II. I
Tor. Il se fait fermier, cowboyy ou mineur. Ainsi s'explique cet abandonnement, dont j'ai déjà parlé, des petites maisons rurales de la New-England. Mais s'il est malaisé de deviner la pensée vraie d'un ouvrier, même quand on connaît le programme des associations desquelles il relève, les journaux qu'il lit, les discours qu'il tient et qu'il écoute, les chefs dont il subit l'influence, combien plus impossible encore est-il de pénétrer l'âme du chercheur d'or à son flaceïy du cavalier à son bivouac, du fermier surtout avec sa vie toute locale, ses longues méditations, l'obscurité presque végétative de sa propre conscience? C'est ce dernier qu'il faudrait à tout prix connaître, Ccir il constitue le fond même de cette immense population. Par quels procédés d'enquête? On sait que sa destinée est dure, qu'elle est épuisante et meurtrière. Les voyageurs qui ont suivi le laboureur du Khansas, du Missouri ou du lowa dans son loghousCy s'accordent à le peindre comme un des plus éprouvés parmi les éprouvés de ce dur Nouveau- Monde... Ce log-housey cette petite maison qu'il s'est construite en poutres mal équarries, se dresse dans un des coins de la prairie, solitaire domaine qu'un torride soleil brûle en été, que la neige arrose en hiver. Le principal ornement de la salle d'en bas est une gravure représentant la mort de Lincoln, — dernier épisode d'une existence commencée de même, et qui est allée, suivant le
prairie. (Chiffres communiqués par M. Augias-^Turenne, direo Uitr du haras nation.il à Montréal J
jeu de mots populaire, from the log-house to the Whiie House, d'une masure pareille jusqu'au petit palais blanc de Washington, à travers tant d'âpres \ eff'orts, de luttes continues, d'amertumes toujours renouvelées! Le fermier, lui, ne nourrit pas cette ambition, même pour ses fils. Il voudrait vivre « et que la terre payât ». Il s'use à cet effort et sa femme y meurt. Longtemps la courageuse créature a tu les battements qui lui déchiraient le cœur quand elle montait dans la chambre d'en haut, par les froids matins, le craquement de ses jointures quand elle soulevait quelque fardeau, les fièvres frissonnantes de ses insomnies (i). Le médecin habite à plusieurs milles, et chaque visite coûte de cinq à dix dollars. La femme s'acharne, essayant d'empiriques remèdes recommandés par le journal, prenant conseil des voisins, cachant surtout ces misères à son homme, jusqu'à ce qu'elle tombe et qu'elle s'en aille, le laissant seul avec les enfants sur le^ petit domaine couvert d'hypothèques. Et pourtant ces fermiers qui peinent dans ces dures conditions, ont-ils une fois l'occasion de manifester leurs sentiments intimes, ils appa- I raissent comme aussi sages, comme aussi respec- ! tueux des droits d'autrui que les grévistes de rillinois ou de Californie étaient insensés et féroces. La grande association par laquelle ils défendent leurs communs intérêts, the Grange^ s'est toujours tenue soigneusement en dehors des mou-
(l) Le Scribner^s Magazine de mars 94 a donné un tableau saisissant de cette existence : m The F armer in the North. »
vements politiques. Elle prétend, et son nom l'indique, être au service, non pas seulement des ouvriers de la classe agricole, mais de la classe tout entière : « the Grange^ or thë patrons of husbandry^ — la Grange, ou les -patrons de la culture. » Pour tout dire d'un mot, elle a mérité que, dans un livre déjà cité, les Aveling écrivissent sur elle cette phrase significative : « // may in time become leavened with the leaven of the gênerai working-class movement ; but as it is at présent constituted^ the Grange is more likely to be a hindrance to that gênerai movement than a help.,, — Il se peut qu'un jour ou l'autre cette société de la Grange soit soulevée par le levain qui remue toute la classe ouvrière. Constituée comme elle est aujourd'hui, elle doit probablement nous être un obstacle plutôt qu'une aide... » Que conclure sinon que la terre a une fois de plus accompli là son œuvre de moralisation ? Elle a enseigné à l'homme la grande, l'unique vertu, en lui apprenant à s'accepter^ comme il accepte l'ordre des mois, la poussée lente des moissons, la pluie, la neige, le vent, le soleil, l'apparente et nécessaire iniquité des saisons.
Un trait de ces fermiers de TOuest se dém-êle au premier contact, c'est une soif, un appétit, presque une fièvre de connaître, une intense, une violente passion pour les choses de l'intelligence, qui -explique comment tant d'hommes remarquables des Etats-Unis sont des fils d'agriculteurs. C'est là une nuance de caractère si coniplè-
tement inattendue chez ces rudes hommes, que Ton n'y croit pas d'abord, quand les Américains vous l'affirment, ceux-ci pour s'en plaindre, ceux-là pour l'admirer. Les premiers déplorent cet excès de sérieux dans les mœurs nationales, qui aboutit, prétendent-ils, à un excès constant de travail, à une incapacité absolue de jouir de quoi que ce soit, to enjoy himself. Les autres y voient le présage de cette souveraineté dans la civilisation, rêve secret de tous les Yankees de vieille souche. Qu'on en tire une conclusion ou bien une autre, la remarque est exacte. J'ai pu m'en convaincre, non pas une fois, mais vingt, mais trente, rien qu'à étudier la foule qui se pressait, à Chicago, autour de ces bâtiments de l'Exposition, aujourd'hui brûlés. — La démolition en eût été trop lente ! — Ils étaient, quand je les visitai, dans la splendeur de leur peinture blanche et de leur gloire passagère. Avec leurs chapiteaux copiés de Rome et d'Athènes, leiîrs dômes sveltes, le chaotique mélange de leurs architectures combinées, ils donnaient l'idée d'une tité de rêve, d'une ville de vision apparue soudain sur le bord de ce lac, vaste comme une mer, dont l'eau glauque et vivante se soulevait dans l'entre-colonnement d'un gigantesque portique. Oui, c'était vraiment un décor de gloire, par les beaux jours du commencement de l'automne, et comme dressé à souhait pour le divertissement de cet immense peuple de travailleurs, appelé à ce rendez-vous de joie et de repos. Mais non. Cette cohue dispersée dans ces allées et sur
ces pelouses était surtout saisissante pour un Parisien, par l'absence totale de cette joie et de ce repos. Ces gens n'étaient ni distraits ni gais. Ils allaient, regardant l'intérieur et l'extérieur de cette Exposition, avec une espèce d'avidité stupéfiée, comme s'ils se fussent promenés au milieu d'une colossale leçon de choses, t Je ne me soucie pas de voir des gens, je vois assez de gens chez nous. Je suis venu voir ce que l'on fait dans le monde... (i). » Cette phrase, entendue et rapportée par un chroniqueur de cette étrange fête, tous les promeneurs la prononçaient mentalement Ils étaient, pour la plupart, des fermiers justement, venus des quatre coins de cette immense plaine qui s'étend du Montana au Kentucky et de l'Arizona au Wisconsin. Vers deux heures, assis par terre autour du bâtiment de leur Etat, ils mangeaient lentement, avec leur famille, quelque morceau de viande froide, pris dans une boîte en bois blanc. Les étoffes plus rudes de leurs habits, leurs teints hâlés, cette façon même de déjeuner sans table et avec l'aisance de gens habitués à prendre leurs repas en plein air, entre deux séances de travail, tout en eux révélait les indélébiles habitudes de l'existence rurale. Ce lunch fini, ils recommençaient indéfiniment, infatigablement leur course, non pas de plaisir, mais d'instruction, mais d'application. Combien j'en ai suivi ainsi, de ces rustiques visi-
(i) <« 1 kin see folks to home. I came to see what's made in the world... m
(Scribner*Sj mars i8g4.)
teurs qui allaient du hall des mines à celui de rélectricité, ou du bâtiment de la transportation à celui des femmes, attentifs, patients, obscurément réfléchis, et ils me semblaient moins intéressés encore par les machines, par la prodigalité de l'invention matérielle et positive que par les étalages plus scientifiques, plus inutiles, plus voisins de la grande spéculation abstraite. Je revois, en écrivant ces notes, trois de ces personnages, — un père et ses deux fils, — immobiles indéfiniment dans un coin du musée d'anthropologie. Ils regardaient le colossal mammouth, l'énorme éléphant velu d'avant le déluge, copié sur celui de Saint-Pétersbourg. Tout autour d'eux surgissaient des formes d'animaux et d'hommes qui ont habité autrefois TAmérique, — races dis-, parues ou qui vont disparaître : des élans et des caribous, des bisons et des ours gris, des Sioux et des Apaches dans leurs campements, des cliff dwellerSy ces Troglodytes du grand Canon du Colorado. Le fermier et ses deux fils n'y prenaient pas garde, absorbés par le colosse, dont l'un des garçons racontait l'histoire au père. Ce dernier écoutait l'enfant de dix-sept ans, sans perdre des yeux la formidable bête, le silencieux géant aux longues défenses recourbées. Sentait-il la beauté de ce roi antique de la création, si haut, si leste, si simple, première réussite de la nature, trop évidemment supérieur aux informes ébauches des monstres, ses contemporains : — le Plésiosaure, l'Ichtyosaure, le Mégathérion? Que disait au
pensif colon ce témoin des siècles lointains, œ passant des forêts de fougères géantes? Le fils s'était tu, et les trois hommes restaient là, sans plus échanger un mot. La grave physionomie du père ignorant, les physionomies presque aussi graves des deux jeunes garçons plus instruits se tendaient dans une égale expression de curiosité insatiable. Eprouvaient-ils, à l'état rudimentaire, cette stupeur devant l'énigme du monde, moins étrangère aux âmes primitives que ne l'imagine notre orgueil, puisqu'elles ont créé les mythes, la poésie des légendes, et, pour tout dire d'un mot, les religions? Se demandaient-ils pourquoi ce rythme éternel de création et de destruction qui nous emportera nous-mêmes, après avoir emporté d'innombrables espèces ? Pourquoi ce monde avant le nôtre, ces prises, ces reprises de cette nature, s'essayant, s'acharnant comme un artiste jamais satisfait, à des recommencements où la puissance indéfinie de produire alterne sans cesse avec l'impuissance à conserver? L'homme lui-même est-il le terme de cette évolution ? Il y plonge par toutes ses racines, il en est si distinct par les plus hautes parties de son être ! L'idée, la parole, le problème moral, quel abîme sépare ces choses des autres ! Le simple étonnement de la pensée la plus incertaine devant le mystère du sort, quel miracle! Quelle nouveauté dans cet univers des instincts aveugles et des nécessités inconscientes! Jamais cet éléphant gigantesque, le souverain dépossédé aujourd'hui de notre planète, a-t-il regardé une
autre créature du regard intellectuel dont Tenveloppaient ce fermier et ses fils?... Ils recommencèrent de causer, sans quitter des yeux Tadmirable animal, et je pus entendre au passage qu'ils parlaient de la Bible et qu'ils prononçaient le nom de Noah. Il existe donc même aujourd'hui, ce squatter^ pareil à ceux d'il y a cent ans, qui s'enfonce dans la Prairie- avec le vieux Livre cher aux Puritains pour compagnon de sa solitude, de son travail et de sa rêverie.
Il était dit que je retrouverais une autre fois les visages sérieux de ce père et de ses deux fils, et que je recueillerais, ce même jour, des documents sur la vie de l'Ouest, bien inattendus et plus significatifs encore. Ces vastes foires, qui s'appellent du titre pompeux d'Expositions Universelles, et dont le succès apparent aboutit en général à l'appauvrissement et à la dépravation des villes où elles se tiennent, ont du moins un avantage : elles provoquent de ces rencontres partout ailleurs impossibles, naturelles là, dans ces étonnantes Babels d'individus de toute provenance. Aussi raconterai- je simplement l'une et l'autre de ces rencontres, sans essayer d'atténuer leur caractère de pur hasard, d'autant plus que ce ^e sera une occasion de crayonner, comme dans la marge de ce journal de voyage, le croquis du spectacle le plus singulier que j'aie vu en Amérique : une
lo OUTRE-MER
séance du Parlement des Religions, car c'est là que je rencontrai à nouveau les trois fermiers. Ce Parlement se tenait dans une des salles de VAr^ Institutey lequel se dresse lui-même, comme il convient au Musée de Chicago, à deux pas d'une gare et d'un port. J'étais venu là, au matin, tout remué par l'attente d'une impression profonde et pieuse. Somme toute, j'ai bien reçu cette impression, mais uniquement par le public, par la foule des gens humbles, visiblement des travailleurs, qui se serraient sur les bancs et sur les chaises dans le vaste hémicycle. Avec quelle touchante attention ils écoutaient, prêts à accepter la bonne parole, — toute bonne parole! Et avec quelle surprise je reconnus moi-même, aussitôt assis, et à dix chaises de la mienne, les trois personnages qui m'avaient tant intéressé par leur façon de contempler le monstre cintédiluvien ! J'eus une certaine vanité d'observateur à constater que je ne m'étais pas trompé en diagnostiquant chez eux le souci des choses religieuses. Leurs rudes et simples physionomies traduisaient la même absorption d'esprit. Au dehors, on entendait des cloches de locomotive tinter, des trains passer, des sirènes de bateaux à vapeur siffler. Pas un des quinze cents auditeurs réunis dans cette salle ne remarquait l'étrangeté de ces bruits à la porte de ce palais, et aucun nj paraissait percevoir davantage l'étonnant contraste qu'il y avait entre la ferveur si vraie, si simple, si recueillie du public, et les tréteaux du fond, où l'on eût dit qu'il se jouait une scène de théâtre.
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une espèce de parade sacrée, — si le mot n'était pas malgré tout trop injuste, — en face d'un gigantesque appareil de photographie installé de l'autre côté de la salle.
Ce fut en effet, en dépit de ma bonne volonté, cette première sensation qui s'imposa à moi aussitôt que, de la foule, je détournai les yeux vers cette estrade où se tenaient les orateurs. En lisant le compte rendu des discours prononcés depuis le commencement de la session, j'ai reconnu que j'avais été, sur le moment, trop frappé de détails purement extérieurs. Mais quel passant, entré là en simple curieux, ne l'eût été comme moi?... Trente personnes siégeaient là par ce matin, l'un des derniers de cette session : un Japonais, d'abord, en paletot mastic, mufle de chien avec des lunettes sur son nez aplati, des moustaches noires sur une peau luisante et jaune. Il coupait des brochures activement et sans écouter, tandis qu'auprès de lui, un Indien vêtu de blanc, avec des yeux très doux et très bruns, dans un teint basané jusqu'à en être brûlé, souriait vaguement à des visions d'un demisommeil. Un Chinois, en robe bleue, le torse pris dans une veste de soie violette, coiffé d'une calotte noire à bouton rose, tournait de tous côtés une petite face chafouine, pâle et maigre, le nez pas très droit. Un archevêque Grec se carrait, superbe, sa longue barbe brune étalée sur une robe grise, presque havane. Par-dessus, il drapait une toge noire, et l'or de la chaîne où pendait sa croix pastorale brillait entre les deux étoffes. Il tenait à la
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main une longue canne à pommeau d'argent, et ses prunelles impassibles de magicien brillaient dans un large visage d'une chaude pâleur mate à la Léonard de Vinci, que surmontait une haute toque de professeur. A côté de lui était assis un de ses prêtres^, un pappas aux longs cheveux mal tenus, à la barbe inculte, au masque fin, sensuel et ironique. Un autre Indien venait ensuite, de vingt ans peut-être^ glorieux de jeunesse et d'ardeur, avec une robe violemment rouge et un turban violemment jaune; et c'était, autour de ces Orientaux, une rangée de pasteurs Anglais, rasés et rosés, des faces d'Allemands, toutes barbues, avec des yeux aigus sous des lunettes d'exégètes. Un personnage de physionomie Française, au profil délicat, mais mince et usé, croisait ses jambes, montrant des pieds élégamment chaussés de souliers vernis et de guêtres blanches en coutil. Deux femmes se tenaient dans xm coin : une grisonnante de cinquante ans, avec un air abstrait et modeste d'i titutrice pauvre; l'autre, jeune et belle, très brune, la joue bistrée sous le fard, portait sur ses épaules un châle de soie mêlé de nuances éclatantes. De larges anneaux d'or tintaient à ses poignets. Et, pour achever en vulgarité ce que cette exhibition composite avait de presque forain, un homme de quarante-cinq ans, gros et familier, étaîé sur le devant, se fourrageait le nez avec les doigts, pendant qu'un chairman, à voix de bamum, se levait, entre deux mesures d'orgue, pour donner la parole aux orateurs, avec des boniments d'imprésario.
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Oui j*avais tort de voir ainsi par le menu les trivialités de réalisation d'une grande idée, et mes fermiers de l'Ouest avaient raison comme les autres assistants de voir, eux/cette idée en dehors et au travers de ces trivialités. A un moment ils penchèrent leurs trois têtes en avant avec plus d'attention. Un orateur venait de se lever, un pasteur célèbre de l'Eglise Anglicane. C'était un petit homme d'environ cinquante ans, très maigre et très sanguin. Le noir de sa redingote sans revers et le blanc de son col tout droit, sans cravate, rendaient plus rouge le pourpre de son teint. Il commence d'une voix basse que Ton entend à peine. Par un geste monotone et comme automatique, il élève et il abaisse son bras tour à tour, — infatigablement. A mesure qu'il parle, il s'échauffe; son corps se tend, son pied frappe la terre, son teint s'empourpre davantage, sa voix se creuse. Pour moi aussi, les cocasseries de l'estrade s'évanouissent. Voici la passion et l'éloquence religieuses, cette ferveur de conscience qui a créé le protestantisme avec ses innombrables sectes. Quand les mots : Church of Englandy — l'Eglise d'Angleterre, — passent dans son discours, l'être entier de l'orateur frémit d'une inspiration intime. On l'entend, on le voit vibrer jusqu'à l'extrémité de ses pieds sur lesquels il se dressa : — « Non! » s'écrie-t-il à un moment, « ce n'est pas la nation Anglaise qui a fait l'Eglise d'Angleterre, c'est l'Eglise d'Angleterre qui a fait la nation Anglaise, u Cette phrase, jetée avec une affirmation forcenée,
répond sans doute chez les assistants à une idée préalable, à cette conviction que la vie nationale emprunte sa force à la vie religieuse, car elle déchaîne une tempête d'applaudissements. Je me tourne du côté du père et de ses deux fils. Je les vois battre des mains, — de leurs énormes mains, qui auraient sans aucun doute, voici deux cent cinquante ans, appaudi de même le Lord Protecteur, et, il y a trente ans, Lincoln, quand il jetait au peuple des Etats-Unis cette phrase étrange, annonçant que la guerre durerait : « until every drop of blood drawn with the lash, shall be faid hy another drawn with the sword... Jusqu'à ce que chaque goutte de sang versée sous le fouet ait été payée par une autre versée sous le fouet. » Tragique vision des justices divines, émanée directement de la Bible! Ces hommes au visage si concentré la subissent sans aucun doute. Elle seule explique la sorte d'application anxieuse et sérieuse qu'ils avaient l'autre jour, au souvenir du déluge, <et qu'ils ont aujourd'hui devant les représentants de leur foi. S'ils sont beaucoup à sentir ainsi, les athées du socialisme peuvent conquérir les villes, ils n'auront jamais de prise sur les campagnes de l'Ouest.
Ma curiosité à l'égard de ces trois hommes était si vive que je les aurais, je crois, suivis pour essayer de les aborder, si moi-même, au moment où tout le monde se levait au son de l'orgue, une main ne m'avait saisi par le bras au passage. Je lae retourne. J'avais en face de moi un des grands
mécîecîns de Paris. J'aurais pensé, si Ton m'avait prononcé son nom, qu'il était partout, sauf à Chicago : dans son appartement somptueux du boulevard Haussmann, dans sa salle de clinique à l'hôpital Lariboisière, dans son laboratoire de la Faculté. Le prétexte officiel d'un congrès d'hygiène l'avait décidé à franchir l'Atlantique, afin de regarder des yeux de sa tête cette civilisation Américaine, l'objet chez nous de tant de commentaires fantaisistes. Il m'explique son voyage en deux mots, et il me présente un grand garçon de trente-cinq ans peut-être, un Français aussi, qui l'accompagnait, et que je pris, à son maigre visage rasé, à sa tenue un peu raide, à la décision de son regard, pour un officier en civil. Je n'avais pas fait cinq cents pas avec mes deux compatriotes, que j'étais intéressé par ce jeune homme, au point de ne plus regretter le contretemps qui m'avait fait perdre de vue mes amis du musée d'anthropologie et du Parlement des Religions. Je venais d'apprendre du docteur que j'avais justement devant moi un de ces audacieux aventuriers de l'Ouest, comme je désirais tant en rencontrer un depuis quelques semaines. — Je désignerai ce jeune homme sous un nom qui respecte sa volonté d'anonymat. Je l'appellerai M. Barrin-Condé, petite discrétion qui n'enlèvera rien de leur valeur documentaire aux pages suivantes, non plus que les quelques touches d'inexactitude volontairement données pour la même cause à trois ou quatre détails d'un ordre trop personnel. — Donc M. Bar-
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rin-Condé avait, quitté la France quatorze ans auparavant, pour venir fonder un ranch dans les Montagnes Rocheuses. Il y avait vécu huit années consécutives. Le hasard d'une fugue de carnaval l'ayant, au cours de cet exil, conduit à Toronto dans le Canada, il y avait rencontré une jeune fille dont il s'était épris. Pour l'épouser, il avait changé sa vie, liquidé son exploitation du Nord Dakota, et pris racine dans la ville de sa fiancée, maintenant sa femme. Il y avait fondé une compagnie de bateaux à vapeur, qu'il administrait avec la même supériorité de bon sens et d'énergie qu'autrefois son ranch, et qui accaparait déjà la majeure partie du trafic des grands lacs. Il est si rare et il est si doux de rencontrer à l'étranger un Français en qui survive un esprit d'entreprise égal à celui des Anglo-Saxons, on aime tant à se convaincre, par cette présence, que notre race a gardé les mêmes qualités d'en-avant qui firent d'elle jadis la grande conquérante, enfin, causer d'un pays avec un homme qui en a vu les dessous par lui-même, est d'un intérêt si puissant ! Bref, je ne quittai pas le docteur et son compagnon de tout le jour. Je ne pouvais me lasser d'interroger ce dernier sur sa vie à Fer de Lance^ — ainsi s'appelait son ranch, à cause du signe dont étaient marqués les chevaux, — sur les gens avec lesquels il y vivait, sur leurs mœurs, sur leurs idées, sur ses idées à lui. II. me répondait tranquillement, simplement, avec cette justesse du mot propre aux hommes d'action. Il y avait dans le « quant à, soi »
de ses manières quelque chose de la dignité un peu sauvage que Cooper a donnée à son Bas-de^ Cuir. Mais c'était un Bas-de-Cuir au courant de notre littérature, ayant gardé à travers sa rude existence un souci de ne pas déchoir d'intelligence Je me souviens que nous terminâmes cette journée, qui n'avait été de ma part qu'une longue interrogation, et de sa part qu'une longue réponse, par tme séance à Torchestre d'un des grands théâtres de Chicago. Pour que cet emploi de soirée fût en parfait contraste avec celui de ma matinée, le hasard voulut que nous assistâmes à Tartufe^ donné par Coquelin et par sa troupe. J'avais été fier de mon pays en causant avec M. Barrin-Condé, je le fus de nouveau en voyant cette admirable pièce jouée comme elle fut jouée, — quoique devant une salle à moitié pleine, et quels spectateurs î Presque tous suivaient la comédie dans la traduction, et à la même seconde on entendait les feuillets de la brochure se tourner tous à la fois. Qu'importait à Coquelin? Le grand artiste paraissait ignorer qu'il existât même un public. Visiblement il jouait pour lui-même, avec le scrupuleux souci de son art qu'il eût déployé sur la scène de la rue de Richelieu et à ses débuts. Il étudiait, il s'étudiait. Il s'appliquait à serrer de plus près encore l'anatomie morale de son personnage, et, dans ce Chicago de toutes les outrances, de toutes les improvisations. Tartufe apparaissait plus beau que jamais, par la simplicité forte et juste, par ce génie de mesure et de finesse qui se II» a
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maintient sans cesse à hauteur d'homme, si Ton peut dire, ni en deçà, ni au delà. Il y a du Philippe de Champagne chez Molière, de ce peintre vigoureux mais sobre, ardent mais judicieux, dans les portraits duquel vous trouvez toujours à admirer plus, sans qu'il y ait jamais lieu d'en rien rabattre à la réflexion. Quoique le docteur et moi nous eussions vu trente fois cette pièce, et au moins dix fois Coquelin dans le rôle, nous avions été pris par ce dialogue et par ce jeu comme à la première rencontre. Quant à « l'ancien cowboy ae Fer de Lance », — comme il s'appelait luimême, — durant toute la durée du specxacle, y compris les entr'actes, il cessa complètement de parler.
— ' « Vous ne savez pas, > nous disait-il en sortant, tandis que nous regagnions à pied Michigan Avenue^ a non, vous ne savez pas combien cette excitation intellectuelle du théâtre manque d'une façon presque douloureuse à ceux qui vivent comme j'ai vécu, et le prix pour moi d'une soirée telle que celle-ci... Tenez, » ajouta-t-il en se tournant vers moi, « vous me demandiez par plaisanterie, cet après-dîner, si je n'avais pas un peu dévalisé les trains dans l'Ouest, et je ne vous ai pas répondu... C'est qu'en effet, mes amis et moi, nous n'avons rien moins essayé que d'enlever un jour, ou plutôt une nuit, dans un des grands express continentaux, devinez qui?... Sarah Bernhardt elle-même... Elle n'en a d'ailleurs jamais rien su... 9
— « Et combien étiez-vous pour une pareille expédition? » demandai-je,
— « Oh! très peu; mais ne vous imaginez pas qu'il soit malaisé d'arrêter un de ces grands trains. Quand nous méditions ce beau projet, nous avons essayé, — comme on répète. Passez-moi ce mot, puisqu'il s'agit d'une reine de théâtre. Nous avions appris que Sarah devait passer à Green River, dans le Wyoming, une semaine plus tard. Nous voulions savoir s'il était possible d'immobiliser le train assez de temps pour exécuter notre enlèvement. Nous étions onze cavaliers de round uPi comme on dit là-bas, tous bien montés, tob6 ayant cette passion du danger que donne si aisément l'abus de la force durant la jeunesse. Nous nous postâmes en plein jour dans un endroit où la ligne faisait des courbes telles que l'express marchait très doucement. Il paraît. Un de nous se met à galoper à côté de la locomotive, la carabine à l'épaule, tenant en joue le mécanicien, tandis qu'il guidait son poney avec ses genoux. J'en fais autant de l'autre côté. Le mécanicien s'arrête. Nos camarades descendent de cheval et ils traversent tout le train d'un bout à l'autre, en s'écriant : a Hands wp^ » le revolver au poing. C'était un coup à risquer une effroyable bagarre, s'il s'était rencontré là un homme de cœur et qui eût luimême tiré son arme. Par bonheur il n'y en avait point. Tandis que les voyageurs terrifiés ouvraient leurs valises précipitamment pour acheter leur liberté, les faux bandits étaient déjà remontés à
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cheval, et tous partis en déchargeant leurs fusils ou leurs pistolets en Tair... •
— € Et la police? » interrogeai-je.
— « Elle était représentée, » reprit M. Barrin- Condé, « par un shérifî qui habitait à quatrevingts milles de là. Je crois bien qu'il instruit encore. Et puis, car tout est vraiment fantastique dans cet Ouest, et cela semble si naturel quand on est emporté par cette existence, nous étions masqués ou du moins nous avions des mouchoirs sur le visage. Quoique cette expérience eût réussi, nous en comprîmes le danger : celui que je viens de vous dire. Nous voulions bien faire une plaisanterie que j'abandonne à vos qualificatifs, nous ne voulions pas risquer de tuer et d'être tués. Nous décidâmes donc d'enlever Sarah Bernhardt à la gare même. Son train devait s'arrêter à Green River vers onze heures cinqutnW. Nous devions envahir son compartiment, l'emmener de vive force, la jeter dans un buggy et partir au galop. Quelques-uns des nôtres auraient protégé notre retraite avec leurs revolvers. Un de nous, un certain Sarlat, maintenant capitaine aux Chasseurs d'Afric^ue, s'était chargé de monter dans le train à la station précédente. Il était convenu qu'il agiterait un mouchoir à la porte du salon où la grande actrice se trouverait, car il fallait agir vite et bien. Une telle opération est toujours un peu dangereuse dans un village. Il partit donc, comme convenu. Pour nous, rangés à cheval autour du ^^SSy* nous attendions à la gare patiemment
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Peut-être, si vous aviez écouté nos propos, admettriez-vous que ce déraisonnable coup de main était encore plus naïf. Sans doute, notre visiteuse se débattrait, elle aurait une crise de nerf S; Il nous faudrait l'attacher, mais une fois au ranchy nous nous ferions pardonner notre brutalité à force de respect. Elle serait reçue comme une impératrice. Nous obtiendrions notre pardon, et nous revivrions quelques jours de France en lui demandant de nous réciter les plus beaux morceaux de son répertoire. Le train n'arriva qu'à minuit. Nous vîmes Sarlat descendre sans mouchoir à la main. Sarah Bernhardt avait passé une heure plus tôt par l'express de Sait Lake City!... »
Cette extraordinaire histoire avait été racontée si naturellement, elle traduisait des mœurs si spéciales, elle attestait chez le narrateur un si curieux mélange de civilisation délicate et de vie sauvage ! Je n'eus pas de repos avant de lui avoir arraché la promesse qu'il m'enverrait ses notes sur son séjour à Fer de Lance^ — son journal, s'il l'avait tenu, quelques souvenirs à tout le moins. Il promit, et plusieurs semaines se passèrent sans que je reçusse les feuilles demandées, ni même aucune nouvelle du jeune homme. Il était retourné chez lui, et moi je continuais de voyager à travers la vaste République. J'étais persuadé que les documents annoncés d'une manière si inopinée ne m'arriveraient plus jamais. Ils m' arrivèrent pourtant quand je ne les attendais plus. Fut-ce le plaisir de cetta
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déception à rebours? — Elles sont si rares! — Fut-ce réellement l'originale saveur de ces confidences? Elles me parurent mériter d'être transcrites telles quelles et sans commentaires. Quelle analyse remplacerait le témoignage de l'homme d'action qui a vu ce dont il parle, non pas à travers les livres comme un savant, non pas même à travers le dilettantisme d'une excursion comme le voyageur, mais à travers le besoin ? Peut-être aussi l'endroit où me fut remis le paquet au timbre de Toronto me rendit-il plus sensible au pittoresque de ces pages. C'était en octobre et dans un paisible hôtel désert parmi les feuilles tombées, au bord de ces chutes du Niagara, qui demeurent, malgré les déclamations des guides, un des plus nobles, un des plus saisissants spectacles de ce monde. Tout ce que les hommes ont pu construire autour d'elles, de ponts, d'escaliers, de balustrades, tout ce qu'ils ont tracé de sentiers ou collé d'affiches n'a pas touché à l'intacte et farouche beauté des deux énormes cascades. Que j'en ai aimé la lente, la presque molle glissade, — cette monotone tombée du formidable courant sur l'arête du roc qui fait un brusque angle droit ! Que j'en ai aimé la plainte profonde, la gémissante rumeur, — tant de tristesse dans tant de puissance, — et la vapeur souple, ce nuage d'humide encens qui flotte audessus de la chute dernière, et qui s'élève, transparent de blancheur, au-dessus de la grande masse glauque ! Que j'en ai aimé aussi, dans cette saison de Tannée, Tautomnale douceur, les bois de Goaf
Island, tout en or, sans un oiseau, avec ce sanglot unique pour les remplir et pour dire l'irrévocable fin de Tété, — symbole de l'irrévocable écoulement de la vie ! Et puis je regrettais, en parcourant ces bosquets déshonorés par les réclames, que l'homme blanc fût ici, ce civilisé plus destructeur que les sauvages. Je songeais à ces cruels mais simples Indiens, à ces guerriers jaunes et tatoués qui respectaient cette nature, qui ne la mutilaient point. Je maudissais les ingénieurs d'avoir construit dans ce paysage admirable des tuyaux d'usine qui poussaient leur noire fumée vers le ciel, des tours en fer forgé oii montaient des ascenseurs. J'avais le besoin d'évoquer là, dans ce cadre de grandeur, une existence plus libre, plus hardie, plus conforme à la mystérieuse et tragique beauté de ce large fleuve, précipité d'un coup dans ce gouffre. La confession de l'aventureux colon de Fer de Lance s'accordait sans doute à ce besoin. En la relisant à froid, je pense néanmoins qu'elle aurait pu se passer de cet accompagnement, et je n'hésite pas à la copier, comme je le disais tout à l'heure, sans presque en rien modifier. Le lecteur (i) jugera si des hommes soumis à l'atmosphère de danger et de conquête qui s'exhale de ces notes cer-
(i) Les personnes curieuses de détails plus complets sur les mœurs de l'Ouest en trouveront dans le livre si vaillant et si vivant de M. de Mandat-Grancey, la Brèche aux buffles. Un autre livre, celui de M. d'Haussonville, A travers les États-Unis, contient en particulier deux excellents chapitres sur les Mormons, qui éclairent d'un jour singulièrement vif la vie religieuse de cette partie des États-Unis.
tainement sincères, doivent être faciles ou difficiles à entraîner du côté de la révolution. Il se rendra mieux compte aussi, me semble-t-il, des raisons pour lesquelles l'énergie et la volonté se développent ici jusqu'à l'hypertrophie. Peut-être enfin l'incohérence des circonstances où ces pages me parvinrent, incohérence que j'ai reproduite, ce que j'avais le droit d'en reproduire, au risque de briser l'unité apparente de ma propre analyse, donnera-t-elle une image assez exacte de ce que la vie Américaine a réellement de chaotique et de juxtaposé. On visite une exposition où des monstres d'avant le déluge sont éclairés à l'électricité. On assiste à des séances où l'exaltation religieuse alterne avec le charlatanisme. On voit jouer devant un public de barbares des pièces de Molière par des acteurs de génie, à deux pas d'un autre théâtre où se jouent des pièces de Shakespeare avec des acteurs Anglais. On se heurte pêle-mêle à des fermiers du Kansas et à des Parisiens. On gagne en Pullman-car des coins de nature célébrés par Chateaubriand, — et toutes ces impressions d'un ordre follement complexe finissent par se grouper autour d'une confession qu'un ancien volontaire d'un an, jadis garnisonné dans quelque petite ville de province Française, vous fait de ses aventures au fond d'une des vallées perdues des Montagnes Rocheuses!
Confession (Tun Cowboy.
c Ma famille est originaire de Florence, d'où elle émigra vers 1270 en Dauphinois avec plusieurs autres familles Gibelines. Nous nous appelions alors Barberini, — sans que nous eussions jamais rien eu de commun avec les nobles Romains de ce nom. De Barberini nous devînmes Barberin, puis Barrin, je ne sais comment. Vers la fin du dix-septième siècle, un certain Raymond Barrin réunit une troupe de jeunes gens pour donner la chasse à quelques brigands qui infestaient le Comtois. « Il s'est battu comme un Condé, » dit-on partout. Cet héroïque sobriquet lui en est, nous en est resté. Est-ce d'avoir trop entendu parler de cet ancêtre dont je porte le prénom? Est-ce l'héritage d'une race inquiète et faite pour l'action ? Toujours est-il que j'ai commencé, encore adolescent, à rêver d'aventures. Quand, au sortir du régiment, je me retrouvai dans la maison paternelle, ayant pour seule perspective de vieillir là, oisif et inutile, l'appréhension d'un pareil avenir me devint physiquement insupportable. J'aimais les miens pourtant, j'aimais la maison, j'aimais le Dauphiné, ses âpres montagnes, son ciel frais, ses paysages, son accent et surtout ce qu'il me représentait du passé. J'ai toujours été un homme d'autrefois, un dévot dans tous les sens que vous voudrez donner à ce terme. Vous auriez pu me voiff
la veille de mon départ pour les Etats-Unis, entrer au cimetière de mon village, m'agenouiller sur notre tombeau de famille et y ramasser des cailloux. Je les ai encore. Rien pourtant ne prévalut contre cet appétit d'action dont j'étais dévoré, et qui me jeta, si jeune, au delà des mers. Il faut ajouter que, royaliste par tradition et par conviction, de servir la République dans un emploi quelconque m'eût paru une félonie, que je n'avais aucune connaissance du commerce, que les capitaux me manquaient pour monter une industrie, et que rêver à une héritière répugnait à ma fierté. Que faire, sinon essayer du Nouveau-Monde vers lequel un étrange pressentiment m'avait toujours attiré? Bref, en novembre i88., je revenais de mon volontariat. En décembre, ma résolution était prise : j'irais chercher fortune en Amérique. En février, je m'embarquais à Liverpool avec un de mes amis d'enfance, un Anglais, l'Honorable Herbert V***, que j'avais décidé à m' accompagner. Nous amenions quatre étalons : deux percherons, deux arabes, et, pour nous servir, mon brosseur du régiment Nous allions créer un petit haras dans les Black Hills, les montagnes noires du Dakota. Nous nous étions mis en correspondance avec un ranchman de ce pays-là, nommé Johnson. L'appui de cet homme que les parents d'Herbert se trouvaient connaître, nos quatre chevaux et une traite de trente mille francs composaient notre mise de fonds. J'oubliais notre jeunesse et notre énergie. Beaucoup ont commencé plus malheureusement.
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€ Le paquebot que nous avions choisi, par économie, marchait à la vapeur et à la voile, en sorte que nous mîmes dix-sept jours à gagner New- York. La traversée fut assez rude, mais je ne souffre pas en mer. Comme j'avais à soigner d'une part mon camarade et mon brosseur, tous deux très malades, et de l'autre mes chevaux, je n'eus pas trop le loisir de me livrer aux mélancolies d'un début d'exil. La première impression déchirante d'expatriement me saisit dans le tumulte de la grande cité Américaine, parmi cette foule dont je ne comprenais pas la langue et que du premier coup j'éprouvai si rude, si hostile, si différente surtout. Nous étions descendus à Brooklyn, sur le conseil du capitaine du bateau, pour avoir de bonnes écuries près des gares. Nous poissâmes quelques jours à visiter la ville qui me fit, avec ses maisons hâtivement bâties, les unes si hautes, les autres si basses, avec ses chemins de fer élevés et la fièvre de sa populace, l'effet d'une chose hagarde et monstrueuse. Pour comble de misère, notre auberge était un véritable repaire d'ivrognerie et de prostitution, où nous faillîmes laisser notre peau, dès cette semaine d'arrivée. Voici à la suite de quelle sotte aventure.
a Nous avions passé, Htxbert et moi, nos quatre premiers soirs au théâtre. Le cinquième, résolus à nous coucher de bonne heure, nous descendîmes, pour fumer un peu après notre dîner, dans le bar de l'hôtel. Des filles s'y tenaient déjà et quelques hommes. Un d'entre eux, un grand diable de sou-
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dard, au poil roux, à l'œil vairon, au mufle de dogue, s'avisa de parler très haut à une de ces Elles en nous regardant. Un gros rire suivit qui aurait suffi à m'énerver, quand bien même Herbert ne m'aurait pas, sur ma demande, traduit l'imbécile plaisanterie du personnage qui avait tout simplement dit à la créature :
— c Faites-vous donc emmener par ce Français. Ce doit être un Ils le sont tous... »
c Je vous passe le mot ordurier dont il s'était servi. Je me levai, en me débarrassant violemment d'Herbert qui voulait me retenir. Je marchai droit à l'homme, qui, me voyant venir, mais confiant dans sa force, se mit à me narguer d'un sourire OÙ je vois encore briller une dent d'or qu'il avait là, sur le côté gauche. Je lui allongeai en plein dans le visage un coup de poing d'une force telle que le claret en coula, comme on dit en Amérique, c'est-à-dire que le sang lui inonda la figure. J'avais travaillé la boxe au régiment et j'étais très leste. J'eus la chance d'éviter sa riposte, — ^ il était un peu ivre, — et de le frapper d'un second coup de poing dans l'estomac et d'un coup de pied dans la jambe qui le jetèrent par terre. Je m'attendais à une rixe, et je me reculais pour faire face aux autres, quand ils émirent, à ma stupeur, un murmure d'approbation. Cet étrange public applaudissait à mon talent de pugiliste. Ils emportèrent leur ami, mais le propriétaire de l'hôtel dit lacomiquement à Herbert, le soir même :
— « Le gentleman fera bien de changer de
quartier. Jim Russel n'est pas homme à supporter cela sans se venger... »
c Quoique Herbert et moi n'eussions pas la peur très facile, l'idée de nous attarder au début de notre entreprise à des colletages de bouge nous parut si imbécile, que nous décidâmes, non pas de changer de quartier, comme nous le conseillait l'hôtelier, mais de partir. Dès le îeftdemain matin, nous montions, nous et nos chevaux, dans l'express continental des marchandises. Il nous fallut sept jours — une pleine semaine — pour gagner ainsi la ville de Sydney, en Nebraska, où nous avions notre rendez-vous avec Johnson. Il nous eût été facile d'expédier nos bêtes par cette voie, et de prendre nous-mêmes l'express des voyageurs. Mais notre première impression de la vie Américaine avait été si affreuse, que nous nous considérions comme en pays sauvage, et nous ne voulions ni nous séparer l'un de l'autre, ni perdre une minute de vue nos étalons. Nous fîmes donc le trajet dans la même voiture qu'eux. Ce moyen de locomotion était si dur que nous ne prêtâmes aucune attentioû au paysage des Etats que nous traversâmes ainsi. Je ne me rappelle rien de ce fantastique voyage à travers cette portion de l'immense continent, grande comme la moitié de l'Europe, sinon qu'à Chicago nous dûmes résister de force à quatre trampSy qui envahirent notre wagon pour se cacher derrière nos chevaux et « chiper un déplacement », c'est leur terme, to steal a ride. Ils ont l'habitude, ces chemineaux des Etats-Unis, de
francnir ainsi des distances incroyables, couchés sur le plancher d'une voiture de marchandises. Ils descendent à l'entrée des villes, — on n'est pas tramp sans être un peu gymnaste, — et ils remontent dans quelque autre train à la sortie, ayant, s'il se peut, joint à leur a vol de déplacement » quelque rapine plus productive. La plupart du temps ces malheureux sont inoffensifs. Mais, n'étant pas initiés au pittoresque du vaga- .bondage Américain, nous prîmes ces loqueteux qui escaladaient des trains en marche pour de dangereux bandits. Je ris encore au souvenir de la dégringolade qu'ils exécutèrent sur le remblai de la voie, devant les six revolvers que nous braquâmes sur eux. Nous nous serions crus imprudents, si nous n'avions eu qu'une seule arme chacun.
a Johnson, prévenu par télégramme, nous attendait bien à la gare de Sydney, mais ce n'était là qu'une étape vers le but réel de notre voyage, Custer City, à deux cent cinquante milles plus loin. Il fallait faire ces milles à cheval, et les sept jours de wagon nous avaient tellement brisés que nous n'eûmes pas le courage de partir sur-lechamp. Sydney passait alors pour un des coupegorges les plus dangereux des Etats-Unis. Les cinq cents habitants de cette ville — véritable champignon de la voie ferrée qui eût disparu avec elle — passaient leur temps à soutenir de véritables batailles, à coups de fusils et de revolvers,
les uns contre les autres. Nous l'ignorions. Mais notre nouvelle expérience de Chicago avait achevé de nous rendre si défiants, que nous résolûmes de coucher sur la paille en travers de la porte de l'écurie où logeaient nos arabes^ Les gens les avaient trop regardés quand on les avait amenés là. Bien nous prit d'avoir eu cette précaution. Vers minuit, et malgré ma lassitude, je fus réveillé par un bruit étrange. Je fis craquer une allumette, et je vis distinctement l'extrémité d'une scie en train de couper le bois autour de l'énorme serrure qui verrouillait la grange. J'enveloppai une de mes mains avec un mouchoir et j'empoignai l'extrémité de la scie en armant mon revolver de l'autre main et poussant le seul juron Anglais que je connusse. Vous devinez lequel. La scie resta immobile, et de l'autre côté de la porte résonna un bruit analogue au déclic que je venais de produire avec mon arme. Je réveillai Herbert et mon domestique Nos trois voix firent comprendre aux voleurs que nous étions en force. Nous entendîmes des pas s'éloigner. Nos chevaux étaient sauvés. Mais comment nous rendormir après cette nouvelle alerte? Notre anxiété fut si aiguë que nous prîmes le parti de quitter Sydney comme nous avions quitté Brooklyn, et non pas le lendemain matin, non pas dans une heure, mais tout de suite. Nous sellâmes nous-mêmes nos montures, nous tirâmes de la remise le chariot de Johnson, nous y chargeâmes notre bagage, nous attelâmes ses chevaux. C'est dans cet équipement que nous vînmes l'appeler de
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la rue et le réveiller de son premier sommeil. Il avait joué au poker toute la nuit en buvant du whiskey. Ayant par bonheur gagné plusieurs centaines de dollars, il fut plus accommodant que nous ne Tespérions. D'ailleurs, il avait, comme beaucoup d'Américains, un sentiment d'hospitalité nationale. Il eut honte pour son pays du guet-apens que nous lui racontâmes. Il accepta de nous suivre, et avant l'aube* nous étions en route.
t Cette chevauchée à travers la Prairie dura deux longues semaines. Je lui dus les premières impressions douces que j'eusse éprouvées depuis mon départ du Dauphiné. Cette portion du large territoire qui s'étend entre Sydney et les Montagnes Rocheuses n'était pas alors la contrée civilisée qu'elle est devenue. Aujourd'hui, plusieurs lignes de chemins de fer la sillonnent. Les fermes y abondent et les embryons de grandes ou de petites villes. A cette époque, la vaste Prairie du Nebraska ne présentait, à partir de Sydney, d'autre trace de vie humaine que le passage des cowboys en train de pousser quelque troupeau épars devant eux. Les ranches succédaient aux Tanches sans qu'aucune route tracée allât de l'un à l'autre. Cette immense étendue déserte oti cheminait notre cavalcade nous saisit, par une sorte de charme farouche dans lequel entrait pour beaucoup le sentiment de notre jeunesse et de l'avenir illimité. Cette solitude désolée nous exalta au lieu
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de nous attrister comme avait fait le premier contact avec la foule étrangère. Nous ne sentions plus la fatigue, et nous buvions même avec gaieté les eaux abominablement alcaUnes que nous recueil* lions à même les ravinements du sol, — les creeks, comme on dit là-bas, — pour arroser nos conserves. Cette exaltation grandit encore avec le voisinage des montagnes, lorsque nous commençâmes d'entrer dans les belles forêts de pins Douglas. Les premières fleurs du printemps pointaient dans les herbes. Partout les eaux vives et transparentes jaillissaient des fissures du quartz. Le ciel était bleu et léger sur nos têtes, et puis nous approciiions de Custer City, de cette ville dont Johnson nous célébrait depuis notre départ les magnificences. Nous l'attendions, comme les Hébreux la Terre Promise. Bien des années ont passé depuis, de ces années d'âpre combat qui comptent double et triple. Aucune de leurs sensations n'a effacé celle qui m'étreignit par l'après-midi d'avril où le brave homme gravit au galop une colline, pour nous montrer avec orgueil ce terme de notre dur pèlerinage. Il arrêta son cheval, il nous fit signe d'arrêter aussi les nôtres. Il étendit le bras et il dit :
— a Voilà Custer City... Hère is Custer City!.,. »
a Je regardai, le cœur battant d'espérance. Pourquoi aurais-je honte d'avouer cette minute de lâcheté, la seule que j'aie connue dans mon existence de la Prairie? Des larmes me jaillirent des a. 3
yeux subitement, qu'il me fut impossible de contenir, — larmes non plus d'espérance, mais de désespoir, larmes arrachées par le soudain écroulement de mon rêve et par l'atroce désillusion. TJn misérable camp minier apparaissait de l'autre côté de la vallée, plus pauvre que le plus pauvre hameau des Alpes. Et c'était pour vivre là, parmi ces masures, dans ce coin perdu du monde, pour y lutter, pour y mourir peut-être, que j'avais laissé à trois mille lieues derrière moi notre petit château du Dauphiné, avec sa tour en équerre et son donjon carré, et dans ce château, ma mère, mes sœurs, tout ce que j'aimais, tout ce qui m'aimait!...
a Je regardai Herbert et j'eus honte d'avoir, moi Français, donné ce spectacle de ma faiblesse à cet impassible Anglais, qui allumait sa courte pipe de bois avec le plus beau sang-froid, quoique je visse bien au tremblement de sa main que le/ choc était rude pour lui aussi. Je vous ai dit que j'avais toujours été un peu dévot. J'appelai à mon secours les forces profondes de mon âme. Je fis mentalement une prière d'actions de grâces à Dieu, pour m'avoir protégé depuis mon départ. Je lui demandai de me protéger encore. Je me mis entre ses mains comme un petit enfant... Mon cheval, El Mahdiy grattait le sol du pied en hennissant. C'était sa manière à lui de prononcer son Hère is Custer City. Je ramassai les rênes, et serrant les genoux, je le lançai à fond de train sur la cité, en séchant mes larmes enfantines au vent de cette course folle.
a Cest ainsi, par un admirable coucher de soleil, au pied du mont Calamity Jane, que mourut le tenderfoot (i) Raymond, fraîchement -débarqué d'Europe. Et à sa place naquit le oowboy Sheffield, — ainsi dénommé à cause de son visage en lame de couteau, celui qui écrit ces souvenirs.
« A quelque temps de là, un mois environ, j'étais tranquillement à déjeuner dans le bar de Miller, situé lui-même au milieu de la rue principale, — Main Street^ — lorsqu'un mineur bien connu, le gros Browne, se prit de querelle avec un cowboy en rupture de ranch, Eddie Hutts. Tous les deux tirèrent leur revolver et firent feu au même moment. Browne tomba raide mort. La balle de son ennemi lui avait traversé la tête. Sa balle à lui manqua Hutts et m'arriva droit dans la mâchoire. Elle brisa l'os et s'arrêta près de l'artère. Miller, qui professait pour Browne une estime particulière, a souvent essayé de justifier son ami auprès de moi en m* affirmant que le malheureux avait bu ce matin-là quelques corpse-revivers de trop. Les Américains ont un joli lot de synonymes pour désigner les différents mélanges alcooliques dont ils s'empoisonnent avec délices : a widov/s smiley — un sourire de veuve, — a sweet recol- I lectiofiy — un doux souvenir, — an eye opener, — I un ouvreur d'yeux. Le plus énergique est celui
(i) Tendrt pied, — et par conséquent novice. C'est un surnom donné aux gens inexpérimentés; on dit aussi d'eux qu'ils ont les green hands, les mains vertes.
qu'employait Miller, ce réveilleur de cadavres. Il avait quelque ironie dans la circonstance, puisque l'intempérance de cette brute de Browne faillit causer deux morts, la sienne et la mienne.
« Je m*étais levé en me sentant touché. Je n'eus pas la force de faire un pas. Il me sembla que tout tournait autour de moi, et je tombai, comme assommé. La connaissance me revint très vite, avec cette espèce d'attention lucide et inefficace qui est celle des rêves. J'étais par terre, et tout près du corps de Browne. En étendant le bras, je l'aurais touché. Une dizaine de visages, remués comime automatiquement par la mastication de la chique, me regardaient avec curiosité, sans que personne songeât à me secourir. Mon sang continuait de couler sur les dalles et je souffrais cruellement. Je demandai un prêtre, en Français, et personne ne me comprit. D'ailleurs le plus proche était à cent cinquante milles de là, et qu'avais-je besoin d'un prêtre pour mourir comme Browne? — Un homme de plus, un homme de moins, est-ce que cela compte dans la Prairie? — Voyant qu'aucun des spectateurs rassemblés autour de moi ne changeait même sa chique de joue, tant mon appel les laissait indifférents, j'eus l'idée de crier, de râler plutôt, les noms de Herbert et de Johnson. Un quart d'heure plus tard, mes amis arrivaient tous les deux, escortés d'un personnage de basse mine, en redingote, avec une barbe de dix jours, un chapeau à haute forme, roux et délavé, une cravate
blanche rayée de crasse. Mais des boutons de diamant brillaient aux boutonnières, d*ailleurs déchirées, de sa chemise. Cétait le célèbre M. Briggs, le principal médecin de Black Hills, opérateur assez adroit, quoique jugé par les Américains euxmêmes un peu trop friand du couteau, — he is rather fond of the knifey you know, — et généralement ivre à partir de dix heures du matin. Par bonheur, il en était neuf. J'eus tout le loisir de détailler le pittoresque délabrement de son costume, car, m'ayant fait étendre sur la table du billard, il commença de sonder la plaie, très légèrement, je dois en convenir, tandis que les gouttes du tabac qu'il mâchait me tombaient sur la figure.
— a Well, » conclut-il avec un flegme peu rassurant, « le gentleman l'a échappé belle. La balle a glissé près de l'artère qui bat dessus. Les os se remettront vite. Quant à la balle, s'il la garde, elle peut, à la longue, user l'artère, qui se rompra tout d'un coup. Alors il y aura épanchement interne et mort subite. S'il préfère que je l'enlève, je peux essayer, mais je ne réponds de rien. C'est à lui de choisir... »
a Herbert me traduisit ce diagnostic.
a Je fis mentalement mon acte de contrition, et je dis qu'on enlevât la balle. Briggs avait renvoyé tout le monde, excepté Johnson et Herbert, pour sonder la plaie. Il appela par leur nom six des gens qui attendaient à la porte, et qui se rangèrent, indifférents et graves, autour de la table de billard.
— « Pourquoi? » demandai-je à Herbert qui continuait de faire l'interprète entre le docteur et moi.
— a Well, » répondit Briggs, a ces gentlemen sont des notables de la ville qui témoigneront qu'il n'y a- pas de ma faute si la mort survient au cours de l'opération... »
c C'est sur ce mot que je m'endormis, dans l'arôme douceâtre du chloroforme. Quand je me réveillai, j'avais une grande couture dans la gorge et je tenais la balle dans ma main. Les notables disparurent, enchantés d'avoir eu ce petit excitement pour leur matinée. Le docteur reçut trois cents dollars. Un mois après, ma mâchoire était guérie. Mais je me suis ressenti pendant des semaines d'avoir perdu tant de sang. Quant à Briggs, m'ayant rencontré trois ans plus tard à Rapid City, lors d'une élection chaudement disputée, il m'entraîna sur sa plate-forme, il m'exhiba, moi et ma cicatrice, à quinze cents badauds et remporta une éclatante victoire sur son adversaire. J'étais, paraît-il, le seul de ses opérés qui eût jamais survécu!
a Cet échantillon des mœurs alors régnantes à Custer City vous fera comprendre que ce séjour de paresse, d'ivrognerie et d'assassinat ne nous, ait point retenus longtemps, D'aileurs, nous y ga-'i^. gnions à peine notre vie, quoique nos étalons nous rapportassent quarante dollars par jument qu'on leur amenait. Mais les moindres objets de pre-
mière nécessité coûtaient horriblement cher, comme dans toutes ces villes voisines des placers. Par exemple, à Custer, on ne savait pas ce que c'était que de rendre ou de demander la monnaie d'un nickel. La pièce de cinq sous était l'unité de dépense. Vous ne soupçonnez pas les ravages que de pareilles misères font dans de petits budgets comme était le nôtre. Nous résolûmes donc de reprendre notre premier projet, et de nous choisir un ranch, de grands pâturages arrosés par de fraîches eaux vives, oti nous pussions nous livrer à l'élevage. Nous eûmes la chance de trouver presque aussitôt l'endroit que nous cherchions, et nous appelâmes notre petit établissement Fer de Lance, parce qu'en creusant nous-mêmes les fondations de notre maison, nous découvrîmes en effet une pointe de fer, sans doute échappée, bien des années auparavant, à la flèche de quelque Indien. Avec des poutres à peine dégrossies, des planches mal rabotées et des chevilles en bois, — les clous manquaient dans le pays, — nous parvînmes à mettre debout une espèce de baraque pour nous, et, pour nos chevaux, une écurie. Ce travail ne nous prit pas moins de six mois, durant lesquels nous fûmes trop absorbés pour nous occuper du ranch lui-même. Additionnez maintenant : quinze jours de voyage, cinq à New^York, sept eix chemin de fer, quinze dans la Prairie, font plus d'un mois. Un mois d'expectation, un mois de maladie, un mois de convalescence font trois mois. Ajoutez-y les six mois consacrés à notre bicoque. Il y avait
près d'un an que nous avions quitté, Herbert le Derbyshire, moi le Dauphiné. Durant cette année, j'avais failli mourir, nous avions entamé le capital commun, et notre seule acquisition était ce log-house, cette masure, bâtie de nos propres mains! Encore sa propriété ne nous était-elle garantie qu'à la condition de la défendre. Le ruisseau et le pâturage où nous campions avaient appartenu à un premier propriétaire, Bob, un voleur de chevaux bien connu, -dénommé Yorkey Bob, à cause de sa ville d'origine. Ce scélérat avait perdu tous droits sur la propriété, puisqu'il s'en était allé. Ce n'était pas une raison pour qu'il n'essayât pas de rançonner les nouveaux occupants, et, de fait, étant retourné à Custer City, il dit très haut dans le saloon de Miller :
— a Je leur réglerai leur compte, à ces deux tenderfoot d'Européens. Je leur apprendrai à s'emparer de ma succession avant ma mort!... »
a Ce rassurant propos nous fut aussitôt rapporté par le docteur Briggs, qui ne nous prodiguait pas ses visites. Quand mon « sauveur », comme il s'appelait volontiers lui-même, nous eut donné cette soi-disant preuve de sa sympathie, Herbert et moi nous nous regardâmes. Nous lûmes dans les yeux l'un de l'autre une envie folle de monter à cheval immédiatement, et d'aller, nous les premiers, régler son compte à ce bravache de saloon. On en arrive vite, dans la Prairie, à cette conception du droit de légitime défense : attaquer d'abord, pour n'être pas attaqué. Fort heureusement nous ne
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donnâmes pas cours à cet accès d'indication préventive. Herbert eut la présence d'esprit d'imaginer une preuve qui devait nous prémunir à jamais contre les menaces de ce genre. Il était et il est encore un tireur de pistolet de beaucoup audessus de la moyenne. Il avisa un innocent pigeon qui roucoulait sur le toit de l'écurie, à cinquante pieds, et il l'abattit d'une balle dç son revolver.
— « Vous pouvez raconter à Yorkey Bob ce que vous venez de voir, » dit-il à Briggs, « et ajoutez que, si jamais je le rencontre, oii que ce soit, dans un bar, dans une rue, ou dans la Prairie, je lui en ferai tout autant... »
a Et il tourna le dos au digne docteur. Ce dernier resta une minute interloqué, puis cracha loin. C'est là, pour un Américain, le signe d'une impression profonde. J'ai toujours pensé que cette démarche avait pour but de proposer aux nouveaux propriétaires du ruisseau, au nom de l'ancien, un bon et solide traité d'alliance, — moyennant espèces sonnantes. En tout cas, si les deux brigands étaient complices, le coup de pistolet d'Herbert et son petit discours suffirent à décourager cette conjuration. Mais, deux mois durant, nous restâmes sur le qui-vive, couchant hors de notre maison toutes les nuits, de peur d'une surprise. Quant aux préoccupations du jour, nous n'aurions pas pu les augmenter. L'époque était si troublée que deux cavaliers ne s'apercevaient pas sur la Prairie, à cinq milles de distance, sans galoper, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Etrange
désert que Thomme cherchait à rendre plus désert encore, et où il ne redoutait rien plus que son semblable ! C'était le temps où la malle de Deadwood était mensuellement dévalisée, le temps où la voitifre du receveur de Lead City, malgré ses six gardes à cheval, était arrêtée, et les cent cinquante mille dollars qu'elle transportait — sept cent cinquante mille francs en lingots d'or — dispersés aux quatre coins du Dakota et du Wyoming. Un flot d'aventuriers se précipitait sur Deadwood où un nouveau filon d'or venait d'être découvert, l'écume de tout pays et de toute race. La vie humaine, dont les Yankees aiment à dire qu'elle est à très bon marché parmi eux, — ver y cheapy — était réellement à si bon marché, qu'habiter les Black Hills, c'était faire campagne tous les jours, à toutes les heures. On se fait vite à des conditions en apparence extraordinaires. Il est étonnant comme on s'habitue à l'idée de la mort violente. C'est l'autre mort, celle par maladie, à laquelle l'imagination n'arrive jamais à s'accoutumer, — du moins la mienne.
« Yorkey Bob, lui, pensait sans doute autrement sur ce sujet, car il eut grand soin, après la preuve d'adresse donnée par Herbert, d'éviter les deux tenderfoot d'Europe. Il était écrit qu'il serait tué, mais autrement. Il vola de nouveau tant de bêtes dans les environs de Custer City, et près de nous, que les cowboys décidèrent de débarrasser la ville d'un si dangereux coquin. Un soir qu'il buvait tranquillement dans le bar de Miller, un traître
lui jeta son lasso par derrière, tira vivement et passa le bout de la corde à un cavalier qui attendait devant la porte. Ce dernier partit ventre à terre. Bob fut étouffé en quelques secondes. Il avait eu l'instinct et la force de saisir son revolver gauche (lui aussi en portait un de chaque côté), et malgré les effroyables secousses de cette course affolée à travers la plaine, ses doigts n'avaient pas lâché son arme. Il fallut les briser pour la lui arracher. Le hasard voulut que nous assistâmes à cette mort de notre ennemi. Je ne puis mieux vous expliquer la métamorphose accomplie en nous par cette terrible première année qu'en vous disant que cette exécution sommaire nous laissa indifférents. Bob ne fut regretté que par une seule personne, une femme-bandit, qui tenait un hôtel à Custer et dont il était l'amant. Cette créature était d'une adresse à la carabine bien autrement remarquable que celle d'Herbert. Je l'ai vue, non pas une fois, mais dix, percer une gourde à cent mètres en envoyant sa balle par le trou déjà préparé pour le bouchon, sans effleurer seulement le rebord. On remarquait dans chaque chambre de son hôtel l'inscription suivante, tracée par elle-même en énormes caractères rouges : « Dorit lie on the « bed with your boots on. Don't sfit on the blana kets. Be a man,.. — Ne vous couchez pas sur a votre lit avec vos bottes. Ne crachez sur les « draps. Soyez un homme... » Elle avait commis plusieurs meurtres, et, avec ses habits d'homme et ses éternelles imprécations, elle était la di^AQ
compagne de Bob, qu'elle eût certainement vengé, si elle avait connu ses assassins. Mais les entreprises de ce genre s'exécutaient la face cachée par un masque ou par un mouchoir, comme je vous l'ai déjà dit à propos des arrêts de trains. — Vous pouvez d'ailleurs le constater par tous les faits divers de journaux. — Cette justice sommaire valait mieux que la justice légale, telle que nous la connûmes ensuite, avec ses magistrats et sse avocats. Ils nous coûtèrent beaucoup plus cher que des comités exécutifs du genre de celui qui nous avait débarrassés de Yorkey Bob, et, somme toute, cette justice officielle fut aussi beaucoup moins juste.
« A la suite de cette nouvelle expérience, nous résolûmes de vivre de plus en plus sur notre ranch. N'allant plus dans les villes que par exception, et de loin en loin, nous finhnes par n'avoir d'autre société que celle des cowboys, des grangers et des minets. Tous les habitants de la Prairie se distribuent dans ces trois classes. Elles se ressemblent par une égale aversion pour la vie civilisée, par l'énergie de leurs entreprises et par l'habitude du péril. Leurs ambitions diffèrent au point de les rendre ennemies par moments. Elles ont chacune leurs héros, dont la légende va se répétant et se compliquant sans cesse. Buffalo Bill est celui des coivboySy Mackay celui des mineurs, Lincoln celui des grangers à cauèe de ses commencements. Elles forment l'avant-garde de l'Amérique,
entre la marée montante de Timmigration, d'ime part, et de l'autre les derniers Peaux-Rouges. Elles la formaient plutôt, à Tépoque toute récente, et pourtant lointaine, dont je parle. Car chaque année les Indiens reculent et disparaissent, les territoires vides se peuplent. Dans un quart de siècle, si je dure jusque-là, je verrai certainement se dresser d'immenses cités dans cette Prairie que j'ai connue si vaste et si libre.
« La limite des réserves Indiennes, — voilà aujourd'hui encore le domaine propre des grands ranches. Le Home-Ranch, avec ses maisons en bois et ses écuries en terre, s'élève près d'une source. Une vingtaine d'honnêtes bandits vivent là, sous l'autorité d'un chef, d'un foreman, le plus fort et le plus adroit d'entre eux, naturellement. Je ne dis pas le plus courageux. Ils le sont tous à un égal degré, sans quoi ils ne mériteraient pas d'être des cowboys. Cinquante mille chevaux, vaches ou bœufs, errent en liberté sur les pâturages de l'oncle Sam, que ces garçons passent l'année à compter, à marquer, et à expédier sur Chicago par chemin de fer. Ce n'est pas un travail commode que de conduire ainsi à travers la Prairie un troupeau de trois à quatre mille bêtes. Des cavaliers précèdent la marche, d'autres surveillent les flancs, d'autres ramassent les traînards. Il faut éviter les voies ferrées, où des paniques se produisent, irréparables. Revenant du Colorado, d'où je ramenais trois cent cinquante che-
vaux, il m*est arrivé de déboucher sur une ligne,, au moment où un train passait. Nos chevaux n'avaient jamais vu de locomotive. Une terreur les saisit qui les emporta de tous côtés dans une circonférence de cent milles. Il me fallut cinquante-cinq jours pour les réunir à nouveau. D'autres fois, c'est un orage qui s'élève, — une de ces tempêtes de la Prairie, pareilles à des cyclones. L'énorme masse vivante est réunie en un seul groupe autour duquel tourbillonnent les cowboys au galop. Il s'agit de mettre en rond les bêtes littéralement affolées par le tonnerre et les éclairs. On y réussit à coups de revolver tirés par dizaines sous les mufles dressés. Si ce mouvement giratoire était brisé, le colossal troupeau, fonçant d'un seul côté, — jadis les bisons sauvages faisaient ainsi, — briserait, foulerait, comme autant de pailles, les hommes et les chevaux.
a Un pareil métier dans un pareil milieu veut des hommes d'une énergie invincible et décidés à tout. Autant dire que la composition d'une équipe dans un ranch ressemble à celle d'un bataillon dans la Légion étrangère de France. Le rebut du monde civilisé se trouve échoué là. • A Fer de Lance^ nous avions un cuisinier Allemand, un cowboy Italien, deux cowboys Français, et, parmi les Américains, des déclassés tels que Billy, le fils d'un pasteur de Chicago. Ce dernier nous faisait rire aux larmes, le soir, en nous racontant les souvenirs de son adolescence, passée tout entière dans un de ces collèges mixtes qui font chez nous
Tobjet d'études sérieuses de la part d'écrivains venus ici en mission. J'eusse voulu qu'un de ces graves constructeurs d'articles écoutât Billy nous décrire la classe de dessin, et ses voisines occupées à crayonner de magistrales académies masculines, tandis que lui-même se livrait de préférence à la reproduction de i'anatomie féminine! Il y avait aussi parmi nous des personnages énigmatiques qui ne parlaient jamais de leur passé : un autre Français par exemple, dont, encore aujourd'hui, j'ignore le vrai nom. Il se faisait appeler Jean Bernard. C'était le plus habile lanceur de lasso de la Prairie. Il avait réellement, lui, la passion, presque la folie du danger. Un jour, et pour être sûr de ne pas lâcher un cheval indompté, il s'attacha les poignets aux rênes par des nœuds coulants, et le voilà parti à fond de train. Il eut les deux bras cassés à deux endroits, et il y serait resté, si Herbert n'avait arrêté le cheval d'une balle dans les poumons. Je n'ai pas su davantage le nom d'un Hollandais que l'on appelait Frank tout court. Ivre de whiskey, un soir, dans une petite ville de l'Ouest, il s'avisa de chasser de l'hôtel une vingtaine de voyageurs en les menaçant de son revolver. Il se barricada dans la maison, où il soutint un siège en règle. Le thermomètre marquait vingt degrés au-dessous de zéro, en sorte qu'ayant voulu continuer de boire pour se réchauffer, il tomba enfin derrière la porte, comme une bête écrasée. Cette extravagante équipée s'acheva de la sorte, et ne coûta pas une
goutte de sang. Frank l'eût payée cher, s'il n'eût été, à jeun, le meilleur garçon du monde, et surtout l'intime ami d'un autre personnage, qui jouissait d'une autorité légendaire, le comte de La Chaussée Jancourt. Ce gentilhomme belge, perdu de vue depuis longtemps par sa famille, me rencontra un jour au fond de la réserve Indienne. Il était à cheval avec ses deux femmes, deux véritables squawSt qui l'escortaient, à cheval aussi, et le fusil sur l'épaule comme lui. Il me dit, avec une expression de vanité bien singulière dans de pareilles circonstances : a Vous êtes le Français « de Fer de Lance. Moi, je suis le comte de La « Chaussée Jancourt, bachelier es lettres et es a sciences... » Il avait la mine d'un détrousseur de grands chemins. Je me gardai bien de manifester le moindre étonnement. Ces trappeurs tirent tous avec une dextérité infaillible. Mais l'apparition de ce bachelier entre ces deux sauvagesses, vêtu de peaux et la face aussi tannée, aussi jaune que celle de ses compagnes, m'a poursuivi longtemps, a En arriverai-je là?... » songeais-je, et cette étrange issue de mon aventure de l'Ouest ne me paraissait ni impossible, ni même redoutable, tant je me sentais envahi, enlacé, intoxiqué chaque jour davantage par le charme de cette vie primitive et libre, et je me répondais gaiement : « Pour- « quoi pas?... »
a Oui, un charme?... C'est encore aujourd'hui le' seul mot — en le prenant dans son ancien ser
— qui me vienne pour exprimer l'espèce d'enscr* cellement que cette existence exerçait sur moi. Elle l'exerce toujours à travers les années. Quand je cherche à démêler les raisons de ce tout-puissant attrait, je trouve d'abord, sentiment bien étrange dans une contrée où les revolvers partaient tout seuls, que jamais je n'ai vécu de jours où j'aie eu moins peur de l'avenir. J'ai connu là une espèce de sérénité, je dirai presque de sécurité incomparable. J'avais la pleine conscience de mon courage et de ma force. Je savais mes cowboys aussi fidèles que des mamelouks. Ces désespérés se découvrent, pour la plupart, une fois échappés à leur passé et à la civilisation, des vertus profondes d'honneur personnel. Un ranch m'avait-il prévenu par la poste, comme c'est l'habitude, que telle ou telle jument avait été aperçue à deux cents milles de Fer de Lance? Je n'avais qu'à faire venir Frank, par exemple, et à le prier — on n'ordonne jamais dans l'Ouest — d'aller me chercher la bête égarée. Il me promettait qu'il la ramènerait et je ne me préoccupais plus de rien. Il partait avec trois chevaux de selle, sa couverture imperméable, son revolver à six coups. J'étais sûr de le voir reparaître, un ou deux mois après, et la jument avec lui. — Il m'avait donné sa parole.
— Où avait-il couché pendant ce temps-là? Comment avait-il vécu? Je ne pensais même pas à me poser ces questions. Avec des hommes de cette .trempe, j'avais perdu le sentiment de l'impossible. Je l'avais perdu pour moi-même* tant la fougue