‹ Outre-merChapitre 4 sur 5 · UT1\F.-MEI · texte numérisé non relu

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hypollicqiics dont il avait élé grevé, mais il avait encore ajouté un beau fleuron de rentes à la couronne annuelle de sa voisine. Alors son revenu net était de trois cent cinquante bouc au ts de sucre.

Marius avait été installé dans sa charge avec les cérémonies ordinaires. Son prédécesseur ne toucliait que mille francs pour ses honoraires j le marquis lui avait promis de lui en compter le double , pas moins , ce qui constituait une des belles gérances du pays. Il ne savait pas le premier mot du métier qu'il allait exercer , et on lui avait adjoint le commandeur de l'atelier qui était un vieux nègre gris , capable d'en apprendre aux plus habiles. En outre, l'un des deux économes de l'autre habitation, était deux jours de la semaine à sa disposition.

Le travail le plus pressé en ce moment , était la réparation d'une case-à-bagaces. Les colons appellent bagaces, les cannes qui ont passé aux trois rolles du mouhn, et sont par conséquent dépouillées de tout jus. On les fait sécher au soleil , et puis on les entasse dans des espèces de hangars , où on les

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retrouve pour chauffer les chaudières de la récolte suivante. La paille n'est pas plus inflammable , et dans les basses-terres de la plupart de nos îles , on n'emploie pas d'autre matière à brûler. Du reste , la quantité des cases-à-bagaces dépend de l'importance de la sucrerie. Elles sont ordinairement au nombre de trois.

Bientôt on mit au moulin , on lava les chaudières , on appropria la purgerie et l'étuve. On était en janvier , et dans tout le sud ^ de l'île , la coutume est de rouler depuis ce temps jusqu'au mois d'août à peu près. A l'ouest , toute saison est bonne, sauf l'iiivernage , a cause de ses nombreux accideijlis. Chaque coin de l'habitation prit alors une physionomie particulière et intéressante. Sans être planteur, on put apprécier le tableau , car le pittoresque venait de toutes parts relever et assaisonner l'utile. La plaine se peuplait d'accidens charmans , les mornes variaient sans cesse d'aspects; et selon le tra-' vail de chaque jour, le spectacle se renouvelait. La veille , un carré de cannes jaunissait, comme un fleuve d'or, tout le creux I. 16

d'un fond , et le lendemain ont eût dit d'une armée taillée en pièces, avee ses panaches brisés et ses drapeaux couchés dans la poussière ; ou une rivière jaillissait subitement aux yeux. La terre dépouillée des verts rejetons , ou des cannes plus âgées et par conséquent plus mûres , ou des cannes trop vieilles et rougies par le soleil j la terre apparaissait avec ses inégalités, ses crevasses et les canaux qui la Jjaignent et qui la veinent comme un corps d'homme. Ou c'était un morne qui perdait sa barbe limoneuse , et peu après , sa blonde chevelure qu'avait coutume de tresser le vent de mer. 11 demeurait le crâne nu, ex* posé aux intempéries de la saison , vieillard ridicule et sans ornemens. L'ateher complétait ces effets , soit quand il s'étendait sur deux longues lignes parallèles dans les fonds j soit quand il s'éparpillait, comme une poignée de graines de mil , chacun a sa besogne ; soit quand il couronnait une hauteur, d'où s'élançait la chanson joyeuse que répétaient toutes les bouches. Les uns coupaient les cannes , les autres les liaient en faisceaux , les autres les portaient aux mulets, et les mu-

letiers partaient en faisant claquer leur fouet. Cette bande de mulets descendait, ainsi qu'un torrent, les flancs escarpés des mornes, et arrivait au galop su» la place du moulin.

11 fallait voir le mouvement qu'il y avait au moulin ! A peine jetés sur la table, les paquets de cannes étaient ramassés et rendus aux trois rapides tambours , que deux infatigables négresses servaient comme un monstre insatiable. Ils tournaient , ils tournaient • on entendait les cris des nègres percbés sur les deux bras du moulin , le râle précipité des six mulets d'Auvergne qui entraînaient cette masse , et les cris et les refrains des petits nègres qui ramassaient la bagace, ou nettoyaient le canal qui mène le jus de la canne à la sucrerie. Et par-dessus tous ces bruits, le gémissement aigu et monotone de la canne , qui , broyée , ruisselle à travers les meules luisantes.

A la sucrerie, le mouvement était le même. Le suc de la canne courait de chaudière en chaudière , devenait vesou , devenait sirop, devenait sucre. Le raffineur se promenait de long en large, sa cuiller ou son

pot d'cau-tlc-chaux k la main; les nègres écumeurs étaient chacun devant leur besogne , leurs corps tout hrillans de la sueur que provoque la vapeur incessante de Téquipage.

Marius, respectablement couvert d'un large chapeau de paille , vêtu d'une culotte de nankin , appuyé sur un énorme bâton de bois de palmiste , surveillait le travail , et de temps à autre intervenait. On lui obéissait avec' joie , parce qu'indépendamment du pouvoir qui lui était confié, sa parole était douce et la nature l'avait doué d'un de ces visages qui charment dès la première vue. Puis son front hardiment et grandement développé en imposait. Il y avait de l'autorité dans le mouvement de ses sourcils. Les blancs eux-mêmes devaient souvent ne pas comprendre , comment cette couleur d'esclave se trouvait enduire cette noble et osseuse charpente de maître et de philosophe.

Depuis son arrivée a la Estrella , le marquis était venu fréquemment le visiter et l'interroger sur les opérations qu'il avait dirigées , et toujours ils s'étaient quittés plus contens lun de l'autre. De fait, sitôt qu'ils

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étaient réunis, ils n'étaient plus reconnaissablés. Le gentilhomme devenait communicatif , le mulâtre , humble ; le maître causait avec familiarité , le serviteur répondait avec docilité et respect. Aussi ceux qui les voyaient ensemble , disaient qu'ils se trompaient bien tous les deux , s'ils s'imaginaient se connaître.

La pauvre femme de Marins surtout , qui ne comprenait rien à cette figure de son mari , radieuse quelquefois pour un étranger, pour elle toujours la même, c'est-à-dire toujours couverte d'une glace inflexible. Dans les premiers temps , elle avait espéré qu'il lui reviendrait quelque chose de ce sourire , que M. de Longuefort laissait, en partant, sur les lèvres de Marins ; mais elle avait bientôt été détrompée , avec la cause disparaissait l'effet. Si les yeux qu'elle adorait eussent rencontré les siens même avec colère , il lui semblait qu'elle eût été heureuse , car la colère n'a que deux fins, la vengeance ou le pardon. Mais le regard du mulâtre était distrait ou insensible. Quelquefois, mais rarement , certains jours de pluie, par exem-

pie, oii il était contraint de rester à la maison ; après avoir long-temps mesuré la salle en tous sens , il s'arrêtait devant Jeannette ; il la considérait, et la réflexion venant, il s'oubliait des heures entières dans cette muette contemplation. La malheureuse , sous le fil d'une hache , n'eût pas souffert davantage. Mais il ne s'en apercevait pas, ou ne paraissait pas s'en apercevoir. Ces extases finissaient le plus souvent par une crise violente 5 il' saisissait son chapeau , et quel que fût le temps , il s'élançait dans la campagne et on ne le revoyait plus de la journée.

Qu'on juge de ce que devaient être les entretiens! 11 n'adressait la parole a Jeannette , que lorsqu'il ne pouvait faire autrement ; et c'était avec une politesse si froide , que le silence eût peut-être mieux valu. Il évitait soigneusement de lui toucher la main. On eût dit qu'il s'étudiait à élever sans cesse de nouvelles barrières entre lui et sa femme. Se plaindre ! jamais elle ne l'eût osé. Elle se rappelait pour ne le plus oublier , certain regard qu'il lui avait lancé le soir de certain jour! et elle eût eu peur d'expirer au second.

Ainsi ils végétaient, vi vans pour tous, morts pour eux deux. La patience et la résignation étaient les seules armes que la dolente épouse ne craignit pas d'employer. Un soir, Marius était dans son appartement , il lisait a la lueur d'une lampe j il était seul. La porte s'ouvrit l'entement, et, s'étant retourné, il la vit qui s'avançait vers lui, vêtue de blanc, et plus triste qu'une âme qui reviendrait sur terre. Son pas était mesuré , ses bras pendans , sa tête droite , ses yeux fixes et blancs comme ceux d'une trépassée. Quoique bien naturel , c'était si effrayant, peut-être parce que la lumière était sombre et funèbre , la nifit silencieuse , que cet homme indomptable sentit une froideur soudaine lui monter aux cheveux et tout son corps tressaillir à ses extrémités. Il recula en s'appuyant contre sa table, et il la laissa venir en la regardant. Elle s'approcha jusqu'à le toucher , et alors elle posa sa main qui était glacée sur la sienne, et ayant ouvert la bouche et les yeux , et ne pouvant, comme les muets, articuler une parole , elle tomba à ses genoux , fondant en larmes et vomissant des sanglots. Le mulâtre

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la releva et la (it asseoir sur une chaise. Elle sanglotait toujours, il ne lui dit pas un mot. Seulement il en eut une telle pitié qu'il lui tendit sa main , qu'elle saisit avec désespoir et inonda long-temps de baisers et de larmes.

Pas un mot ne fut prononcé d'un côté ou de l'autre. Us se séparèrent comme ils s'étaient joints. La femme avait dit tout ce qu'elle pouvait dire , le mari répondu tout ce qu'il voulait répondre. Le lendemain il n'y eut r.ien de changé au train ordinaire de la maison. Cette nuit sembla n'avoir pas été , ou avoir été un rêve.

Mais , de ce moment , une sombre mélancolie s'empara de Jeannette , mélancolie particulière aux nègres et à ces pays.

Elle commença à fuir le soleil et à rechercher les ombrages épais. Bientôt elle éprouva du dégoût pour les mets qu'elle chérissait le plus autrefois , le manioc , le taumali de crabes, la daube de bananes, la morue rôtie et le calaîou , ce plat national , composé de gombos , de pimens , d'herbes de toute sorte et de petit-salé.

Elle ne chantait plus , lorsqu'assise auprès

d'un feu allumé entre deux ou trois grosses pierres , elle faisait cuire sa viande plantée au bout d'une tringle de fer. Ou elle oubliait souvent de retirer du feu l'oiseau qu'elle y avait jeté , comme c'est l'habitude de cette cuisine , -avec ses entrailles et tout couvert de plumes.

Sa santé se flétrissait. Elle n'avait que seize à dix-sept ans . et déjà elle marchait le corps incliné , comme si une main fatale l'eût poussée vers sa tombe.

Mais qu'on ne s'abuse pas , les douleurs étaient égales en ce triste intérieur. Pour être d'une autre nature , ce que souffrait le mulâtre , n'était ni moins cuisant ni moins digne de compassion. On a pu en juger par ce que nous avons déjà rapporté. Cet homme ne vivait qu'avec une seule pensée , la pensée que son amour avait été trahi , son honneur abîmé , sa vie dérangée. Il supportait le présent comme le fruit amer du passé , et il récapitulait souvent sa vie , pour voir s'il lui serait possible un jour de pardonner à Jeannette. Mais jamais il n'osait Fespérer, tant

l'idée de ce crime réveillait en lui des souvenirs affreux.

Quand la sanlé de Jeannette avait commencé à déchoir , il avait cru de son devoir de lui recommander de prendre plus de soin d'elle , et il avait même appelé le médecin qui visitait l'habitation. Il venait deux fois par semaine. Mais la petite négresse lui avait fait entendre que le médecin ne pourrait rien k son mal , que c'était un parti pris ; qu'une seule personne la guérirait , si cette personne voulait, mais que cette personne ne voulait pas. A quoi il avait répondu qu'il fallait avoir plus de courage et surtout plus de fierté , ne pas désirer en un temps ce qu'on avait dédaigné en un autre , savoir se courber aux inflexibles lois de certaines nécessités, douloureuses pour tous, mais ayant cours par une volonté supérieure à la nôtre. Jeannette avait refusé le médecin , et Marins était rentré dans son impassibilité.

Ce qui lui était le plus dur à supporter dans cette nouvelle vie , c'était la dissimulation, dont il était obligé d'user vis-à-vis de la petite négresse /a cause des regards du monde.

Il sentait que ces faux devoirs leur faisaient^ mal à tous les deux, et ce n'était pas là ce qu'il avait rêvé ! La vie domestique , le/fôyer sur lequel il avait tant compté pour réfréner ses passions , pour éteindre toutes ses mauvaises soifs , pour lui donner une félicité de son rang, de sa position , qu'il aurait l'art, par son intelligence , de rendre préférable à celle des rois ; il voyait bien maintenant que le foyer était quelque cbose d'horrible et qu'il ne pouvait envisager de sang-froid. 11 disait que l'œil du maître était indispensable , et il sortait 3 que l'on n'avait pas distribué du vesou aux esclaves , et il sortait; que l'on avait peutêtre négligé de rassembler des provisions pour le dimanche , et il sortait. Ou c'était le sucre qu'il allait retirer des bacs où il avait refroidi , pour le transporter a la purgerie. Ou c'était le plan que l'on ne ménageait pas assez et qui pourrait manquer. Enfin , mille excuses bonnes ou mauvaises , car il ne voulait pas qu'il fut dit qu'il eût eu un seul tort ; sa conduite d'ailleurs étant irréprochable.

Enfin mademoiselle Julie de Longuefort qui était arrivée de France et que son père

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attendait depuis long- temps, tomba aux Ramiers. Un nombre considérable d'esclaves suivait sa cbaise-à-porteurs , des branches d'arbre à la main , en signe de fcte et de réjouissances. Marins proposa à Jeannette de la mener saluer son ancien maître , vu un événement aussi extraordinaire j mais la petite négresse refusa , en disant qu'elle était malade et complètement hors d'état de marcher.

Il était huit heures , le soleil ne s'était pas encore montré. Le mulâtre gravissait la côte qui sépare la Estrella des Ramiers. Il avait l'air inquiet et souvent il levait les yeux vers le ciel, d'où il les abaissait sur l'horizon, mais sans que jamais cet examen parût le satisfaire. En efifet le ciel d'abord bleu et serein, s'était soudainement obscurci et se chargeait peu a peu d'énormes nuages , qu'on

voyait prendre rang les uns a côté des autres, tels que des soldais qui forment leurs lignes pour le combat. Ces nuages étaient de singulière couleur, gris, jaunes, trempés de noir au milieu , opaques; et surtout ce qui frappait le mulâtre , ils semblaient dans leur vol oppresser la terre. On était dans la pluà belle saison de l'année ; un temps qui ressemblait si fort aux plus mauvais temps de riiivernage n'était pas facile k expliquer. Mais la nature , comme l'homme , a st5s retours et ses fantaisies. Il allait se passer quelque chose d'extraordinaire ; un ouragan allait frapper le côté oriental de la Martinique, en plein mois de février , à une époque qui n'a été témoin de ces tempêtes qu'une ou deux fois depuis la fondation des colonies !

Le matin les feuilles étaient immobiles , et h présent Marius les voyait tourbillonner dans l'air ; le vent se levait de toutes ses ailes. Les oiseaux effarés volaient de part et d'autre , tantôt s'approchant des maisons qu'ils fuient ordinairement, tantôt plongeant dans les falaises garnies de rochers creux. Les carouges avaient quitté les raisiniers et les

bords de la mer ; les pères-noirs , ces hardis moineaux de nos contrées , ne se montraient pas- on n'entendait pas un merle. Mais les maragouins avaient reparu. L'anxiété était générale. Les bœufs de l'habitation qu'on menait au pâturage, marchaient plus serrés que de coutume, et fouillaient la terre par intervalles a coups de cornes, en meuglant avec quelque sorte de terreur. Marins passa près des gardiens; ils lui tirèrent leur chapeau et l'un d'eux lui cria : mauvais temps , maître ! Ce qu'il découvrait de la mer , a mesure qu'il montait , brillait comme une lame d'acier, sous une épaisse couche de charbon qui était l'horizon. On eût dit de la fumée solidifiée. Depuis le point du jour il n'y avait point eu de vent, et la mer se gonflait en grandes masses vertes qui montaient et redescendaient avec une tranquille majesté ; puis elle avait brisé ; et maintenant sa voix géante, soutenue de l'impétuosité de la brise , poussait à temps égaux des hurlemens qui faisaient frissonner.

Marius arriva triste à l'habitation. M. de Longuefort se promenait sur la terrasse , les

mains derrière le dos et h pas précipités. Son visage témoignait de quelque inquiétude. Il parut surpris que le mulâtre eût quitté la Estrella, un jour comme celui-ci, oii sa présence pourrait y être si nécessaire; mais dès qu'il eut appris la cause et le but de la visite, il le remercia de sa venue. Mademoiselle de Longuefort lasse de son voyage, reposait encore. Il n'était pas probable qu'elle se montrerait de sitôt. Le planteur avoua à son géreur que ce temps bizarre ne le rassurait nullement , qu'il y reconnaissait un accident extraordinaire, vu le moment; mais qu'à cause de cela même, il espérait qu'ils en seraient quittes pour moitié mal. Il pensait que l'ouragan donnerait surtout sur la mer, et que les bâtimens qui se trouveraient dans ces parages, en souffriraient plutôt que la terre et les plantations. En même temps il désigna à Marins un pauvre brick qui louvoyait , depuis une heure , entre la pointe du Simon et celle du Sans-Soucy. Ce brick lâcbait de très fréquens coups de canon, en signe de détresse sans doute ; mais par cette mer , c'eût été folie de risquer un canot.

Le vent avait d'abord fait le tour du compas, puis enfin il avait sauté du N. E. au N. 0. et paraissait vouloir s'y fixer • mais la mer bouleversée en tous sens , heurtait les flots soulevés par un vent , contre les flots soulevés par un autre. Le mulâtre, quoique peu marin , demandait pourquoi le brick , au lieu de tirer des bordées vers la terre, ne gagnait pas le large, où il eut été plus sûr d'éviter le danger. Mais M. de Longuefort répondait qu'il était impossible qu'une idée aussi simple ne fut pas venue au capitaine de ce bâtiment ; et que puisqu'il ne tentait pas cette chance , il devait y avoir des raisons qu'ils ne pénétraient pasj et que pour ce qu'il conjecturait quant k lui, c'était que ce brick s'était engagé par la matinée qui était belle, dans les bancs de sable et les inextricables écueils de cette passe ; et que la mer venant tout d'un coup a se gonfler et k se hérisser d'écume , rien , écueils ni bancs, n'avait plus été reconnaissable, et qu'on ne savait plus k cette heure de quel côté avancer ou reculer. Enfin que ce qu'ils demandaient k coups de canon, il comprenait bien que c'était un pilote 3 mais qu'il n'en I. 17

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connaissait pas qui ne fussent en ce moment à Saint-Pierre ou au Fort-Royal , sur leurs bateaux ou sur leurs goélettes.

Les arbres ployaient comme des roseaux.

Il y en avait qui tombaient déracines, des acomats plus vieux et plus gros et plus robustes que les antiques cbenes des forêts de France. Les petits arbres volaient comme des feuilles. Les fromagers , les cbâtaigniers, les manguiers n'avaient pas gardé une feuille ni une branche. Ils ressemblaient k de vieux soldats qui soutiennent seuls et mutilés, l'effort de toute une armée qui va les écraser. Les toitures de la plupart des cases à nègres avaient été dispersées, arrachées , anéanties; des planches fendues en deux. De tous les bâtimens de la sucrerie , pleuvaient avec fracas des tuiles emportées et brisées. Le tonnerre éclatait fréquemment et avec fureur. La pluie enflait les torrens, et les torrens emportaient les terres. Par momens, le vent était si violent , qu'il ne pouvait pleuvoir.

Les ateliers étaient réfugiés dans la maison du plantent*, et la maison même, pareille à un vaisseau, oscillait, battue par la rage de

la tempête. Les nègres, les mains jointes, récitaient à haute voix , le Pater Noster et VA ce Maria,

Le colon envoya demander dix hommes dehonne volonté. Il avait vu aux manœuvres, que le brick avait pris le parti de chercher a s'abriter contre la pointe Saint-Louis , et que dans ce dessein il s'approchait encore davantage de terre, et il avait senti qu'il ne lui restait plus qu'a faire tous ses efforts, pour sauver du naufrage tout ce qu'il pourrait sauver.

Le navire avait amené k plat , ce qui ne l'empêchait pas de filer avec la rapidité de l'éclair. Il avait fort heureusement^ soutenu par Dieu sans doute ! longé les premiers rangs d'écueils qui font de cette passe une sorle de bouche du diable , d'où Pon ne sort plus une fois qu'on est entré. Mais autant qu'on pouvait voir de la plage , les deuxhabitans dressés sur un rocher, voyaient la quille gouverner droit à un banc de vase. Ils le voyaient sans pouvoir rien ; le vieillard, que lever les bras au ciel, et le jeune homme leur crier de virer de

bord, comme s'il avait élé possible qu'ils en* tendissent sa \oix.

Le brick donna dans sa ruine a pleine volée. 11 y eut pour ceux qui regardaient, une espèce d'bésitalion, de recul, lorsqu'il fondit dans la vase; puis on ne vit plus rien, tant l'eau grandit à cet endroit et l'enveloppa soudain d'un voile de fumée î Ils aperçurent ensuite le bâtiment couclié sur le côté, les mâts brisés, les flancs crevés, s'enfonçant lentement et toujours assiégé par les lames qui accouraient de l'horizon, semblables a de jeunes géans qui jouent k franchir les monts. Parfois le flot emportait triomphalement un morceau du navire. On entendait ce grand corps se déchirer , et il semblait que la tempête éclatât de rire. Pour ceux que le brick portait, depuis long-temps la vague les avait saisis et dispersés, comme une poignée de monnaies, dans l'étendue.

Au rivage, à la place de dix esclaves, tout l'atelier se pressait. Tout le monde avait voulu venir. On avait tenté de lancer un canot, mais le flot l'avait hissé dans l'air, puis brisé et rejeté parmi l'écume. 11 ne fallait son-

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ger a autre chose , qu'à prier Notre-Dame de Bon Secours, et le Dieu qui tient les océans sous sa main, comme un nid de petits oiseaux. C'était un spectacle au-dessus de toute pitié , que ces crêtes de lames oii apparaissaient dix, vingt, trente, quarante créatures humaines , mortes ou •vivantes , qui sentaient ou voyaient le rivage , c'est-kdire le salut; mais qui tombaient auparavant dans les mains d'un immense fantôme , la mort, qui les récoltait comme des coquillages. On se demandait si c'était bien de ce faible et petit esquif, que sortait une foule si abondante de victimes. Mais pour vingt cadavres noirs, la mer ne rendait qu'un cadavre blanc ; et il était évident que ce brick venait de la côte d'x\frique.

Marins ne se contenait plus. Il amarra autour de ses reins une corde solide et éprouvée, en confia l'extrémité a quatre noirs qui lui étaient connus, et profitant d'un de ces momens où la lame se retire , il disparut dans l'eau bouillonnante. De tout le brick, le beaupré seul encore surnageait 3 et c'était pour être le théâtre d'une scène atroce.

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Quatre hoinincs ctaienl scellés à ce beaupré -, mais trop chargée , cette dernière chance de çalut était près de leur manquer. C'était a qui de ces malheureux profiterait des relâches de l'ouragan , pour chercher à se débarrasser de ses compagnons. Deux étaient blancs , les deux autres noirs. Mais sur ce morceau de bois survivait un seul sentiment, l'égoïsme. Enfin les nègres triomphèrent, les blancs furent détachés et précipités dans le gouffre. Marins les saisit au moment oîi ils revinrent sur l'eau, et les ayant noués, pour ainsi parler, l'un l\ l'autre, il regagna le bord.

Tandis qu'appuyé sur les quatre esclaves , il reprenait ses forces et promettait à M. de Longuefort de ne plus se risquer si témérairement, il lui sembla qu'une jeune fille vêtue de blanc, la robe déchirée, les cheveux mal retenus par un madras , était réfugiée dans le sein du planteur, d'où elle fixait sur lui des regards pleins d'admiration et de respect. Les traits de cette femme, il ne les avait jamais vus, et pourtant ces traits le frappaient, comme si déjà ils lui eussent été connus. 11

la regarda aussi , mais avec des yeux où brillait plus d'admiration que d'intelligence. 11 était étourdi, troublé, ivre; l'eau de la mer lui bourdonnait dans les oreilles. Cependant peu à peu il se sentit divinement ranimé par le feu de cette prunelle qui ne le quittait pas, et il s'écria tout d'un coup : Mes amis, tenez bon î et il s'élanca de nouveau dans les ondes. Le flot l'emporta comme une algue. Bientôt il reparut : cette fois il ramenait une négresse. Une troisième fois , il traîna encore sur le sable un vieux nègre. Mais à la quatrième tentative, on eût dit que le gouffre, las d'être frustré, se révoltait, et que les vagues augmentaient subitement de volume et de rage, pour retenir plus sûrement la proie qu'on leur disputait» On ne le revit plus La corde ballait daiis Vair. On avait beau essayer de la raidir, la corde flottait comme un fil, repoussée de ça, delà, tendue et détendue par les monstrueux clapotemens de la lame. Enfin la mer parut s'ouvrir, les esclaves pesèrent de tous leurs bras, désespérément, et le flot ayant déferlé , on liala quelque chose d'inanimé, de meurtri, do sanglant, qui c(ait

Marins. Il pendait , ainsi qu'un appât , au bout de cette corde.

La jeune fille qui Pavait si vivement contemple tout a l'heure , chancela dans les bras de M. de Longuefort. Ses yeux se couvrirent un instant de ténèbres. Le marquis lui-même était profondément affecté . Perdre un si noble et si courageux soutien! Il saisit les mains du mulâtre, et attendit, pâle et suppliant, que la vie fut revenue, si elle devait revenir.

Peu a peu elle revint. M. de Longuefort maintenant l'assuré, ordonna qu'on transportât le géreur dans un des meilleurs lits de sa maison , et qu'un médecin fût immédiatement appelé. Lui, il resta au rivage, pour continuer à administrer des secours. Les cadavres s'amoncelaient avec une horrible abondance. On en avait déjà recueilli six de blancs et cent douze de nègres.

La mer, du reste, commençait à baisser et l'ouragan à perdre de sa fureur. On put mettre enfin des canots a flots, mais plus rien du brick ne surnageait, et de tant de malheureux , on ne sauva que dix hommes , dont pas un n'était blanc.

Des deux matelots préservés par le courage de Marius, Tun avait étranglé l'autre sous la vague , et celui qui avait survécu , avait expiré sans avoir pu donner aucun éclaircissement. Ce ne fut que huit jours plus tard, que M. de Longuefort apprit que ce négrier avait été expédié de la Guadeloupe pour le Vauclain. La suite, il l'avait devinée. Le capitaine qui voulait atlérir à une habitation voisine des Ramiers, s'était engagé témérairement dans la haie, et le coup de vent était survenu.

Ce négrier appartenait à une maison de commerce de Nantes.

A quatre heures de l'après-midi , le même jour, un soleil radieux semait de pointes d'or le sable de cette rive si tumultueuse le matin. Des essaims de maringouins à l'aile diaprée , se mêlaient, se croisaient en volant, ainsi que des arabesques gothiques, le long de la lame argentée. Tous les arbres secouaient leur feuillage , ou du moins ce qui leur en restait. Il n'y avait plus vent, mais brise. La mer ne hurlait plus, elle chantait. Le ciel s'épanouissait comme une immense fleur

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bleue. Ce n'élait plus le jour de ee inaliii , le jour (le cet ouragan ; e'élait un autre jour.

IMarins avait élé confié aux soins d'une vieille blanche, nommée madame Dupuis , inlendante aujourd'bui de la maison, et jadis dame de compagnie de la marquise de Longuefort. C'était une excellente créature , trop fière peut-être de la couleur de son front , et attaquée de la lâcheuse habitude de vivre dans une sorte de somnolence éternelle; du reste rame la plus chrétienne. Toutefois il ne fallait pas trancher avec elle de grands airs , ni lui donneï* à entendre qu'elle tînt aux petits blancs • car alors elle partait, et l'on n'en était pas quitte qu'on n'eût bu jusqu'à la lie , le calice des biens immenses que jadis sa famille avait possédés à Saint-Domingue. Fort heureusement que le sommeil venait bientôt mettre un terme a cette loquacité; madame Dupuis s'endormait en parlant, comme elle faisait toute chose en dormant.

Elle avait encore un autre charme , la pauvre femme ! mais moindre , et que nous ne notons ici que comme signalement local. L'estimable madame Dupuis ne pouvait pren-

dre sur sa langue de prononcer les r. Elle les avalait. Ainsi véritable porlrait des anciens incroyables de France , elle disait Vapéa, le coUhi , la Matinique,

On avait déposé le mulâtre dans une des meilleures cliambres de l'aile qu'liabitaitM. de Longuefort. Madame Dupuis était assise a son cîievet.

Pour Marins , quand il se réveiîla , il fut tout surpris de rencontrer des objets si diÔérens de ceux qui l'accueillaient , cbaque matin , à son réveil. Il eût même cru poursuivre un songe , si la douleur et les courbatures ne l'eussent rappelé, bien vite, à la vérité de sa position. Un léger cri lui échappa, comme il essayait de se retourner dans son lit, et aussitôt la porte d'une chambre voisine s'entr'ouvrit, et il vit une jeune fille s'avancer sur le seuil, avec un air inelfable de tendre inquiétude. Elle pencha dans l'appartement sa belle tête singulièrement ornée de plumes d'oiseaux , tout le corps appuyé sur l'extrémité de son petit pied , ses deux mains en avant , qui étaient deux mains charmantes î

Marins poussa un second cri^ mais celui-là

2'J2 outue-mi:r.

(le surprise cl de contentement : il avait reconnu la jeune fille de la tempête.

Elle appela madame Dupuis a plusieurs reprises. La vieille se réveilla en sursaut, et commença par nier qu'elle eût dormi ; puis , après s'être informée de l'état du malade , elle invita mademoiselle de Longuefort , car c'était elle , à venir s'asseoir dans la chambre. Pénétrer plus avant, la créole ne l'osait pas ; mais , en qualité de gouvernante , madame Dupuis eut bientôt vaincu ces scrupules. Elle lui assura qu'aux colonies , il n'y avait jamais eu d'inconvénient a ce qu'une femme blanche , jeune ou vieille , s'approchât des nègres et des mulâtres , en quelque état que fussent ces gens. Mademoiselle de Longuefort se souvint en effet qu'elle avait souvent rencontré , dans les rues de Saint-Pierre , des esclaves qui étaient a peine vêtus d'un morceau de toile autour des reins.

Marius , pendant cette leçon assez peu agréable pour lui, s'était patiemment accoudé sur le bras , et contemplait en silence h\ céleste beauté qu'il avait devant les yeux.

Madame Dupuis se pencha à son oreille et lui dit :

— Trouvez donc quelque chose , nigaud ! Ne voyez-vous pas que c'est votre maîtresse , mademoiselle de Longuefort?

— Je l'eusse reconnue à la seule majesté de sa beauté , répondit-il assez haut pour être entendu.

Puis il ajouta :

— Mademoiselle , le pauvre Marius s'estime bien heureux qu'une aussi bonne maîtresse ait daigné l'honorer de sa visite.

— C'est bien fleuri! murmura la vieille.

— C'est trop flatteur, monsieur, répondit Julie.

— Mademoiselle , interrompit la stricte gouvernante , j'aurai l'honneur, si vous voulez bien le permettre , de vous faire observer qu'on ne dit pas monsieur aux mulâtres.

— En France , madame Dupuis. , . .

— Oui, mais à la Martinique, si vous voulez bien le permettre.

— Et que leur dit- on ?

Cette qiieslion, fort naturelle d'ailleurs, embarrassa au suprême degré la naïve dame de Saint-Domingue. Après y avoir mûrement rêvé , elle répondit :

— J'ose vous déclarer , mademoiselle , qu'on ne leur dit rien.

— C'est bien , madame Dupuis. Apprenezmoi maintenant si monsieur se trouve mieux , et s'il pense qu'il sera bientôt remis de ses glorieuses fatigues?

— Je crois que Marius ne se plaint plus. D'ailleurs la présence de mademoiselle suffirait pour dissiper des maux, même plus glorieux.

— Madame Dupuis a raison , mademoiselle, reprit le mulâtre. La présence des anges chasse les maladies et la mort. Et pour ce que j'ai fait, cela n'a de prix que sur vos lèvres.

Mademoiselle de Longuefort retira de ses cheveux une longue épingle d'or, terminée par trois diamans enchâssés dans l'or, et la présenta au mulâtre , en lui disant :

— J'ai fait hier mes présens a tout le monde,

OUTKE-MER. 275

excepté k madame Dupuis et a vous. J'ai pour ma bonne Dupuis une paire de bracelets qui lui plaira infiniment, je gage. A vous, Marins, voici ce que je vous donne :

M. de Longuefort parut en ce moment.

Le jour de ^arrivée de Julie , tout Fatelier avait défilé devant elle , et chacun avait eu la liberté de lui porter ses plaintes, ou de lui faire ses réclamations. C'étaient de petites saturnales que le planteur permettait en des circonstances aussi solennelles. Il s'engagea à contenter tout le monde. De plus , la jeune maîtresse avait distribué à chaque nègre deux francs , un franc a chaque négresse, un de- I. 18

'2'jS OUTRE-MEK.

mi-franc aux négrillons. Le commandeur, en qualité de chef, avait obtenu vingt francs, le raffineur de même. Un ralTineur n'est pas moins important sur une bonne babitation. Le chef des muletiers avait eu dix francs.

Dès que Marins fut en état de reprendre ses travaux , on réunit les esclaves de la Estrella sur là terrasse des Ramiers, et les mêmes largesses, accompagnées des mêmes cérémonies , se renouvelèrent h la satisfaction générale. On traita même mieux ces derniers, s'il est possible , a cause de la calamité toute récente , qui ne les avait pas moins frappés que le maître. Mais de ce coup , Julie fut réputée la plus angélique des femmes blanches. Elle y gagna ceci , que son nom devint synonyme de celui de la sainte Vierge , qui est l'image chrétienne la plus honorée parmi les noirs.

11 est certains détails sur lesquels nous croyons inutile de peser ; par exemple : que mademoiselle de Longuefort apprit avec là plus vive douleur la mort de son frère, et que, dans les occasions importantes , cas qui ne

s'était pas encore offert, elle était résolue à ne paraître que vêtue de deuil.

Mais il lui fallait une servante , et elle ne voulait pas être moins bien lotie que les belles demoiselles de Saint-Pierre, à qui elle n'avait vu , pour les servir , que les plus ravissantes filles de couleur. Elle refusa donc tout <:e qui pouvait ressembler à une négresse 5 et M. de Longuefort , empressé de remplir ses moindres vœux , lui promit de la mettre a même bientôt de faire un cboix qui désolerait ses compagnes, voire même les plus huppées. En conséquence^ aussitôt que les chemins , q'ue le mauvais temps avait défoncés, eurent été réparés, le père et la fille partirent un matin , suivis de deux domestiques , munis de parapluies , pour l'excursion dont on devait ramener ce miracle des servantes.

Ils eurent bientôt touché au bourg du Vauclain, qui est une longue rue, coupée de deux ou trois autres, le tout aboutissant a une grande place , où s'élève la paroisse devant laquelle, tous les dimanches, et notamment les premiers

'2So GUTRE-MER.

(Hmanches de chaque mois, se tient un marché très fréquenté. On ne peut dire de cette église, pas plus que d'aucune autre qui existe dans l'île, qu'elle offre la moindre prétention a une architecture quelconque. C'est un bâtiment tant soit peu a la grecque , mais ayant son chœur terminé en demi-cercle et portant sur chacun de ses côtés une chapelle a la manière toute symbolique des églises du moyenâge. Les maisons ne sont pas plus compliquées , ■ quant a l'extérieur du moins. Elles ont un rez-de-chaussée, un étage et un toit en mansarde : nous disons les plus belles. Les greniers y servent de caves. A l'intérieur, on sait quelle est la distribution ; c'est presque obligé. L'escalier donne dans la galerie. Si l'espace ne manque pas , la galerie se répète encore en haut, et la parlie qui est consacrée, en bas, aux salons, aux offices et aux couloirs sert, au premier étage, a établir les chambres et les cabinets. Seulement , comme les gens qui demeurent au bourg ne sont, à de rares exceptions , que des petits blancs , des affranchis, ou des esclaves en journée, c'est-àdire munis de ces billets dont nous avons

OUTKK-IVIER. 281

parlé , le cas de salon est rare, et celui de boutique infiniment plus ordinaire.

Ces boutiques contiennent , pour la plupart , ce qui est le plus indispensable aux babitans , en fait de provisions , telles que vins , morues, maniocs , riz , farine, viande salée et autres denrées de ce genre. Quelques hommes de couleur libres y débitent aussi de la poterie, des bardes pour les nègres , des outils de toute espèce et des ustensiles pour travailler aux jardins.

Les maisons les plus remarquables du bourg sont celles qui jouissent de l'heureux privilège de recevoir les habitans , lorsque , le dimanche, ils accourent, chacun de leur coin, pour assister tous ensemble à la messe. Elles sont au nombre de deux ; d'abord le presbytère , qui est toujours entretenu aux frais des paroissiens et qui ne leur appartient pas moins qu'au curé ; ensuite le logis du plus fort commissionnaire , de celui qui compte parmi ses commettans les propriétaires les plus considérés et les plus riches. Le notaire du lieu se met aussi quelquefois sur les rangs j mais il n'est pas fréquent qu'il

aÔâ

l'emporte ;, h moins que , par une maladresse ou par quelque grossièreté , le curé ou le commissionnaire n'ait blessé quelqu'un de ses hôtes j car alors on les voit tous déloger à l'envi , pareils aux ramiers après la saison des graines.

Mademoiselle de Longuefort avait parfaitement choisi son jour , sans s'en douter. C'était un dimanche, et jamais le marché n'avait été plus nombreux , plus bruyant, plus joyeux. Vraisemblablement le manioc était en hausse. La milice paradait en armes sur la place de l'église. Monsieur le lieutenant -colonel du cinquième bataillon , dit; du Marin , passait la revue , armé de son grand sabre. On devinait à la satisfaction de sa mine , que son bataillon ne comprenait pas moins de quatre paroisses , à savoir , le Marin , la Rivière-Pilote, le Vauclain , Sainte-Anne , formant ensemble huit compagnies , dont une de dragons et sept d'infanterie. Pour l'instant, il n'exerçait que les compagnies du Vauclain , qui marchaient ayant à leur tête le commissaire-commandant du quartier. On distinguait au résumé plus d'officiers que de soldats, ce

qui ne paraîtra pas extraordinaire, si Ton veut bien observer que la milice se recrutant de blancs , la plupart propriétaires ; c'est a qui s'efforcera de ne pas servir sous les ordres de son voisin. Fort heureusement que les gens de couleur formaient à cette époque une compagnie, où les blancs seuls pouvant être officiers , on versait le surplus des ambitions.

Si le soleil n'avait pas été créé , on serait véritablement embarrassé pour donner une idée juste de ces deux personnages , propres aux colonies, le lieutenant-colonel et le commissaire-commandant ! Le premier est plus militaire , le second est plus civil , mais tous deux sont également dignes de nos respects. Ils mettent tous deux la main dans la sphère Tun de l'autre , car enfin le commissairecommandant jouit ordinairement du grade de chef de bataillon. Le commissaire-commandant se glorifie de ce qu'il a de ressemblance avec les préfets des départemens de la France; le lieutenant-colonel de ce qu'il exerce de souveraineté sur les forces réunies ou séparées de quatre a cinq paroisses , pouvoir réel

284 OUTKE-MEH.

en dehors de celui de son anlagonisle. Le gouverneur n'a pas de soin plus difficile que de maintenir l'harmonie entre ces deux Constellations rivales^.

On entrait a l'église , les cloches ébranlaient de leur carillon les murs de la petite paroisse. Ça et la on apercevait des groupes de blancs qui s'étaient dispensés de la revue, et qui, debout sur le pas des portes, parlaient politique, ou montaient des brelans, a dix ou quinze doublons la cave.

Mademoiselle de Longuefort parut tout d'un coup a l'entrée delà place. A l'aspect de cette jeune fille qui gravissait cette montée , en faisant voltiger si impétueusement le plus fougueux cheval du monde, on ne s'imagine pas quel mouvement courut dans la foule. Un grand silence se fit , et tout s'arrêta pour la voir s'avancer. Couvert d'écume , les oreilles dressées et donnant de la tête , le cheval de mademoiselle de Longuefort ressemblait à la fureur obligée de ployer sous la grâce. Le marquis venait à la suite , suivi lui-même de Ses deux noirs munis de parapluies. Les eu-

rieux eurent bientôt encombré la rue. Les saluls pleuvaient de toutes paris.

Le marquis prit les devans. On sa^luait toujours.

— C'est ma fille , messieurs , dit-il en s'adressant aux plus vieux, que les jeunes avaient, par respect , laissé parvenir jusqu'à son étrier.

Tentes ces têtes blanches se découvrirenl.

Un des plus considérables tint la bride du cheval , un autre présenta sa main a la belle amazone. Elle sauta a terre, avec la légèreté d'un cabri. Le commissaire-commandant réclama , comme un honneur , de la conduire jusqu'au banc paroissial du marquis ; et quand elle passa devant la revue , M. le lieutenantcolonel inclina devant elle le grand sabre dont il était armé.

La messe dite , Julie repartit au milieu du même empressement. Le marquis dirigea sa troupe vers les pitons du Vauclain , car on allait chez ce M. Nicole , père de Flora , si Ton s'en souvient.

Depuis long temps, M. Nicole fatiguait de lettres le vieux planteur, à qui il voulait

vendre absolument de jeunes mulâtresses , dont M. de Longuefort n'avait eu que faire jusque-la. Mais h présent il était enchanté que roccasion se présentât de pouvoir elre utile à un honnête Européen , en proie aux plus tristes nécessités , s'il fallait en croire les termes dans lesquels se plaignait le modeste caféier. M. de Longuefort ne connaissait pas M. Nicole.

Peu a peu le chemin se rétrécit , les champs de cannes devinrent plus rares , les bois commencèrent , ou les vastes terrains incultes. On atteignait le pied de la montagne. La terre était houleuse, c'est-a-dire qu'elle imitait de plus en plus ce mouvement onduleux que l'on remarque aux vagues qui vont se briser.

La montagne du Vauclain n'est pas d'une seule pièce comme la plupart des montagnes; c'est un assemblage confus de mornes que l'on dirait avoir été entassés; jusqu'au faîte cependant, où le caractère change, et où la matière volcanique affecte tout d'un coup les formes coniques qu'on sait être particulières aux montagnes à pitons. Avec la plaine finissent les sucreries. A mesure que l'on monte, naissent

et foisonnent les caféières , les cacaotières et les petites habitations dites « wVre<5. Les productions de cette espèce ont besoin de la fraîcheur du terrain pierreux des hauteurs.

C'est sur ces divers échelons que perche toute la petite propriété , qni regarde avec envie les plaines du quartier, paradis où elle tend sans cesse , mais où il est bien rare qu'elle arrive ! Là sont réfugiées des grandeurs déchues 5 d'anciens maîtres de sucreries que les accidens de la nature , les complots des esclaves , ou les tristes hasards du jeu ont relégués parmi ces pieds de bananes, leurs délices aujourd'hui ! La vivent quantité d'Européens qui ont oublié leur douce patrie, les uns , philosophes insoucians et contens de peu 5 les autres , vils ivrognes qui se partagent éternellement entre leur négresse et leur pot de tafia. Là fleurissent dans une ignorance égale à la joie de leur santé , de candides et pauvres créoles qui n'ont souci que de bien aligner leurs lisièfes et de mener à bon port leur récolte de cacao. Là se trouvent les quelques propriétés qui peuvent appartenir, dans le quartier, à des nègres et

288 OUTRF.-MKK.

à des mul;\lrcs. Tout ce qui est dit ici de la montagne du Vauclain peut s'appliquer aux autres hauteurs qui distinguent différentes paroisses de l'île.

Mademoiselle de Longuciort était une imagination trop vive, trop excentrique, dironsnous même, pour ne pas goûter avec passion les nouveautés du spectacle qui lui apparaissait si subitement. Elle avait été emmenée en France par une sœur de sa mère , et cette tante morte , on avait continué a donner à la jeune créole une éducation digne du rang qu'occupait sa famille. Il était arrivé dans la maison de M. de Longuefort le contraire de ce qui se fait ordinairement aux îles , où l'usage est de garder les filles et de n'envoyer en Europe que les garçons. Le feu comte avait été élevé dans Fîle même. Si on lui a remarqué quelques vices , dont le cachet est plus européen qu'américain , c'est que vivant avec son père et subissant l'influence de cette majestueuse figure , il avait fini par s'imprégner de ses goûts , mais de telle façon que ce qui était qualité chez l'un , était devenu vice chez l'autre. Mais revenons a sa sœur. Elle

n'avait supporté qu'avec une excessive impatience , d'être arrachée au ciel sous lequel elle était née , et aux coutumes qu'elle avait pratiquées les premières. Cependant il avait bien fallu se soumettre. On lui avait fait entendre que c'était pour son plus grand avantage; on avait ajouté qu'aussitôt son éducation achevée , si c'était toujours son penchant de s'en retourner en Amérique , rien ne l'empêcherait de se contenter. Jamais pourtant on n'avait pu façonner entièrement cette créole aux modes françaises , ni lui extraire du caractère certaine pointe de bizarrerie qui l'entraînait d'amour vers toutes les choses placées en dehors des limites ordinaires. Jusqu'ici , c'était particulièrement dans sa toilette qu'avaient percé les bizarreries de son goiit. Ainsi on a pu déjh l'avoir remarqué , le lendemain du jour de l'ouragan , eile était coiffée de plumes d'aras. Aujourd'hui elle portait un chapeau de paille de riz , sur lequel elle avait attaché de ses propres mains , et avec une incroyable adresse, un riche bouquet d'ama- . ryllis. Elle était charmante.

Du reste on eût pu dire que ce vif entrai-

2290 OUTIIE-MEU.

iicment à rcxlraordinairc était de famille. Le comte , frcre de Julie , avait défrayé , sa vie durant, toute la poésie moqueuse des noirs. Il ne se chantait pas une chanson, qui n'eût été composée sur quelqu'une de ses originalités.

Pour de semblables caractères, on comprend aisément que les vieilles sociétés soient des boîtes bien gênantes, et qu'il fasse bien meilleur dans ces mondes, jeunes et neufs, où tout étant moins réglé , tout est plus indulgent'et plus facile. En effet, Julie n'avait pas été plutôt a la Martinique , que sa santé, débile jusqu'alors, avait pris de la consistance y qu'un éclat surnaturel était descendu dans ses yeux , et que le printemps qu'elle avait trouvé au rivage, l'avait saisie elle-même et abreuvée , comme un jeune arbuste , de vie et de passion. On eût dit que le vaisseau qui l'apportait de France l'avait, tirée d'un tombeau, et qu'elle n'était née que du moment où elle avait posé le pied sur la terre natale. Le soleil l'avait ranimée. Elle ressemblait à ces plantes qui , rabougries et mal venues dans l'ombre , grandissent et s'épanouissent

OUTRE-MEK. 2g 1

dèfs qu'on leur prodigue le jour et la chaleur. Entre cette nature et cette jeune lille , on sentait qu'il existait une insoluble connexité , des rapports aussi nécessaires que de mère k fille ; tels enfin qu'il fallait qu'elle vécût aux Antilles, ou qu'elle ne vécût pas du tout.

Aussi était-ce avec une joie brûlante et une avidité non moins singulière dans les yeux, qu'elle saisissait chacun des sites que chaque pas en avant faisait jaillir. Elle était , on le sait, une hardie cavalière, et cette audace mêlée au bonheur de se retrouver dans son centre, la poussait au galop dans des sentiers, où les nègres eux-mêmes n'avancent qu'avec précaution. Tantôt le chemin se tordait, comme une corde, autour des flancs de la montagne; tantôt et presque subitement, il descendait dans des profondeurs, où à travers de vieux arbres confondus ensemble, roule avec fracas un torrent dont on ne devine ni l'origine, ni la fin. Ou le chemin remontait, véritable échelle, mouillé çh et là par les sources qui s'échappent des terres éboulées. Il remontait, remontait en se rétrécissant, en s'élargissant , puis encore en se rétrécissant,

1292 OtITRE-MER.

hérisse de rochers et semé de cailloux sur lesquels Iréhuche le pied des chevaux , ou traversé par des branches d'arbres vierges et par des touffes voltigeantes de lianes accrochées çk et la, comme des filets. Presque continuellement la petite troupe longeait des précipices, et quels précipices ! les uns mystérieusement voilés, tant les branches, en se croisant, ont formé une bourre épaisse j les autres, ouverts, apparens, de vraies gueules de monstres, creusés quelquefois sous la route qui semble alors être tracée dans l'air ^ armés au fond de troncs d'arbres cassés par l'ouragan , de longues masses de rochers pointus secoués par le tremblement déterre, gouffres horribles où s'altère et tremble la lumière du jour!

On s'imagine si , dans ces inistans, M. de Longucfort surveillait le cheval de sa fille. C'était une bête d'espèce créole. Sans être doué de Télégance et du port élevé des chevaux anglais , il avait néanmoins une impétuosité et un aplomb à sa race propres, et un aplomb surtout qui faisait que jamais il ne bronchait dans ces escarpemens , 011 bron-

OUTRE-MER. QQS

clier , c'est tomber ; ou tomber , c'est se décbii'er en morceaux à toutes ces saillies de terre , de pierres et d'arbres.

Mais après ces spectacles horribles , ils en surprenaient de plus calmes et de plus doux. U ne faut même pas croire que tout ce qui était horreur était accumulé , comme nous l'avons fait, pour la meilleure intelligenee de ces sites. Ces caprices désordonnés d'une nature trop puissante étaient coupés de charmans repos, de rêves délicieux , d'évocations vraiment magiques. Le bord des falaises était parfois plus éblouissant que les plus somptueuses robes royales ^ des fleurs américaines y flottaient par bouquets. Ici c'était un groupe d'arbres enlacés dans une molle attitude ; plus loin, des rangées de citronniers couverts à la fois de fruits, de fleurs et de feuilles. Les manguiers que l'on retrouve partout , se courbaient , comme des poètes rêveurs , sur ces abîmes , où par intervalles s'ouvrait une large nappe d'eau , culbutant en cascade d'assise en assise. Ou les flancs des mornes préparés à la main , vaincus par le travail de l'homme , s'oflraient a l'œil , tout enrichis ,

dans leur partie grasse et profonde, de mil gros et petit ; h leurs pieds, sur le bord des rivières, d'herbe de Cosse. D'autres habitans trouvant leur terrain assez fort et assez profond , y avaient planté des ignames , cette espèce de betteraves dont la peau est épaisse, iné^ gale , couverte d'une épaisse chevelure et d'un violet tirant sur le noir. A côtéMe cette verdure courante , pidlulait la patate , cette pomme de terre sucrée , providence de la table de tous les pauvres diables juchés sur ces montagnes. Il yen a de plusieurs espèces que l'on peut réduire a trois principales, les blanches, les rouges et les jaunes. On ne saurait penser avec quelle sollicitude, le petit habitant qui n'a pas de froment chez lui, regarde se développer cette feuille qui n'est pas plus grande qu'un écu. Mademoiselle de Longuefort demanda quelles fleurs portaient les patates, et son père lui répondit une double violette, à la coujeur près qui est jaune. Et continuant sur cette matière, le vieux planteur qui l'avait expérimentée a fond, enseigna k sa fille comment la patate devient tour à tour légume, ou pain, ou purée, ou

fruit pour le dessert, sorte d'universalité qui ne la rend pas peu précieuse a ses amateurs. Puis il entama les couche-couches , les choux caraïbes, les topinambours, enfin toute la série des légumes de cette famille , que nous désignons aux colonies sous le nom général de petites nourritures. Un énorme pied d'acajou ayant donné nar hasard au milieu de la causerie , le marquis de recommander aussitôt a celle qu'il instruisait, de ne jamais confondre , comme il l'avait entendu faire k un jeune homme ignorant, l'acajou que les Espagnols appelaient cèdre , avec l'autre acajou qui porte de si beaux fruits jaunes et rouges , surmontés d'une noix. Il lui faisait observer qu'autant le premier est droit , élevé, chargé de feuilles longues et étroites , semblables k celles du pêcher européen , autant le second €st mal tourné , de taille petite, grand tout au plus comme un abricotier, k feuilles larges et kl)ranches tordues.

Ces diverses scènes étaient solitaires, ou animées par la présence d'esclaves qui travaillaient, ou qui mangeaient en se reposant. Tantôt le paysage était vide j on n'apercevait

ÙC)G OUTRE-MFn.

ni hommes, ni maisons. Les toits de letes do cannes, ou les toits plus aristocratiques d'cssentcs du nord disparaissaient , enlevés subitement par un accident de la route , ou peu à peu par les vapeurs de l'éloignement. On se trouvait seul au milieu de ces mornes bizarrement entre-coupés de fonds et de falaises, oii le vent en courant sur la cime de toutes ces plantes et à travers les feuillages de tous ces arbres, réveillait autant de suaves odeurs que de mélodies ineffables. Tantôt le silence était universel, et tout d'un coup le siffleurde-montagne s'élançait d'un calebassier ou d'un goyavier, en jetant son cri aigu. Ou le pas des chevaux dispersait dans l'air un bouquet de jeunes colibris pendus à des fleurs.

Cependant on était monté, descendu et remonté, et l'on atteignait enfin le terme du voyage, le royaume perdu de M. Nicole. Un des deux nègres qui suivaient M. de Longuefort, il avait long -temps vécu marron dans ces hauteurs, dénicha la maison au milieu d'une forêt de balisiers, de bananiers et de corossoliers. La cavalcade pé-

0UTR1'>MEK. 2gj

nétra jusque devant le glacis et fut reçue par les cris et par les battemens de mains d^une foule de petits mulâtres tout nus. On devine quel fut l'accueil. M. Nicole se précipita, protesta de ses senlimens, de son dévouement, et par des soubresauts réitérés, il essaya de témoigner a ses nobles visiteurs, combien il était flatté de leur visite.

C'était une chose amusante à voir que M. Nicole, en même temps que c'était une chose hideuse a étudier, comme on l'apprendra tout à l'heure. Il était de sa personne aussi rond que la lune; ou mieux , il formait trois boules , dont sa tête la première , son corps la seconde , et ses jambes et ses pieds la troisième. Ses bras avaient l'air d'avoir été accrochés par hasard a son individu, et Dieu sait cependant s'ils lui étaient utiles pour attirer les doublons et les gourdes. Tout cela était très petit et fort laid. Il avait les cheveux courts , le nez gros , la bouche large , et par-dessus le marché , il riait toujours. Quoi qu'il fît, il riait; c'était sa monomanic. Cet homme donna à penser au marquis : h la jeune fille il fit peur.

2i)b OUTRE-MER.

Il était accompagné d'un autre monsieur, espèce de ver palmiste , long et niais, sorte de rat qu'il faisait l'effet de couvrir de bave, à la manière des serpens, afin de le mieux dévorer. C'était un sien voisin qui avait besoin d'espèces pour soutenir sa cacaotière et venait se remettre entre ses mains, dont probablement il avait entendu vanter la cbarité . Comme tous les gens qui s'apprêtent à demander de l'argent , l'infortuné se perdait en détours sur vingt sujets qui n'étaient pas celui qu'il avait hâte d'aborder. Mais l'impitoyable caféier, qui avait trouvé moyen d'être usurier jusque dans cette aire, le laissait aller, sans l'aider autrement que par d'énormes éclats de rire.

Il présenta sa patte k mademoiselle de Longuefort après quelques cérémonies, et l'introduisit dans sa case, vraie baraque de nègre : et lorsqu'elle eut pris place sur une chaise branlante, il lui offrit un verre de tafia mêlé a du gros sirop , galanterie que *Tulie eut peine à repousser sans rire. Le marquis répondit que pour sa parif, il n'avait pas soif et n'était pas fatigué j que pressé

même de repartir, il serait heureux que M. Nicole lui montrât sans tarder l'atelier, parmi lequel sa fille devait choisir une servante.

L'honnête caféier s'inclina de plus belle , passa la main deux ou trois fois sur la prospérité de son ventre , et de sa grosse voix , il rappela la \ieille négresse qui avait apporté le tafia et le gros sirop. 11 lui donna une petite tape sur la joue, et lui ayant dit chère ^ incongruité qui fit rougir jusqu'à ses blonds cheveux la pauvre Julie ! il lui commanda de sonner la cloche , pour réunir toute sa né graille. Ce fut son mot.

On quitta l'appartement , qui était entièrement meublé comme la chambre d'un commisvoyageur français, sauf quelques branches de latanier étendues contre le mur, en guise de pahssadcj et l'on gagna un berceau de pommes de liane, sous lequel on se mit a causer en attendant. Le créole fluet et en peine d'argent avait suivi. Il marchait a côté de M de Longuefort , avec lequel il traitait tout à-fait d'égal a égal. Elevé en ces montagnes dont il n'était jamais sorti , il offrait l'image encore intacte et assez rare du vrai créole ^

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pour qui l'unique supériorité consiste h jouir d'une peau blanche; tandis qu'au contraire l'Européen , M. Nicole , façonné aux vieilles mœurs , se confondait en égards aussi bas que risibles. Il ne prononçait pas un mot sans tirer la jambe et sans dire : monsieur le marquis.

A propos de rien, le voisin du caféier risqua la conversation sur le manioc, et dès qu'il s'aperçut que mademoiselle de Lx)ngue'" fort ne dédaignait pas de lui prêter attention, il en profita pour se plaindre de la récolte qui n'avait pas été bonne; ajoutant que la prochaine ne promettait guère davantage ; qu'il en avait bien planté cependant des trois espèces, de la grise , de la rouge, et de la violette; mais qu'au lieu de venir a six ou sept pieds, comme cela se voit , et la racine de la grosseur du bras; point du tout , racine et bois, tout était resté méchant et petit. Julie, pour le consoler, lui répondait que peut-être il avait mal préparé son manioc; k quoi il répliquait avec vivacité que son manioc ne pouvait avoir été mal préparé , puisque toujours il était Ta, lorsque les nègres creusent

OUTRK^MER. 3oi

la terre pour le planter , ou lorsqu'ils l'arrachent et le jettent dans des canots pleins d'eau, d'où ils le tirent, le lavent, et le râpent ; qu'il le faisait passer à la presse luimême, pour le débarrasser de ce jus qui est un poison; enfin qu'il ne quittait sa marchandise , depuis qu'il la prenait en boutures, qu'a l'instant où il la livrait aux mains de l'acheteur. Mais il ajoutait que le pire de la chose, c'était qu'il n'y avait plus de patriotisme a la Martinique , que les créoles ne se soutenaient plus comme autrefois et que bien au contraire , les riches habitans se concertaient pour la ruine des petits , en faisant baisser le prix de toutes les denrées. Que son cacao n'avait pas eu meilleur sort que son manioc , qu'il était pourtant excellent , et que pour pfeuve , il priait mademoiselle d'en accepter deux ou trois bâtons qu'il avait dans la poche. Julie accepta avec empressement et lui conseilla de ne pas se désespérer ; que son père, M. le marquis de Longuefort, lui pourrait prouver, k lui , que les riches habitans ne songent qu'à aider leurs frères et leurs amis^ pauvres ou non , et nullement

v'>03 OUTRE -MER.

il profiter de leurs embarras. Le colon qui écoutait sa fille , a ces paroles donna tout de suite les mains , et d'un air tout-a-fait dévoué. Il pria le voisin de venir aux Ramiers pour causer de ces petites affaires. M. Nicole en fit une grimace plus amère cent fois que celle d'un chat, sur la queue duquel on aurait marché. C'était une poule qu'on lui arrachait. On juge s'il maudit la petite sotte, tout en s'associant aux éloges que le digne père prodiguait à sa fille sur son bon cœur.

Mais l'atelier apparaissait a travers les pieds de café , et le caféier espéra bien se rattraper de ce côté. M. de Longuefort fut surpris d'un nombre aussi considérable d'esclaves sur une habitation , dont l'apparence était plus que chétive 3 mais sfe retournant vers le vénérable vieillard, propriétaire, négociant et usurier, il le félicita sur ce qu'il voulait bien appeler sa misère. M. Nicole riait. Ces esclaves étaient au nombre de trente, hommes et femmes; et ce qui n'était pas peu remarquable , pas un d'eux n'était nègre. Ils s'échelonnaient au contraire dans

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ce sens , à parlir du mulâtre pour remonter au griffe. La couleur rouge foncée était cependant la dominante. Surprise , Julie se pressa naïvement contre le planteur. Ces hommes étaient tous si jeunes et si beaux î ces femmes surtout si belles, si délicates, si peu destinées, on eût dit, a de si rudes travaux ! Tout ce monde était à peine vêtu , et marchait couple par couple.

Le voisin, à qui la gaîté était revenue , en fit l'observation. Et M. Nicole de répondre , toujours en riant :

— Bon ! bon ! c'est que je pousse a la reproduction de l'espèce, moi! Vous autres, les grands habitans , ajouta-t-il en se retournant vers M. de Longuefort , vous descendez peu dans des détails de cette nature. Cela vous répugne, a vous autres. Mais moi, pas si bête ! je me mêle de leurs amours , je les encourage , leurs amours. Cela me rapporte, a moi. ¥ a-t-il une commission a faire, vous, vous envoyez un nègre; moi, j'envoie une de ces jolies mulâtresses. C'est tout profit, j'en suis sûr. Et songez que cela

3o4 OUTKE-MER

no gêne en rien leurs amours à poste fixe. Que voulez-vous ? il faut bien vivre.

' — Comment donc î s'écria le voisin.

Julie était consternée. Une femme élevée en France ! Et à l'atroce gaîté de cet homme développant son étrange industrie, elle regarda son père , comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas. Le visage du marquis était plein d'un froid mépris. Et cependant M. Nicole ne disait pas tout !

— Vous êtes Européen, père Nicole? reprit le voisin.

— Oui, certes, Européen. Et j'en suis lier !

— Moi aussi , répliqua le créole.

— Monsieur, continua le marquis, votre atelier est superbe. Mais me permettrez-vous de vous communiquer une observation? Pourquoi donc vos esclaves , hommes et femmes , se ressemblent-ils tous ainsi? Font-ils vos commissions, par hasard, au même Heu? On dirait plutôt de frères et de sœurs , que de maris et de femmes.

— Voila, voilà, répondit M. Nicole. Ils s'aiment, parce qu'ils se ressemblent, et ils

OUTRE-MER. 5o5

se ressemblent , parce qu'ils s'aiment. Voilà. Mademoiselle de Longuefort se hasarda à prendre la parole.

— Il me semble , monsiem* , dit-elle avec assurance, je vous demande pardon de ce que je vais dire, mais il me semble que les uns et les autres ont dans le visage un certain air de famille avec cette négresse qui nous servait tout a l'heure.

— Et a quoi mademoiselle remarque-telle cela?

-^' Au nez de cette négresse qui n'est pas comme celui de tous les nègres. Son nez est droit, presque grec, comme on ditj tandis qu'ordinairement le nez des nègres est plat et écrasé.

— Tiens ! c'est vrai! s'écria le voisin.

— Ah! vous trouvez ! murmura en ricanant M. Nicole. M. de la Jéromière, j'aurai l'honneur d'envoyer toucher, demain, l'effet de quatre cents gourdes que vous me devez depuis si long-temps. C'est à regret , monsieur, mais les affaires

— Monsieur, interrompit le père de Julie, je vous prie de ne pas nous distraire de celles

3o6 OUTRE-MER.

que nous traitons en ce moment. Voyons, ma fille, fais un choix. Les airs de famille de l'atelier de M. Nicole ne nous regardent pas.

Ces jeunes esclaves étaient rangés sur une même ligne , la plupart appuyés sur leurs houes. 11 yen avait de tout âge, depuis treize ans jusqu'à vingt-cinq. Visages remarquables en effet par la suave correclion des traits et par les tons forts et pleins de leur peau ; mais du reste visages oii l'abrutissement était imprimé. Ces êtres vivaient, on ne peut pas dire qu'ils pensaient. C'était de la jeunesse, de la virilité, aussi brutes que l'enfance.

A l'écart, seule, était assise sous un tamarin une grande fille vêtue différemment du reste de ses compagnes, avec une sorte de richesse particulière aux femmes de couleur de Saint- Pierre, l'œil étincelant et tourné sur ce qui se passait. Le commandeur de ce mystérieux atelier, armé d'un fouet ployé en deux , l'invitait très rudement h venir prendre son rang. Elle refusait.

OUTRE-MER. ^ So^

Julie s'avança vers elle, et lui demanda pourquoi elle n'obéissait pas.

— Mademoiselle, répondit la mulâtresse, j'ai perdu a la ville le goût et la force nécessaires pour les travaux qu'on veut aujourd'hui m'imposer. D'ailleurs j'ai des chagrins. Je me laisse battre, comme vous voyez, et ce qu'il y a de plus drôle , reprit-elle avec un fixement d'yeux singulier, c'est que celui qui me bat est mon frère , et celui qui me fait battre, mon père.

Elle montra en même temps M. Nicole.

— Misérable mule! s'écria l'Européen en levant son bâton.

La mulâtresse ne bougea pas.

— On voudrait aussi , continua-t-elle , me donner des amans; peut-être mes frères !

Le bâton allait tomber, mademoiselle de Longuefort l'arrêta :

— J'achète cette fille, cria-t-eîle. M. Nicole voudra bien lui pardonner. Quel est votre nom, ma chère? demanda- 1- elle h l'esclave;

3o8 OUTRE-MER .

— On me nomme Flora. J'ai Icnu h Saint- Pierre un magasin de liqueurs.

— Voulez-vous me suivre ?

— Partout où il vous plaira.

— Voilà qui est conclu ; vous êtes a moi , et vous serez contente, vous verrez.

Le marché fut vite terminé et Ton se remit en route. Le marquis eût craint que la nuit les surprît dans ces hauteurs. Flora monta en croupe derrière l'un des deux esclaves, et ainsi disposée^ la petite troupe descendit rapidement.

Le premier soin de mademoiselle de Longuefort, dès qu'elle eut donné à sa nouvelle servante le temps de se reconnaître , fut de la faire venir dans sa chambre, en présence de madame Dupuis , pour la questionner sur ce qu'elle pouvait déjà savoir du métier qui allait être le sien. Flora surprit cet aréopage par l'étendue de ses connaissances , et surtout par la manière distinguée dont elle ne I. 20

,)10 OUTRE-MEIl.

cessa pas un moment de répondre. Un pareil choix d'expressions, des sentimens aussi développés , jetèrent Julie et la vieille gouvernante dans l'ébahissement. Julie disait qu'elle avait découvert une merveille; madame Dupuis , qu'on n'avait jamais entendu , de mémoire de créole , une mule s'exprimer avec cette noblesse et cette pureté , et qu'elle voyait bien à ces signes , qu'on ne l'avait pas trompée , quand on lui avait prédit à Saint- Domingue la fin des colonies. Ce qui acheva de concilier a Flora le suffrage de sa maîtresse , ce fut l'extrême discrétion qu'elle mit k s'ouvrir sur le compte de M. Nicole. Elle avoua même, comme une faute quelle se reprocherait long-temps, la colère pendant laquelle elle s'était permise de si graves accusations contre lui.

C'était bien de la bonté ; car après tout, on sait quel était M. Nicole, et à qui il s'adressait , lorsqu'il avait choisi la malheureuse pour seconder ses infâmes calculs. Il s'adressait à une femme qu'il arrachait de la ville , c'est-à-dire du seul lieu où battait son *cœur , puisque c'était là qcie vivait celui qu'elle

OUTRE-MER« O 1 i

aimait; à une femme déjU irritée d'être dédaignée et d'avoir prêté a rire aux jeunes* fous jadis amoureux d'elle ; a une femme enfin qui allait se venger et qu'il avait obligée de partir. Aussi comment était-elle arrivée sur sa caféière, l'esprit gonflé de haine, miné d'incertitudes, et se promettant bien qu'elle ou rien , ce serait exactement la même chose pour le barbare qui ne s'était pas rendu à ses prières. L'aigreur s'en était mêlée. M. Nicole n'était pas tendre , et l'on s'était d'abord étudié à rompre k tout prix ce caractère indomptable; et sentant que c'était peine perdue, on avait donné ensuite dans un régime contraire; mais trop tard et par conséquent avec même issue ; la tigresse était restée tigresse. Elle se consumait dans sa propre douleur , mâchant et remâchant toujours son amour au désespoir; vivant, mourant et ressuscitant de sa ^vieille plaie. Or, pour un homme qui poursuivait la reproduction de l'espèce, jamais fille ne s'était plus mal rencontrée. Elle n'avait voulu choisir d'amans ni parmi les uns, ni parmi les autres , ni au-dedans , ni au-dehors. Rester vierge , tel était son vœu. On se

ligure si elle avait été vendue avec plaisir.

Le plaisir fut égal de son côlé. Elle se rendit aux Ramiers , trop heureuse d'abandonner cette solitude , oii l'on vivait séparé de toute communication , n'ayant pour compagnie que les arbres et les oiseaux • car ses frères et ses sœurs d'infortune la fuyaient, ne la comprenant pas , ou la soupçonnant de vouloir leur jeter à.ç,?> piaïes , c'est-a-dire des sortilèges. Elle espérait que dans la plaine, le bruit de ce qui se passait à Saint-Pierre lui arriverait quelquefois au moins, et que puisque M. de Longuefort connaissait Marins, le hasard, ou quelque autre bon dieu , le lui amènerait peut-être un jour.

Apprenant qu'il était la , près d'elle , à quelques centaines de pas, derrière ce morne qui s'élève entre les Ramiers et la Estrella , sa joie pensa devenir délire. C'était une fille qui aimait bien, et d'autant mieux, qu'elle aimait malheureusement.

Mais s'il était là , de l'autre côté de ce peu de terre , il y était avec une femme , avec une femme qui était la sienne et qu'il faisait profession d'aimer, que peut-être il aimait! et

OUTRE-MER. 5l3

le sourire de Flora , comme un soleil derrière un nuage , disparut. A peine il avait lui. Elle sentit qu'elle s'était trop hâtée d'espérer. Cependant quand on aime avec cette frénésie, on ne doute même pas de l'impossible; et ne se rendant pas trop compte de ce qu'elle faisait , elle attacha sur son front son plus beau madras et elle partit pour la Estrella. Nous devons ne pas oublier de dire que son plus beau madras n'était guère beau. Sa brillante défroque d'autrefois , son père s'en était emparé et l'avait distribuée à celles des femmes de son atelier qui avalent eu le plus d'enfans. Flora n'avait conservé que les verroteries qu'elle portait au-dessus des chevilles de ses pieds , à la caraïbe. Elle était donc méchamment vêtue, mais telle qu'elle, c'était toujours Flora, la reine des mulâtresses, comme l'avait appelée M. Charles de Longuefort , en faisant allusion à l'éclat de ses charmes et aux taches blanches qu'il disait , comme des perles , couronner son front.

Chemin faisant, et de plus en pkis réveillant le passé pour mieux analyser le présent, elle se demanda si la mort du comte qui était

5l4 OUTRE- MER.

restée inconnue et impunie, ne se rattacherait point par hasard aux intrigues qu'elle avait nouées. Quand elle songeait a la manière mystérieuse , terrible , sauvage , dont ce jeune homme avait été emporté , elle était frappée de doutes singuUers. Il lui semblait que celte vengeance portait un nom plutôt qu'un autre , et que d'après les notions qu'elle avait du caractère de Marius, lui seul pouvait avoir osé un coup si hardi. Elle se promit de ne rien néghger pour approfondir ce mystère , quoique d'un autre côté elle ne se dissimulât pas que celui qu'elle soupçonnait, était protégé par mille faits et par mille circonstances.

Elle était arrivée pendant ce temps devant la maison de la Estrella. Il était une heure, elle ne rencontra personne. Les nègres étaient dans leurs cases ou à leurs jardins, les économes à leurs afifaires. Elle poussa la porte de la galerie et entra prestement ; le cœur lui manquait. Cette galerie aussi était déserte , ou du moins elle parut l'être a la mulâtresse. Les jalousies étaient rabattues , on n'y voyait goutte. Fatiguée et d'ailleurs saisie d'émotion de se trouver en des lieux si pleins de lui ,

OUTRE -MER. 5l5

elle tomba dans un fauteuil , résolue d'attendre que la fortune vînt la tirer de ce pas.

Soudain une voix creuse retentit. Cette voix partait du coin le plus éloigné de Tappartement et lui demandait qui elle était. Elle se leva avec frayeur. Au fond de la galerie qui était très longue , une forme de femme était assise sur une natte , dans Fombre ; autant qu'on pouvait voir , les jambes étendues et la tête ballant , comme celles des bestiaux qu'on mène à la boucherie . Ce pouvait être un fantôme.

La mulâtresse se remit , puis répondit qu'elle était Flora , la servante à mademoiselle de Longuefort.

La femme de la natte , car c'était une femme , fit un brusque mouvement , accompagné d'un cri de surprise , comme si elle eût reçu une blessure.

Plus étonnée encore , Flora se hasarda a questionner à son tour.

— Est-ce que vous me connaissez ?

— Oh ! oui , répondit la voix , je ne vous connais que trop.

5l(> OUTRE MER.

— Et qui cles-YOus donc ? On ne distingue rien ici.

La forme obscure se releva de la natle et se mit a se traîner péniblement vers le fauteuil oii s'appuyait la mulâtresse. Flora aurait bien souliaité s'en aller, car elle commençait a ne plus trop rien comprendre de ce qui se passait , mais son corps, de peur, était hors d'état d'exécuter sa volonté. Celte femme la saisit par le bras , et l'ayant entraînée vers la porte , elle l'ouvrit et la chambre fut baignée d'un rayon de soleil qui les montra l'une à l'autre , qui montra Jeannette a Flora.

Elles s'envisagèrent d'une façon inouie.

— Je sais ce que tu viens chercher , dit la négresse.

Flora n'écoutait pas. Elle fixait tout ce qu'elle avait d'yeux sur celle qui lui parlait.

— Quoi ! reprit-elle enfin lentement et avec une émotion vraiment honorable pour une rivale, quoi ! c'est Ta Jeannette, celle qu'on nommait la petite Jeannette à cause de sa pétulance , de sa gentillesse !

La femme de Marius était immobile ; mais quoique son visage et tous ses mouvemens

OUTRE-MER. Siy

fussent en quelque sorte frappés de stupidité, il lui rayonnait une lueur dans les regards , qui prouvait que cette secousse avait réveillé pour le moment son intelligence endormie.

Elle sourit amèrement et répondit :

, — Oui, c'est elle, c'est la petite Jeannette que vous aimiez tant! Elle s'en est bien souvenue depuis.

— Avec regret , j'espère.

— Comme tu dis , Flora , nuit et jour avec regret.

— Quoi ! c'est vous ! recommença Flora , mais si vous ne me l'assuriez pas , en vérité , je refuserais de le croire. Est-ce bien possible? Que s'est-il donc passé, et pourquoi vous , que j'ai quittée si heureuse et si florissante de santé, vous retrouve-t-on en ce piteux état? Vous avez les yeux éteints , bouffis , entourés d'un cercle profond et olivâtre.

— C'est vrai , répondit l'autre.

— Vos pieds sont enflés • vos jambes aussi , je gage. Vous , Jeannette, vous qui aviez les pieds plus déliés que les ailes des colibris !

— C'est encore vrai ! Vous voyez bien tout cela ? L'enflure monte , ma chère , monte ,

5l8 OUTRE-MER.

comme le matin , au bord de la mer , vous savez , quand l'eau avance petit a petit.

— Et vous n'avez pas peur ? ma bonne Jeannette.

— Non , ma bonne Flora, au contraire.

— J.e ne vous comprend pas , car enfin c'est c'est la mort !

— Croyez-vous , mon amie ?

— Si vous voyiez vos dents ! Elles eflfraienl tant eUes sont blanches! Est-ce que vous n'êtes pas heureuse ?

— Qui dit cela ? Mon mari le tuera! Je n'ai jamais dit cela !

Ces dernières paroles furent prononcées subitement et de l'air effaré d'une personne qui se réveille. Flora avait d'abord reculé. Elle se rapprocha doucement : puis , d'une façon amicale , elle voulut prendre la main de Jeannette , mais Jeannette retira sa main avec une sorte de crainte. Flora était déroutée. Tout ce que disait et faisait la négresse depuis qu'elle était entrée dans la galerie, elle ne se l'expliquait pas ; elle aurait volontiers parié qu'elle rêvait. Cependant elle insista si vivement , que la main rebelle se dé-

OUTllE-MER. 3 19

cida enfin à s'ouvrir. Elle s'ouvrit donc , et elle était pleine.... de terre.

— Ah ! dit la mulâtresse , je commence a comprendre. Est-ce que tu manges de la terre ?

Sans lui répondre , Jeannette la conduisit du côté de sa natte. Elle souleva cette natte et montra à la servante stupéfaite plus de vingt carreaux de marbre qui avaient été déchaussés , et sous chaque carreau , il y avait traces d'ongles qui avaient creusé et enlevé la terre.

Flora n'était pas assez pervertie pour se réjouir d'une semblable découverte , ou du moins si elle aperçut la-dedans la fin de la vie de sa rivale , c'est-k-dire le commencement ou l'espérance de son règne , elle ne laissa rien transpirer d'un aussi atroce sentiment.

— Et ton mari? demanda-t-elle à voix basse.

— Mon mari! Ah! il est au jardin. Quand il revient, j'étends ma natte sur ces carreaux.

— ^ Voulez-vous que je le lui apprenne? -- Quoi ?

v'SsO OUTKE-MER.

— Que VOUS mangez de la terre.

— Non , je ne le veux pas. A quoi servirail de le lui dire ? Pour l'afïligcr ! Je vous l'ai montré , a vous , parce que je suis bien sûre que vous ne me trahirez pas.

— Mais ce n'est pas sûr.

— Je le parierais pourtant , Flora.

— Mais pourquoi donc songes-tu k te tuer, ma petite Jeannette? car enfin c'est la une espèce de poison lent. Est-ce que tu n'es pas heureuse avec Marius? Ah! les hommes !

Confie- toi à moi , je suis la discrétion même.

— Je suis parfaitement heureuse, Flora.

Je suis riche.

— Ah! tu es riche! Et d'où vient donc cette richesse ? Oii la mets-tu? Ne me les montreras-tu pas , tes trésors ? Je t'ai bien montré les miens dans le temps !

— Et , en effet , oii sont-ils donc les tiens , k cette heure ?

— Evanouis ! ma chère , évanouis !

— Tu es esclave, Flora, moi je suis libre. Tu n'as plus de beaux madras. Celui que tu étales , je ne voudrais pas le porter sur mes épaules. Mais moi! ouvre ce panier caraïbe

et prends-cn deux, moi, je suis riche, très riche ! Prends-en deux pour faire la belle , le dimanche , quand tu iras au bourg.

'■ — Ma chère Jeanne Ite , si je n'ai plus de madras , je ne suis pas enflée , je n'ai pas le mal d'estomac.

— Qu'est-ce que cela fait? Je suis riche. Il y a quelques mois encore , tu ne te rappelles donc plus ? tu me disais k Saint - Pierre : l'important c'est d'être riche. — Eh bien ! je le suis , riche , Flora. Si tu veux te mettre k genoux devant moi, je te ferai présent d'une chaîne d'or.

— Fi donc ! Cette négresse est folle !

— Oui ! vous voilk bien , vous autres mulâtres ! Cette négresse !

Elle avança sur le seuil de la porte , elle étendit la main vers la plaine.

— Vois-tu ces arbres, dit-elle, ces cannes, ces terres , le morne aux Moustiques , le fond Saint-Jacques , le fond Corosol, jusqu'à la mer enfin , tout ce pays ! Tout cela appartient k cette négresse !

— Est-ce que c'est M. Charles de Longuefort qui t'a faite si opulente?

Jeannette répondit .

5 a 2 ' OUTRE-MER .

— Bon ! M. Charles de Longueforl! Je sais ce que lu veux me rappeler. C'était encore à Saint-Pierre.

— Eh bien ! qu'est-il arrivé ? Je vous avais laissés dans les meilleurs termes?

— Oui, mais pourquoi l'a-t-on tué?

— Mais ces richesses , qui te les donne ?

— Mon mari.

— Pourquoi alors te fais-tu mourir?

— Je ne me fais pas mourir.

— Tu te trompes, Jeannette. Manger de la terre, c'est se jeter dans le mal d'estomac, et de là il n'y a pas loin a l'hydropisie. Veuxtu que je demande à mademoiselle la permission de venir te soigner?

— Je ne veux pas.

— Pourquoi?

— Parce que tu es la diablesse.

A ces paroles, elle tourna le dos a la mulâtresse et regagna sa natte. Flora la suivit en se lamentant. Mais la négresse Técoutait sans paraître la voir ni l'entendre , jusqu'à ce qu'enfin lasse de ce llux de protestations,

elle saisit d'une main un carreau de marbre , tandis que de Tautre elle lui montra la porte. Flora ne crut pas devoir résister a une invitation appuyée de cette façon. Elle disparut et Jeannette se remit à manger de la terre.

Nous avons trop parlé jusqu'ici des charmes de mademoiselle de Longuefort, pour ne pas entrer dans quelques détails sur la beauté de sa personne, et en passant, sur celle des diverses espèces de femmes qui habitent les colonies. Puisqu'on sait qu'il y a trois couleurs distinctes et mères, on comprendra facilement que ces différentes peintures enfantent dilférens agrémens j ainsi que la blanche soit

7)u6 OUTRE-MER.

de peau plus douce et plus attrayante, comme les mulâtresses et les négresses sont de chair plus ferme et d'appas plus durables. Les mulâtresses participent trop de la nature des négresses, pour qu'entre ces deux races il n'existe pas de nombreux rapports. Jeannette, quoique moins grande que Flora, déployait dans sa taille la même richesse et la même flexibilité. Mais ce que les blanches perdent de ce côté quelque parfaites qu'elles soient d'ailleurs,. elles le rattrapent d'un autre, et abondamment -, je veux dire par l'ampleur de cette cascade de cheveux qui descend jusqu'à leurs talons; tandis que le reste des têtes, àfort peud'exceptionsprès, esthorriblement crépu. L'exception , par bonheur, existait pour Flora. Mais si déliés que fussent ses cheveux , ils ne dépassaient pas ses épaules. Ceux de Julie au contraire étaient de la taille de son corps. Us méritaient à eux seuls un poëme en vingtquatre chants. C'étaient de ces cheveux dont la première couche est blonde , mais où le rouge et le noir se sont ensuite mariés, pour produire des reflets où le soleil reluit. Insigne beauté partout, aux colonies plus que

partout , où la plupart des femmes sont brunes !

Le reste était k l'avenant , c'est-k-dire que les yeux, calmes et sereins, charmaient par la tendre couleur de leur azur, que le teint était blanc et poli, les dents courtes et fraîches , les lèvres admirablement rosées. Peut-être la bouche , au lieu de ressembler a un fil de pourpre flottant , aurait pu dessiner \

un arc plus parfait ; mais c'était un défaut qui valait chez elle une beauté. Quoi qu'il en fût, étant de sa personne grande et quelque peu abandonnée, comme toute créole; portant , au bout des plus beaux bras , les plus belles mains 5 et pour le pied , étant une merveille, dans un pays où l'on ne remarque pas cet avantage k cause de sa fréquence ; on ne sera pas surpris de l'admiration qui s'était élevée autour d'elle, lorsqu'elle avait traversé le bourg du Vauclain. L'admiration était le parfum qu'elle laissait sur ses pas.

Ce qui complétait un ensemble si charmant , c'est que Julie ne connaissait pas ses avantages, ou du moins se souciait fort peu de les mettre en lumière. Ainsi elle n'était

r>ii8 OUTRK-MER.

pas aniourcuse de (clés ni de bals ; et \iyrc a la campagne , ce qui fait trembler là-bas toute fille née, lui paraissait, a elle, résoudre le problème du bonbeur.

Depuis un mois qu'elle était arrivée aux Ramiers, elle assurait a son père qu'elle n'avait pas encore éprouvé un moment d'ennui , mérite que s'empressait de s'attribuer madame Dupuis, et auquel son sommeil, tout au plus, aurait eu part. S'il y avait quelqu'un à remercier, ce n'était pas un autre qu'elle-même. Elle avait peuplé sa journée de mille soins ingénieux qui la prenaient les uns après les autres et la portaient sans encombre jusqu'au sojr, oii elle venait s'asseoir sur la terrasse , auprès de son père , pour Fécouter. Le soleil se coij.cbait, le crépuscule passait rapidement , les maringouins s'élevaient en escadrons bruyans et incommodes ; ou l'on ramenait les mulets du bord de la mer, les troupeaux du pâturage j les ratiers, leurs cbiens a leur suite , venaient jeter aux pieds du maître des grappes de rats et de souris j les nègres disaient la prière et s'en allaient h leurs cases. Quand neuf beures

OTjTRE-MKR. 0 2^

sonnaient k unfe grosse horloge Rendue dans la galerie, le marquis se levait. Les domestiques qui attendaient assis sous les arbres du côté de riiôpital, acèouraienlj Futl précédait son maître éclairé de dxîux bougites, l'autre allait réveiller madame Dupuis pour qu'elle aidât mademoiselle à se déshabiller. Ce fut bientôt l'occupation de Flora.

Pendant ces longues soirées, le père et la M\é' apprenaient à se connaître. Mais par malheur, M. de Longuefort qui s'était tant pl^omis, k la mort de son fils, d'user de plus d'indulgence et de laisser- aller avec ses énfans, gardait trop souverit encore cette gravité paternelle , qui n'exclut pas la tendresse, si l'on veut, mais qui ne provoque pas assez les épanchemens. Ce n'était pas qu'il ne fût un excellent cœur de père ! on a vu comme il avait pleuré sur la mort de son fils. Encore à présent, il se promenait quelquefois de long en large dans son salon , la tête baissée et les bras croisés, entièrement absorbé ; et puis tout d'un coup il levait les yeux v^ers les pîirtraits de ses illustres aïeux et de grosses larmes coulaient sur ses jbttes. Il n'était

35o OUTRE-MER.

personne dans la maison qui ne pénétnity ces jours-là , pourquoi le maître était triste. Mais il ne s'occupait pas assez d'étoulTer doucement, avec précaution, avec patience, certaines idées pernicieuses ou dangereuses h son gré, que l'éducation française avait développées dans le cerveau de sa fille. Soit conséquence de son caractère, de sa position, soit aigreur née des malheurs de sa jeunesse et de la calamité qui l'avait frappé encore récemment, il ne prenait pas la peine de discuter, ni d'enfoncer ce qu'il avait posé. L'opinion qu'il avait émise , il fallait l'accueillir ou la rejeter, sans milieu et tout de suite. Il n'admettait pas ce qui est un fait presque général , qu'il en est des intelligences comme des estomacs, qui ne digèrent que les choses mâchées. Ainsi Julie, chaque fois qu'un esclave avait mérité d'être battu , avait l'habitude de tomber dans la tristesse , comme si elle eût boudé -, mais à force d'amnistier les fautes , les fautes étaient allées, croissant, et le planteur avait fini par ne plus tenir compte des tristesses de sa fiMe. 11 Uii avait dit sans humeur, mais avec impas-

sibililé , que ces préjugés parisiens ne la tourmenteraient plus a l'avenir, si elle ne souhaitait pas l'affliger vivement, lui qui n'y comprenait rien. Et il n'était plus revenu la-dessus. Mais Julie ne changea qu'en apparence j au fond^ sa pensée resta intacte, peutêtre sans qu'elle s'en doutât elle-même.

Sur d'autres points, le marquis avait été également aussi net et plus rapide encore , s'il se peut ; ainsi, pour ce qui était des occupations de sa fille , de ses lectures , de ses promenades , de sa toilette , de ses bizarreries. Il l'avait reprise une fois , toujours avec douceur , car sévère pour lui et pour tout ce qui l'entourait, il semblait qu'en s'approchant de Julie, ce vieillard de bronze s'amollissait. Mais une fois sa réprimande faite , il avait passé outre , et faut-il l'avouer? mademoiselle de Longuefort aussi , non certes par mauvais vouloir , mais par pente , par nature. Us étaient la meilleure preuve que ce sont les mères qui font les filles , et les mères seulement. D'autant plus que quantité de points qui peuvent paraître k un esprit masculin choses futiles et que Fâge emporte , contien-

-)>2 outiie-ivii:r.

ncnt en germe l'aveuir tout entier, ctrrmtKî parfois un nuage, une lempele.

Pour madame Dupuis , dormant toujours , an juge de quel secours elle devait être h une éducation.

Mademoiselle de Longuefort avait un excessif amour de Shakspeare et de Byron.

C'était là le côté noble die son intelligence, côté élevé et rare sans contredit chez beaucoup de femmes , mais dangereux néanmoins. Le marquis était un esprit trop haut et trop choisi pour ne pas lui-même faire un cas infini de ces poètes; mais des études positives et une vie plus positive encore , ravaient rendu moins accessible- à. Tenthousiasme, et en un mot, quelque peu coriace pour- ce qui était âme et fleur de pensée^ IL sentait d'ailleurs par sa sagesse profonde , quie la poésie qui peut être permise ^ commet tous les; vins, a certains cerveaux ,. peut aussi devenir funeste à certains autres, et provoquer d)o coupables ivresses. C'était lui qui avai4i dit un jour de soi>} fils : Que voulez-vous? il a du Werther dans les veinesv

Çependtint ayant trouvé sa^ fille à lire

OUTUE-MEK. 555

Othello, il s "et ait cx>n te 11 té de lui demander, en souriant, si c'était là-dedans quî'elle puisait sa sensibilité pour les nègres. Pauvre vïelMard qui jouait avec ce feu et cette' ptîmdre !

Du reste, qu'il aimât mieux séparer les blonds clieveu^x àe sa fille pour Fembrasser , q^e âe l'attrister sans cesse par desreproches et par des prévisions peut-être injustes , on se l'explique sans peine. C'était tou^t ce qui Imi restait de sa mice , dernière branche cl'une tige plus forte et qsui avait porté de si beaux fruits! 11 la couvait avec amour , comme l'espoir de toute une autre race. Et puis elle ressemblait tant à son frère qui n'était plus , quoique de couleur plus délicate: et d^ traits plus fins ! Par instant la voix qui survivait , rappelait si vivement au planteur la voix qu'il n'entendait plus !

Et puis encore , étaient-ce des défauts? n'étaient-ce pas bien plutôt de petites imperfections? Tandis que cette beauté était bien une beauté , cette grâce une grâce! Tandis que ces manières si élégantes, siibienveillantes a la fois, étaient bien le plus doux ornement de ce naturel heureux ! Tandis que

jamais on n'avait eu le cœur plus compatissant , Tesprit plus prompt , la bouche plus féconde en agréables sourires, la parole plus sensée ou plus étincelante !

Que M. de Longuefort était ravi, lorsque le matin , vers sept heures, il la voyait , en entr'ouvrant la porte , occupée à cueillir des roses et à relever les branches des jasmins qui bordaient la maison , dans Fintérieur de la cour. Ou lorsque son bouquet à la main , elle accourait pour l'embrasser et lui souhaiter une bonne journée. Elle était velue comme les jeunes filles blanches, de la Gaule nationale , cette gracieuse robe sans ceinture, qui s'attache autour du cou et flotte tout le long du corps, espèce de peignoir abandonné aux vents et dont jamais aucun vêtement ne surpassera la molle élégance. Tantôt sur sa tête des fleurs cueillies dans les savanes , tantôt des madras roulés ensemble , tantôt un simple chapeau de paille à larges bords, avec deux rubans qui voltigeaient; tantôt ce que son caprice inventait , et qui certes était toujours imprévu.

Madame Dupuis qui la suivait dans ses pro-

menades , ou plutôt dans ses courses , avait beau la supplier de ménager son teint qu'elle exposait trop a l'ardeur du soleil , elle embrassait la gouvernante en riant , lui disait que c'était de ses jambes, h elle , qu'elle voulait parler , et plus folle , elle bondissait et disparaissait. Suivie de Flora d'autres fois, qui restait ordinairement a la maison pour préparer les appartemens , elle se rendait chaque matin k la sucrerie, un petit pain à la mainj elle entrait , vidait sa bourse , lorsqu'elle ne l'avait pas oubliée, dans les chapeaux des nègres de l'équipage ; et puis , elle trempait son pain dans du gros sirop qu'elle se faisait présenter dans une cuiller. Elle prétendait que c'était son repas de préférence et que ce devait être celui de toute bouche vraiment créole 3 folies que M. de Longuefort écoutait avec un sourire , malgré les fréquentes plaidoiries de la gouvernante en faveur de l'étiquette.

Pour compenser les fatigues qu'elle coûtait à madame Dupuis , elle avait imaginé de se charger de nourrir toute la volaille et de distribuer elle-même aux nègres malades le vin

7)jG ouTRï:-itii'R.

de Madère, remède quelle entendait jioiivent ordonner par 1<; médecin. Et en effet cette jeune Mlle élevée comme unt princesse, dans les douceurs d'une vie raffinée , n'avait pas reculé devant les exhalaisons fétides d'un hôpital. Depuis quinze jours elle s'acquittait de son nouvel emploi , au milieu des bénédictions de tout l'atelier , qui Tappelait naïvement l'a petite sainte. Quant a la bassecour, à entendre, lorsque Julie paraissait , glousser l-es dindons , roucouler les pigeons, caqueter les pintades , à voir se réunir les poules et leurs poussins , on était fondé a croire que ce monde n'était pas moins satisfait que l'autre.

Mais dans la basse-cour , ou plutôt hors de la basse-cour , mademoiselle de Longuefort avait fait choix de trois favoris. Ils logeaient ordinairement dans le carré d'arbres qui s'étendait devant le pavillon , où Marins avait couché lors de son premier voyage. On leur avait dressé là une retraite charmante , d'où ils sortaient, dès qu'ils apercevaient leur maîtresse , pour se mettre à sa suite et lui faire honneur. C'était un couple de paons et

un hocco du Mexique. Si les anciens avaient voué le paon à Junon , ee devait cire , en voyant s'avancer, un jour, au milieu d'oiseaux pareils , une femme aussi éclatante que la jeune créole. Le hocco, lui, était là, comme un représentant des oiseaux de TA^ mérique. D'ordinaire le hocco est un peu plus gros qu'un coq. Ses plumes sont d'un noir brillant tirant sur le bleuâtre , excepté les couvertures de la queue qui sont blanches. Il porte sur le front , a la base de son bec supérieur, un tubercule gros et dur, de la figure d une poire et de la couleur des tur-» quoises. Le bec est rouge et les pieds aussi. Celui qu'on avait envoyé à mademoiselle de Longue fort , car c'était un présent du commissionnaire des Ramiers, était d'autant plus curieux , que son plumage était plus bleu que noir.

Julie ne faisait pas un pas dans la campagne , sans être escortée de ces oiseaux , et elle était trop belle , pour que cette cour si richement vêtue , ne rehaussât pas encore sa beauté. Ces quatre compagnons s'en allaient ensemble, tantôt du côté de l'allée des pal-

338 OUTI\E-MBR.

mistes , qui mène du grand chemin h la maison dos Ramiers , tantôt franchissant sur une planche la petite rivière qui coule derrière , on se dirigeait a travers champs, vers la pointe Saint-Louis, promontoire inculte, semé de bois et de savanes. Ou c'était sur le rivage que la troupe venait prendre ses ébats , ou plutôt c'était en tous lieux de cette vaste habitation.

Mais sous les palmistes comme à la pointe Saint-Louis , sur la plage comme aux revers du morne Côtelette , promontoire parallèle à la pointe Saint-Louis , en quelque endroit enfin que parût Julie , paraissait bientôt une autre personne , un homme , notre mulâtre , Marins. Il était toujours armé d'un fusil, sans doute pour donner à penser qu'il chassait. Son visage mâle et sévère, à larges et beaux traits, était ombragé d'un chapeau de paille blanc, et il portait, selon l'usage de ceux qui vivent a la campagne , une sorte de veste que les nègres nomment palteau. Ou il précédait Julie, ou il la suivait. Quelquefois il se contentait de la saluer profondément, et s'il était par hasard sur quelque exhausse-

ment de terrain , il restait appuyé sur son fusil, les yeux emportés sur sa trace, immobile, une statue plutôt qu'un homme, se demandant si elle retournerait la tête, l'attendant, mais presque toujours en vain. D'autres fois il marchait hardiment à sa rencontre , l'abordait avec toutes les marques du respect , flattait de mots agréables madame Dupuis, la duègne méprisante qui lui demandait pourquoi il n'était pas à sa besogne , et tout en se justifiant, ne quittait pas le côté de mademoiselle de Longuefort.

Nous ne savons pas jusqu'à quel point Marius était dans la conscience de ce qui se passait en lui. L'amour par malheur ressemble au feu , qu'on n'aperçoit que lorsqu'il flambe. Mais si notre œil s'y trompe , l'œil d'autrui est plus fin, et Jeannette par exemple, ne s'y trompait pas. L'humeur de Marius s'était éclaircie, ses paroles étaient devenues moins amères , son pas plus réglé , sa conduite plus normale. Il riait plus souvent, il est vrai que c'était souvent à propos de rien, mais cela même était un symptôme. Toute bornée qu'elle était , la petite négresse avait

54o OUTilE-MEK.

bien interprété ce changement subit ; seulement elle s'était trompée de magicienne, car elle pensait que c'était l'œuvre de Flora , tandis que la pauvre fille n'était coupable de rien moins , du reste a sa grande désolation. On s'imagine combien de fois Marius l'avait rencontrée, seule ou près de sa maîtresse; mais de même qu'elle n'avait pas changé, il n'avait pas changé non plus. Il la haïssait toujours autant qu'elle l'aimait. Ce n'était guère le moyen d'avancer , et aussi n'avançaient-ils pas.

Un jour du mois d'avril^ le 20 ou le 21 , Julie escortée de ses paons, de son hocco et de sa gouvernante , avait traversé Tétang que forment le flux et le reflux aux pieds du morne Côtelette , et s'en allait de ce pas , c'était vers le matin, lire quelques strophes de Childe-Harold à l'ombre des bois. Les revers de ce morne sont couverts d'arbres sauvages. Les deux créoles prirent place sur un petit tertre de gazon , et la vieille madame Dupùis, armée de ses lunettes, commença la lecture. Les paons, peu satisfaits sans doute du nasillement déclamatoire de madame Dupuis, dé-

OUTRE-MER. 5/j 1

logèrent les premiers ; puis ce fut le hocco , et enfin mademoiselle de Longuefort ellemême, qui dit qu'elle allait revenir. Elle avait aperçu dans le bois une belle fleur rouge nuancée d'orange. Elle entra dans une allée, cueillit la fleur; puis une fois le- *vée , en train de marcher , elle se mit a suivre ses oiseaux , au milieu de l'herbe , a travers mille planles plus merveilleuses les unes que les autres et qui serpentaient ça et là, divinement ciselées, dentelées ,' ou percées à jour.

Soudain Julie pousse un cri et chancelle. A ce cri , un homme s'élance des haziers. Elle était froide, pâle et presque sans connaissance, mais du doigt elle montrait k celui qui la soutenait, quelque chose qui s'enfuyait sous l'herbe , avec un bruit semblable au frôlement d'une robe. C'était un serpent qui l'avait piquée. Marius la déposa sur un tronc de sapotillier déraciné par le dernier ouragan. Ils étaient dans une petite savane , entourés d'un cercle de vieux arbres, éloignés de tout secours. Julie semblait avoir perdu la raison ; c'était à peine si elle reconnaissait

542 OUTUE-MEIl.

le mulâtre. Il s'était mis a genoux devant elle, avait déchaussé son pied , et il considérait avec angoisse la chair piquée en triangle , ce bel ivoire taché de sang. Le serpent avait mordu un peu au-dessus de la cheville. La pauvre jeune fille* éplorée et désespérée , s'écriait qu'elle allait mourir, et suppliai!^ Marins, son généreux Marins, de la sauver. Mais comment ? il voulait la transporter , mais elle plus effrayée , reprenait en pleurant que le poison l'aurait tuée , avant qu'elle fût arrivée a la maison , qu'il fallait la panser tout de suite , fendre la plaie , cueillir de la malnommée , enfin tout ce qu'elle avait vu pratiquer en des circonstances pareilles. Puis accablée , elle fit le signe de la croix et ne bougea plus : elle désespérait.

S'il y avaît a la Martinique un cœur plus brisé que le sien , c'était celui du mulâtre.. Il se tordait les bras et s'arrachait les cheveux 5 dernière malédiction de l'homme mis face à face de son impuissance. Tout d'un coup son visage reprit un singulier calme , presque féroce. Il considérait Julie étendue sur ce tronc d'arbre , la tête appuyée sur un

goyavier , que le sapotillier , en tombant , avait épargné; et, peut-être parce qu'il entrevit l'avenir dans ce moment suprême, peut-être parce qu'ainsi renversé et couvert de pâleur , ce visage de la sœur ressemblait k effrayer au visage du frère , la nuit de sa mort ; il hésita s'il ne la laisserait pas mourir là, loin de tous les yeux, sous son regard. Une pensée, pensée terrible, mais inévitable dans cet homme et à cet instant, traversa son cerveau , que si haut que fût une blanche , si bas un mulâtre , il y avait des quarts d'heure d'une épouvantable égalité , des quarts d'heure où personne , pas même Dieu î ne pourrait empêcher leurs mains de se presser. Mais bientôt ces coupables suggestions du démon s'évanouirent; le bon ange l'emporta.

— Mademoiselle, dit-il, je vous sauverai, dussé-je en mourir ! 11 est un autre remède , plus sûr, d'ailleurs le seul possible maintenant.

— Je ne veux pas! s'écria la créole.

Mais le mulâtre avait déjà appliqué ses

lèvres sur la plaie. Il suça le poison, puis

à chaque gorgée qu'il aspirait et qu'il rejciail, il mordait dans une goyave; puis il aspirait encore ce terrible \enin.

Cela fait, il déchira le mouchoir de Julie et le posa comme appareil. Voici ensuite ce qu'il lui dit :

— Mademoiselle, je ne sais si je ^erai en vie dans une heure. Je l'espère, et pourtant il serait heureux, je crois, que je mourusse a présent. Quoi qu il arrive , je vous ai sauvé la vie. Vous allez me remercier, m'oifrir de l'or, des terres, toute sorte de faveurs. Je ne veux rien de tout cela.

— Que voulez-vous donc ? balbutia Julie avec un étonnement inquiet.

Les traits altérés du mulâtre, le sinistre éclat de ses grands yeux... il était vraiment effrayant.

— Je veux , répondit-il en lui prenant les deux mains et en se penchant, je veux te dire que je t'aime.

Mademoiselle de Longuefort bondit sur son séant : .

— Cet homme est fou !

— Fou parce que je t'aime ?

PUTRE-MEK. 545

— Oui , dit-elle avec calme , et aussi parce que vous vous permettez de me tutoyer. Mousieur Marius , continua- 1- elle sans changer de ton, quoi que vous ayez fait, vous vous payez trop chèrement. Je n'eusse pas hésité tout à l'heure , apprenez-le , entre l'honneuf et la vie.

— Madame , se mit-il a balbutier.

Maintenant c'était lui qui tremblait.

— C'est bien , reprit-elle dignement , n'en parlons plus. Appelez, je vous prie, madame Dupuis que je n'aurais pas dû quitter. Qu'on me ramène à la maison. Je souffre.

Le mulâtre obéit sans souffler mot. Ma^ dame Dupuis accourut, on se ligure en quel état! Elle était accompagnée de deux nègres qui s'en venaient de couper du bois et qu'elle avait arrêtés. Ils eurent bientôt construit un brancard. Mademoiselle de Longuefort s'y coucha et l'on prit le chemin des Ramiers.

Marius voulait suivre. Julie se retourna :

— Vous vous êtes conduit comme un bon et fidèle patronné de mon père. Ne craignez pas que je l'oublie, Marius. La récompense qui vous sera accordée , fera envie , n en dou-

fez pas, à tous vos semblables et même à plus d^un blanc. Oui, madame Dupuis, c'est Maiius qui me sauve la vie. Mais pour des raisons que je tairai , et que seule je me réserve d'apprécier, je désire que vous ayez *soin de ne jamais plus vous montrer devant moi. Allez.

XYIl.

Marins resla foudroyé k la place où avaient retenti ces sévères paroles. Il voulut marcher, mais il ne sut pas où diriger ses pas j il avait oublié où il était , il voyait sans voir. Une fièvre brûlante le saisissait. Comment il était venu la , ce qu'il y avait fait, ce qu'il y avait dit , tant de choses en si peu d'instans, il ne se rendait compte de rien. Tout cela flottait et se heurtait dans la fumée de son cerveau^

comme les images confuses d'un mauvais rêve. Cet aveu était parti soudain , malgré lui , a. rimprovistc ; ainsi que la balle d'un chasseur maladroit. 11 eût donné sa vie pour la rattraper.

On en sait assez maintenant sur les colonies , pour comprendre combien de mulâtre à blanche une déclaration d'amour était chose à part , inouie , monstrueuse ! Beaucoup de colons à qui on l'aurait conté , auraient refusé d'y ci*oire. Autant les blancs prodiguent leur cœur et leur argent aux mulâtresses , autant une réserve austère préside aux relations des mulâtres avec les blanches. Dans les premiers temps de ces pays , on avait pu voir , au scandale public , des blancs épouser des mulâtresses ou des négresses ; mais jamais il n'y eut d'exemple d'union entre les blanches et les hommes de couleur, et l'on peut ajouter qu'entre eux l'amour ne fut pas moins rare. Ces deux sangs, de ce côté , ne s'étaient pas plus croisés que les flots de certains fleuves qui roulent séparés dans le même lit jusqu'à rOcéan , où Dieu mêle tout eau , comme dans Féternité oii* toute poussière se

confond. On Ta entendu dire à madame Dupuis, qu'il n'y avait aucune sorte d'inconvénient ni d'impudeur, a ce qu'une femme blanche entrât dans la chambre d'un nègre ou d'un mulâtre. A Saint-Pierre , au Fort- Royal , partout dans la Martinique , les nègres sont presque nus , et les dames, jeimes ou vieilles , filles , mariées ou veuves , sages ou libertines, les voient et les regardent, sans que leurs sens s'en émeuvent plus , que si c'étaient des chevaux ou des chiens. Ce qui serait vif danger pour une Européenne , l'éducation qu'on a nommée c^vec raison une seconde nature, en préserve les créoles. On ne leur dit pas : n'aimez» pas les hommes de couleur; on ne leur dit rien, elles croissent au milieu de ces esclaves , avec ces affranchis: leur cœur s'épanouit et elles ne les aiment pas. Le préjugé aveugle-t-il les uns, ou défigure-t-il les autres? Enfin voilà ce qui est.

Il est vrai que les filles créoles sont toutes élevées aux colonies. Mademoiselle de Longuefort était une exception, et une exception fort remarquable, qu'on blâmait beaucoup , et peut-être non sans quelque fonde-

ment. Il eut été trop heureux pour elle, pour son père , pour son pays , qu'elle n'eût jamais quitté le rivage de la belle Martinique. On sentira mieux encore quel rigide et profond respect veillait et veille toujours a la garde de cette pratique séculaire , de ce palladium , pour ainsi parler, de la grandeur coloniale, par l'épouvante qui avait saisi Marius, Marius lui-même ! Certes c'était une grande intelligence , audacieuse surtout î une intelligence de Satan révolté , à l'abri des vaines chimères qui obstruent les petits cerveaux et les vulgaires imaginations ; un esprit amoureux d'indépendance et de révolutions, qui se croyait prédestiné a changer rien moins que la face des deux Amériques , d'un des deux Mondes! et il avait peur, et il fuyait. 11 avait dit a une petite fille de dixsept ans qu'il l'aimait, et parce qu'elle était blanche et lui rouge, et parce que tant est souveraine la force de ce qu'on nomme préjugé! ce futur Alexandre infusé de Minos n'osait plus retourner la tête, et croyait toujours sentir une main s'appesantir sur son épaule. Ainsi par sa terreur même ^ il rendait

OUTRE-MER. 55 i

hommage a ces coutumes qu'il haïssait et s'efforçait de briser. Il fuyait en regardant si son fusil était chargé. Il avait sauvé la vie à celte femme, et il ne pensait pas, s'il venait a rencontrer le père, qu'il pût lui répondre autrement que par deux coups de feu !

Au détour d'une pièce de cannes, il trouva un des économes de l'autre habitation. C'était un blanc. Par hasard ce blanc était de mauvaise humeur : il avait cherché le eféreur depuis le matin, sans pouvoir l'atteindre' et camme il l'atteignit, il ne se gêna pas pour lui reprocher de ne pas s'acquitter de son devoir, et de bien prouver par son apathie qu'il avait du sang de nègre dans les veines. Tout autre jour, quelle issue aurait eue pareille scène? nous ne savons. Marius aujourd'hui n'était plus Marius; à force d'avoir voulu s'élever, il était tombé plus bas que lui-même. Cette insulte servit k lui pousser plus avant la crainte et le regret de s'être déclaré , comme ill'avait fait, à mademoiselle de Longuefort. Il se tut, et passa.

Il avait laissé derrière lui , depuis long-

OUTRE-MKR.

lemps , ce morne Côtelette , théâtre de ses hardiesses -, il avait regagné , par des sentiers, la plaine où s'élevaient et tombaient en cadence les houes des esclaves qui sarclaient, puis passé k une portée de pistolet de sa maison , sans s'y arrêter pour voir la malheureuse Jeannette ; et enfin , son pas toujours s'accroissant et son humeur flamboyant davantage, il s'était jeté dans la grande route et allait, et allait ! Plus il s'éloignait des Ramiers , plus il lui semblait que sa poitrine s'allégeait. Parce que l'horizon reculait , il croyait voir , comme un vaisseau , s'amoindrir sa faute.

De la grande route, bientôt il s'était élancé dans les chemins de traverse, au risque cent fois de se faire arrêter , car les habitans sont jaloux k l'excès des droits et des franchises de leurs propriétés. Enfin il gagna un bois qui s'étend sur une des parties les plus avancées de la montagne du Vauclain , et qui communique par conséquent avec ces hauteurs mystérieuses oii l'on a passé en allant chez M. Nicole. Ce bois appartient k une sucrerie, oii il est, comme on le pense bien , du plus grand secours , mais où en certains

temps les nègres marrons sont nombreux; les voisins seraient trop heureux qu'on voulût l'abattre , vu qu'il sert d'asile a ces malfaiteurs, et que c'est par cette gueule qu'ils sortent et qu'ils rentrent. Marius s'y enfonça.

Quel était son projet? celui d'un insensé. On le soupçonne aisément par la route qu'il tenait. Lui aussi il allait marron , il fuyait comme un mauvais esclave. On pense bien qu'il ne se serait pas risqué, si emporté qu'il eût été par la circonstance , a faire à Julie une déclaration aussi étrange que celle de son amour , s'il n'avait pas cru remarquer , depuis lin mois , certains témoignages en sa faveur , certaines distinctions flatteuses. Mais il se disait à présent que sa vanité avait tout mal interprété, etpris pour de la tendre indulgence l'espèce de bonté que l'on accorde à un esclave fidèle et vigilant. Et il ne doutait pas que , rentrée au logis , la jeune créole n'apprît tout de suite au marquis jusqu'à quel point le mulâtre Marius lui avait manqué, k lui et à elle , a toute la race blanche en un mot. Le service qu'il avait rendu , il serait ti^op heureux , se disait-il , si l'on ne prétendait qu'il

avait tout arrange , piqûre et guérison , le tout pour avoir un prétexte de risquer son abominable aveu.

Le soleil se couchait et son dernier rayon était aussi beau qu'à midi. A l'ouest, il apparaissait comme un immense doublon de Colombie, découpé et collé sur les voiles d'azur, que son passage teignait de reflets indéfinissables. 11 était beau et triste pourtant, comme il convient à toute grandeur qui n'est pas celle de Dieu. La campagne et toute la forêt, k l'ombre de laquelle se tenait le mulâtre , les bras croisés et pensif comme l'astre , éclataient de rubis et de dorures, relevées dans quelques parties de magnifiques teintes de plomb. Le vent faisait saluer les jasmins épars sur les lisières. Autour d'un palmier , posé comme une sentinelle avancée du bois, flottait un lourd nuage de merles qui chantaient à leur façon; et les cannes inclinées, balancées, frottaient leurs longues feuilles et rendaient le sourd mugissement d'une mer éloignée. L'astre jeta sa dernière lueur qui emplit l'immensité , puis il disparut. L'instant fut solennel et religieux. Le mulâtre joignit les

OUTRK-MER. 555

mains : 0 Julie ! Julie ! s'écria-t-il , et il s'abîma dans celte pensée amère et douce.

Le lendemain, de bonne beure, il était sur pieds. Il avait été réveillé , non par le cbant des oiseaux, car les forets des Antilles retentissent rarement de ces gais ramages si communs dans celles d'Europe , mais par le gazouillement d'une rivière , près de laquelle il s'était endormi. Il était dans le bois même, coucbé sur des lianes amoncelées naturellement. Au-dessus de sa tête , s'étendaient et se courbaient en voûte , formant un ciel ^ mille brandies d'arbres , rideaux improvisés 011 couraient des bourpiets de fleurs de toutes couleurs et de toute sorte. Le ciel bleu apparaissait ça et là par quelques trous. Des fruits qu'il'ne connaissait pas, mais dont la peau brillait de couleurs aussi ricbes que les coquillages et les poissons de la mer, pendaient au milieu de fleurs , avec lesquelles ils luttaient de magnificence. Des oiseaux étranges , les uns gros , les autres petits , les carouges dont la gorge est flanquée d'un bausse-col de pourpre, les sucriers, qui ressemblent à des topazes écbappées d'un écrin , le gri-gri au

plumage roux , varié de taches longitudinales noires , les pipiris , les perdrix et les grives , deux sortes d'oiseaux qui n'ont rien de commun avec leurs homonymes d'Europe , se croisaient au milieu de ces arbres vierges , dont leurs ailes , en passant , ébranlaient les feuillages sonores. Notre rossignol égayait par momens le silence lugubre de ces solitudes ; ou c'était le musicien avec ^on chant lent 5 grave et monotone , qui ne sort jamais de ces notes : ut , sol , la , sol, ut, et encore le dernier sol et le dernier ut ne sont-ils que des répétitions dès deux premiers , sur le même ton , sans monter k leur octave.

Le mulâtre écarta les lianes qui l'empêchaient de voir la rivière qu'il entendait , et il marcha vers le bruit. C'était un t(5rrent limpide et pur. Autour du flot principal qui roulait sans détours , serpentaient vingt pe- , tits ruisseaux , accrochés aux tas de cailloux restés après les débordemens ; et tous ces petits ruisseaux , avant de rentrer au sein paternel , s'entrelaçaient et gazouillaient a travers les roches éparses , comme des enfans qui jouent. Des troupes d'ortolans s'avancent a

pas graves et comptés pourboire. Des milliers de mouches , de scarabés , qu'attire la fraîcheur de l'endroit , y bourdonnent et font tache dans l'air. Du sommet des acomats, des gommiers , des châtaigniers , des sabliers touffus , les lianes descendent par grappes jusque dans ces ondes, où elles mirent leurs fleurs, leurs verdures , leurs festons, leurs dentelles. Des plantes jaunes , vertes , noires , rouges , les unes en fleur , les autres en graine , jonchent le sol , mélangées a des herbes parasites, ou embrassent et brodent d'arabesques les troncs d'arbres gigantesques tombés de vieillesse , ou déracinés par les coups de vent. Ca et la on rencontre des mansfuiers qui ont poussé a travers des tamarins , et les branches , en luttant , ont fini par se confondre, si bien que l'on ne distingue plus à qui appartiennent ces siliques ou ces fruits. Plus loin c'est un massif d'orangers sauvages, plus loin c'est un fromager, cet arbre si large, quoique de stature peu élevée. Chargé de lianes , comme de cordages , on dirait d'un vaisseau a la voile qui attend la brise pour partir.

Le miilatro ne posait le pied qu'avec précaution , d'abord parce qu'il avait peur des serpens qui sont en nombre considérable dans ces bois , ensuite parce qu'il n'apercevait pas la terre, et que ce sol mouvant de verdure l'avait trompé maintes et maintes fois. Tantôt où il croyait enfoncer, son pied trouvait de la résistance, et tantôt il disparaissait jusqu'aux genoux , la où il croyait plutôt monter que descendre. Quelquefois, mais presque subitement , par un caprice inexplicable , ce tapis plus splendide que ceux de Perse manquait. Un terrain pierreux se déroulait , nu , aride , rougeâtre ou gris , le plus souvent outrageusement bosselé. Puis un peu plus bas recommençaient la verdure , les arbres séculaires, les mélodieuses sources , les fleurs , les oiseaux , les papillons dorés , les plantes merveilleuses, tout le luxe de ce paradis voué aux serpens et aux esclaves en fuite. 11 n'aurait pu faire un pas , sans un coutelas qu'il avait trouvé planté dans un pied de raquette , et avec lequel il abattait les obstacles qui Tempêchaient d'avancer, car en ce moment il était dans l'endroit le plus fourré de la forêt.

OUTRK-IWER. 559

Parfois la lumière disparaissait, l'ombre se répandait comme s'il n'y avait pas eu un soleil à la voûte du ciel. On n'entendait plus rien, que les clapotemens de quelques sources. Les troncs d'arbres enveloppés de lianes , ainsi que de manteaux , éclairés d'une lueur sombre et blafarde , prenaient l'apparence de fantômes debout en cercle , pour consommer quelque évocation magique. Le cohé, hibou de nos contrées , heureux de cette nuit éternelle , coupait celte horreur générale de son affreux cri.

Cependant depuis le matin, Marins n'avait rien mangé ! Quelques cocos l'avaient désaltéré, mais il se sentait de plus en plus aiguillonné par la faim. ïl arrivait justement a un endroit où les arbres deviennent plus clairs , mais où ce terrain horriblement bouleversé se partage en falaises et en mornes. Au fond d'une de ces falaises tapissées de rochers d'un ocre éclatant, il aperçut deux ou trois ajoupas. Ce sont de petites huttes élevées sur quatre pieux et recouvertes de feuilles entassées et liées les unes aux autres. Marins avait deviné que l'endroit était habité , parce qu'un revers

des deux cscarpemeiis (jui formaient le précipice, était plante de bananes et de figuesbananes. Après avoir clxerché attentivement, il avait enfin découvert les ajoupas à travers les lianes, les arbres, et malgré les masses de pierres projetées en avant. Mais ce n'était pas tout , il fallait y arriver. A gauclie , la falaise avait soixante pieds de profondeur ; à droite, vingt à vingt-cinq, le tout à pic, inabordable. Les bananiers et les autres arbustes semblaient avoir été plantés la, comme des épingles dans une pelotte suspendue. Enfin a force de détours, de marches et de contremarches, il y pénétra par une savane sur laquelle le précipice s'ouvrait. L'entrée de la falaise était naturellement cachée par trois énormes piles de rochers qui se dressaient comme des colonnes et qui soutenaient une sorte de terrible entablement , où foisonnaient mille arbustes qui pendaient jusqu'en bas , tressant un voile , un rideau qu'il fallait soulever pour passer. Comme les chasseurs des montagnes , hommes de couleur payés pour faire la chasse aux nègres marrons , n'ont ordre de faire feu qu'a la dernière ex-

OUTRE-MER. 36l

trémité, celte retraite est parfaitement sûre. On les voit débusquer de la forêt , et tandis qu'ils cherchent la porte de la falaise , on en sort et Ton s'élance dans le bois qui tourne autour de la savane.

Les ajoupas étaient vides, mais dans le plus grand il trouva entre deux pierres noircies , un reste de cendres et de feu qui témoignait que les hôtes n'étaient pas loin j et mieux que cela , il trouva quatre k cinq bananes rôties , enveloppées dans des feuilles de séguine. 11 y avait aussi a côté , un couï, c'est-k-dire la moitié d'une calebasse séchée et creusée, rempli de manioc , dans lequel on avait écrasé despimens rouges et verts. Le mulâtre se mit sans ^ène l\ se régaler , quitte à débattre son droit ensuite.

Ce ne fut pas long ; il avalait encore son manioc , qu'il se sentit tout d'un coup saisi par les bras. 11 était au milieu d'une dizaine de nègres robustes , armés de coutelas , quelques-uns de vieux fusils, tous nus de la tête aux pieds. Un des plus forts jeta à terre un mouton mort qu'il portait sur l'épaule j un autre montra l'animal au mulâtre , sans doute

pour lui expliquer à quoi il devait s'attendre , si Ton n'était content de l'interrogatoire qu'il allait subir. En effet , celui qui paraissait elre le chef, s'étant avancé, demanda à Marins qui il était, d'où il venait, et pourquoi il s'était sauvé dans ces bois. Le mulâtre répondit à toutes ces questions , d'une façon qui sembla ne pas déplaire aux esclaves , mais il se garda bien toutefois d'avouer la cause véritable de sa fuite , ce qui l'eût entraîné dans des explications inutiles.

Pendant ce dialogue survint un nouveau nègre, qui n'eut pas plutôt aperçu Marins , qu'il se précipita sur ses mains et les couvrit de baisers. On voulut savoir ce que signifiaient ces transports, et l'esclave marron leur apprit que ce mulâtre était leur bon ami , k tous , parce qu'une nuit qu'on l'avait saisi sur l'habitation de la Estrella , le mulâtre , au lieu de le renvoyer garrotté h son maître, l'avait laissé évader. Marins fut aussitôt complimenté , félicité , embrassé. On lui offrit aide et protection. Tous les coutelas brillèrent en l'air , tous ces farouches voleurs lui demandèrent sur qui il souhaitait diriger sa

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vengeance. Le chef lui jura que quel que fût celui-là , son compte et celui de sa fortune , dans moins d'un mois , seraient vite réglés; qu'ils avaient des moyens , des communications , des intelligences ; que pour lui , on raccompagnerait dans les expéditions , afin qu'il ne fût jamais pris ^ que la meilleure part serait pour lui , qu'on lui réserverait les dépouilles les plus riches, ^n un mot qu'il serait parmi les nègres marrons plus maître cent fois qu'il ne l'avait jamais été à la Estrella , aussi maître que celui même qui commandait toute la bande.

Marins touché de tant de dévouement, s'efiforça de leur plaire en leur répondant , et même de se les attacher encore davantage , s'il se pouvait. Il était trop habile pour ne pas avoir mesuré du premier coup d'œil quel parti il tirerait de ces gens dans l'occasion. 11 leur dit qu'il était pénétré de leurs bons procédés, qu'il les préférait aux blancs et même aux mulâtres ses frères , qu'il était trop heureux de les avoir rencontrés , d'avoir noué celte amitié ; que s'il ne retournait point à sa chaîne , ce à quoi il craignait d'être obligé , il

s'elForcerait de se rendre digne de Thonncur de les conduire; que c'était ce qu'il avait ambilionné de tout temps, depuis qu'il avait entendu raconter tout le mal qu'ils faisaient aux créoles et à leurs habitations, cent choses enfin de ce genre. Il ne parla pas précisément en ces termes , mais a la manière des nègres et dans leur langage naïf, hérissé de proverbes et de comparaisons. Au résumé , il leur demandait de lui permettre de réfléchir jusqu'au soir.. ,

C'est que la raison lui revenait , et le courage aussi. 11 commençait à se moquer du parti désespéré où il avait donné dans le premier instant. Rien n'était perdu , se répétaitil , et, de même qu'il avait mis, la veille, tout son art a se créer des chimères et des épouvantails ; de même, a présent, il employait toute sa rhétorique à se gonfler d'audace et d'espérance. Cette vie nomade , malgré les oflres brillantes qui l'accompagnaient, ne le séduisait que médiocrement. Et puis , s'élevant a de plus hautes considérations , il se faisait observer que ce n'était pas la prendre le chemin de la réforme sociale toute

pacifique qu'il méditait , et qu'en venir a de telles extrémités ne serait bon tout au plus , que lorsqu'il aurait perdu les autres moyens d'action légaux et honnêtes.

Le soir , ses réflexions étaient faites , et il était résolu d'aller tenter la chance.

A sept heures donc , on se réunit autour d'un grand feu , chacun son couï à son côté. Le mouton de ce matin était servi tout entier par terre, sur des feuilles de bananier. Un de la troupe le dépeça avec son coutelas , jeta a chaque convive sa part , et partagea ensuite également les bananes et les patates. Deux jeunes négresses , qui étaient les femmes de la société , leur versèrent du tafia tour h tour et à plusieurs reprises.

Marins mangea d'excellent appétit, et quand ce fut fini , il leur annonça qu'ayant laissé à la Eslrella une femme qu'il aimait , et , conservant l'espoir de gagner beaucoup d'argent au service de ce héquet , c'est-a-dire de ce blanc ; il s'en irait rejoindre sa case et tâcher de se remettre dans les bonnes grâces du maître. On l'aimait déjà trop pour trouver rien à redire a ce discours. On lui souhaita

donc (lu bonheur , et chacun se préparait à partir, lorsque le chef élevant la voix, déclara qu'il désirait faire quelque chose pour leur hôte. On applaudit et l'on écouta.

11 dit au mulâtre qu'allant se remettre entre les griffes de ses ennemis , il lui serait peutêtre agréable d'emporter la pensée qu'il avait des amis qui ne l'abandonneraient en aucune occasion ; que non seulement cette garantie ils la lui offraient , mais qu'ils s'engageaient encore k exécuter toute vengeance qui lui plairait , bien entendu si ce qu'il commanderait ne dépassait pas leurs forces et leurs moyens; tout cela a une seule condition , de protéger les nègres marrons en général, et en particulier ceux de cette troupe , et de leur fournir des vivres a différons intervalles.

Le mulâtre accepta avec empressement et se hâta de jurer , comme ils l'exigeaient ; mais ils insistèrent pour que le serment fut prêté selon leurs rites et non à la façon des esclaves. Marius mouilla donc un de ses doigts , et de ce doigt il fit une croix sur son front , puis il frappa sa cuisse , et leva la main vers le ciel , comme pour l'attester.

11 était rheure de se répandre dans les habitations. Ils partirent , ceux-ci a droite , ceux-là a gauche , un par-ci , deux par-lk , quatre ensemble , ou cinq ou six , selon la convenance de leurs difFérens projets. Le chef accompagna Marius jusqu'à la limite de son empire , c'est-a-dire du bois , et là , avant de le quitter, il lui renouvela ses offres de services.

XVIIÏ.

Marius se reposait depuis quelques instans sous les arbres qui s'élèvent devant la casemaîtresse de la Estrella. La case était silen^ cieuse. Il n'avait rencontré aucun veilleur. Il faisait une nuit radieuse, une de ces nuits des tropiques qui noieraient dans leur splendeur le plus beau jour de Paris, orné de son plus beau soleil. La lune roulait comme un plat d'argent, emportée par un fleuve de turquoises

liquides. A peine distinguait-on ca et Ik quelques blanches et molles nuées.

Soudain il vit glisser une ombre, une femme parut.

— Qui Ya Ik? s'écria-t-il en maître.

La personne marcha vers lui. C'était une mulâtresse , son costume l'indiquait. Elle s'approcha encore, il reconnut Flora.

— Ah ! c'est vous !

— Oui, moi, toujours moi. 0 Marius , ajouta-t-elle en tremblant , qu'êtes-vous devenu depuis deux jours que je vous cherche?

— Vous avez tort de me chercher, Flora , répondit le mulâtre gravement. Vous savez que je suis marié , et vous , n'êtes- vous pas dévote?

— Hélas ! dit-elle, ce n'était pas pour mon compte que je vous cherchais; ou plutôt j'étais trop heureuse d'une occasion qui devait vous offrir à mes yeux, car voici bien long-temps , mon cher Marius , vous ne pouvez le nier, que je ne vous ai importuné. J'espère que vous ne vous plaindrez pas : fut-on jamais plus discrète? Et pourtant c'est de votre aspect que je soutiens ma vie î

— Ah ! fit-il en souriant , de mon aspect , «t un peu de la table de M. de Longuefort, avouez-le , Flora.

Du reste l'entretien qui lui avait d'abord déplu, d'instant en instant lui devenait moins désagréable, tant il est vrai que persévérance est mère du succès, et qu'il y a certains momens qui livrent les plus forts sans défense. Il résistait cependant , il lui disait :

— Laisse-moi ! laisse-moi 1 je te reverrai un autre jour, une autre nuit. Mais laisse-moi. Vous êtes insensée, Flora ! me laisserez-vous?

Alors ses yeux s'étant levés , il vit une autre femme debout , à quelques pas devant lui , presqu'en face , qui les considérait. Il ne l'avait pas entendue venir, mais il la reconnut avec un sentiment poignant de honte et d'amertume. C'était Jeannette , c'était sa femme elle-même !

— 0 Marius ! dit-elle sans colère , que je ne trouble pas tes plaisirs ! Je ne pouvais dormir; tu manques à la case depuis deux jours. Voila pourquoi je te rencontre!

Flora regardait la négresse avec les yeux d'une bête à qui Ton arrache sa proie.

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