À OUTRE-MF.U
— Oui, cria-t-elle flans sa rage, parce qu'elle nous épiait, voila pourquoi elle nous rencontre !
Le mulâtre luiserrasi vivement le poignet, qu'elle tomba a genoux.
— Silence, ajouta-t-il. Avez -vous l'audace de l'insulter, Flora?
— Mon bon Marius , reprit Jeannette, si tu savais k qui tu te fies, tu ne ferais pas ce que tu fais, mon bon Marius. Car cette femme, vois-tu, die ne t'aime pas. Je ne sais ce qu'elle a, ni ce qu'elle désire. Mais bien des choses sont arrivées , dont elle est plus coupable que moi , tu peux t'en rapporter a ma parole.
— Quoi donc? s'écria la mulâtresse en se relevant de toute sa grandeur.
— Rien, répondit Marius. Continue, Jeannette.
Mais l'espoir de Flora fut déçu. Si peu intelligente qu'était la femme du mulâtre , l'exclamation de sa rivale et le regard de son mari luieurentbientôt fait comprendre qu'elle en avait trop dit, et que si elle ne réparait d'une manière ou d'une autre , l'imprudence qu'elle avait commise , le secret du ménage
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était en danger, c'est-a-dire la tête de Marius. Elle reprit :
— Sans ses perfides conseils, je n'aurais pas employé ton trésor tout entier, ce que tu avais amassé si péniblement , à m'acheter des colliers et des jupes. C'est elle aussi qui m'avait conseillé d'écouter les jeunes messieurs de Saint-Pierre, et notamment un d'entre eux, qui était fils de notre maître des Ramiers , et qui, s'il n'était mort, serait peut-être devenu mon amoureux. Elle le voulait pour mon bien , disait-elle , et pour le tien. Je te confesse tout cela , mon bon Marius , afin que tu me pardonnes. La seule fois que je l'aie rencontré, ce monsieur, ce fut chez elle, à Saint-Pierre, dans sa petite chambre.
— Etes- vous satisfaite maintenant? demanda le mulâtre à Flora. Vous disiez tout a l'heure : Quoi donc ? Continue , Jeannette ^ continue , ou plutôt c'en est assez. Madame Flora, reprit -il tout d'un coup, mais d'un tout autre ton , que cherchiez-vous ici , lorsque je vous ai rencontrée ? Ignorez -vous à quoi s'exposent les filles qu'on arrête la nuit sur les habitations ?
Flora répondit avec fierté :
— Vous l'aviez oublié , lorsque cette négresse est venue pour vous le rappeler. Moi , je l'ai toujours su... Mais si Ton m'arrête, monsieur , je déclarerai que ma maîtresse , mademoiselle de Longuefort, fille du maître de cette habitation , m'a envoyée ici pour ordonner au géreur de venir lui parler demain ; et je verrai qui osera porter la main sur moi !
— Dites-vous vrai? s'écria le mulâtre. Elle vous a envoyée vers moi ? Mademoiselle de Longuefort? N'est-ce pas une ruse ?
Puis , en se calmant :
. — C'est bien, Flora. On ne saurait vous condamner a aucune peine. Allez. Celui a qui vous avez voulu faire du mal et à qui vous en avez tant fait , celui-là vous pardonne. Allez, mais allez tout de suite et sans rien répondre. Un mot , et je vous haïrais.
Il suivit des yeux la jupe de Flora , qui flotta quelque temps encore dans la lumière de la lune et s'éteignit enfin dans l'ombre. 11 avait l'air d'être tombé en extase , ses yeux' étaient fixes , sa bouche souriante , ses bras étendus.
— Oh ! que de félicité ! que de félicité ! s'écria-t-il. Mon Dieu , élargis mon cœur !
La négresse lui saisit brusquement la main.
— Laisse - moi , Jeannette , continua-t-il sans bouger , je la vois , je la vois qui chancelle. Je vois ses beaux yeux mourans qui se tournent sur moi , sa main plus blanche que la fleur du caféier , qui cherche , en s'étendant, mon bras pour la soutenir î Et son pied nu ! cette chair si blanche , ce marbre si délicat où j'ai collé mes lèvres. Le sang coulait , une rosée céleste ! Oh ! je la vois, je la verrai toujours ! Et elle ne m'a pas livré a son père ! Ange 5 véritable ange du paradiê !
, La petite négresse était effrayée. Elle le croyait devenu fou. Il marchait précipitamment , s'arrêtait , parlait et se taisait. Tout d'un coup il lui saisit brusquement la main.
— ^Ce que tu m'as appris là, Jeannette, m'a comblé de joie. Je suis trop heureux que tu ne sois pas allée de toi-même à l'abîme. Cette détestable Flora ! elle ne m'a jamais fait que du mal... mais non ! pas toujours, pas toujours ! Oh ! non , pas ce soir !
EchaufTé par l'anxiété, par sa course et par une nouvelle aussi brusque , le mulâtre ne gardait plus de bornes. Le délire l'emportait ; peut-être ne croyait-il que penser quand il parlait. 11 était appuyé contre un arbre ; il s'écriait :
— Elle veut me voir, m» voir et me parler î Après ce que je lui ai dit , me voir et me parler, il me semble , si la passion ne m'égare pas , et je crois au contraire qu'elle m'inspire , il me semble que c'est me pardonner, et me pardonner c'est presque m'agréer. Mais non , je me trompe. Cela n'est pas possible. Un mulâtre ! un pauvre mulâtre ! Peut-être veut-elle mePcommander de fuir, d'aller encore plus loin. Oli ! je ne sais plus ce que je pense , ni ce que je dois penser. H y a .parmi mes idées un joyeux lutin qui se plaît à les brouiller.
Il s'étendit long-temps sur ce mode. Pour Jeannette , elle s'était retirée dès qu'avaient commencé les divacrations , de crainte de paraître avoir profité du délire de son mari pour surprendre les secrets de son cœur. D'ailleurs elle en savait assez a présent , peut-être
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même plus qu'elle n'en aurait désiré savoir ; car, sans s'expliqupr parfaitement certains points de ce discours inintelligible pour elle à plusieurs titres , elle y avait lu clairement ceci, à savoir que Marins en aimait une autre dont il se croyait aimé. De Flora? tout disait le contraire. De la maîtresse de Flora? elle l'eût cru , si pareille chose lui avait semblé croyable. Elle rentra désespérée. Sa dernière chance de salut , elle l'avait jouée et n'avait pas gagné. Elle espérait des merveilles de son éclat contre la mulâtresse , et l'on a vu si elle avait eu lieu d'être satisfaite de l'issue de la scène. Elle tomba comme une masse sur son lit.
Le lendemain , elle fut levée de bonne heure. Si Marins partait, elle voulait au moins i« voir avant qu'il fût parti. Elle passa dans la galerie , oii le mulâtre réglait avec l'économe les affaires de l'habitation , qui avaient un peu souffert de sa subite absence. On s'imagine s'il avait hâte de prendre le chemin des Ramiers. Cependant il ne pouvait laisser en désarroi des soins aussi importans, et pour désirer dépêcher, il n'en allait pas plus vite
Jeannette, aussi malade qu'a l'ordinaire, mais plus calme , comme lorsqu'on a pris une forte résolution , s'assit dans un coin , en attendant qu'il eut fini. Elle était vêtue avec une sorte de recherche , ce qui ne lui était plus habituel depuis à peu près quatre mois.
Marius allait sortir, sans lui adresser la parole. Elle l'appela timidement, et lorsqu'il s'approcha , elle tomba dans ses bras en pleurant.
— Je sais où. vous allez , lui dit-elle , je le sais.
— Rassurez-vous , je ne vais point trouver Flora.
— Pas Flora, mais une autre, mademoiselle !
Il essaya de se dégager, mais ne réussissant pas, et impatienté , il la regarda et lui dit :
— Qu'il y a-t-il donc d'étrange à cela ? Vous avez oublié , je suppose , M. de Longuefort? Vous voyez! c'est une fatalité sur nous. La sœur pour le frère. Nous sommes quittes.
Les bras qui l'entouraient , tombèrent comme du plomb. Mais il n'avait pas encore
franchi la porte , qu'un nègre , venant des Ramiers , lui annonça la visite de M. deLonguefort, accompagné de sa fille.
Jeannette cependant retourna dans sa chambre. Elle ouvrit ses armoires et choisit parmi ses hardes celles qui étaient le plus de son goût. Elle en fit un paquet. Dans ce paquet elle déposa encoi^e ses verroteries et ses grenats, ses madras et ses mouchoirs des Indes, une paire de souliers qu'elle avait coutume de porter les jours de fête , quoique ses pieds en souffrissent le martyre. Tout ce qu'elle avait de précieux, elle le fourra dans ce paquet. Elle avait ramassé du fruit de ses économies un doublon , dont la moitié en or et le reste en gourdes. Elle joignit ces quatre-vingt-six francs au reste. Ces préparatifs achevés , elle tomba à genoux ' devant une image de la sainte Vierge attachée au mur et surmontée d'un rameau béni, elle pria et pleura long-temps.
Elle était encore agenouillée , quand arrivèrent ceux que Marius attendait. Mademoiselle de Longuefort s'élança de son cheval
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avec sa légorclé ordinaire. Jamais elle n*a\ail été si belle ! Elle portait un costume d'amazone, le plus élégant qu'on peut imaginer. Sur son chapeau flottait une longue plume rouge. Ils allaient en visite dans le voisinage.
M, de Longuefort exprima sa reconnaissance au géreur en termes analogues à l'ardeur de sa passion pour sa fille. 11 ajouta que désormais un tiers des revenus de la Estrella appartiendrait k Marius jusqu'au jour de sa mort , à lui," marquis de Longuefort , oii ses biens inaliénables et suivant le cours des lois locales, tomberaient entre les mains de Julie, et par conséquent de son mari.
Jusque-la, il espérait que Marius, devenu riche par l'emploi de ces ixntes annuelles , pourrait acheter une caféière et s'installer lui-même géreur, non plus des propriétés d'autrui, mais de ses propres biens. Tant de magnificence et de généreux sentimens confondirent le malheureux mulâtre. Une tempête formée des sentimens les plus contraires agita son cœur. A quoi devait-il obéir? à son amour pour la fille , ou a sa i-econnaissance
pour le père? a son ambition personnelle, ou k son dévouement aux intérêts de sa caste? Que choisir? que faire?
11 se décida pour le sacrifice , et jura qu'il étoufferait un amour criminel et insensé, qu'il ne songerait plus k déshonorer la vieillesse d'un homme qui le comblait sans cesse de bienfaits et dont il avait déjà tari la race , vivante depuis tant de siècles ! Il résolut pour se dis* traire de ses chagrins, de continuer k améliorer le sort de ses semblables, mais d'abord en les améliorant eux-mêmes, et non pas leurs maîtres, sur qui tout travail de cette espèce était inutile, parce que leur cœur était d'avance prédisposé a l'humanité . Il analysa en un instant la situation des hommes et des choses de la colonie, avec un coup d'œil vraiment éblouissant et conduit de Dieu. Il eut l'idée en ce moment que la religion, k laquelle il n'avait jamais songé k rien demander , pourrait bien être le meilleur des leviers , bien préférable k la force brutale et même k l'égoïsme individuel j que l'égalité chrétienne était le meilleur marche-pied , s'il y en avait im , k cette égalité sociale et politique qu'il rêvait
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de jour en jour davantage j et que s'il ne la conquérait enfin, la religion qui aurait consolé ses frères auparavant , était la seule capable de les consoler encore ensuite.
Ces douloureux combats, ces aspirations poignantes , il les soutenait seul et dans un coin, en attendant que M. de Longuefort qui était descendu à la Purgerie , fût de retour. Sa fille était avec lui. Pendant qu'il attendait. Jeannette, pour qui l'entrevue n'était pas de moindre intérêt, ne s'était pas endormie de son côté. Elle avait ouvert une fenêtre , qu'un des fromagers plantés devant la maison cachait derrière ses feuilles , et elle s'y était apostée , l'œil au guet.
Elle ne tarda pas h. être contente. Julie reparut sans son père. Marins alla droit à elle , et une fois en sa présence , il s'inclina et demeura incliné comme un homme qui implore son pardon. La jeune fille lui tendit sa main , qu'il efïleura d'un timide baiser. Quand il la vit si douce , il poussa une exclamation de joie , et voulut parler. Elle coupa court :
— Pas un mot , Marins , pas un mot. Vous ne pouvez rien alléguer pour votre défense. Vous m'avez manqué, et ne pensez pas que je le sente, parce que je suis, comme vous diriez, imbue de préjugés. Tout préjugé a part, vous m'avez manqué. Je ne connais, ni les nègres, ni les mulâtres. J'arrive, je suis restée trop peu de temps k Saint-Pierre pour avoir fait l'expérience des hommes de couleur, que j'ai tant entendu plaindre et célébrer en France; je n'en ai vu aucun. Les nègres, c'esl différent, je les observe ici chaque jour , et en vérité, je crains bien. qu'il n'en faille beaucoup rabattre de tout ce que débitent les philantropes. Je vous parle ainsi , et sur cette matière , et avec cette franchise , parce que notre position extraordinaire vis-à-vis l'un de l'autre m'y contraint. Me taire, paraîtrait plus modeste , et ne serait que faux ou plus dangereux. Allez ! je ne suis pas aussi jeune que j'en ai l'air. D'ailleurs vous m'avez sauvé la vie, et au risque de la vôtre. C'est un avantage que Dieu a voulu vous donner contre moi , et le nier , ce ne serait pas l'anéantir. Aussi bien n'esl-ce pas mon inten-
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lion. C'est une faille peiil-elre que de n'avoir pas dénoncé a mon pore l'étrange aveu, où vous vous êtes laissé aller a mon égard ; mais Dieu qui juge les cœurs m'est témoin que je ne me suis décidée que par des considérations pures et charitables. C'eût été vous perdre , car pour M. de Longuefort beaucoup de choses n'ont pas de contre-poids 5 et comme vous avez risqué votre vie pour moi , j'ai risqué la paix de ma conscience , plutôt que de vous livrer à leur justice , qui eût été inflexible. Je me suis tue, mais il serait mal a vous de rien présumer de ce silence. 11 n'est pas coupable, rassurez-vous. Je n'éprouve pour vous, Marius , que les justes sentimens qui me sont permis et que je me reprocherais même de ne pas vous porter , à vous que j'ai toujours vu si grand et si généreux, si insouciant de votre vie chaque fois qu'il y allait de celle d'autrui! Oh! non! je n'oublierai jamais, et je regarderais comme pervertie la morale d'un pays qui me commanderait de l'oublier, le jour du naufrage, où vous avez été sublime de courage , et le jour où vos lèvres ont sucé le poison de ma plaie !
•^- Oh ! pourquoi ne suis-je pas mort de ce poison, moins cruel cent fois que celui que j'ai bu dans vos yeux !
— Ce sont deux grands jours pour moi , deux jours où la vertu fut de votre couleur. Mais aclievez de gagner mon estime en vous débarrassant d'un amour impossible. Je ne crois pas que les mulâtres aient jamais élevé des prétentions telles que les vôtres ! songez-y. Vous avez une femme qui se meurt, m'at-on assuré. Efforcez-vous de la ranimer, rattacbez-la a Texistence , afin qu'elle vous rattache à vos devoirs. Soyez toujours fidèle et bon, dévoué à mon père qui vous aime comme un fils , et qui mourrait de douleur , en apprenant que nous l'avons trompé. Vous m'entendez ?
Le mulâtre releva la tête , et fixant toujours de plus en plus ses regards sur ceux de Julie :
— Mademoiselle, dit-il d'une voix tremblante, mais résolue , n'espérez pas que je vous oublie. Un amour comme le mien ne s'arrache pas a volonté , comme une fleur.
H meurt où il naît, et tout meurt avec lui. Je sens bien que c'est une blessure à laquelle tient ma vie. Ce n'est pas ma faute. Tout ce que vous m'avez dit , je me l'étais déjà dit , et pourtant je n'ai pas perdu l'audace de vous aimer. Je n'ignore pas du reste que c'est sans espoir, qu'une paix profonde règne dans votre cœur. On le voit bien a votre sourire. Que tout nous sépare, votre naissance, votre richesse , votre couleur , ma bassesse ! Mais je ne veux rien que vous aimer ,^ue vous apercevoir de temps a autre , lorsque vous passerez au milieu de vos paons. Quel mal cela vous fera-t-il ? Oh! par pitié! mademoiselle , s'il est vrai que votre âme ne soit pas d'acier, s'il est vrai que votre intelligence supérieure vous hausse bien au-dessus des barbares préjugés qui nous égorgent , par pitié , mac' emoiselle, par pitié, que je vous aime dans mon abandon- ne m'en empêchez pas. Je vous le dis aujourd'hui pour la dernière fois , que je vous aime ! Désormais je ne vous en parlerai plus. Je vous verrai , voilà tout. Je vous aimerai, comme si j'aimais une étoile du ciel. Je vous regarderai briller , je
prierai, mais éclatante comme Tétoile, vous serez sourde comme elle. Vous n'entendrez pas, si vous voyez.
— Silence ! dit Julie, voici mon père.
M. de Longuefort se dirigeait en effet vers eux. Le mulâtre renoua ainsi la conversation:
— Mademoiselle , j'aurai donc l'honneur , si vous voulez bien le permettre , de vous envoyer mon rosier de Cayenne. Ce sont les plus belles roses du monde. Le matin elles sont blanches, et k midi elles deviennent tout-k-fait rouges.
Le planteur demanda les chevaux, et comme on amenait en même temps celui de Marins qui allait partir pour le jardin, le marquis l'engagea a les accompagner jusqu'aux frontières de la Estrella. Julie avait' accepté le rosier. Elle s'élança k cheval avec un contentement étrange, et la troupe disparut. Jeannette était toujours k sa fenêtre.
Le soir vint triste et pluvieux. Sept heures avaient sonné quand Marins rentra pour dîner. La table était mise , mais Jeannette absente. Là négresse qui desservait ordinal-
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rcmcnl la maison , assura qu'elle avait cherché partout, mais partout en vain j que depuis deux heures elle n'avait pas aperçu sa maîtresse , qu'elle ne savait ce qu'elle était devenue. L'inquiétude prit Marius. Il se leva et se mit à chercher lui-même. La chambre de sa femme était déserte. Il y avait traces seulement des préparatifs que nous lui avons vu faire. Le mulâtre commença a se repentir. Il se rappela les deux terribles assauts qu'elle avait eus à supporter depuis hier, car il ne doutait pas que , prévenue comme elle était k l'arrivée de mademoiselle de Longuefort, elle n'eût épié leur entretien et achevé de se convaincre de ce qu'il lui avait déclaré si durement. Il appela donc a voix haute et à voix basse, sur tous les tons, mais en vain. * Son économe finit par mander les nègres les plus inlelligens de l'atelier, et le mulâtre leur ordonna de prendre des torches et de se répandre sur toutes les routes. Toutes ces flam^ mes se dispersèrent. Il resta au milieu de quatre nègres munis de flambeaux et se fit suivre de la servante de Jeannette. On sortit de la maison. Il marchait le premier. Soudain, en
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passant sous l'ombrage épais des fromagers, il se heurta \iolemment le front à un objet froid et dur, mais qui céda cependant en le frappant , quelque chose de mobile. On leva les lumières. C'étaient les pieds d'un corps pendu. La servante tomba à genoux, en poussant des sanglots et en criant qu'elle était sûre que c'était sa maîtresse. En effet la corde coupée , ce qui tomba, ce fut Jeannette. Sur son dos était attaché le paquet qu'elle avait fait le matin. Une paire de souliers était nouée aux cordons de sa jupe, naïve superstition des nègres qui croient qu*à leur mort ils retournent dans leur pays !
11 était hideux , ce cadavre que la strangulation avait enlevé au mal d'estomac et à l'hydropisie. Le mulâtre, une torche à la main , mit un genou en terre , pour voir s'il y avait encore quelque chance de salut. Mais Jeannette était glacée, morte et bien morte.
— C'est la liberté, dil-il en se relevant, mais
je prends le ciel a témoin que je n'eusse pas
voulu l'acheter à ce prix. Dieu t'accorde
dans l'autre monde, pauvre femme, la féli-
.ygO OUTRE-MER.
cité que nous n'avons pu goûter ensemble ici-bas !
Ce fut toute l'oraison iimcbre qu'oblint l'inforlunée Jeannette.
Oh ! combien Marins avait changé î
^IN DU PREMIER "VOIATMIs,