommer Yeishi, dont les femmes d'un aspect plus ingénu, plus mystique, on peut même dire plus religieux, enfin, plus femmes de nos miniatures moyenâgeuses, ont les longueurs fluettes, les petits cous frêles, les avant-bras maigres, en même temps que la nonchalance orientale des attitudes et des mouvements des femmes d'Outamaro.

Il est encore entre les deux peintres une plus grande ressemblance, c'est qu'eux deux seuls, dans la coloration de leurs Nishiki-yé, ont ■ édité des planches coloriées, ainsi que la « Promenade du petit daimio, un moineau sur la main », ont édité des planches, dont le charme harmonique est obtenu par l'unique emploi sur un fond jaunâtre, du bleu, du vert, du violet, avec dans ces trois colorations, le noir d'une robe ou d'une ceinture : — un charme à la fois doux et sévère, un charme demi-deuil.

Dans ses compositions, il arriva quelquefois à Outamaro de faire allusion aux hommes du pouvoir, au bout d'un pinceau spirituellement allusif. N'ai-je pas indiqué dans une série sur Taïkô, le héros vainqueur des Coréens, l'homme populaire de la fin du seizième siècle, une planche^où il estreprésenté courtisant un jeune seigneur, dont l'armoirie est très reconnaissable sur sa manche. Est-ce bien un jeune seigneur du temps de Taïkô Hidéyoshï.

Enfin, mal en prit au peintre de toucher à la politique la dernière fois qu'il le fit, lorsqu'il publia la planche ayant pour légende : Les plaisirs DE TAÏKÔ AVEC SES CINQ FEMMES DANS L'EST

de la capitale; une planche trvptique représentant le héros à la tête de singe (1) rendant

(1) Une curieuse statuette en bois du général Sarou, « du général singe » a été reproduite dans la 34" livraison du Japon artistique.

la coupe de saké qu'il vient de vider, au moment où un homme agenouillé lui présente sa coiffure officielle, le kammuri, la coiffure du plus haut titre, et que sous les arbres en fleurs, dans le pourtour d'un rideau de soie, où se répètent en violet ses armoiries, s'avance avec un port de reine vers l'illustre guerrier, entouré de femmes, l'épouse légitime, tenant à la main un éventail fermé, et sur ses cheveux dénoués et répandus sur ses épaules, portant comme coiffure, deux grandes touffes de chrysanthèmes en or et en argent.

Cette impression, à l'apparence innocente, serait un rappel de lafin du fameux Taïkô, tombé au déclin de sa vie dans le libertinage et la dissolution des mœurs, un rappel sanglant à Iyenari, portant le nom honorifique de Dunkiô-in, le onzième shogun de la famille de Tokugawa, le shogun régnant dans les dernières années de l'existence d'Outamaro, et qui, paraît-il, était une sorte de Louis XV voluptueux et amateur des arts, ainsi que l'a été le monarque français.

Outamaro était condamné à la prison par les autorités de Yédo, prison dont il sortit le corps affaibli et malade.

Bien avant de savoir qu'Outamaro était une sorte de peintre officiel dn Yoshiwara, un jour, en feuilletant, avec Hayashi, sa suite des Douze heures, devant la sixième planche, représentant cette femme gracieusement longuette, habillée d'une robe pâle, étoilée de dessins tels que des étoiles de mer, à l'azur délavé et comme noyé dans l'eau, cette femme, à laquelle une mousmé présente, agenouillée, une tasse de thé, et dont le cou frêle, un haut d'épaule voluptueusement maigre de phtisique, un petit sein pointu, sortent de l'étoffe tombante, je disais à Hayashi :

— L'homme qui a dessiné cette femme devait être un amoureux du corps de la femme?

— Vous l'avez dit, me répondit Hayashi, il est mort d'épuisement.

En effet, Outamaro est mort dans sa maison du pont de Benkeï, de l'abus du plaisir, et un peu de son séjour en prison, et encore, à la sortie de la prison, de son travail sans trêve et sans repos, pour satisfaire à toutes les commandes en retard, et aux nouvelles commandes arrivant tous les jours.

Tout peintre japonais a une œuvre erotique, a ses shungwa (ses peintures de printemps). Le peintre des Maisons Vertes, avec son talent appartenant à la grande prostituée, au riche amour vénal, ne pouvait ne pas avoir, en son immense produclion, son œuvre libre, des images à la Jules Romain, un enfer en style bibliographique.

Mais vraiment la peinture erotique de ce peuple est à étudier pour les fanatiques du dessin, par la fougue, la furie de ces copulations, comme encolérées ; par le culbutis de ces ruts renversant les paravents d'une chambre; parles emmêlements des corps fondus ensemble ; par les nervosités jouisseuses de bras à la fois, attirant et repoussant le coït; par l'épilepsie de ces pieds aux doigts tordus, battant l'air; par ces baisers bouche à bouche dévorateurs ; par ces

pâmoisons de femme, la tête renversée à terre, avec la petite mort sur leur visage, aux yeux clos, sous leurs paupières fardées, — enfin, par cette force, cette puissance de la linéature, qui fait du dessin d'une verge, un dessin égal à la main du Musée du Louvre, attribuée à Michel- Ange.

Puis, quoi! au milieu de ces frénésies animales de la chair, des recueillements savoureux de l'être, des affaissements béats, des cassements de cou de nos peintres primitifs, des attitudes mystiques, des mouvements d'amour presque religieux.

Parfois dans ces compositions erotiques, des imaginations drolatiquement excentriques, comme ce croquis, montrant le rêve luxurieux d'une femme, ayant rejeté ses couvertures loin de son corps en chaleur, et qui voit une farandole de phallus, ballant et dansant sous des robes japonaises, en s' éventant avec d'immenses éventails : une composition tout à fait originale, sortie de la cervelle et du pinceau d'un artiste, en une heure de caprice libertin.

Parfois des planches terribles, des planches qui font un peu peur. Ainsi sur des rochers verdis par des herbes marines, un corps nu de femme, un corps nu de femme, évanoui dans le

136 l'art japonais

plaisir, sicut cadaver, à tel point qu'on ne sait, si c'est une noyée ou une vivante, et dont une immense pieuvre, avec ses effrayantes prunelles en forme de noirs quartiers de lune, aspire le bas du corps, tandis qu'une petite pieuvre lui mange goulûment la bouche.

Et encore dans ce livre étrange qui a pour titre : Yéhon-Kimmo-Zuyé, L'encyclopédie illustrée rouR la jeunesse, et dont les dessins ont une certaine parenté avec les livres des écrivains à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, à ces livres un peu fous, ou selon Montaigne, « l'esprit faisant le cheval échappé, enfante des chimères » , dans ce recueil astronomique, astrologique, physiologique, hétéroclite, ce sont des espèces de rébus philosopho-pornographiques, où la sexualité des humains se change en cartes du ciel et de la terre, où la mentule des hommes se transforme en bonshommes fantastiques de planètes inconnues, où les parties naturelles de la femme deviennent tantôt un oiseau de proie apocalyptique, tantôt un paysage où l'on reconnaît le Fuzi-yama.

Outamaro a donc été l'imaginateur d'un certain nombre d'albums en noir et en couleur, où se retrouvent les qualités du dessinateur, mais' où le nu de ses courtisanes à poil n'a plus, pour

moi, la grâce qu'elles agitent et remuent dans leurs longues et enveloppantes robes.

Il est toutefois quelques compositions dignes du maître. Dans le livre intitulé : Le premier essai sur les femmes, il est un charmant dessin : le dessin d'une femme, les bras passés, les bras passés de loin autour du cou de son amant, et sa tête dans un penchement de colombe amoureuse, tombée contre la poitrine de l'homme qu'elle caresse dé sa nuque, tandis que le bas des deux corps est soudé dans le rapprochement sexuel.

Dans Mille espèces de couleurs, il est une planche amusante. C'est une femme laissant tomber sa lanterne, à la vue de quatre pieds sortant de dessous une couverture, dequatre pieds, dont deux très poilus, avec à peu près cette légende dans la bouche de la femme :•« Comment quatre pieds dans le lit d'une seule personne! » .. Une planche épouvantante d'Outamaro comme représentation de la Luxure, nous fait voir un monstre, un énorme homme à la chair pâle, exsangue, toute semée de tirebouchons de poils, la bouche hideusement déformée par le spasme du plaisir, vautré, aplati sur le corps délicat et gracile d'une jeune femme : une planche où dans la jouissance physique d'un être humain,

UJ L ART JAPONAIS

bien certainement le dessinateur a cherché à rendre la jouissance du crapaud, par un ressouvenir de sa série, où le petit éventail placé en haut de chaque planche indique une imitation d'animal par un homme, et où par les attitudes et la gesticulation, c'est dans une planche presque la transformation d'un homme en crabe, dans une autre la transformation d'un homme en crapaud.

Cette planche fait partie d'un album en couleur ayant pour titre : Le poème de l'oreiller, une merveille d'impression, d'une douceur, d'une harmonie, dont, je le répète, aucune impression européenne n'approche, et où la clarté des corps nus s'enlève si lumineusement des couleurs de vêtement de soie, éparpillés sous les ébats amoureux, et où la tâche fauve des monts de Venus se détache si voluptueusement sur la blancheur à peine rosée de la peau féminine.

Le recueil a pour première planche une composition originale. Cet Outamaro, qui dans sa série fantastique et tout à fait inférieur à Hokoiisaï, et qui n'a rien de pareil aux cinq têtes terrifiques de ce maître, possède le fantastique dans l'érotisme. Et voici ce que représente celte planche : une divinité marine, violée sous l'eau par des monstres amphibies au milieu de la eu-

riosité de petits poissons cherchant à se glisser avec les monstres, tandis qu'accroupie sur le rivage d'un îlot, une jeune fille, une pêcheuse demi nue, regarde l'étrange et trouble spectacle de l'abîme, toute molle, toute ouverte à la tentation.

Outamaro mourait à Yédo, en 1806, le troisième jour du cinquième mois du calendrier lunaire (1). Dans les anciens exemplaires deOu-

(1) L'année japonaise a douze mois, comme la nôtre. Le premier mois dans la langue poétique, et dans la langue parlée à la cour du mikado, s'appelle le mois aimable, à cause de la bonne amitié qu'on suppose, engendrée par les cadeaux et les visites du Jour de l'An. Le nom du deuxième mois, c'est le mois où l'on double ses vêtements, et c'est l'époque des grands froids. Le troisième mois, est le mois de la résurrection ou du commencement du printemps, très précoce sous ces latitudes. Le quatrième mois, le mois du deutzia, fleur ressemblant au jasmin. Viennent ensuite les mois delà sécheresse, le mois des missives, parce que, selon l'ancienne coutume, l'on s'écrivait alors des lettres de félicitations; puis les mois de la chute des feuilles, de la longue clarté, le mois sans dieu où la divinité, du tonnerre est censée mourir, sans être remplacée par une autre, le mois de la gelée blanche, et enfin celui de la course des maitres, qui, dans les derniers jours de l'année, sous le coup des affaires à terminer, sont toujours par voies et par chemins.

kiyo-yé Rouikô, la date de la mort d'Outamaro est 'faussement donnée, comme ayant eu lieu le huitième jour, du douzième mois de la quatrième année de Kwansei, qui est l'année 1792. Or, F Annuaire de Yoshiwara ayant été publié en 1804, et la planche représentant un « Olympe japonais » étant daté : Le jour de Van 1805, la vraie date de la mort d'Outamaro est postérieure : c'est la date de 1806, donnée dans un exemplaire d'une date plus récente, possédé par un amateur de Tokio, qui a bien voulu en faire faire une copie pour Hayashi, lors de son dernier voyage au Japon.

Le portrait, tel que nous l' exécutons en Europe, le portrait représentant les traits exacts, les linéaments rigoureux, les particularités d'une figure, ne se fait point au Japon, — sauf peut-être, tout à fait exceptionnellement, le portrait de quelque prêtre ou quelque bonze. Il n'y a donc pas à s'attendre à rencontrer un portrait, gravé ou dessiné, d'un visage d'artiste japonais. Heureusement que les peintres de làbas ont eu, parfois, la fantaisie de laisser d'eux, non une image de leur visage, mais une silhouette de leur personne. C'est ainsi que la tradition fait de deux ou trois planches d'Hokousaï, des figurations du maître.

Pour la représentation d'Outamaro, nous avons mieux que des planches problématiques, nous avons la douzième impression de la série des Tableaux de quarante-sept ronins représen-

tés par les plus belles femmes, qui nous montre, dans la nuit d'un jardin du Yoshiwara, un homme au milieu de courtisanes, rendant une tasse de saké vide, à une femme penchée audessus de lui. Et sur le pilastre, au pied duquel l'homme est assis, est gravé : « Sur une demande, Outamaro a peint lui-même son élégant visage. »

L'inscription ne ment pas. Si ce n'est pas le visage, dont le dessin a toujours le hiératisme des figures d'album, c'est l'homme qui est élégant, et tout plein d'une recherche coquette dans le soin de sa chevelure, si bien relevée sur le haut de la tête, si bien peignée sur les faces, en l'attitude théâtrale avec laquelle il semble poser à terre, dans la distinction sobre de son costume, de sa robe de dessus, cette robe noire, toute semée de petits pois blancs, qui la font ressembler au plumage d'une pintade, — et au haut de la poitrine, se lisent dans deux petits ronds de soie jaune, d'un côté, Outa, et de l'autre, Maro.

Ici parlons d'une planche tirée de ce livre erotique intitulé : Le poème de l'oreiller (1788) qui montre, Outamaro, passé du jardin dans la maison, et dans une intimité beaucoup plus grande avec une créature de l'endroit.

14i l'art japonais

C'est une grande composition en largeur, dans laquelle, au-devant d'une baie ouverte de terrasse, où monte la tige verte d'un arbuste, est couché sur un banc, un homme dont la figure qui fait face, est cachée par une femme vue de dos, l'embrassant sur la bouche, et ne laissant voir du visage de l'homme qu'un peu de joue, et un morceau de menton, que sa main a pris, et autour duquel elle tourne dans. un empoignement passionné.

En cette composition erotique, il y a dans l'arrangement, le dessin, le coloris, comme un art amoureux de la reproduction de la femme, de son abondante chevelure, de sa nuque frêle, de sa robe à la couleur foncée, semée de petits bouquets clairs, faits de hachures entrecroisées, et aussi comme un art amoureux de la reproduction de l'homme, de sa pose molle, de sa sensualité élégante, de sa paresse voluptueuse, de l'interruption de l'allée et venue de son éventail, portant la petite poésie allusive à la situation de l'artiste, comparée au bec de la grue, que l'on voit souvent dans les netzkés, pris dans une coquille bivalve : « Le bec fortement pincé par l'amajouri (coquille), l'oiseau ne peut plus s 'envoler, » — et un éventail .sris comme sa robe, la robe à l'imi-

OL'TAMARO 143

tation d'un plumage de pintade, qu'il porte déjà, dans son portrait authentique, en le dernier des Tableaux des quarante-sept ronins, formées par les plus belles femmes, et qui me le fait tout à fait reconnaître.

Oui, la planche n'est pas signée, ne port° rien qui indique la personnalité de l'artiste, et cependant ce quelque chose d'intuitif, de révélateur, ce quelque chose d'inexplicable, éprouvé à la première vue de cette estampe, et dont on ne peut donner l'explication par des mots ou des phrases, me dit que : c'est peint par Outamaro lui-même, un second portrait d'Outamaro, en conversation intime avec une courtisane aimée du Yoshiwara, peut-être la femme si souvent reproduite par son pinceau, la belle Kisegawa — et lout me confirme dans cette présomption, même l'anonymat, en cette planche indiscrète, de la figure de l'artiste, dissimulée par un baiser de femme.

Outamaro mort, sa veuve se remaria avec un de ses élèves, Koïkawa-Shuntiô, qui prit le nom d'Outamaro, et qui continua, sous ce nom, à exécuter les commandes faites au défunt. De là, dans l'Œuvre d'Outamaro, bon nombre d'impression s -portant la signature du Maître, à la composition banale, aux têtes sans expression, aux colorations inharmoniques.

Et l'on n'a pas à compter seulement avec les impressions du mari de la veuve, pas à compter seulement encore avec les faux qui se produisirent au milieu de la grande popularité de l'artiste, ei le forcèrent, un moment, comme je l'ai déjà dit, à signer ses planches : le vrai Outamaro, mais il faut rejeter encore, je le crois bien, un certain nombre de ses planches, faites dans son atelier par ses élèves Kikumaro,

Hidémaro, Takimaro, et autres, qu'il leur laissa signer de son nom.

Il arrive même que cet artiste d'un talent tout personnel, au commencement de sa carrière, permit à Kiyonaga d'exercer une telle domination sur son œuvre, et vers la-lin de sa carrière, se laissa aller parfois à tellement ressembler à Toyokouni, parfois à tellement ressembler à Yeishi, que les collectionneurs, en cette dissemblance et cette infériorité d'un certain nombre d'impressions, où ils ne retrouvent pas la belle maturité de la puissante jeunesse, l'original faire bien portant de l'artiste, se demandent aux jours de scepticisme qu'ont parfois les collectionneurs, s'il n'y a pas eu plusieurs Outamaro.

xxxn

D'après quelques kakémonos (en japonais : la chose qu'on accroche), parvenus en Europe, d'après l'aquarellage d'une dizaine de bandes de papier ou de gaze, la seule peinture connue au Japon, nous pouvons apprécier, nous pouvons juger la peinture d'Outamaro.

Cette peinture, elle a la douce clarté, l'harmonie des tons délavés de ses impressions, en même temps que la hardiesse d'une touche de premier coup tout à fait remarquable, et que ne nous donne qu'incomplètement l'impression en couleur.

Dans ma collection, il est une Japonaise, vue de dos, représentée avec ce mouvement dans la marche, du ventre en avant, mouvement habituel à la femme de là-bas, et soutenant d'une main qu'on ne voit pas, la lourde retombée de sa robe et de sa ceinture relevées.

Une pochade à l'encre de Chine, sur un papier qui boit, et exécutée avec la furie, l'emportement, qu'un artiste européen met seulement parfois à son fusinage. De noirs écrasis de pinceaux mêlés, à deux ou trois balafres de vermillon, ressemblant à des dessous de sanguine* et où s'entrevoit, dans le barbouillage artiste, en bas de la queue de la robe, des toits de temples couronnant des tiges de cryptomérias, et en haut, une frêle nuque de femme aux petits cheveux tortillonnés, au-dessus de laquelle s'étale une coiffure, ayant l'air d'un grand papillon, les ailes ouvertes.

Un autre kakémono de la même famille, et d'un faire semblable, est un kakémono appartenant à M. Hayashi. C'est une danseuse mimant une danse de caractère, une ancienne danse noble, sous le vêtement archaïque de cette danse.

Elle est coiffée du petit bonnet en forme d'ourson, 2/e6os/^'attachésursescheveuxrépandus sur ses épaules, par un cordonnet noué sous le menton, etla danseuse se mouvant et se développant dans l'ample robe, tient de ses deux mains, rabaissé contre sa hanche, l'éventail iichiwa.

Encore une pochade enlevée à l'encre de Chine, sur un papier un peu foncé, où il y a

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seulement une teinte rougeâtre sur la robe, et le carmin de l'attache de son bonnet et des glands de sa ceinture.

Un kakémono tout à fait supérieur, c'est celui d'Outamaro, que M. Bing a exposé aux Beaux- Arts.

Il représente, dans un gracieux contournement du corps, une femme attachant, de ses deux bras levés en l'air, une moustiquaire, audessus d'un enfant, étendu le dos à terre, les jambes en l'air : Sur le joli ton gris du papier de Chine de la composition, se détache le vert de la moustiquaire, un rien de rouge du tablier de l'enfant nu, le noir puissant de la ceinture de la femme, une ceinture laquée, où s'enlèvent des branches de fougère brillantées sur le mat du fond de l'étoffe. C'est d'un effet extraordinaire, cette opposition de trois tons dans cette grisaille.

Une autre kakémono de ma collection vous montre une japonaise déroulant une poésie. Elle a cette figure gouachée de blanc, qui donne à presque toutes les femmes des kakémonos, l'aspect pierrot, et est habillée d'une robe couleur rouille, au bas de laquelle se dressent des tiges d'iris aux fleurs blanches, et une ceinture noire, traversée de bandes d'oisillons,

du jaune rouge de la robe. Toujours comme dans le kakémono de M. Bing, l'opposition d'un noir de laque avec des teintes délavées à grande eau.

Enfin, mon travail terminé, on me fait voir, chez Bing, un immense kakémono, un kakémono de trois mètres 50 centimètres de largeur sur deux mètres, 40 centimètres de hauteur, un kakémono remplissant tout un panneau d'une pièce, et sur lequel est représentée une composition, où l'on compte vingt-six femmes. C'est la vue perspective d'un tournant de la galerie intérieure d'une « Maison Verte » au-dessus d'un jardin aux arbustes couverts de neige, où sont groupées et joliment étagées en de paresseux arrêts, où en des montées rapides d'escaliers, ces courtisanes, aux pieds nus, sous leurs somptueuses robes : des femmes jouant avec un petit chien, des femmes portant une collation, des femmes se parlant du haut en bas de l'escalier, penchées sur les rampes avec d'éloquents gestes des mains, des femmes la pensée distraite, un bras entourant le pilastre de bois contre lequel elles sont appuyées debout, des femmes faisant de la musique, des femmes, frileusement accroupies autour d'un brasero, sur" lequel bout une théière, — et dans le fond, une

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femme qui passe, portant sur son dos, dans un sac vert, des objets de literie.

Une composition où se retrouvent les types, les attitudes, la grâce des gestes d'Outamaro, mais dans un faire rapide, un peu grossement décoratif, sans limpidité dans l'aquarellage ; une composition non signée, mais qui par la provenance serait incontestablement du maître, et dont voici quelle serait l'histoire. Sous le coup d'une des nombreuses appréhensions d'emprisonnement, qu'aurait éprouvées Outamaro, à la suite de la publication d'une planche satirique, l'artiste se serait caché pendant quelque temps chez un ami, dans une province éloignée, et cet immense kakémono aurait été le remerciement de l'hospitalité qu'il avait reçue.

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