Outre-mer
L'archipel des petites Antilles décrit uii arc qui s'étend du 10^ au 18® degré de latitude boréale , entre les 63^ et 65^ degrés de longitude occidentale, méridien de Paris. On y distingue vingt-cinq îles. Le reste est sans importance.
Cette longue chaîne flotte depuis le saillant de l'Amérique méridionale, où se termine la province de Gumana, jusqu'aux îles Vierges I. 1
qui la rattachent aux grandes Antilles, Porto- Rico , Saint-Domingue , la Jamaïque et Cuba. Les petites Antilles courent du sud vers le nord dans un espace de deux cents lieues, interrompues a propos par des bras de mer qu'on désigne sous le nom de canaux. Les grandes îles se prolongent de l'est vers l'ouest, dans la direction de la Floride.
Ces différentes terres sont échues a différentes nations de l'Europe , qui ont chassé ou détruit les naturels et qui les possèdent maintenant à titres de conquêtes et de colonies. Ainsi les Français y tiennent, pour leur part, la Martinique, la Guadeloupe, l'une et l'autre ; Marie-Galande , les Deux- Saintes et Saint-Martin.
Nous n'avons a nous occuper que de la Martinique , théâtre du drame qui est raconté dans ce livre.
Quelques détails préliminaires qui établiront dans l'esprit du lecteur, le pays, le climat, les mœurs, les habitans et les lois, me nous ont point paru inutiles; d'autant plus que ces notions n'empêcheront pas que , dans le cours de l'ouvrage, nous ne revenions,
pour les expliquer ouïes compléter, à chacune des choses que nous aurons esquissées ici en passant.
Ce nom de Martinique dérive par corruption de l'ancien nom sauvage et indigène : Matinina.
La Martinique est la plus grande des Antilles volcaniques. Sa surface est de 58 lieues carrées de 2,280 toises. Les sommets de ses plus hautes montagnes ont 16 à 1700 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Il a été a peu près prouvé par la science qu'elle devait sa naissance a six grands foyers, dont les éjections diverses ont constitué son territoire , et qui sont : 1 ® le volcan de la Montagne-Pelée; 2° celui des pitons du Carbet; 3*^ celui des Roches carrées; 4® celui de la montagne du Vauclain; 5*^ celui du Marin ; 6® celui du Morne-la-Paine.
Les torrens de lave , en se refroidissant , ont formé ces diverses collines, qui toutes aboutissent k un centre commun , c'est-à-dire au volcan dont elles sont parties. A mesure qu'elles s'éloignent , elles vont en s'aplanissant , jusqu'à ce qu'enfin elles se noient
daHs les vallées par où l'irniplion s'est sans doute dégagée. On ne peut nier que ces collines n'imitent , dans leur bizarre et graduelle déclivité , le mouvement onduleux qu'on remarque aux vagues de la mer ou aux anneaux du serpent qui glisse. Ces collines, on les a nommées, aux îles, mornes; ces y^Xlées, fonds; comme pùojis^ les cônes de pierre qui entourent la bouche de quelques-uns des volcans, par exemple celui du Carbet.
D'après le même système , nos vallées seraient les vestiges des anciens canaux qui divisaient primitivement le territoire des difFérens foyers volcaniques; et les ports, l'entrée de ces mêmes canaux, qui, comblés maintenant par des alluvions et par des éjections , ont dessiné ce$ baies en forme de croissant , que nous appelons anses ou cul-desacs.
Au premier coup d'œil , il règne en effet une grande confusion dans cette nature des tropiques. Et il faut le dire k l'appui des hypothèses géologiques que nous avons rapportées , on n'explique bien ce pêle-mêle d'accidens , qu'à l'aide du système qui partage les
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Antilles en îles volcaniques et en îles calcaires.
La terre, a plusieurs lieues autour de ces montagnes , n'est composée que de pierres ponces et de leurs débris réduits en poussière. Elle rend un son creux sous le pied des chevaux. Ailleurs ses qualités varient. Ainsi , du coté du Fort-Royal , elle est forte , grasse, argileuse j et du côté des Anses-d'Arlet , sèche et pierreuse, ce qui convient fort a la culture du café. Au vent de l'île, le manque de pluies la rend souvent trop aride. Autrefois on désignait sous le nom de Cabesterre la partie de la colonie exposée au vent ; et sous le nom de Basse-Terre ^ celle qui était sous le vent. Aujourd'hui on ne dit plus qu'au vent et sous le vent. L'île est cultivée principalement le long de ses côtes. Le centre appartient aux volcans dont nous avons parlé , volcans éteinte bien entendu, mais qui sont encore, à cette heure, hérissés de bois oii rarement l'on pénètre. La Martinique , le croirait-on ? ne présente pas un tiers de sa surface qui soit défriché.
Ses f'^^'pfs «onf aussi hautes que les pliis
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belles de France , mais en général beaucoup plus sombres et plus épaisses. Les arbres s'y multiplient avec une incroyable fécondité , et Taccès n'en est si difficile, que parce qu'un nombre infini de plantes sarmenteuses et grimpantes courent de branche en branche , enlacent les troncs et forment à la longue une espèce de treillage , que les nègres et les oiseaux sont seuls habiles à déjouer. Un silence enveloppe ces bois , qui est lugubre et profond. On n'y entend d'autre bruit que celui du serpent k travers les lianes , ou de l'oiseau à travers les feuilles. Point de ces gais ramages qui font chanter les arbres en Europe. Là l'oiseau est muet. Toutes ses richesses, il les porte sur son aile.
La plupart des rivières sont guéables. Mais de nappes d'eau légères et limpides , quelques heures de pluie suffisent pour en faire des torrens qui emportent les arbres les plus gros. Il est vrai de dire que sur le sol d'Amérique , les plantes qui vivent toujours par leur partie supérieure , jettent peu de racines en terre. Le froid ne les dépouille jamais, comme on sait j puisque la neige et la glace sont deux
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phénomènes inconnus a ces climats. La végétation est continue , mais par malheur un peu uniforme. Elle ne sort guère d'une certaine teinte vert-foncé , qui finit par attrister. Ce qui n'empêche pas cependant que les saisons ne varient sous le ciel des tropiques, comme en Europe. Elles varient même dans un ordre à peu près semblable , car les mois les plus chauds sont juillet, août, septembre j et les plus froids, décembre, janvier, février. Les rivières prennent leur source dans les montagnes qu'elles avoisinent, si bien qu'on eut dire que ces montagnes , après avoir enf^fanté le pays, l'allaitent encore 5 d'autant J^mieux que la plupart des crêtes de leurs C mornes affectent, sous ce ciel luxurieux, la .^^^""^/i^ divine forme des mamelles de la Cérès antique. La partie occidentale de l'île est abondamment pourvue d'eau potable. La rivière Madame , la Grande-Capote , la rivière du Carbet y roulent sur des cailloux de la plus belle couleur. Les rivières du Lamentin et du Lézard sont navigables pour les canots; mais en revanche leur eau, oii la marée monte , est lourde, fade et saumâtre. Il en ar-
rive de même à toutes les rivières considérables de la partie orientale ; la rivière du François, la rivière du Robert, la rivière du Galion , la rivière Salée, la rivière Pilote; ce qui oblige d'avoir recours aux mares et aux citernes.
Mais d^in autre côté , le poisson y abonde, poissonsde millesortes, poissons tous difFérens de ceux de France, mais doués tous de quelque originalité de construction, d'existence ou de couleur. Loin des mers de l'ancien monde, dans ces patries du soleil , tout prend pour répondre au sourire qu^i tombe des cieux, une robe brillante comme le soleil 3 tout sépare pour être digne de la splendeur qui émane sans fin des objets créés. C'est là surtout que le roi Salomon , vêtu dans toute sa gloire, ne s'élèverait pas à la magnificence d'une fleur, d'un coquillage, d'un poisson ou d'un oiseau.
Les fleurs que personne ne cultive, viennent a l'aventure; et plutôt, on dirait, pour les jouissances de la nature que pour celles de l'homme. Les colonies, hélas! faute de gaï'anties et de droits, ont toujours ressemblé
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et ressemblent maintenant plus que jamais , k des maisons attaquées par l'incendie , dont chacun s'échappe aussi vite qu'il peut , emportant ce qu'il a sauvé de ses trésors. Aussi pareils aux peuples conquérans dont la fortune est toute dans la ceinture , les colons ne se considèrent que comme des passagers sur une terre d'exil ; ils ont toujours les ailes entr'ouvertes , pour regagner leur ancienne patrie. De là le peu de soins qu'ils accordent à leurs habitations et à tout ce qui pourrait embellir leur existence d'outre-mer.
Sur le vieux continent, les fleurs rampent j là-bas elles voltigent avec les oiseaux et les mouches dorées. Elles brodent le feuillage des arbres. Il y a des jours, au crépuscule, où l'on dirait que tous les écrins des jeunes créoles se sont envolés dans l'air.
Des plantes potagères en usage^ beaucoup sonta la France, beaucoup au sol même; telles que les ignames , les patates, les couche-couches, les choux- caraïbes, etc.
La canne tient le premier rang parmi les denrées commerciales. Viennent ensuite le café, le cacao, le coton, le tabac, toutes
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productions qui s'exporlent. Les productions qui servent a la consommation et que les habitans nomment vwres ^ sont par exemple les bannanes, et avant tout le manioc , qidest le blé de ces contrées , le pain de l'esclave.
La farine de froment, que Bordeaux nous expédie est réservée aux riches, c'est-a-dire aux blancs.
Le climat est bon pour les créoles , mauvais pour les étrangers. A certaines époques , des maladies inconnues, semblables au gibier marin que le vent nous apporte dans l'hivernage , passent sur l'île et laissent bien des malades, souvent bien des morts. Ceci, sans préjudice de la fièvre jaune qui nous est compatriote. Les nègres sont, pour leur part, sujets au ténesme et au mal d'estomac y deux plaies qui ne valent guère mieux.
La nature aussi a ses maladies , entre autres le tremblement de terre et l'ouragan. Ces fléaux jouissent tous deux d'une célébrité a laquelle nous ne pouvons rien ajouter. Quand se lève l'ouragan, c'est la ruine universelle du pays qui souffle pendant vingt-quatre heures de tous les points du compas. 1! frappe rare-
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ment , mais d'habitude c'est du 20 juillet au 20 octobre , période de temps qui est Yhwernage.
Les variations de la température sont soumises , dans leur durée , k d'autres lois que celles qui régissent les climats de l'Europe. Elles sont plus régulières, plus rapides, moins grandes. Le soleil et la mer en décident aussi.
Dans les années les plus chaudes , le thermomètre exposé à l'est , à l'ombre , a l'air libre , et seulement à deux mètres au-dessus des eaux de la baie du Fort-Royal , s'est élevé a 28 degrés de Réaumur, à partir du mois de juin jusqu'au mois d'octobre. Dans les années les plus froides , il est descendu jusqu'à 14 degrés, de la fin de novembre aux premiers jours de février.
Ces calculs ont été soumis h l'Académie des sciences de Paris. Ils ne sont justes , cependant , comme l'observe leur célèbre auteur, que considération gardée des influences accidentelles , ainsi du sol , des eaux , du vent.
Le vent par exemple , n'est pas , aux îles, un élément de médiocre importance.
En hivernage, il souffle du norcl-esl et du sud-est. Tout le reste de l'année , on a les vents alises ou vents d'est.
La colonie est divisée en quatre arrondissemens ; ces arrondissemens en vingt-sept paroisses. Chaque paroisse est commandée par un bourg qui porte le même nom. Un commissaire -commandant , ordinairement chef de bataillon, ou capitaine des milices de son quartier, y tient lieu de gouverneur ou de préfet.
Dans le premier arrondissement , celui du Fort-Royal, on trouve les quartiei's ou paroisses du Fort'Pwfal, de la Case-Pilote^ du Lamentin, de la Rwière-Salée, des Trois- SoletSy des Anses-d Arlei , du Saint-Esprit ^ du Trou-au-Cliat.
Dans le second , celui du Marin , on comprend \q Marin, Sainte-Anne , le Vauclin, Xdi Rivière-Pilote , Sainte-Luce , \q Diamant.
Dans le troisième, celui de la Trinité , on comprend la Trinité, S ainte-Marie,\e Marigot, le Gros-Morne y la Grande-Anse, le Robert, le François.
Et enfin dans le quatrième, dont Saint-
Pierre est le siège, d'abord Snint-Pierre , ensuite le Mouillage ^\q Carhet y\Q Prêcheur, le Macouha, la Basse-Pointe.
On pourrait dire que la Martinique a deux capitales , et l'on conçoit aisément que cela arrive presque toujours ainsi dans un pays , où d'autres intérêts se joignent aux intérêts de la véritable nation . Il se fait naturellement une division, car dans une colonie, certes la métropole n'est pas étrangère, mais elle n'est pas non plus fille du sol; de manière que ces divers intérêts qui s'unissent^ ne s'unissent pourtant qu'a de certaines conditions. A la Martinique, la capitale de l'île, c'est Saint- Pierre; la capitale du gouvernement, c'est le Fort-Royal.
Saint-Pierre est une ville populeuse , élégante, riche , joyeuse et folle. C'<3St une véritable créole.
Le Fort-Royal ressemble plutôt à un vieux soldat implanté sous notre soleil et qui serait mille fois plus heureux de regarder le ciel gris de sa patrie. 11 est sombre, triste, solitaire. On n'entend dans ses rues que le fracas des armes. Le Fort-Bourbon lui prête en vain
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sa noire ceinture de bastions, ouvrage européen que la vague créole bat incessamment. En vain sa rade est sûre , et celle de Saint- Pierre fameuse par cent naufrages 5 toutes les voiles tendent vers l'heureuse cité qui dort aux pieds du morne d'Orange. Les autorités civiles et militaires députées par la France , ont beau se loger dans les maisons neuves du Fort-Royal, vanter ses rues tirées au cordeau, vanter son palais du gouvernement, vanter sa savane si longue et si large, abritée par un double rang de tamarins , et mille de ces avantages qu'il serait trop long de décrire, le commerce s'est établi à Saint-Pierre; la fille remporte sur la mère, la colonie sur la métropole. C'est a Saint-Pierre qu'est la vie de la Martinique.
Il y a garnison française à Saint-Pierre , au Fort-Royal et au bourg de la Trinité , qui est le plus gros des vingt-sept bourgs de l'île.
Dans ces villes et dans le reste du pays, la milice partage les travaux des troupes de ligne .
A la Martinique , la milice , c'est chose sérieuse. C'est le côté par lequel nous sommes vraiment quelque peu nation.
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On compte un colonel par arrondissement.
La milice date aux colonies de leur fondation.
Pour ce qui concerne la Martinique , voici l'histoire des premiers établissemens qui y furent faits.
Les Antilles avaient été découvertes et abandonnées par Christophe-Colomb, notamment la Martinique et Sainte-Lucie qui parurent être inhabitables à cause de la piqûre dangereuse et souvent mortelle des serpens. Partout ailleurs ; dans FArchipel , cette piqûre est insignifiante.
En i655, long-temps après, comme on voit, MM. Lolive et Duplessis reçurent du roi la commission de s'emparer de toutes les îles dont on n'aurait pas pris possession ; et la Martinique se trouvant justement la première des Antilles au vent de l'Europe , ils y descendirent et s'y seraient sans doute installés avec leur colonie , n'eussent été les mêmes obstacles , a savoir les serpens et les naturels du pays.
Un mois s'écoula pendant lequel arriva aux oreilles d'un gentilhomme qui était maître à
Saint-Chrislopho, la lentative de MM. Lolive et Duplessis. M. d'Enambuc eut meilleur espoir etrisqiia l'affaire pour son propre compte; mais au lieu d'y envoyer des Européens fraîchement débarqués, il eut soin de n'exposer aux dangers de l'expédition que des colons de son île, gens déjà acclimatés , et dont pour la valeur il avait garantie. Le succès fut complet. La colonie commença autour d'un fort bâti d'abord au Carbet, puis ensuite sur le rivage où est aujourd'hui Saint-Pierre. Le fort est devenu une ville. Un historien prétend que le fort prit son nom de ce qu'on était débarqué le jour de l'octave des saints apôtres Pierre et Paul.
L'île fut occupée, du reste , au nom du roi et de la compagnie , chargée par le cardinal de Richelieu d'étendre les possessions françaises en Amérique.
M. d'Enambuc avait mis à la tête de ces aventuriers un gentilhomme de ses parens, nommé Dupont. Par malheur, après de grands succès obtenus contre les Caraïbes , comme il s'en allait chercher de nouveaux secours k Saint-Christophe , il fut pris par les Espagnols
et plongé dans un cachot où il demeura trois ans sans qu'on sût ce qu'il était devenu. M. d'Enambuc le crut perdu avec son vaisseau, et envoya k sa place M. Duparquet.
M. Duparquet était neveu de M. d'Enambuc , avait perdu un frère à la guerre , et quoique fort jeune, s'était lui-même brillamment comporté contre les Espagnols. Il triompha définitivement des sauvages, et ce fut lui qui fonda réellement la colonie. En cet instantla Compagnie était aux abois. Lesillusions s'étaient peu à peu dissipées avec les capitaux; elle commençait à trembler. M. Duparquet , en habile homme , négocia avec les directeurs, et moyennant une somme modique, il obtint la propriété de la Martinique, de Sainte-Lucie, de la Grenade et des Grenadins. Le roi lui accorda le titre de capitaine-général.
Sa vie fut très glorieuse. Constamment mêlé aux intrigues des autres gentilshommes qui se disputaient ces îles , il ne perdit jamais son excellente renommée de bravoure et de loyauté. Dans une expédition contre Saint- Christophe, où ne commandait plus son I. ' 2
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oncle , il remporta plusieurs avantages, puis fut vaincu , capturé et enfin échangé et remis en possession de son fief. Nous ne disons pas le mot sans intention , car à la Martinique il était seigneur et maître, quoique soumis en apparence aux ordres de la cour. 11 continuait la féodalité eviropéenne sous un autre ciel, lorsqu'elle venait d'expirer en France , frappée a mort par ce terrible cardinal de Richelieu. Il recevait dans l'île, ou en chassait qui bon'lui semblait; il disposait de toutes les charges civiles et militaires. Ses juges condamnaient h mort, et il avait droit de grâce. L'armée qui était sous ses ordres, il l'entretenait aux frais du pays, c'est-a-dire en prélevant sur chaque habitant, libre ou engagé, cent livres de petun ( tabac )^ ou cinquante livres de coton.
11 exemptait de l'impôt à son gré. On ne se mariait pas sans sa permission, sous peine d'être banni de la colonie , et personne n'avait le privilège d'en sortir sans sa signature de gouverneur. Tout habitant lui devait son service, à l'exception des esclaves, a qui il était formellement défendu de porter aucune arme.
Chaque paroisse, selon sa population, formait une ou plusieurs compagnies. Il leur assignait des capitaines , et ces capitaines jouissaient d'un pouvoir despotique.
Cet état ne dura point. Amené par une crise, une nouvelle crise l'emporta. Sous les auspices du roi , une autre Compagnie s'organisa et fut munie de privilèges extraordinaires, dont un des plus avantageux était d'estimer les îles vendues et d'en payer le montant a leurs propriétaires; ce qui fut fait bon gré mal gré. On remboursa aux enfansdeM. Dvparquet 120,000 livres tournois pour l'île d^ la Martinique et celle de Sainte-Lucie. Le roi en donna le gouvernement a M. de Clodoré. On paya 100,000 livres à M. le comte de Censsac , possesseur de la Grenade et des Grenadins; 120,000k M. de Champigny pour la moitié de la Guadeloupe et la totalité de Marie-Galante et de la Désirade, sauf la réserve du marquisat de Marie-Galante et de ses dépendances. M. Houël garda l'autre moitié de la Guadeloupe , mais ne fut plus seigneur.
Vains efforts! la deuxième Compagnie finit comme la première. Au bout de dix ans ,
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elle se Irouvait eiulcUéc de 5,525,0(K) livres. LaFrancc élclgiiitla délie, mais s'empara des possessions. Ainsi furent unies a l'Elal les colonies françaises , fondées, on l'a \u , par des genlilshommes qui s'élaient exilés, les uns pour chercher fortune, les aulres pour échapper aux lois de Richelieu. Ceux qui étaient sous leurs ordres , restaient des anciens trouhles. C'était une espèce de population turbulente et de bas étage, que chaque meneur pouvait confisquer k son profit. Ces aventuriers partaient ou comme soldats, ou comme ^z?gagés. On appelait de ce nom tout individu d'Europe qui s'engageait a en servir un autre, pendant l'espace de trois mois, moyennant une concession de terre de deux cents pas de large sur mille de longueur, qu'il n'obtenait cependantque le tempsdesonépreuve achevé.
Pour décider la noblesse à soutenir les colonies , et même à participer activement a leur établissement, Louis XIV rendit une ordonnance qui déclarait que ce ne serait ni déroger kl'élévation de son rang, ni compromettre ses titres et ses privilèges. Plus tard, en mai 1719, Louis XV ordonnait que les vaga-
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bonds et gens sans aveu seraient transportés aux colonies , pour y cultiver la terre, comme engagés.
Ces engagés étaient de véritables esclaves- On les vendait et on les employait comme on voulait. On les punissait même à coups de bâton. Mais bientôt on sentit qu'il était impossible de soumettre la nature européenne aux intempéries de ces climats nouveaux. Les engagés mouraient par douzaines. On fut donc obligé d'avoir recours aux noirs de l'Afrique.
Ainsi fut établi l'esclavage dans les colonies. Il est inutile de rappeler combien la traite reçut d'encouragemens. Autant on la poursuit aujourd'hui, autant elle fut alors approuvée et récompensée.
Bientôt une troisième classe surgit entre les maîtres et les esclaves, entre ces deux classes qui étaient deux principes bien clairs et bien distincts; mais le nouvel élément n'avait pas de caractère propre , car s'il tenait au maître , il tenait aussi a l'esclave. Il était blanc et nègre a la fois , il était mulâtre enfin.
Avec les mulâtres abondent les alfranchis, surcroît de population, classe oisive et
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par conséquent, étant pauvre, disposée an mal.
Dès la naissance de ce crime social , la sagesse du roi prévit quelles en seraient pour les colonies les funestes conséquences, et une ordonnance avait été rendue, qui condamnait a une amende de deux mille livres de sucre quiconque serait convaincu d'avoir engendré un mulâtre. Si c'était un maître qui avait débauché son esclave, outre l'amende, la mère et Fenfant étaient confisqués au profit de l'hôpital du lieu. Ce fut le plus grand desmalheurs quela digue ne résistât pas au vice . Telle est donc la population de ces îles. Sous Richelieu , des gentilshommes en fuite avaient fondé les colonies; sous Robespierre, d'autres gentilshommes, chassés de nouveau, suivirent le même chemin. Soit que la Martinique en ait reçu un plus grand nombre , soit toute autre raison, la Martinique est le faubourg Saint- Germain du golfe du Mexique.
Ces différentes couches de terre particulière à l'Europe , ont singulièrement modifié le fond du créole proprement dit. Pourtant il a pour caractère principal d'attacher plus
d'importance à sa couleur qu'à sa naissance.
Les autres espèces , noires , rouges ou rougeâtres, fourmillent de variétés non moins poétiques.
On pressent ce qu'un état aussi mobiie a dû nécessiter de lois et de réglemens. Aussi peut-on dire qu'il n'existe pas de pays plus amplement doté de richesses de cette sorte. Le roi, en difFérens temps, y a publié des édits et des déclarations; les ministres y ont envoyé des lettres qui transmettaient leurs volontés ou celles du roi, et ces lettres ont force de lois; chaque gouverneur a donné ses ordres au besoin , sans s'occuper souvent de ceux de son prédécesseur; les Conseils-Souverains y ont à leur tour prononcé sur des objets de leur compétence; de telle sorte que c'est un chaos oli le diable seul pourrait porter la lumière. ,
De toutes ces ordonnances, les plus sages et les plus curieuses ont été dictées par le Grand roi et signées par Colbert. C'est encore aujourd'hui le code qui régit les colonies , et c'est un code dont on ne saurait trop louer la profondeur, la science et la
justice. Il estYult>airement connu sous le nom de code Noir. Là ont été définis les devoirs des maîtres envers les esclaves, et des esclaves envers les maîtres. Il date de 1685.
Ce travail a été calqué sur les lois romaines. Mais en 1786, les dispositions impartiales qu'on y remarque, avaient tellement disparu sous un buisson d'arrêts contradictoires et d'abus de la part des maîtres, et notamment àe^ géreurs et économes , que le roi Louis XVIcrut devoir remettre en vigueur le code Noir, et même y ajouter par cette occasion un nouveau complément.
Il n'y eut enfin de changement notable et régulier dans la législation coloniale que vers 1802, lorsqu'advint Napoléon Bonaparte.
Plus tard, en 1819,1a Restauration modifia quelques-unes des lois que l'empereur nous avait données ; mais ce fut alors , il faut l'avouer , dans un esprit favorable aux colons.
Louis XIV et Napoléon ont été pour ces pauvres îles de grands législateurs et des bienfaiteurs non moins magnifiques ; le dernier peut-être , parce qu'il avait épousé José-
phine Tascher de la Pagerie , veuve du général Beauharnais , née aux Trois-Islets.
Là en étaient les colonies, dans leur plus beau lustre, lorsque soudain retentit la Révolution de Juillet. Quel coup cette révolution a porté au système colonial comme beaucoup Fentendent, ce n'est pas ici la place de le dire ; le récit des événemens que nous avons à raconter s'ouvre en i 829. Mais on verra dans ce livre , comment retentit dans l'autre monde , ce refrain de la Marseillaise qui a ébranlé celui-ci.
Il y avait k la Martinique, en octobre 1829, une fort belle fille de couleur qu'on nommait Flora et qui logeait à Saint-Pierre, dans la rue du Petit- Versailles.
Saint-Pierre peut se diviser en trois quartiers, celui du Fort qui est du côté du Prêcheur et qu'arrose la rivière Madame; celui du Mouillage par où l'on descend au Carbetj et enfin celui qui les agrafe l'un à l'autre, qui
est au milieu, adossé au morne Mirail cl déployé jusqu'aux bords de la mer. Une grand'rue les traverse tous trois ; ces quartiers ont eux-mêmes des subdivisions ; ainsi on trouve la Galère au Fort et le Figuier au quartier du milieu. Le Fort s'étend dans une plaine ; le Mouillage est borné par le morne d'Orange. Le morne Mirail se joint au morne d'Orange , et ces deux masses de terre garantissent tout ce côté de la ville , et protègent quelque peu cette partie de la rade, qui a fait donner le nom de Mouillage au quartier. C'est la que s'arrêtent tous les gros bâtimens et pi.*ticulièrement les navires de guerre de la station française. Les bricks, les goélettes, les bateaux, ces espèces de chasse-marée y mouillent vis-k-vis du Figuier, pour abandonner les eaux de la place Berlin aux navires marchands expédiés d'Europe. La rade, comme on le voit, a aussi ses trois '^ quartiers.
La ville est plus longue que profonde. De la plaine mer on dirait un cordon de toiles rouges qui sèchent étendues au soleil. Cette couleur enflammée réverbère des tuiles dont
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on se sert dans les villes , à l'exclusion de presque tout autre matière.
La rue où était établie la belle mulâtresse, est située dans le quartier qui avoisine le Mouillage , dont le cœur est la place Bertin , promenade publique , bourse du commerce et théâtre de la justice coloniale. Elle communique , cette rue du Petit-Ver'sailles , avec le Figuier que l'odorat devine de si loin , grâce au parfum de ces boucauts de morne. C'est dans ces parages surtout que le commerce est en pleine vigueur. Donc un peu plus haut , entre la rue Lonchamps ^t la rue des Amitiés, apparaissait le magasin que la charma*. le Flora avait reçu de M. Nicole, son respectable père et maître , pour lui en rendre compte chaque mois, bien entendu; car M. Nicole, que nous rencontrerons plus tard, était un aventurier européen , établi dans l'île depuis quelque ttentaine d'années et qui ne jugeait pas indigne de lui de spéculer sur la beauté de sa fille- Quand il avait besoin d'elle, il l'appelait sa fille; quand elle avait besoin de lui , il l'appelait son esclave. Tant il y a que voulant gagner de l'argent, il avait ou-
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vert , en se conformant aux ordonnances sur la matière , une boutique oîi Ton vendait des fleurs, des liqueurs et de la poterie. On voyait au seuil, nombre de rangées de vases , de pots et de CanaiHes^ pour emprunter l'expression des nègres.
La maison , les yeux de Flora aidant, avait obtenu force succès et était devenue le rendez-vous obligé de tout ce qui était jeune et blanc k Saint-Pierre.
Quant a Flora, c'était une fille distinguée, et non seulement par sa beauté , mais encore par l'éducation que M. Nicole , qui n'était rien a la Martinique , n'avait pas craint de lui donner. M . Nicole ne savaitpas grand' chose^ mais enfin la mulâtresse lisait, comptait et 'écrivait ; et même par suite , la nature de l'élève surpassant de beaucoup celle du maître, la fille pensait, ce qui n'était jamais arrivé au père. Le langage avait suivi l'élévation des idées , de sorte que Flora formait une glorieuse exception parmi celles de son espèce , dont l'intelligence est aussi étroite que leur langue est basse et triviale.
Elle était en outre la meilleure des créa-
tures , tant qu'on ne s'attaquait pas a elle ; mais que sa passion fût mise en jeu , adieu les barrières, plus rien ne lui était sacré , et elle trahissait dans toute sa violence le sang africain qui brillait sous sa peau. Ce qu'elle poursuivait , elle le poursuivait alors k tout prix ; elle l'eût poursuivi au prix de la vie , au prix du crime. Cet entêtement aveugle est, du reste, un trait distinctif du caractère noir; et en général de tout ce qui est plus sauvage que civilisé , plus ignorant que cultivé.
Le regard de Flora était vif et disait beaucoup. Son visage avait quelque chose de farouche, quoique régulier et plein de charmes. Par une autre singularité , son front était sillonné de cinq ou six taches blanches , pareilles à des gouttes de lait, qui blanchissaient d'autant plus que les joues rougissaient. Lorsque parfois, en composant un bouquet, elle cédait k une rêverie , une main soutenant sa tête, l'autre pendante toute pleine de nos merveilleuses fleurs; qui l'eût vue, se serait écrié qu'il voyait l'Amérique elle-même î Un madras pressait ses cheveux qui s'échappaient en boucles courtes , mais fournies et luisantes.
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Son cou était nu et ses épaules aussi. Une chemise de batiste , doublée d'un petit corset large a peine de quatre pouces, enveloppait son beau sein aux ondulations voluptueuses. Ses bras aussi étaient nus , a partir du coude, où la manche de la chemise finit en plissant, et s'agrafe de deux agrafes d'or. De sa fine taille flottait jusqu'à mi-jambes une légère jupe bariolée de vingt couleurs, dignes toutes de l'aile de nos aras les plus magnifiques. Par une coquetterie insigne et qui avait fait grand bruit dans le temps, ses pieds restant nus , ce qui est d'usage parmi ces femmes, elle avait imaginé de les parer, un peu au-dessus de la cheville , de brodequins de perles et de grenats, à la caraïbe. De chaque côté de sa ceinture étaient attachées deux pochettes de dentelles, qui sonnaient remplies de coquillages et de graines rouges.
Tant de richesses lui avaient coûté cher, a la malheureuse, bien cher, hélas! son innocence et les premières et les plus douces fleurs de sa beauté. Il n'était pas un cavalier à la mode qui ne l'eût appelée sa maîtresse.
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^Elle avait été flétrie tour à tour par chacun d'eux. On Tavait achetée comme on achetait sa vanille, ses roses ou ses tasses.
Cependant, depuis trois semaines, sa conduite était édifiante. Elle avait repoussé avec froideur, avec courroux, les offres amoureuses qui continuaient à l'assaillir de toutes parts. On n^QW revenait pas dans la ville , deux ou trois dandys avaient failli en crever de dépit. Elle parlait plus souvent de Dieu , châtiait sa langue autrefois féconde en propos graveleux; et quand pour se venger du présent, les battus lui rappelaient le passé, elle ne répondait pas, ou elle répondait que les temps avaientbien changé. Et en effet, cette fille aimait un homme , un homme de sa couleur et qui la prenait pour un ange. Il est vrai que , débarqué le mois précédent, il ne s'était pas mis en quête de savoir ce qu'elle avait été jadis; il l'avait vue belle, il l'avait aimée ; il la voyait sage, il la respectait.
Flora souhaitait, avant tout, devenir sa
femme. Elle ne doutaitpas, et elle avait tort,
que son père ne la déclarerait libre aussitôt
qu'il s'agirait de mariage avec un homme
libre. D'ailleurs , à défaut de la munificence paternelle, la bourse du bien-aimé, qui paraissait fournie, n'était-elle pas là ! Il ne refuserait pas de l'aclieter pour l'amener à l'autel. Le sacrement administre, disait-elle, je tombe a ses pieds et je lui confesse mes iniquités d'autrefois.
Ces rêves cbarmans, elle les disposait en se promenant dans la première salle de sa petite maison, où était dressé une espèce de comptoir a l'européenne. C'était le magasin proprement dit, le lieu oiitoutle monde, sans exceptions de rangs, pouvait pénétrer , pour acheter de la poterie , des bouquets , ou des liqueurs. Venait ensuite une seconde salle, sanctuaire exclusivement réservé a la couleur de l'aristocratie. Aucun nègre , aucun mulâtre n'était admis a goûter les douceurs de ce mystérieux appartement.
Cette pièce, qui s'appelle la galerie , se retrouve dans toute maison des colonies. Elle précède invariablement le salon qui est de plain-pied avec la rue , et elle s'ouvre le plus ordinairement sur une cour. Quelquefois on flanque une galerie d'une autre galerie.
Là était donc le rendez-vous obligé des élégans de Saint-Pierre. Ils y affluaient particulièrement a midi, pour prendre le punch, ou cette liqueur composée de Madère , de sirop et de muscade qu'ils nomment sang-gris , boisson d'invention anglaise.
Midi allait sonner; Flora montait à son comptoir. Soudain la porte s'ouvre , un jeune mulâtre se précipite dans le magasin. Ses traits étaient violemment contractés , ses sourcils s'abaissaient comme deux lugubres nuages sur ses yeux , d'où , par intervalles , jaillissaient les éclairs d'une tempête tout près d'éclater.
11 s'avança, le chapeau sur la tête, jusque dans la fameuse et inaccessible galerie. La mulâtresse le suivit a la hâte.
— Marius, lui dit-elle, qu'avez-vous?
— Bonjour, Flora. Je ne vous avais pas aperçue. Je marche vite , n'est-ce pas?
— Belle excuse , murmura la femme -, il ne m'a pas vue ! C'est justement ce dont je me plains, ingrat!
Le mulâtre s'assit à une des petites tables vertes de la galerie, retira ses gants avec co-
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1ère. Flora était inquiète et attendait qu'il lui plut de s'expliquer. Comme il se taisait toujours, elle reprit :
— Ne me voyez-vous pas encore, Marius?
— Je vous vois et je vous aime, Flora.
— Ah! je te reconnais, mon bien-aimé.
Mais sortons d'ici , je veux causer avec toi ^ nous ne sommes pas ici chez nous.
— Et chez qui donc , je vous prie?
— Ne vous emportez pas, mon bon Marius, ne vous emportez pas. Vous savez que c'est ici que ces messieurs ont l'habitude de boire et de jaser de leurs affaires.
— Et je ne suis pas un monsieur, moi? Merci de votre compliment.
— Vous êtes celui que j'aime. Allons , venez.
— Je ne viendrai pas !
Et à ces paroles , il posa si rudement son chapeau sur la table , que le chapeau se brisa et que la table chancela sous son poing. Puis, quand lui fut revenue sa voix que la fureur avait éteinte, il éclata en ces termes :
— Vous êtes tous des misérables de vous laisser ainsi torturer parles blancs ! Vous n'a-
vez ni cœur ni âme , pas même votre corps , le fouet vous en mange la moitié , la vermine le reste. Je n'y comprends rien. On les insulte , ils baissent la tête ; on les bat , ils s'agenouillent; on les tue^ ils remercient. Qu'est-ce que cela , bon Dieu ? Mais je viens d'un pays où les bêtes pourraient vous enseigner votre devoir d'hommes. Ici même les mulets ruent contre le bâton qui les frappe. 11 n'y a pas de cheval qui ne cherche a se débarrasser des éperons qui impatientent ses flancs,
— Calmez-vous, Marius, calmez-vous.
— Oui , me calmer ! et dire que c'est l'homme contre l'homme. Passe si nous étions des ours , si nous avions des griffes , la guerre serait permise. Mais, parle ciel ! ne sommesnous pas faits a l'image du Dieu tout-puissant? Les hommes ! les hommes! race fausse et vaniteuse. Ils ont inventé le crime , voilà tout; le crime, et puis les distinctions : toi, tu es noir; il est rouge, lui; moi, je suis blanc : vous êtes des monstres. Ce nègre ne faisait rien. 11 passait , ou il lavait ses pieds dans le canal , que sais- je? Vous verrez que l'on nous
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défendra l'eati , et le feu aussi , je suppose j désormais il ne pleuvra plus que pour les blancs.
— Vous êtes insensé , mon ami.
— Qui m'aurait dit cela en Angleterre?
Oh ! c'est la un noble et beau pays ! l'homme y est le miroir de l'homme ^ on se respecte dans autrui. Sur mon honneur, je n'ai jamais traversé une rue de Londres sans porter orgueilleusement ma tête. J'avais, j'en suis sûr, le pressentiment de ce qui m'attendait ici. Une misérable petite île ! moins qu'une île , une espèce d'islet; des fièvres, des serpens et des êtres qui se donnent des coups de fouet, parce qu'ils ne sont pas tous également jaunes , ou parce que les uns le sont trop et les autres pas assez , ou parce qu'il y en a qui ne le sont pas du tout. Misères î misères ! Ce nègre n'avait rien fait.
— Explique-toi , ou permets-moi de parler.
— Je ne veux rien entendre. Je ne suis pas habitué , moi , à l'infamie de spectacles pareils- quand j'y serai dressé, volontiers. En attendant, je proclame que l'homme qui, parce que son semblable ne se sera pas dé-
rangé assez vite de son chemin, aura lancé sur lui son cheval au galop , est un traître, un fourbe , un lâche, un assassin, un fratricide , fût-il d'ailleurs plus blanc que toute la crème de ses vaches! Que voulez-vous dire? Qu'il était dans son droit , qu\in nègre est un nègre et un blanc un blanc , comme un cheval est un cheval; on me l'a déjà dit, je le sais. Je l'ai vu d'ailleurs. Oh ! fou que je suis d'avoir quitté l'Angleterre! N'y valait-il pas mieux périr de faim , que de venir ici m'abreuver de dégoûts, d'humiliations, et peut-être laisser ma vie aux pieds de quelque cheval de blanc , comme ce nègre. Au moins ilne souffre plus, celui-là; il est bien où il est. Pauvre nègre! les vers de la terre ne sont pas aussi grands seigneurs que messieurs les colons. Rassure-toi, ils ne s'informeront pas de la qualité de ta chair. Mais, moi, abandonner ma patrie , non celle oii j'ai reçu le jour, jour affreux que je maudis et que je suis prêt à rendre; mais celle de mon âme, oii j'ai grandi , où j'ai été heureux et libre, où mon intelligence s'est enrichie et développée; pour ma damnation éternelle, je le reconnais à cette heure. Pour-
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quoi existe-t-il une île appelée la Martinique ? pourquoi suis je ici plutôt qu'autrepart? Ce nègre mort me revient toujours a l'esprit. 11 a peut-être une famille. N'en parlons plus, et c^e votre Madère , Flora , me délivre de ces lugubres fantômes. Le vin est le contre-poison des blancs. Spectacle pitoyable ! il était étendu a terre , un grand trou au front. Je suis sûr que le pied du cheval est entré tout entier dans sa tête. Le sang m'a empêché de voir. Et poXirtant il est une chose que j'ai vue et que je voudrais bien n'avoir pas vue! une chose à laquelle je n'avais pas encore songé. Oh ! malheur h moi! j'ai vu dans le sang de ce nègre que j'étais un mulâtre.
— Et que craignez-vous?
— Flora, vous êtes un enfant ou un ange. N'être pas de la couleur de la force , de la puissance, c'est un crime capital! Vous ignorez cela, ma chère? Tant mieux. Je ne l'aurais pas cru, mais tant mieux. J'aime encore les blancs pour ne pas vous avoir appris cette vérité. Mais ne vouliez-vous pas causer avec moi , tout a l'heure? il me semble. . .
— Tout k l'heure , oui • mais voire colère . . .
VOUS me faisiez peur. Etes-vous plus tranquille à présent?
— Comme la mer d'aujourd'hui , belle fiancée. Parlez, on vous écoute, qu'ordonneZ'Vous? Je me suis bien emporté , n'est-ce pas? mais l'injustice , la tyrannie...
— Bon ! allez-vous recommencer. Je ne dis pas un mot de notre mariage. Mais silence, voici quelqu'un. Justement un de ces messieurs. Viens donc , mon ami.
— Je vous ai déjà dit que je ne sortirais pas d'ici. Je veux boire à cette table. C'est ma fantaisie.
Celui que la mulâtresse annonçait, ne parut pas avoir entendu ces derniers mots. Il vint s'asseoir, en se dandinant , dans l'autre coin de la galerie ; et, lorsqu'il eut étendu sa jambe , arrangé et dérangé sa cravate , il fit signe à Flora de s'approcher.
L'embarras de la pauvre fiancée était au comble. Elle tremblait que cette arrivée ne soulevât de nouveau la rage mal apaisée de son futur époux , d'autant plus qu'il ne lui était pas difficile de prévoir l'issue d'une scène entre le fou qui était entré et l'cntcté qui ne
voulait pas sortir. Elle avisait donc a un moyen ingénieux d'empêcher toute collision, lorsqu'il fallut se rendre à l'ordre de ce jeune homme. Celui-ci ayant saisi les mains de la mulâtresse , les réunit dans les siennes , puis inclina la jeune fille et lui déposa un baiser au front. Le verre de Marins se brisa en ce moment. Ces deux bruits furent l'écho l'un de l'autre.
Le colon ne détourna seulement pas la tête. Mais il se rejeta dans son fauteuil , et d'un air où l'on ne savait qui l'emportait de l'insouciance ou du dédain :
— On assure que tu te maries , princesse? Pour moi , j'ai parié dix doublons que l'on te calomniait. Je t'ai toujours reconnu certaine intelligence.
— Vous avez perdu, monsieur de Longuefort, je me marie.
— Et quel est le nigaud qui t'épouse?
— Je profiterai même de l'occasion pour vous présenter mon fiancé.
Le mulâtre s'inclina avec plus d'humeur que de respect.
— Ah! c'est ce mulâtre.
— Oui, monsieur.
— C'est bien , mes amis , je vous ferai un cadeau.
Puis il reprit en se pinçant les lèvres :
— J'en connais pourtant qui en mourront de douleur.
— Comment l'entend monsieur le comte?
demanda la mulâtresse.
— Pardieu î comme toi , pas comme lui. Flora devint pourpre.
— Buvez donc, monsieur de Longuefort, et, s'il se peut , a la prospérité de notre union.
— Pas aujourd'hui, interrompit le mulâtre qui avait jusque-îa gardé le silence. Les souhaits de monsieur le comte pourraient nous porter malheur. Tiens! regarde, il a encore du sang a ses bottes , celui de ce nègre dont je te parlais.
Une provocation aussi directe , aussi peu mesurée, et adressée à qui? à l'un des jeunes blancs les plus connus par la violence de son caractère et par le crédit tout-puissant de sa famille! en outre, l'attitude froidement insolente qu'affectait le mulâtre et la ferme résolution qu'annonçaient ses traits et tous ses
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gestes de no pas en demeurer la; Flora en perdit la parole, et de sereins ses beaux yeux devinrent tout a coup lugubres et effarés.
M. de Longuefort, lui, avait pâli comme la mort. 11 saisit convulsivement la canne qu'il portait, mais presque aussitôt sa colère s'évanouit. Il reprit sa mine nonchalante et se contenta de dire :
— - Flora, du ru m. Cet homme est fou. Je vous conseille de ne pas l'épouser.
— Fou , peut-être , mais meurtrier , il ne l'est pas, monsieur de Longuefort.
— En ça, lourdaud que vous êtes , prétendez-vous sérieusement m'imputer a crime la maladresse d'un nègre Congo? Je ne vous connais pas , mon ami, mais vous confesserez que pour un meurtrier je n'ai pas la patience courte .-vingt de ma qualité vous eussent déjà jeté k la porte de cette maison.
— Et si la maison était à moi?
— Flora, apprenez h cet homme qui je suis, afin qu'il ferme une discussion qui ne saurait lui être profitable. Les journaux de France lui auront brûlé le cerveau. Un nègre se précipite , ce matin , sous le ventre de mon
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cheval; il est écrasé. La faute en fut certes plus à lui qu'a moi. Eh bien! il ne s'est pas encore écoulé une heure, et sa mère a qui il appartient, a déjà reçu une somme de deux mille francs. La bonne vieille se lamente beaucoup moins que votre bavard de futur.
— L'or ne paie pas le sang, monsieur!
— Mulâtre s'écria le comte, sors d'ici, sors de cette maison, fût-elle la tienne , j'y mettrais le feu ! Mais tu mens ; nous sommes ici chez le maître de cette fille.
— Répondez, Flora, reprit le mulâtre à son tour. Cette maison ne vous est-elle pas donnée en dot par M. JNicole, votre père? Le comte de Longuefort n'est-il pas assis chez le mulâtre Marius?
— Cet homme sortira- t-il , Flora? ♦
— Sortez , Marius , prononça enfin la mulâtresse. Vous êtes Fauteur de la querelle , je suis obhgée d'en convenir. D'ailleurs auriezvous raison, vous ne seriez pas encore de force k lutter contre une aussi puissante colère que celle de monsieur.
Le mulâtre avait reculé de surprise. 11 était évident qu'il ne s'attendait pas a une décision
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de la sorte. Mais près de franchir le seuil, il revint sur ses pas.
— Et toi aussi, dit- il à Flora , toi que je devais' épouser !
Il avait les larmes aux yeux. M. de Longuefort avait regagné sa place en fredonnant ce vieil air : Elle aime à rire ^ elle aime à boire.
— Grâce maintenant , s'écria la jeune hôtesse , monsieur de Longuefort, je vous conjure de ne plus exiger qu'il sorte. Monsieur Charles î..,
Marius ne lui permit pas de continuer :
— Qui vous a dit, madame, que je souhaitasse rester désormais ? Vous m'avez chassé , je me retire; je vous laisse conjurer monsieur Charles. Vous m'ouvririez maintenant cette maison, portes et fenêtres; vous vous placeriez au seuil, vêtue de vos plus superbes atours, plus belle que vous ne l'êtes, plus trompeuse que vous ne l'avez été, plus riche que vous ne le serez jamais ; vous m'appelleriez avec cris et larmes, fût-ce pour vous sauver la vie, que moi , le mulâtre Marius , je ne voudrais pas remettre ici le pied.
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Et il disparut , et avec lui , ce qui restait de courage k la malheureuse fille. Elle alla tomber aux pieds de M. de Longuefort, le visage en pleurs.
— Ah ! vous n'avez pas été généreux, monsieur Charles! Cet homme, je l'adore. Je croyais vous l'avoir confié. Si depuis quelque temps on me voit retenue et sage, c'est pour lui, n'en doutez pas. Je l'aime. Un mot de vous a tout renversé. 11 ne m'épousera plus , je le connais. Il est aussi facile a blesser que difficile k guérir. Il ne sait pas ce que c'est que le pardon. J'en mourrai, j'en mourrai.
— Bah! bah! console-toi, petite 5 mulet pour mulet, lu en trouveras d'aussi robustes et d'aussi jaunes , je t'assure.
Il n'y avait rien a répondre. Flora se jeta dans son comptoir, et comme la foule commençait a encombrer la galerie , le comte de Longuefort se retira.