LETTRE DE MARIUS A SIR WILLIAMS BLACRCHESTER
Ahî plaignez-inoi, plaignez-moi, monsieur, je suis le plus malheureux des hommes. Tout me manque à la fois , et vos sages conseils , et la ressource des distractions et la force de mon cœur. Je souffre seul au milieu d'indifférens ou d'égoïstes , sans connaître mon mal, ou plutôt n'osant ni le préciser , ni l'approfondir. J'ai peur qu'il ne soit incurable. Je ne regarde d'aucun côté ; l'horizon est par-
tout le moine , partout sombre et lugubre comme le yisage qui m'a été donné. Mon œil n'écbange avec le ciel qu'éclairs et ténèbres. Vienne la foudre; et si elle peut du même coup m'anéantir, moi et cet affreux roclier où j'agonise , je ne maudirai pas Dieu , je lui pardonnerai comme il pardonne aux hommes; je reconnaîtrai que son pouvoir, qui fait tant î" malheureux , est parfois assez généreux poi« les défaire.
Quels funestes présens j'ai reçus de vous , sir William! Combien terribles me seront les bienfaits dont vous m'avez comblé. Oh! votre magnifique bienveillance m'a perdu , perdu a jamais , perdu sans espoir. Ne croyez pas que je délire. Si mon cœur saigne , ma tête est froide. Hélas ! Dieu n'a pas voulu m'ôter la raison.
Je ne me dissimule ni ne m'exagère ma position; je me vois tel que je suis , et je ne m'accorde autant de larmes que parce que je prévois confusément ce que je deviendrai , que ma vie aboutira a quelque chose de gigantesque , et que ce ne sera point dans ce qui fait les héros et les saints. Il y a des instans
OÙ je m'élève au-dessus des hommes. J'ai de nobles songes, je renverse le démon sous mon pied , je le sens qui râle , je l'entends qui crie , et je chante avec les anges , enveloppé moi-même d'innocence et de candeur. Mais ce sont des rêves , J€ m'en aperçois bientôt.
Il existe dans les pays que vous habitez et que je n'aurais jamais dû conr «Hre , un arbre qui ne fleurit point sous ce "^el in clément , un arbre qui est bien venu a force de ruines , de larmes et de sang , seul engrais qui fortifie ses indestructibles racines. Les rois en ont peur. Son ombre les consume dans leur toute- puissance. Quand la tempête des peuples l'agite , les révolutions en pleuvent et roulent a travers le monde pour le bouleverser. Cet arbre, c'est l'arbre de la liberté. Pourquoi ai-je mangé de son fruit?
11 ne me fallait point arracher à mon sol pour me transplanter sur le vôtre. En le faisant, vous avez trop bien auguré de moi. 11 est plus qu'un homme , celui qui aime mieux acquérir la connaissance de son sort , si affreux qu'il soit , que de vivre dans un bonheur
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basé sur rignorance et raveuglemeut. Je ne demandais pas k sortir de mes ténèbres. C'était à vous, monsieur, de bien considérer si j'aurais ini jour l'âme de la dureté et de la grandeur des choses auxquelles vous m'alliez comparer et froisser. J'étais un mulâtre, et vous avez dans ce corps d'esclave allumé une intelligence de maître , un esprit de domination , un sauvage amour de l'indépendance. Je vous dis que vous m'avez perdu , et vous devez a présentvous le confesser à vous-même. Ainsi nous sommes faits , les blancs et les rouges , nous tous qui sommes des hommes avant d'être des maîtres et des esclaves ; nos meilleures intentions se pervertissent, le bien que nous semons , l'ivraie du mal l'absorbe et le détruit. 11 n'y a que les fins de Dieu qui répondent k ses commencemens.
Ainsi je porte la peine de notre philantropie, monsieur. Des savans, des phrénoîogistes, des médecins vous avaient assuré que l'angle facial du mulâtre est moins ouvert que l'angle facial du blanc , et avaient conclu, dois-je dire avec raison , que notre intelligence est moindre que celle des êtres
qui nous dominent. Et votre philantropie ^ ou peut être un mauvais désir de connaître , la manie des expériences enfin , vous a poussé k me recueillir, moi, pauvre enfant destiné a Fabrutissement ; k me porter dans un autre monde , k m'élever , k m'orner l'esprit , a développer les facultés que vous daigniez me supposer, en dépit des arrêts de vos docteurs. Le ciel veuille que je m'abuse , que Fefi'et me fasse calomnier la cause , et que vous soyez plus ami des hommes que des disputes d'école et des vaines satisfactions de l'esprit ! Je le souhaite. Mais si j'ai contracté une dette envers vous , c'est une dette de malheur , et pour vous la payer , je suis encore trop honnête. J'aime mieux demeurer votre débiteur, vous laisser le droit de vous vanter tous les soirs au ciel d'avoir mérité ses faveurs , et de ne partager pas les détestables préjugés d'une partie de vos semblables. J'aime mieux chercher k vous oublier, si toutefois je le puis , et si, k chacune de mes chutes dans l'ombre, vos affreux bienfaits , vos pernicieuses leçons ne reviennent porter dans ma mémoire répouvante et la désolation. Monsieur, que tout
ceci vous convainque bien d'une chose , donfr vous ne me paraissez pas assez persuadé; h savoir, que nous sommes dans un monde où tout est creux, monsieur, même la science, même la philantropie ! ^
Vous avez fait de moi un protestant, et ce n'est pas la le moindre de vos torts. Pour m'établir en discussion avec le Créateur , vous deviez auparavant m'acquittèr de toute obligation vis-à-vis des créatures. Avant d'exciter en moi ce flmeste esprit d examen , avant de m'assurer si libéralement le droit de censure ; vous auriez dû mûrement peser , monsieur , si c'était cette nourriture qui convenait a mon estomac , et si de plus humbles vertus ne m'auraient pas été , dans la carrière que j'ai à fournir, d'un secours plus utile et plus journalier , que ces orgueilleux avantages de l'esprit de révolte. Vous avez déguisé l'esclave en roi. Que voulez-vous que je fasse maintenant de ma pourpre?
J'arrive dans une contrée où la morale consacrée diffère entièrement de celle où j'ai été élevé, où chaque idée qui a cours contrarie l'idée que vous m'avez infiltrée , où le bien
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et le mal ont changé comme le soleil qui m'éclaire et les flots qui m'entourent. J'arrive, la dignité humaine me gonfle et me hausse ; je cherche des frères , j'appelle des compagnons , je m'étonne que toutes les couleurs ne soient pas assises au rivage pour fêter la couleur qui descend du navire, mais rien^ rien! Le rivage est muet, le rivage est solitaire, le rivage est horde de préjugés d'airain, immobiles colosses que je ne mesure pas et qui déjà ont brisé ma tête pour la ployer a leurs difî'érens niveaux! Vous m'aviez recommandé de tenir l'âme seule en estime; et dès mon premier pas, j'assiste à des distinctions de chair et d'os, je vois lame sans cesse méconnue , rejetée , niée , perpétuellement avilie au profit de la nature sensible. Et yous ne manquerez pas d ajouter a vos observations phrénologiques , que le mulâtre est un animal dépourvu de reconnaissance. Vous êtes tous ainsi ; mais prenez garde , monsieur, que le blanc ne reste toujours blanc , et que loin d'être ingrat, je ne sois que victime.
Tout au moins l'annonce jusqu'ici, tout me donne le droit de vous parler sans pitié.
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Vous m'avez élevé dans le ciel, il ne fallait pus m'abandonner plus lard, et, votre curiosité satisfaite , me laisser retomber dans fenfer d'oii vous m'aviez tiré. Je suis ici le plus infortuné des hommes. J'ai k me plaindre de tous ceux que je rencontre; et pourtant je sens au fond de ma conscience que leur vie est pure , leurs intentions irréprochables, et que ce qui manque a l'harmonie de ces sphères sociales , ne réside pas en eux, mais bien en moi; c'est-hdire dans le désaccord continuel de ma position et de l'éducation que j ai reçue. Or vous savez que ce n'est pas un crime que j'aie commis. Quoi que je fasse ici, peut-être sera-ce vous qui en répondrez devant le Juge-Suprême !
J'ai voulu me marier , vous me l'aviez conseillé, le conseil était bon. N'ayant pas de famille, je devais songer à m'en créer une. Que je retrouverais tout d'abord ma mère, je ne pouvais raisonnablement l'espérer. Les signes que vous m'avez remis sont trop incertains, ou du moins me paraissent tels jusqu'à présent. J'ai écrit au planteur qui l'avait reçue pendant qu'elle fuyait de chez son maître .
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menacée, m'avez-vous dit, par le coutelas d'un esclave qui l'aimait. Ce planteur a fini de vivre. Son fils ne m'a pas répondu. Dans ce pays , à moins de cas urgent ou d'excessive complaisance , on ne pense pas qu'on soit obligé de correspondre avec un mulâtre. Je ne vous dresserai pas liste de la quantité de choses qui m'accablent chaque jour. Vous avez vu les colonies, vous connaissez les façons de leurs petits despotes.
D'ailleurs vous ouvrirais-je tout mon- cœur? Vous montrerais-je ma pauvre nature dans ses dernières et ses plus intimes abjections? Vous me haïssez déjk peut-être 5 maintenant vous m'allez mépriser. Mais sachez-le , vous qui êtes fier de votre mère , vous qui l'avez vue rayonner au centre de la famille, comme un foyer vivant de tendresse , d'amour et de religion ; oh ! sachez qu'il n'est pas de si noble et de si pur sentiment , que l'orgueil, ce ver (Je l'enfer, n'atteigne et ne flétrisse! Je désire rencontrer ma mère, la tenir, la serrer dans mes bras, tomber à ses pieds; mais je ne voudrais pas qu'elle fût hideuse , ni vile ; je ne voudrais pas qu'en l'embrassant , je pusse
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regretter que le soleil éclairât mes transports! Et pourtant, je ne me dissimule pas ce que doit ctrc la malheureuse qui m'a doté de ce^ mal qu'on nomme la vie. Oui, votre Bible a raison : Dieu dit a la femme : Fous mettrez des enfans au monde avec douleur. Seigneur , il fallait ajouter : et pour la douleur î
Une femme ! une femme qui m'eût aimé , qui m'eût environné de ses caresses! une femme qui m'eût fait de son corps un rempart contre les iniquités de la force! une femme qui aurait consenti a s'associer au pauvre et sombre Marius, pour ne le plus quitter et vivre de la vie de son âme ! Mon Dieu ! qu'est-ce que je n'eusse pas donné en échange d'un bienfait semblable. Mon Dieu! n'est-ce pas aussi pour nous que tu as fait la femme? Cette épouse que je rêvais, cette épouse que j'implorais de sa libéralité, oii la chercher, si ce n'est parmi celles qu'une même infortune a déclarées mes sœurs? Mais, monsieur, il ne m'a pas été donné de conduire a bout un seul de mes projets, de cueillir un fruit qui ne fût déjà piqué du ver. Toutes mes espérances sont mortes en fleur j les plus ten-^
dres, les plus naïves , les plus permises! J'ai l'âge des aurores , et tout âmes côtés est sombre comme au crépuscule, abattu et gisant (^omme au déclin. Monsieur, plaignez-moi; au nom de votre mère , au nom de la femme qui est aimée de vous et qui vous aime.
Que le cœur me battait, lorsque je m'approchai pour la première fois de ces jeunes et charmantes sœurs! J'étais fier de les trouver si belles : la beauté est une noblesse. Il me semblait que la nuit avait versé ses étoiles à mes pieds. L'une nrfe répondait qu'elle était mulâtresse^ Vautre car te ronjie, celle-ci capresse et celle-là mestwey et moi de mépriser à mon tour , de prendre largement ma revanche , de compatir k la part des blancs , de déplorer la monotone pâleur de leurs fades beautés ; moi , de leur crier de garderie rang, l'opulence et les futiles honneurs, pourvu que je gardasse, de mon côté, le merveilleux empire de tant de fleurs si diverses et si richement dotées du soleil, leur père sans doute ! La vue de ces anges terrestres emplit mon âme de folie et d'eni\remenl. J'eus bien-
tôt oublié l'Europe et la science. L'Europe devint pour moi le cercle noir de leurs yeux divins. Je mis toute science à les aller voir danser, le soir, sous les orangers de la savanç. J'étais orgueilleux de mon aveuglement, je m'en faisais une couronne d'honneur. Quand leurs jupes bariolées flottaient au vent, je m'ouvrais à toutes les extravagances , je tombais dans des extases sans fin , et je me surprenais mouillé de larmes délicieuses. Si j'entendais éclater leurs rires et voler leurs chansons, je me mettais aussi a chanter, je courais et je riais, je régalais de je ne sais quelles confidences les brises qui passaient et ne s'en souciaient, je suppose. Pauvre fou! pauvre fou! Auriez-vous imaginé, monsieur, que l'amer écrivain de cette lettre pût être un si candide enfant! Les choses ont bien changé, et rapidement ! Pourtant ma nature, en s'altérant , a gardé de sa bonté primitive. Je suis toujours un peu le même , l'homme de l'instant, de la passion , du premier feu. Ma tête est lourde, je porte un volcan. Bien et mal , vice et vertu y fermentent , que l'évé* nement décide l'explosion ; qui dira , puisque
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je l'ignore , moi , doiiL l'œil se fatigue à regarder au fond, qui dira ce qui doit en jaillir , un homme de gibet ou de panthéon ? Personne ne sait , Dieu seul excepté , qui a fait des bons et des méchans , des riches et des pauvres, des blancs et des noirs.
Mais revenons a ces filles de ma caste. Quelque haute opinion que j'eusse de leur beauté, je les respectais plus encore que je ne les aimais, ou plutôt je ne les aimais tant que parce que je les estimais dignes de tous mes respects. Je sépare difficilement ces deux choses , aimer et estimer. Si parfois je les avais divisées , c'était en Europe , dans certaines circonstances particulières^ où je n'ignore pas que la beauté ne se fait pas suivre de la pudeur. Mais alors encore , si l'on n'estime pas , on ne peut guère dire que l'on aime. Je n'étais plus assez uaïf , hélas ! pour croire a l'universelle virginité, mais je rêvais sous ce ciel les mêmes exceptions qu'en Angleterre ; j'espérais qu'ici , comme partout, l'ange de la pudeur aurait sa réserve de colombes sans tache. Souvent, il est vrai, je m'étais aperçu de choses étranges. La li-
berlé de leur toilette , ce madras qui prodigue aux yeux les trésors de leur cou , ces dentelles flottantes que perce leur sein ; leurs bras ornés d'agrafes , mais nus, toujours nus; leur jupe qui ressemble k la tunique plus attrayante que pudique de la Diane Chasseresse; que sais-je? dans les gestes une aisance lascive , quelque chose de trop rompu aux habitudes de la volupté, peut-être trop de pruderie; pas assez de véritable modestie. Jusqu'à leur regard que je trouvais familier, prompt outre mesure, trop facile aux autres regards. Cependant je me disais que chaque usage avait sa raison d'être, et qu'il ne m'était pas permis de condamner toute une population , sous des apparences qui pouvaient ne pas être coupables Raisons de jeune homme amoureux, raisons de ma candeur imbécile!
Car ce§ anges , monsieur , sont toutes des prostituées , d'infâmes créatures qui sont aussi loin de ressembler aux femmes des blancs , que moi à l'archange saint Michel. Elles sont rouges, jaunes, vertes, noires, voilà tout. Il faut arriver d'Angleterre et y avoir fait une aussi forte et sotte pacotille d'idées
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morales, pour n'avoir pas distingué tout d'abord la lubricité au fond de leurs yeux , et l'envie de gagner des doublons dans chaque pli de leur sourire ! Ce sont des prostituées , de hideuses prostituées , indignes de vous et de moi. Elles ont fait de l'adultère et de la débauche un commerce si universel , que le pays en a pris un aspect extraordinaire de bonnes mœurs. A la Martinique, on ne délivre pas de privilège et de patente au vice. Le vice est libre. S'il plaît au vice, la rue est sa table, le carrefour son lit.
Ah! monsieur, mon cœur se soulève de rage et de dégoût. Ces femmes sont pourtant celles où je dois choisir une épouse. Ce sont des mulâtresses comme je suis un mulâtre. Si j'ai une sœur, elle croupit dans ce bourbier. Oh! malheur! malheur! et ne pouvoir rien ! Cette nature si riche en apparence est frappée; d'une malédiction secrète. Ici Dieu n'a pas mis de parfum dans les fleurs , de musique dans les oiseaux, de pudeur dans les femmes. Chaque bien qui manque est remplacé par un mal. Je crois que nous sentons dix fois moins le plaisir , et cent fois da-
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vantage tout ce qui est douleur et peine.
Quand ma colère a bien fumé, je tombe dans un grand découragement. Les pleurs éteignent la lave. Je ne me cache pas que la solitude ne m'est pas bonne , mais comment en sortir? Une seule porte se présente ; dois-je la franchir? Et ce courant de ma vie que je promettais à des rives si pures , est-il destiné a s'aller perdre dans les boues de la débauche?
Et les blancs s'écrieront que je suis méchant. Comment ne pas l'être? Toutes ces iniquités portent leur sceau. C'est leur bourse qui entretient ces mauvaises herbes , qui les alimente ; ce sont leurs mains qui les cueillent pour en assaisonner leurs orgies de chaque nuit. En arrivant, je n'étais pas leur adversaire, je ne les connaissais pas; je ne les haïssais ni ne les aimais. Mais vingt trahisons m'ont mis au fait de leur machiavélisme atroce , de leur politique déhontée. Ce n'est pas l'habileté qui leur manque, a ces messieurs ! Dépraver l'homme dans la femme , c'est le sûr moyen de le bien dépraver. C'est empoisonner le fleuve à sa source.
Tant de déceptions ont engendré en mon
esprit une mélancolie sans bornes. Mon cœur est devenu un grand vase de fiel. Je commence a n'être plus un homme d'Europe et je sens une fièvre du pays qui me gagne. Mon instinct de mulâtre s'est réveillé, malgré mes efforts ; car je sens que haïr les blancs aux termes oii nous en sommes , c'est ravaler ma dignité , confesser la justice de mon abaissement, descendre au niveau de ma classe, dont je ne prétends pas d'ailleurs dissimuler la servilité , ni la barbarie. Je sens que c'est accepter des préjugés , justes ou injustes ; ce qui m'importe moins, ou doit m'importer moins, que la superbe indifférence où je m'étais retiré. Trop petit par le hasard de ma naissance pour être l'ami des colons , un autre hasard, l'éducation que je tiens de votre magnificence, m'a fait, ce me semble, trop grand pour être leur ennemi, et surtout leur ennemi domestique. En vérité, malgré tant de choses qui m'abaissent, je crois avoir l'âmç haute.
Mulâtres et mulâtresses , nègres et négresses , j'estime aussi peu les uns que les autres , monsieur. C'est un vice qui varie par ses nuan- I. 5
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ces , mais jamais par le fond. 11 me faut aller seul. Leurs femmes se vendent pour les nourrir et les vêtir , et ils trouvent ces vêtemens commodes et ce pain excellent. Les aideraisje dans leurs révoltes? Mais ils n'ont pas assez d'intelligence pour concevoir un plan, et ils manquent de courage pour l'exécuter. A force de leur lire des feuilles furibondes , on les gonfle bien un peu j mais c'est du vent qui s'en va comme il est venu. Le feu qu'on allume, s'éteint vite , lorsqu'il n'y a rien au foyer pour l'entretenir. Les nègres esclaves sont comme s'ils n'étaient pas. Us sont heureux , pourvu qu'ils mangent. Quant à la classe qui se compose d'affranchis et qu'on désigne en général sous le nom de mulâtres , elle ne sait rien , n'a rien ; elle est présomptueuse , elle est lâche. La trahison est le terrain où ils se rencontrent tous. La potence pour leur ami , un doublon pour eux , ils ne balanceront pas.
En deux mots , les mulâtres tnéritent tout le mépris des blancs, et les blancs toute la haine des nègres.
J'écris indifféremment nègres ou mulâtres ,
quoique que je vous aie signalé qu'il y avait une différence j mais aussi parce que toutes les couleurs foncées se rallient en une haine commune et sourde , contre tout ce qui est riche et blanc. Cela est tellement vrai , tellement instinctif d'ailleurs, que les opprimés même ne se préservent pas entre eux de réprobations de ce genre. Cette boue que le maître pétrit à son gré , cette boue se pavane, se partage, se divise en hiérarchies ; au lieu de pleurer ensemble, du noir au blanc on crée des différences et des échelons. On sait ce que vous valez k une goutte de sang près. Les misérables , en dépit de leurs efforts, confessent la supériorité qu'ils nient. Il y a des sang-mêlés qui méprisent des carierons , des mameloucs qui méprisent des metifs, des mulâtres qui méprisent des câpres^ qui méprisent des sa^ cairas^ qui méprisent les nègres. Moi, je les méprise tous.
Mais en voilà assez. L'Océan qui nous sépare et que, ma plume avait écarté , va retomber entre nous , et peut-être sera-ce pour toujours. Dieu vous garde, sir William. Je ne vous en veux pas.